‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 3)Chapitre 48 sur 179 · TOMB. IV · texte numérisé non relu

TOMB. IV

son péché, de même qu'en louant Dieu, il lui renvoie le bien qu'il voit en lui-même. C'est ce qui a lieu dans la psalmodie, qui comprend tous les hommages que l'esprit rend à Dieu, psaumes, hymnes, cantiques de louanges qu'on a coutume de lui offrir.

2. J'ai mis les veilles pour la troisième urne ; mais elles doivent toujours être accompagnées de la ferveur de l'oraison. Aussi lisons-nous dans l'Evangile, que Notre-Seigneur avait coutume de passer les nuits en prière; et lorsqu'il y exhorte ses disciples, il joint ensemble ces deux choses, en disant: Veillez et priez , de peur que vous ne soyez surpris par la tentation*. Ces veilles nous purifient des souillures que nous avons contractées par notre engourdissement, en nous endormant sur le chemin du salut, dans l'oubli de notre devoir. La quatrième urne est figurée par le jeûne, qui a certainement une grande vertu pour nous purifier. En effet, c'est une maxime très-véritable, que les contraires se guérissent par leurs contraires. Si donc nous avons péché par gourmandise et intempérance, nous ne pouvons mieux réparer le mal que nous avons commis que par l'abstinence ; et non-seulement le jeûne expie ce vice, mais il nous communique encore une force particulière pour chasser les démons, suivant cette parole du Seigneur : Ce genre de démons ne peut être chassé que par le jeûne et la prière * .

3. La cinquième urne nous est figurée parle travail des mains, qui nous purifie en plusieurs manières. Car sans parler de beaucoup d'autres avantages, qui peut assez louer et estimer ce qui fait que nous nous contentons de notre travail , sans rien désirer des biens d'autrui ? Et n'allez pas

1 Marc xiv, 38. — f Maro ne, 28.

croire qu'il y a ici plus d'exagération que de vérité ; écoutez notre docteur dans la foi et la vérité , l'Apôtre saint Paul» écrivant aux Thessaloniciens ; il leur enseigne et leur ordonne précisément ceci. Nous vous exhortons, dit-il, mes frères, à faire toujours de nouveaux progrès dans la vertu, à vivre en repos , à vous appliquer chacun à ce que vous avez à faire, à travailler de vos propres mains, ainsi que nous Favoris ordonné, afin que vous vous comportiez honnêtement envers ceux qui sont hors de F Eglise, et que vous vous mettiez en état de n'avoir besoin de personne *. Ecoutez encore ce même Apôtre , pratiquer lui-même ce qu'il enseigne : Vous savez vous-mêmes comment nous imiter; nous n'avons point vécu d'une façon inquiète parmi vous, nous n'avons mangé gratuitement le pain de personne , travaillant jour et nuit dans Içl peine et les fatigues, pour n'être à charge à aucun de vous. Enfin écoutez-le enseigner ce qu'il pratiquait : Lorsque nous étions parmi vous , dit-il, nous vous disions souvent que celui qui ne veut point travailler, ne mange point*. Vous voyez avec quel soin le docteur des nations recommandait le travail des mains. Et pourquoi, je vous prie, sinon parce que, comme un bon et vigilant pasteur , il prévoyait que ce travail contribuait puissamment au salut de ses ouailles ?

4. La dernière urne est la pureté de la chair. C'est par celle-ci que les cinq sortes de voluptés corporelles, de la vue, de l'ouïe, du goût, de l'odorat et du toucher, sont purifiées: car quoique les urnes qui précèdent, le silence, la psalmodie, les veilles, le jeûne, et le travail des mains, puissent être séparées de celle-ci, néanmoins si nos reins ne sont pas ceints, si la pureté nous manque, il est

certain que ces lampes ardentes nous seront inutiles. D'où nous devons conclure que la purification de cette urne nous est indispensable, puisqu'elle seule nous est aussi avantageuse pour le salut que toutes les autres. Hais remarquez encore que de toutes ces observances, nous sommes redevables des quatre premières à nous-mêmes, de la troisième au prochain, et de la sixième à Dieu. Car chacun doit s'exercer au silence, à la psalmodie, aux veilles, aux jeûnes pour soimême, afin de se conserver dans la discipline. Mais il doit s'appliquer au travail des mains pour le prochain, afin de n'être à charge à personne, et d'avoir de quoi subvenir aux besoins des nécessiteux. Et quant à la pureté de la chair , elle a Dieu pour but : elle lui est agréable, et accomplit ses volontés ; c'est pourquoi il est écrit : Votre sanctification est la volonté de Dieu\ il veut que vous soyez saints, que vous vous absteniez de la fornication, et que chacun de vous sache posséder le vase de son corps dans la sainteté et F honnêteté*. S'il est dit que ces urnes sont de pierre, c'est pour nous apprendre que ces observances ne se pratiquent point sans peine, et que la voie qui conduit à la vie est rude et difficile. Ou bien encore s'il est dit qu'elles sont de pierre,c'est à raison de leur solidité, de peur qu'elles ne soient aisément rompues ou brisées, et que la liqueur de la grâce qu'elles renferment ne soit inutilement répandue ; ce qui pourrait facilement arriver, si elles n'étaient que de terre ou de bois, ou de quelque autre matière fragile. On peut dire encore qu'elles sont de pierre, parce qu'elles tirent toute leur solidité de Jésus-Christ qui est la pierre fondamentale, et parce qu'elles sont appuyées sur la foi au Christ.

