SERMON LXXXIV (A
De la constance contre les tentations du Démon,
i. Il y a deux demeures pour l'âme raisonnable : Tune inférieure qu'elle gouverne, et l'autre supérieure, où elle se repose. L'inférieure qu'elle gouverne, est le corps; et la
1 Ppov. xxv, 16.
(a) Ou 47e des Petits Sermons.
(b) Ou 48« des Petits Sermons.
supérieure où elle se repose, est Dieu. On peut justement entendre de Tune et de l'autre ce qui est écrit : Si l'esprit quia la puissance s'élève au-dessus de vous, ne quittez point votre place f, soit en gouvernant l'infé-
1 Ps. cxl, 5. — * Eocli. x, 4.
Heure, soit en tous reposant dans la supérieure. Mais ce que je viens de dire convient surtout aux esprits grossiers et imparfaits, auxquels s'adresse l'Apôtre lorsqu'il dit : Je parle d'une façon humaine, à cause de la faiblesse de votre chair. Car, comme vous avez fait servir vos membres à l 'impureté \ au péché et à F iniquité y de même vous devez maintenant les mettre au service de la justice et de la sainteté*. En effet, l'âme doit exercer trois fonctions différentes dans le corps ; il faut qu'elle le vivifie, qu'elle lui communique le sentiment et qu'elle le gouverne. Mais si on lui ôle la vie, ou si ses sens viennent à se troubler, elle n'est point responsable ; elle ne l'est que lorsqu'elle se laisse vaincre, et qu'elle succombe à la tentation de son ennemi. C'est pour cela qu'on lui dit de ne point quitter sa place lorsque V esprit s'élève contre elle y c'est-à-dire, de ne point prêter ses membres à l'iniquité lorsqu'elle se sent attaquée par la tentation.
2. Il faut remarquer qu'il est dit : Si l'esprit qui a la puissance s'élève contre vous : l'esprit malin ne peut rien contre nous, à moins qu'il n'en ait reçu mission ou permission. Sa volonté est toujours méchante, mais
la puissance qu'on lui donne n'est que juste. Sa volonté est méchante de son mauvais fond; mais quant à sa puissance, il ne la reçoit que de Dieu. Dieu modère toujours, il est vrai, le pouvoir qu'il lui donne, de peur qu'il ne cause à ceux qu'il punit de la part de Dieu, plus de mal par la malice de sa volonté que leurs démérites n'exigent de la justice divine. Voilà pour ce qui regarde la demeure inférieure de l'âme; quant à la demeure supérieure où elle se repose, on peut aussi lui appliquer la même explication, et dire : de peur que l'âme ne perde sous la violence de la tentation du démon, le repos dont elle jouit en Dieu, et que, de quelque manière qu'elle puisse être attaquée, elle demeure toujours constante et, immuable dans la tranquillité que Dieu lui accorde. Ceci convient fort bien aux âmes parfaites qui peuvent dire véritablement avec Elie : . Vive le Seigneur et le Dieu d Israël, en la présence duquel je demeure; et avec l'Apôtre saint Jean : Nous sommes en ce monde de la manière qufil y est*. Cette sentence, dis-je, convient bien aux âmes parfaites qui imitent, dès cette vie, dans leur conduite, l'état immuable de l'Eternité.
SEBMON LXXX^A)
De la chute irréparable de l'Ame.
De quelque côté que l 'arbre tombe, soit au midi, soit au septentrion, il y demeurera*. La chaleur et la douceur du midi sont toujours prises en bonne part dans la sainte Ecriture : mais le mal vient du septentrion •. Un Prophète a vu les hommes comme des arbres4. On coupe un arbre quand il est mort, et il reste là où il tombe, parce que Dieu vous jugera là où il vous trouvera. Oui, l'arbre demeurera là immuablement
1 Rom. vi, 29. — ■ Eecli. », 3. — • Jérém. i, 14.— 4 Maro. vui, 84.
(a) On 51* des Petits Sermons.
