‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 3)Chapitre 51 sur 179 · ZOO · texte numérisé non relu

ZOO

SERMON LXIII (A

Des trois moyens que Jésus- Christ nous a donnés pour recouvrer la Béatitude éternelle*

Que celui qui veut venir après moi, se renonce à lui-même. Que celui qui a cette volonté, vienne après moi, par moi, et à moi. Après moi, je suis la vérité ; par moi, je suis la voie ; et à moi, je suis la vie : Que celui qui veut venir après moi, se renonce lui-même, qu'il porte sa croix et me suive. Trois choses sont proposées par Jésus-Christ, la vertu et la sagesse de Dieu, l'ange du grand conseil, à l'âme raisonnable créée à l'image et à la ressemblance de la Sainte- Trinité, la servitude, la bassesse, et l'austérité. La servitude nous est marquée dans l'abnégation de soi-même ; le mépris dans l'ignominie de la croix ; et l'austérité dans l'imitation de Jésus-Christ ; afin que l'âme déchue par la désobéissance des trois biens

qu'elle possédait, se relève par l'obéissance des trois misères où elle se trouvait. Car elle était déchue de la société des anges, et de la vision de Dieu, c'est-à-dire de la liberté naturelle, de la dignité, et de sa béatitude. Il faut donc maintenant qu'elle écoute un bon conseil, afin que, renonçant à elle-même, c'est-à-dire à sa propre volonté, elle recouvre sa première liberté; en portant sa croix, c'est-à-dire en crucifiant sa chair avec ses vices et ses concupiscences, elle rentre dans la compagnie des anges par la vertu de la continence ; en suivant Jésus-Christ, c'est-àdire en imitant la passion, elle est reportée à la claire vision de la gloire, parce que si nous participons à ses souffrances, nous aurons aussi part à son royaume1.

SERMON XLIV(B

Du prix de la vie et de la mort des saints.

i. La mort des saints est précieuse devant le Seigneur1. Ce qui rend devant Dieu la mort des saints précieuse, c'est tantôt leur vie, tantôt le motif de leur mort, tantôt à la fois l'une et l'autre. Pour les confesseurs qui

1 Pa. cxv, 15.

(a) Ou 23* des Petits Sermons.

(b) 24* et 25* des Petit* Sermons.

meurent dans le Seigneur/c'est leur vie qui donne ce prix à leur mort. Quant aux martyrs qui meurent pour le Seigneur, ce qui fait le prix de leur mort, c'est tantôt le motif seul, tantôt ce motif et la vie même. La mort est précieuse si elle est sanctifiée par la vie :

1 Rom. vni, 17.

SUR DIVERS SUJETS

elle est plus précieuse quand le motif la rend volontaire; elle est très -précieuse quand la vie antérieure s'unit au motif présent.

2. Il y a trois choses qui sanctifient la vie de l'homme : la règle dans la manière de vivre, la justice dans la conduite, la piété dans les sentiments. Notre manière de vivre sera réglée si nous vivons dans la continence, la sobriété et l'obéissance, c'est-à-dire dans la chasteté, la charité et l'humilité. Car la chasteté s'acquiert par la continence, la charité par la franche société, et l'humilité par l'obéissance. Grâce à cette vertu, . 'âme est parfaitement soumise à Dieu, et

elle vit en paix à l'ombre de ses ailes. Notre conduite sera juste si elle est droite, réservée, féconde : droite, quand l'intention est bonne ; réservée quand nous nous arrêtons aux bornes du possible ; féconde, quand elle est utile au prochain. Nos sentiments seront pieux si la foi nous fait reconnaître Dieu comme souverainement puissant, souverainement sage, souverainement bon; si nous croyons que sa puissance aide notre faiblesse, que sa sagesse éclaire notre ignorance, que sa bonté efface nos péchés. Et trois choses rendent la mort des saints précieuse, le repos après la fatigue, la joie d'un bonheur nouveau, la paix de l'éternité.

SERMON LXVW

De la liaison des trois paraboles de S. Matthieu (xm, 44, 48) : Le royaume du ciel

est semblable à un trésor caché dans un champ, etc.

