‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 3)Chapitre 50 sur 179 · SERMON LIX(A · texte numérisé non relu

SERMON LIX(A

Des trois Pains de F homme spirituel.

i. Ami prêtez-moi trois pains l. Il nous faut offrir trois pains à cet ami qui nous vient chercher, c'est-à-dire, à celui qui vient avec nous pour se convertir à Dieu. Le premier pain est la continence qui réprime le corps, et l'empêche de se laisser aller à ses plaisirs criminels. Le second est l'humilité, qui apprend à l'âme à ne se point enorgueillir de la continence qu'elle garde. Le troisième est la ferveur de la charité, qui embrase l'esprit, afin qu'il maintienne avec persévérance le corps et l'âme dans la chasteté et dans l'humilité. Ce sont ces trois vertus de chasteté, d'humilité, et de charité, qui, comme trois excellents pains, rassasient l'homme de Dieu, et le fortifient ; de sorte que, selon la parole de l'Apôtre, son esprit, son âme et son corps soient conservés dans leur intégrité au jour de l'avènement du Seigneur1. Je donne le nom d'esprit à

cette grâce qui aide notre infirmité ', comme dit le même Apôtre, et nous empêche de défaillir, jusqu'à ce que nous recueillons au temps voulu ce que nous avons semé '. Le premier pain est charnel ou corporel, le second est raisonnable, et le troisième spirituel. Quand ces pains nous manquent, il les faut demander à Dieu. Or, on a raison d'en demander trois, puisque nous avons trois amis à nourrir, l'âme qui tient la place de l'homme, la chair qui tient celle de la femme, et l'esprit qui est comme le serviteur. Remarquez que celui qui demande les trois pains de l'Évangile, ne dit pas : Donnez moi ', mais prêtez-moi trois pains; il a dessein de les rendre, parce qu'à la vérité le prêtre doit impétrer de Dieu la grâce au pécheur qui se convertit ; mais c'est à Dieu qu'il en doit rapporter tout le fruit, et non pas à luimême.

SERMON LX(B

De la Descente et de F Ascension de Jésus- Christ, et de la nôtre.

1. Nul ne monte au ciel, que celui qui est descendu du ciel, le Fils de Vhomme qui est au ciel9. Notre-Seigneur et Sauveur Jésus-

1 Luc xi, 5. — « I Tbess. v, 23.

(a) Ou 17e des Petits Sermons, sentences.

(b) On 18* des Petits Sermons.

Jean m, 13.

Rejeté parmi les

Christ voulant nous apprendre la manière de monter au ciel, a pratiqué lui-même ce qu'il a enseigné. Il est monté au ciel, et parce qu'il ne pouvait pas y monter, sans en descendre d'abord, comme la simplicité de

1 Rom. vin, 26. — f Galat, vi, 0.

SUR DIVERS SUJETS

sa nature divine ne lui permettait ni de descendre, ni de monter, puisqu'elle ne peut ni croître, ni diminuer , ni subir aucun changement, il a donc pris dans l'unité de personne, notre nature humaine, dans laquelle il pût descendre, monter et nous montrer la voie par laquelle il faut que nous montions à notre tour. S'il est dit: Nulne monte au ciel, que celui qui en est descendu, on a voulu exprimer ainsi l'union de la nature humaine ; et les paroles qui suivent, qui est au ciel, marquent l'immutabilité de la nature divine. Elles signifient encore qu'il est la voie, par laquelle il faut monter, et la patrie pour ceux qui 7 sont arrivés. Ainsi demeurant ce qu'il était dans sa nature divine, il est descendu vers nous, et il est monté pour nous, atteignant d'une extrémité à l'autre, et ordonnant tout avec douceur. Il est descendu aussi bas qu'il convenait, et il est monté jusqu'au plus haut qu'il pouvait aller. Sa descente a été accompagnée de force, parce qu'il était la vertu même ; et son ascension s'est faite avec douceur, parce qu'il était la sagesse divine. Il est descendu, est-il dit, il n'est pas tombé, parce que celui qui tombe est précipité sans suivre aucun degré, mais celui qui descend, marche par degré et avec mesure.

2. Il y a donc des degrés en descendant, il y en a en montant ; le premier degré qui descend, c'est le degré qui mène du plus haut des deux jusqu'à la chair ; le second, jusqu'à la croix-, ei le troisième, /z/^u'à la marf .Voilà jusqu'où Jésus-Christ est descendu. Pouvaitil descendre davantage? Certainement notre roi pouvait bien dire et s'écrier, dans un sentiment d'affection pour son ouvrage : Qu'ai-je dû faire, que je n'aie pas fait1? Nul ?ie peut montrer un plus grand amour, que de donner sa vie pour ses amis1. Nous avons vu sa descente, il faut voir maintenant son ascension; elle a aussi trois degrés. Le premier est la gloire de la résurrection ; le second la puissance du jugement ; et le troisième, sa session à la droite du Père. Par sa mort il a mérité la résurrection, et par la croix, la puissance du jugement ; condamné injustement à la croix, il était juste qu'il obtînt par elle la puissance de juger, suivant cette parole qu'il dit après la résurrection : Toute puissance m'a été donnée au ciel et sur la terre1. Et quant à la forme d'esclave, c'està-dire la chair dans laquelle il a souffert et est mort, après l'avoir ressuscitée, il Ta enle-