1 1 Tbess. iv, 10, il. — * II The», in. 7, 8, 10.

* I Thèse. IV, 3, 4.

SERMON LVIW

Des Urnes mystiques qu'il faut remplir de trois sortes de crainte.

1. Chaque urne contenait deux ou trois mesures. La première chose qu'il faut savoir ici, c'est que ces urnes sont tantôt vides et tantôt pieines.Pleines de venin, pleines d'eau et pleines de vin. Elles sont vides et inutiles, lorsqu'elles ne sont employées qu'à la vaine gloire ou quelque autre intérêt temporel ; elles sont pleines de venin, lorsqu'on y trouve le murmure et la rancune ; elles sont pleines d'eau lorsque la crainte de Dieu y est conservée , parce que l'eau nous représente cette crainte, suivant cette parole de Salomon : La crainte du Seigneur est une source de vie1. Enfin, elles sont pleines de vin lorsque la crainte se change en amour, lorsque la charité bannit la crainte, lorsqu'à la peur du châtiment succède l'amour de la justice. Dieu ne veut pas qu'elles soient vides, ou pleines de poison. Il commande de les remplir d'eau et c'est lui-même qui fait que l'eau est changée en vin. Mais à qui le Seigneur commande-t-il de les remplir d'eau ? A ses ministres mêmes qu'il a préposés au gouvernement de sa famille, et chargés de lui donner, au temps voulu, la nourriture nécessaire, après toutefois que Marie leur aura dit t Faites tout ce qu'il vous dira. Ce qui nous apprend que nul ne doit se charger de l'office de la prédication s'il n'a d'abord reçu les instructions de Marie, c'est-à-dire de la grâce, autrement on lui dira : Ils ont régné mais non pas en mon nom. Ils ont pris place parmi les princes, et je n'en savais rien*. Que les ministres donc remplissent les urnes d'eau; qu'ils disent des merveilles de la douceur du royaume des deux qu'ils inspirent la terreur des supplices éternels, que les auditeurs soient saisis d'appréhension ou de perdre le bien infini de la gloire céleste, ou

1 Prov. xiv, 27. — * (Me vm, 4.

(a) On 13« des Petits Sermons.

d'être punis du supplice rigoureux de l'enfer. Par ce moyen les urnes contiendront deux mesures. Quelle sera la troisième ? Ajoutez une troisième crainte aux deux premières, et ces urnes contiennent trois mesures. Assurément les deux craintes précédentes relatives à ce qui doit arriver un jour sont trèsutiles. Mais il en est une autre qui regarde le temps présent, laquelle nous est encore plus avantageuse : c'est celle qui tient sans cesse notre esprit dans la crainte d'être délaissé de la grâce intérieure. Or, celui qui est rempli de cette crainte a ajouté une troisième mesure aux deux premières.

2. Mais il est à remarquer que lorsque les urnes ont été entièrement remplies, l'eau a été changée en un vin excellent. En effet, lô bon ordre veut que si la crainte a été le commencement de la charité, la plénitude de la dilection soit le comble de la perfection. C'est pourquoi le maître-d'hôtel dit à l'Époux : Tout homme sert d'abord le bon vin, et après qu'on s'est échauffé, il en sert un autre moins bon que le premier; mais pour vous9 vous avez gardé le meilleur jusqu'à présent1. C'est l'habitude des gens du monde, lorsqu'ils aspirent à quelque honneur, de commencer par gagner les autres par amour. Mais une fois parvenus à leurs fins, en possession du rang et de la dignité qu'ils convoitaient, ils usent de la crainte, pour s'assujettir ceux à qui ils avaient donné des témoignages d'à* mour. Ces gens-là servent d'abord le bon vin, c'est-à-dire l'amour ; et après que les convives sont animés, ils leur en présentent un autre moins agréable, c'est la crainte. Votre Époux n'agit pas ainsi, il garde toujours le bon vin pour la fin. Il nous présente d'abord celui qui est moins bon si

1 Jean n, 6, 10.

on le compare à l'autre, lorsqu'il nous dit : Mon fils, quand vous entrez au service de Dieu, demeurez dans la crainte1. Si la crainte vous attache à son service, la charité vous donnera part à son amitié, et de cette façon l'eau de la crainte se changera en

l'excellent vin de l'amour. C'est pour cela que vous êtes purifiés dans ces six urnes par les eaux de la crainte ; et que par la crainte vous vous approchez de lui comme le serviteur de son maître, afin que de serviteur vous vous éleviez au rang de fils.