4. La triple parabole que l'on vient de nous lire nous recommande trois choses. Le champ c'est notre corps. Tant que les passions impétueuses y régnent, il est inculte, soumis à la malédiction, et il produit des ronces et des épines; on ne sait ce qui s'y cache. Dans cet état, qui peut le croire propre à porter de dignes fruits de pénitence ? Ame de l'homme, pourquoi exposes-tu ton corps avec tant de folie ? Ignores-tu donc ce qu'il porte en lui ? N'est-ce pas le royaume du ciel ? En lui tu trouveras les œuvres de salut qui pourront te mériter le royaume des cieux. Achète ce champ, délivre ton corps du joug des passions, et pour cette acquisition, livre ce qui excite et aide tes passions elles-mêmes.

2. Quand vous aurez trouvé ce trésor, livrez-vous au négoce, et cherchez des perles précieuses. Si vous en rencontrez une d'un grand prix, vendez tout ce que vous avez, et achetez-la. Mais quelle est cette perle si précieuse? Ne vous étonnez pas si pour l'a-

(a) On 26* des Petits Sermons.

cheter, l'homme a vendu tout ce qu'il avait si, pour les richesses du salut, il a abandonné et ses péchés et ce qui les excitait ; il n'avait pas autre chose. Hais maintenant qu'il a trouvé ce trésor, pourquoi cherchet-il des diamants de bon aloi, et pour un seul vend-il tout ce qu'il a? Ce diamant, pour moi, n'est autre chose que l'unité. Il cherche des perles précieuses, celui qui, dans l'œuvre de son salut, ne se contente pas des biens de moindre valeur, mais poursuit les meilleurs et les plus parfaits. Or, ne trouvant rien de plus parfait que l'unité, il doit tout faire pour elle, et la préférer sans hésiter aux jeûnes, aux veilles, à l'oraison.

3. Qu'il s'attache à cette unité, non comme étant un entre tous, mais un avec tous. Qu'il dilate son sein, qu'il réunisse en ses entrailles toutes les affections ; qu'il soit tout à tous, prêt à partager la joie comme la douleur de ses frères, à se réjouir avec ceux qui se réjouissent, à pleurer avec ceux qui pleurent. Et une fois arrivé au rivage, il rejettera les mauvais poissons du filet de la charité, et il ne connaîtra plus la peine.

SERMON LXVI(A

Des huits béatitudes opposées à autant de péchés,

i. Le remède du péché présente de l'analogie avec le péché. Le premier péché a été commis dans le ciel par l'orgueil de l'ange prévaricateur qui a dit en sou cœur : Je monterai J'élèverai mon trône au-dessus des astres de Dieu; je siégerai sur la montagne du testament, du côté de V aquilon; je monterai par delà les nues, et serai semblable au Très- Haut1. Il s'est enflé en lui-même, et exclu du rang des esprits bienheureux, il a perdu le royaume des cieux. Contre ce péché Notre- Seigneuradit: Bienheureux les pauvres desprit, parce que le royaume des cieux est à eux%. Le second péché a été la désobéissance de la femme au paradis terrestre8. Ce péché a révolté la chair contre l'esprit, de sorte que l'esprit rebelle à Dieu a subi la rébellion de la chair. C'est contre ce péché qu'il a été dit : Bienheureux les doux parce qu'ils posséderont la terre *. Le Seigneur a caché le remède de ces deux péchés dans cette maxime : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœttr*. Le troisième péché a été commis quand la femme a entraîné son mari dans sa faute 6. Elle aurait dû pleurer son péché et ne pas ajouter ainsi le crime au crime; mais elle s'est imaginé trouver une consolation à faire partager son péché à son mari. Car il nous est naturel de chercher des compagnons soit dans le vice, soit dans la vertu. Voici le remède à ce péché : Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés 7.

2. Le quatrième péché a été le consentement d'Adam8. Car Adam, dit l'Apôtre, n'a pas été séduit, mais c'est la femme qui a été séduite et qui a péché*. L'une a péché par ignorance, l'autre par faiblesse.

* Iaaïexiv, 13, 14. — « Math, v, 3. — » Gen, m, 8, — * Matth. v, 4. — • ld. xi, 29. — « Gen. m. 6. — ' Math. v. 5. - * Gen. ni, 6. — » I rim. h, 1*.

(a) Ou «• des Petits Sermons.