vée par-dessus tous les deux, au-dessus de tous les chœurs des anges, jusqu'à la droite du Père. Quoi de plus beau que cette disposition où la mort a disparu dans la victoire, où l'ignominie de la croix a été changée en splendeur et en gloire ; ce qui fait dire aux âmes justes : A Dieu ne plaise que je me glorifie, sinon dans la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ1, et où l'humilité de la chair est passée de ce monde au Père éternel ! On ne peut rien dire, rien penser de plus sublime que cette ascension, rien de plus glorieux que cet honneur. C'est ainsi que Notre- Seigneur est descendu et monté par le mystère de son incarnation, nous laissant l'exemple afin que nous marchions sur ses traces.

3. Puisons donc dans ce mystère, un exemple pour notre conduite, car celui qui se glorifie de demeurer en Jésus-Christ, doit suivre le chemin qu'il a tenu1. Descendons par la route de l'humilité, et établissons pour son premier degré, ou pour le premier progrès que nous y avons fait, de ne prétendre jamais être élevé au-dessus des autres; pour le second, d'être soumis à tout le monde; et pour le troisième, de supporter avec patience toutes les injures et toutes les ignominies dans cet état de soumission. Lucifer n'était pas dans ce premier degré, lorsqu'il a dit en son cœur: Je monterai au ciel, j'élèverai mon trône au-dessus des astres, je m'asseoirai sur la montagne du testament, du côté de l'aquilon. Je monterai par-delà les nuées, je serai semblable au Très-Haut1. A ces mots il fut précipité du ciel pour jamais, peut-être parce que c'est un insupportable orgueil, de vouloir dominer les autres. Nos premiers parents, dans le paradis terrestre, ont manqué du second degré; bien que plus jaloux d'abuser de leur propre volonté, que de la soumettre au Créateur, ils n'eurent pas néanmoins la présomption de s'élever audessus de leurs semblables. De là vient que leur péché et leur peine ont#différé de l'orgueilleuse chute du démon, et que par ce moyen ils ont porté la divine miséricorde à les relever. Enfin, ceux qui croient pour un temps, et qui se retirent au temps de la tentation, ne sont point encore arrivés au troisième degré.

4. Je dis tout cela, afin, que nous connaissions qui nous devons nous garder d'imiter. Car le démon et nos premiers parents ont voulu s'élever mal à propos , ceux-ci en science et celui-là en puissance, mais tous

* Iaaia v, 4. — • Jean xv, 13. — » Mal h. xxviii, 18. » Galat. vi, 14. - » I Jean u, 6. — » baie xiv, 13, 14.

en orgueil. Or il ne faut pas nous élever de la sorte; écoutons plutôt le Prophète demander de quelle manière nous devons monter. Qui est celui qui montera sur la montagne du Seigneur, ou qui habitera son sanctuaire ? Celui qui aura les mains et le cœur purs, qui n'a point reçu son âme en vain, et qui n'a point trompé son prochain par un faux serment*. Remarquons ici trois degrés pour monter. Le premier est l'innocence dans nos œuvres ; le second, la pureté de cœur; et le troisième, le fruit de l'édification. Et ces trois degrés qu'il faut monter, se trouvent merveilleusement renfermés dans les trois dont nous venons de parler. Car dans le troisième des degrés précédents se trouve la souffrance des injures, et c'est

cette vertu qui prouve l'innocence des œuvres ; c'est le premier degré, dont parle le Psalmiste. Là le second degré était la patiente soumission ; c'est ce que pratique la pureté du cœur, qui est aussi le second degré du prophète roi. C'est pour cela que nous avons des supérieurs éclairés, afin que nous purifiions nos cœurs, suivant cette parole du Seigneur : Vous êtes maintenant purifiés, à cause de la parole que je vous ai dite l. Enfin nous avions placé le premier degré dans le mépris de la domination, et ce troisième degré du Psalmiste est le fruit de la bonne édification. Or, celui qui n'a point l'ambition de dominer, est certainement digne de commander utilement aux autres.

SERMON LXI

Des quatre Montagnes oit il faut monter.

i. Qui montera sur la montagne du Seigneur*? Jésus-Christ n'est monté qu'une fois corporellement au-dessus des cieux; mais à présent encore il monte tous les jours spirituellement dans les cœurs de ses élus. Si nous voulons monter avec lui, il faut que nous montions de la vallée des vices sur la montagne des vertus. Or il y a surtout deux sortes de vices, dont il faut sortir. Les uns sont nuisibles à nous-mêmes, et les autres le sont au prochain. Les uns sont appelés péchés, et les autres crimes, et tous ensemble forment la vallée des larmes, parce qu'il faudrait un torrent de larmes, pour pleurer la vie des pécheurs. Mais pour s'élever de la vallée des péchés à la montagne de la chasteté, il faut la triple continence des membres, des sens, et des pensées. On s'abstient des actes par la première continence, on retient les regards par la seconde, et on réprime les sentiments parla troisième. Il faut

1 P*. xxin, 3, 4. — « Id. xxni, 3.

» O ! 19« des Pelita Sermons.

encore que nous montions de la vallée des crimes sur la montagne de l'innocence.