et définitivement. Que l'âme prenne bien garde avant sa chute où elle pourra tomber; car une fois tombée, elle ne pourra se relever, ni se changer de côté. Que si vous voulez savoir de quel côté l'arbre tombera, regardez ses branches et sachez que si la racine est coupée, il tombera infailliblement du côté où les [rameaux sont plus forts e plus pesants. Les branches de notre âme sont nos désirs ; ils nous portent du côlé du midi, s'ils sont spirituels, et du côté du septentrion, s'ils sont charnels. Or le corps placé
1 IV Bois, m, 14. — * I Jean, iv: 14.
au milieu uous fait connaître ceux dont le poids l'emporte. Car, assurément, ceux qui tirent le corps avec eux, sont plus pesants, et notre corps entre l'esprit auquel il doit être soumis, et les puissances des ténèbres, ou les désirs charnels qui font la guerre à l'âme, est dans la position d'une vache qui, dans la campagne, est entre un voleur qui la veut enlever, et le paysan qui la garde. Malgré les menaces du voleur, si la vache n'est point enlevée, le paysan qui la garde reste victo-
rieux. Ainsi quelque violence que nous ressentions, soit par les efforts du malin esprit, soit par 1 importunité des mauvais désirs, si Tâme reste toujours maltresse de son corps, elle est victorieuse, en sorte, comme dit l'Apôtre que le péché ne règne plus dans notre corps mortel et que nous mettons, au contraire, nos membres au service de la justice pour la sanctification, comme nous les avons autrefois employés à l'iniquité et u péché.
SERMON LXXXYI(A)
De la création des choses avec poids, nombre, et mesure,
1. Vous avez tout fait, dit le Sage, avec poids, nombre et mesure '. Ceci, sans doute, a été dit pour distinguer l'essence divine d'avec les créatures. En effet, les créatures ont été faites avec poids, nombre et mesure ; le Créateur seul échappe à ces modifications. On considère le poids pour juger de l'excellence d'une chose; et ainsi la créature qui doit être comparée à une autre du même genre, soit du plus au moins, soit selon l'égalité, a été faite dans un certain poids, qui la fait estimer ce qu'elle peut valoir. Pour la mesure, on la considère selon le temps ou le lieu ; et si nous parlons seulement du lieu corporel, la mesure des choses qui n'ont point de corps se prend du temps et non du lieu. Car l'âme ne saurait être renfermée dans un lieu corporel, pas plus que le corps n'est le lieu de l'âme. En effet, comment celle qui donne la vie aux parties extérieures, aussi bien qu'aux intérieures, peut-elle être resserrée dans le corps ! Elle est tout autant à la superficie de la peau qu'au fond des entrailles.
2. Mais l'âme se laisse tellement surprendre par les affections de sa chair, et par les habitudes du corps, qu'elle ne peut guère avoir d'elle-même qu'une idée corporelle. Car là où est notre cœur est aussi notre tré-
1 Sagesse it, 21.
(a) Ou 5b* des Petits Sermons.
sor1 : elle goûte ce qu'elle aime, et comme elle est attachée et attirée par les affections de la terre, elle a peine à réfléchir sur sa propre condition. Enfoncée dans la profondeur du limon, elle ne se voit point, elle s'imagine que sa mesure est matérielle comme le corps qu'elle soutient. Cependant il en est tout autrement, et la mesure de Tâme varie avec le lieu. Le lieu dew chaque chose est le terme de sa substance! Or, la substance de l'âme consiste dans la raison, la mémoire, le conseil, le jugement, et dans les autres choses semblables, qui, toutes, ont leur propre terme. U est donc vrai que tout esprit, excepté le divin, a été créé dans la mesure, parce que la raison, la mémoire, et toutes les autres facultés de cet esprit sont bornées. Enfin, toute chose a été faite avec nombre, soit quant à la composition des parties, comme les corps, soit quant à leur diversité et à leur changement, comme les choses qui n'ont point de corps. Dieu seul n'a ni poids, ni mesure, ni nombre. Il est unique, il n'y a aucun être de sa nature, à qui il puisse être comparé. U est un en son genre, et seul il ne peut jamais être assez estimé ; il est éternel et infini, indivisible et immuable.
i Math, vi, SI.
SUR DIVERS SUJETS