Adam a cédé à un trop vif amour de son épouse, non qu'il ait fait sa volonté, mais il l'a préférée à la volonté divine. Aussi Dieu dit-il : Parce que tu as obéi à la voix de ton épouse plutôt qu'à la mienne, la terre sera maudite pour ton travail1. Car la juctice voulait qu'Adam se soumit à la volonté de celui à qui il devait davantage, et comment nier qu'il eût envers Dieu des obligations plus sérieuses qu'envers sa femme ? Il n'était lié à Eve que par l'amour, mais il tenait à Dieu par l'amour et la crainte. Deux liens devaient donc être plus forts pour l'attacher aux ordres de Dieu, qu'un seul pour l'enchainer à l'amour de son épouse. Contre ce quatrième péché, Jésus-Christ a donné ce remède : Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils seront rassasiés 2. Adam possédait la justice : il avait été créé juste par un Dieu juste, mais n'ayant pas su la diriger par son libre arbitre, il Ta perdue par cette liberté même. Le Psalmiste dit le contraire de Jésus-Christ : Vous avez aimé la justice et haï l'iniquité1. Le cinquième péché est arrivé quand l'homme a rejeté sa faute sur sa compagne: la femme que vous m'avez donnée pour compagne, dit-il, m'a présenté de ce fruit, et j'en ai mangé k. En cela il est cruel, cruel d'abord pour lui-même : il cherche des excuses à son péché ; cruel envers son épouse, il se fait accusateur. Il est assez puni de son péché alors qu'il accuse celle dont l'amour l'a fait pécher. Contre ce péché il a été dit : Bienheureux les miséricordieux, parce qu'ils recevront eux-mêmes miséricorde1.

3. Eve a commis le sixième péché, quand interrogée par Dieu sur le motif de sa conduite, elle répondit: Le serpent m'a trompée, et j'ai mangé de ce fruit*. Ainsi elle-même

1 Gen. m, 17. — » Math, v, 6. — » Pa. xuv. 8. — * Gen. ni, 2. — • Math, v, 7. — • Gen, m, 15.

SUR DIVERS SUJETS

recourt à la ruse pour déguiser sa faute ' ; elle la rejette sur le serpent, comme si elle était innocente, tandis que la tentation du serpent eût été inutile si Eve lui eût refusé le consentement de sa volonté ; et peut-être avait-elle déjà ressenti quelque mouvement d'orgueil, et mérité ainsi d'être séduite par le serpent. C'est contre cela qu'il a été dit : Bienheureux ceux qui ont le cœur pur^ parce qtCils verront Dieu1. Le septième péché fut commis hors du paradis terrestre, quand Gain se jeta sur Abel son frère et le tua. Depuis ce temps les méchants s'élèvent

contre les bons et les oppriment. Et voici le remède de ce péché : Bienheureux les cœurs pacifiques, parce qu'ils seront appelés les enfants de Dieu1. Si les méchants s'obstinent à persécuter, que les justes les supportent avec patience, et ils recevront leur consolation dans ces paroles ; Bienheureux ceux qui sont persécutés pour la cause de la justice, parce que le royaume du ciel est à eux f . L'arrivée de Jésus-Christ était donc nécessaire pour soumettre la chair à l'esprit, pour donner la paix à l'homme, pour le réconcilier avec Dieu.

SERMON LVII

De deux sortes de préceptes de la loi, moraux et figuratifs.

1 . La loi nous a été donnée par Moïse, la grâce et la vérité nous sont venues par Jésus- Christ*. Je trouve dans la loi ancienne un double genre de préceptes : des préceptes moraux comme celui-ci : Vous ne convoiterez point, vous ne commettrez pas d'adultère, vous honorerez votre Père* et d'autres semblables. Il y a aussi des préceptes figuratifs qui sont comme l'ombre de la vérité. Par exemple, l'immolation des taureaux et le sang des boucs. Mais un peuple charnel ne pouvait ni accomplir ces préceptes, ni y trouver son salut. Aussi le Seigneur, dans l'Evangile, reproche-t-ilaux Pharisiens les préceptes de la loi, les accusant de rendre vains, par leurs traditions, les commandements de Dieu ', ceux sans doute qui regardaient l'édification des mœurs. Car il parle lui-même (tes autres par la bouche de son prophète : // leur a donné des préceptes qui ne sont pas bons9, ceux assurément qui étaient l'ombre des préceptes futurs. Car, quelle justice y a-t-il à immoler un bélier pour effacer le péché

1 P». cxl, *. — » Matb. v, 8. — » Jean i, 17. — * Exode xx, 17, 14, 12. — » Marc vir, 13. — • Eiécb. xx, 25.

(a) Oo 28* des Petits Sermons.