Voici l'échelle : Ne faites point à autrui ce que vous ne voulez pas qu'on vous fasse*. Or, cette échelle est formée de trois degrés de crainte; crainte de celui qui souffre, de peur qu'il n'exige la peine du talion ; crainte de la puissance supérieure qui se venge, crainte du juge intérieur qui rend à chacun selon ses œuvres. Au reste, ceux qui ont gravi cette montagne, sont déjà justifiés, ils vivent de la foi, mais il leur faudra souffrir persécution, comme dit l'Apôtre8.

2. C'est pourquoi il faut fuir de la montagne de l'innocence à celle de la patience, et v dresser aussi une échelle de trois degrés ; le premier est la passion de Notre-Seigneur ; le second la force des martyrs ; et le troisième la grandeur de la récompense. On peut appeler ces degrés, les degrés de la pudeur ; de même que ceux de l'innocence sont appelés les degrés de la crainte. Mais

» Jeun xv, 3. — «Tobie i\\ 7. — » HTim. m, 12.

SUR DIVERS SUJETS

remarquez que sur cette montagne de la patience les degrés sont raides, difficiles, et remplis d'épines. Cette montagne, dis-je, est pénible à monter, à cause de la difficulté qu'il y a à imiter les souffrances du Seigneur. Elle est épineuse, à cause des nombreuses tentationset de leur aiguillon : savoir, la perte des biens, les injures et les affronts, et les tourments infligés aux corps des martyrs; en troisième lieu, elle est extrêmement aride : peu de récompense à espérer en cette vie, elle est toute réservée pour la vie éternelle.

Enfin, après cette montagne, il en reste encore une autre, c'est la montagne des montagnes; quand l'homme y est arrivé, Dieu repose en lui, suivant ce qui est écrit : Il a trouvé son repos dans la paix1. Du reste, c'est sur cette montagne de la paix, que se dresse l'échelle de la charité, ce qui fait dire au Seigneur : Faites aux hommes ce gîte vous voulez qu'ils vous fassent1. Car nous voulons qu'on ait de la reconnaissance pour nous, qu'on nous pardonne, et qu'on nous donne volontiers.

SERMON LXI1

Véritables et différentes manières d'imiter Jésus-Christ.

Que celui qui me sert, me suive1. Il en est qui fuient Jésus-Christ, bien loin de le suivre ; il en est d'autres qui marchent devant lui et non après lui, quelques-uns le suivent, sans l'atteindre ; et d'autres le suivent et le possèdent. Ceux qui ne cessent point encore de pécher, au lieu de le suivre, le fuient, et il est dit de ceux-là : Quiconque fait mal, hait la lumière*. Le Prophète ajoute : Ceux qui s'éloignent de vous, périront*. Quant à coux qui préfèrent leurs sentiments à ceux de leurs maîtres, il est clair qu'ils les devancent, au lieu de les suivre; saint Pierre en était la figure, lorsqu'il voulut empêcher le Seigneur d'aller souffrir la mort pour notre salut, et qu'il lui dit : A Dieu ne plaise, ô mon Seigneur, que vous fassiez une telle chose l ! Les tièdes, les

« Jean xn, 23. — * Jean m, 20. — » Ps. lxxii, 27. — * Matb. xvi, 22.

(a) On 22« des Petits Sermons. Le 20«et le 21* sont rejetés parmi les sentences.

lâches, ceux qui ne persévèrent pas jusqu'à la fin, qui faiblissent au milieu du chemin, suivent bien, mais ils n'arrivent point au terme , et c'est d'eux que l'Apôtre parle, quand il dit : Elevez vos mains languissantes, et fortifiez vos genoux affaiblis; dirigez vos pas dans les voies droites, afin que^ si quelqu'un chancelle il ne s'égare pas du chemint mais qu'il se guérisse plutôt *. Enfin ceux qui imitent son humilité, et qui persévèrent de tout leur cœur dans cette voie, ceux-là, dis-je, suivent véritablement le Seigneur, et le possèdent : Que celui qui me sert , me suive*. C'est-à-dire qu'ils imitent mon exemple. Mais quel fruit leur en reviendra-t-il ? Afin, dit-il, que mon serviteur soit là où je suis. Ainsi le fruit de cette imitation n'est rien moins que le séjour de l'éternelle félicité.

1 Ps. lxxv, 3. — * Math, vu, 12. — 8 Hébr. xn, 12, 13. — * Jean xn, 20.

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