SERMON LVII

Des sept sceaux ouverts par Jésus -Christ.

i . Voici le lion de la tribu de Juda, il a vaincu ; le rejeton de David a ouvert le livre, et en a rompu les sept sceaux1. Ces sept sceaux sont sa naissance temporelle, sa circoncision légale, la purification de sa mère, sa fuite en Egypte, les misères de sa chair, son baptême et sa passion. Il y a là, en effet, autant de marques de l'humanité, et c'est ainsi que la sagesse de Dieu incarnée a bien voulu être liée et enchaînée. C'est la seconde personne de la Trinité ; et quoique le Père, le Fils et le Saint-Esprit aient tous trois concouru à l'incarnation, néanmoins le Fils seul s'est incarné, et non le Père ou le Saint-Esprit. Il est vrai que le Père et le Saint-Esprit ont rempli la chair du Fils, dont ni l'un ni l'autre ne pouvaient être séparés ; mais s'ils l'ont remplie c'est de la présence de la majesté, et non par une union hypostatique. Ainsi le Fils a fait paraître la puissance du Père par les œuvres qu'il a faites dans la chair ; il a montré la bonté du Saint-Esprit par la rémission des péchés qu'il a pardonnes, et c'est sous les sceaux dont nous venons de parler qu'il a caché la sagesse divine. 11 s'est donc accompli en ce mystère une chose tout à fait surprenante et merveilleuse ; la souveraine puissance est devenue faible ; et s'il m'est permis de parler ainsi; quoique je le dise avec le plus profond respect, la sagesse est comme tombée dans la folie. Pour moi, je

1 Eccli. h, l. — » Apoc. v, 5.

(a) Ou 14* des Petits Sermons.

ne rougis pas de redire ce que le Docteur de3 nations enseigne ; voila ce qu'il a cru, ce qu'il a enseigné et ce qu'il nous a laissé par écrit ; Nous prêchons, dit-il, Jésus-Christ crucifié, scandale aux Juifs, et folie aux Gentils, mais force de Dieu à ceux qui sont appelés, soit Juifs ou Grecs ; parce que ce qui paraît en Dieu une folie, est plus sage que la sagesse de tous les hommes, et ce qui semble en Dieu une faiblesse, est plus fort que la force de tous les hommes f.

2. Néanmoins il fallait que celte vertu fût cac hée et perfectionnée dans l'humilité, afin que les oracles des prophètes se trouvassent accomplis. Ainsi Dieu impassibleen lui-même, a souffert sur la croix ; et le Fils de Dieu qui était immortel, est mort et a été enseveli dans une chair mortelle, mais il est ressuscité le troisième jour; et celui qui a paru un Agneau dans la Passion, est devenu un lion dans sa résurrection. Le lion de la tribu de Juda estressuscité, eta remporté la victoire ; parce qu'en ressuscitant, il a terrassé la mort, qu'il a bien voulu endurer dans notre infirmité. Et une fois ressuscité, il n'est plus sujet à la mort ; la mort ri aura plus aucun empire sur lui '. Or. c'est par sa résurrection, c'est par son ascension au ciel, qu'il a ouvert le livre : sa divinité s'est fait connaître par l'autorité de la sainte Ecriture ; d'où vient qu'il est écrit: 0 Dieu!

1 Cor i, 23, 2:». — s Rom. vi. 9.

SUR DIVERS SUJETS

élevez-vous par-delà les cieux, et que votre gloire paraisse au-dessus de la terre '.lia aussi rompu les sept sceaux de ce livre,, en donnant aux âmes fidèles l'intelligence de la parole sacrée ; et tout ce que la loi et les

prophètes avaient dit d'une façon allégorique, relativement aux actes de sa vie humaine, il le leur a montré réalisé en lui et par lui, avec une clarté plus grande que celle du jour.

SERMON LVIII

Des trois femmes qui embaumèrent le Seignew* après sa mort : c'est-à-dire, de Pâme}

de la main, et de la langue employées au salut du prochain.

1. Qu'est-ce qui nous est signifié par ces trois femmes qui achetèrent des parfums, après la mort de Jésus-Christ , pour embaumer son corps qui reposait au Sépulcre? Que nous ont-elles laissé à imiter dans leur action ? Car, comme dit saint Grégoire, la chose qui s'est alors passée, nous marque quelque chose de semblable qu'il faut faire dans la sainte Église f . Si donc nous reconnaissons que Jésus-Christ, c'est-à-dire la foi de Jésus- Christ est morte dans le cœur d'un de nos frères, tâchons de nous approcher de lui pour l'embaumer avec les parfums que nous avons achetés. Ainsi ces trois femmes nous marquent qu'il y a trois choses en nous, l'âme, la main, et la langue, qui doivent rassembler les parfums nécessaires à cette onction. En effet, celui qui achète donne et reçoit ; il perd ce qu'il donne, afin d'acquérir ce qu'il reçoit. L'âme donne le denier de sa propre volonté, et elle reçoit le sentiment de la compassion, le zèle de la justice, et la discrétion du conseil; la main donne la soumission, et achète la patience dans la tribulation, la persévérance dans les bonnes œuvres , et la continence de la chair; la langue donne l'or de la confession, et reçoit la grâce de l'amélioration, les lumières de l'exhortation, la puissance de la persuasion.

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