d'un homme, et à pouvoir dire avec le Prophète : J'ai acquitté des dettes que je n9 avais point contractées * ? Il est donc vrai qu'un peuple qui n'était pas bon, a reçu des préceptes qui n'étaient pas bons, suivant cette parole du Prophète : Vous serez saint avec les saints, et vous vous pervertirez avec les méchants \ Dieu connaissait les cœurs des juifs et les savait charnels ; aussi leur a-t-il donné des sacrements charnels, incapables de conduire à la perfection par la pratique des justices de la chair. Jésus-Christ, Notre- Seigneur, est donc venu, plein de grâce et de vérité, nous donner par sa grâce la force d'accomplir les préceptes moraux ; et, quant aux préceptes figuratifs, après la révélation de la vérité, ils ne doivent plus désormais être observés à la lettre, mais entendus, par l'esprit, dans leur sens spirituel. Aujourd'hui ce n'est plus un bélier ni un taureau que l'on immole pour les péchés de l'homme; une hostie, un corps vivant, un sacrifice raisonnable et agréable dans les jeûnes et les mortifications, nous mérite à la fois le pardon et la grâce.

* Math, v, 9. — t id. y, 10. — » p8. lxviiî, 5. — * Ps. xvn, Itf .

Le sermon 6» étant exactement le même que le 32» on ne le répète point ici.

SERMON LÏIÎ

Du triple renouvellement des trois vieillesses spirituelles.

1. Comme nous avons porté F image de l'homme terrestre, il nous faut porter celle de Vhomme céleste1. Il y a deux hommes, l'ancien et le nouveau : Adam est l'ancien, Jésus- Christ le nouveau. L'un est l'homme terrestre, l'autre le céleste : l'image de l'un est ancienne, l'image de l'autre, nouvelle. Mais l'une est une triple vieillesse, l'autre, au contraire, un triple renouvellement; car il y a la vieillesse du cœur, de la bouche et du corps. Nous avons péché de trois manières, par pensée, paroles et actions. Le cœur est le siège des désirs charnels et mondains, c'està-dire de l'amour de la chair et de l'amour du siècle. La bouche est aussi le siège d'une double vieillesse, l'arrogance et la médisance. U !y a de même dans le corps une double vieillesse, les crimes et les péchés. Tout cela est l'image du vieil homme, et doit être renouvelé en nous. S'il n'était pas de vieillesse dans le cœur, l'Apôtre ne dirait pas : Renouvelez l'intérieur de votre cœur, et revêtez l'homme nouveau qui a été créé selon Dieu dans la justice f la sainteté et la vérité9. De même, s'il n'y avait pas de vieillesse pour la bouche, l'Ecriture ne dirait pas : Que les choses vieilles quittent votre bouche '. L'Apôtre dit encore : Que de votre bouche ne sorte aucun discours mauvais, mais que pour l'é-

1 1 Cor. xv, 10. — ■Ephés. vr, 23, 24. — » I Rois n, 3. (a) On 29» des Petits Sermons.

diflcation de la foi, toutes vos paroles soient bonnes, et qu'elles puissent être utiles à ceux qui les écoutent *. Il parle encore de la vieillesse du corps quand il dit : De même que vous avez fait servir vos membres à Timpureté et à V iniquité, etc., et il ajoute relativement à ce renouvellement : Ainsi faites-les servir maintenant à la justice pour votre sanctification f.

2. Il faut donc renouveler votre cœur et le purger des désirscharnels et mondains, afin de mettre à leur place l'amour de Dieu et l'amour de la patrie céleste. Que l'arrogance et la médisance quittent votre bouche, et qu'elles y soient remplacées par l'aveu sincère de vos péchés, et l'estime profonde de votre prochain. Au lieu des péchés et des crimes qui sont la vieillesse du corps, prenez la continence et l'innocence, aûn que ces vertus chassent les vices opposés. Ce renouvellement dont j'ai parlé plus haut est opéré, Jésus-Christ habitant en nous par la foi, ainsi qu'il le dit lui-même : Voici que je renouvelle toutes choses '. Aussi dit-il à l'Epoux dans le Cantique: Placez-moi comme un sceau sur votre cœur, comme un sceau sur votre bras *. Dans notre cœur, il est la sagesse ; dans notre bouche, il est la vérité ; dans notre corps, il est la justice.

i Ephés. iv, 29. — »Rom. vi, 19. — • Àpoo. xxf, 5. «- ' Gant, vin, 6.

SUR DIVERS SUJETS

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