SERMON LXXXVII
Du baiser de l'Epoux, ou de la grâce de la contemplation.
•• . Qu'Urne baise <Ftm baiser de sa bouche K Il y a trois sortes de baisers. Le premier aux pieds, le second 'aux mains, et le troisième à la bouche. Lorsque nous commençons à nous convertir à Dieu, nous baisons les pieds du Seigneur, qui sont doubles, celui de la miséricorde, et celui de la vérité. Dieu imprime ses deux pieds dans le cœur du nouveau converti, et tout pécheur embrasse l'un et l'autre, si sa conversion est véritable. Que s'il s'arrête à la seule miséricorde, sans la vérité, il est certain qu'il succombera à la présomption. De même s'il s'attachait seulement à la vérité sans la miséricorde, il périrait infailliblement victime du désespoir. Afin donc qu'il soit en sûreté, qu'il .embrasse humblement les deux pieds, et par ce moyen il condamnera ses péchés dans la vérité, et il espérera son pardon de la miséricorde. Voilà pour le premier baiser. Quant au second, il se donne lorsque nous nous portons à la pratique des bonnes œuvres ; nous baisons les mains du Seigneur,quand nous lui présentons nos bonnes actions, ou que nous recevons de lui les précieux dons des vertus. Enfin, nous nous élevons au troisième baiser, à celui de la bouche, lorsqu'après avoir satisfait au deuil de la pénitence, et reçu le don des vertus, notre âme pressée par les désirs du ciel, souhaite ardemment d'être admise dans les joies secrètes du sanctuaire divin, et que d'une voix entrecoupée d'amoureux soupirs, elle chante de tout son cœur : Seigneur, je chercherai votre visage*. C'est attiré parla véhémence de ces désirs, que l'Epoux qu'elle aime si fortement, qu'elle souhaite avec tant de passion, et après lequel elle soupire incessamment, vient se présenter à elle. Ainsi le premier baiser se donne dans la
1 Gant, i, 1. — * Ps. xxvi, 8.
(a) Ou 52* des Petits Sermons.
rémission des péchés, et on l'appelle baiser de propitiation. Le second s'accorde par le don des vertus et se nomme baiser de récompense. Le troisième se donne dans la contemplation des choses célestes, et il est appelé baiser contemplatif.
2. Il faut savoir qu'il y a deux sortes de contemplatifs. Les uns s'élèvent bien haut et tombent, d'autres sont ravis et descendent. Les premiers montent comme ceux de qui il est écrit : Après avoir connu Dieu, ils ne Font glorifié ni remercié. Ils ne lui ont point rendu grâces, parce qu'ils ont attribué à leur force ou à leur esprit ce qu'il leur a révélé, et c'a été la cause de leur chute. Ils se sont évanouis dans leurs pensées ; et en se disant sages ils sont tombés dans la folie1. Mais les élus sont ravis comme saint Paul et ses semblables. Et ils descendent, pour communiquer aux petits ce qu'ils ont vu en esprit, dans leur ravissement, de la manière du moins qu'ils sont capables de l'entendre. Saint Paul est ravi lorsqu'il dit : Si nous excédons, c'est pour Dieu; si nous nous modérons, c'est pour vous*. C'est parce dernier genre de contemplation que l'âme parfaite désire d'être transportéejusqu'aux chastes embrassements de son Epoux, quand elle dit : Qu'il me baise du baiser de sa bouche. Comme si elle disait : Je ne puis m'élever jusqu'à la contemplation des joies de mon Seigneur ; je ne le puis ni par mes propres forces, ni par mon industrie, ni par mes mérites particuliers. Il faut pour cela qu'il me baise du baiser de sa bouche : c'est-à-dire que cela se fasse par sa faveur et sa bonté, non par la science ni par la nature, mais par un pur effet de sa grâce. Au reste, l'Epouse nous exprime ici merveilleusement bien, et la grâce de celui qui opère, et l'opération et le
» Rom. 1, 21, 22, — MI Cor. v, 13.
mode d'opération. Car ces mots: Qu'Urne baise, montrent la faveur de l'Epoux : et cet autre : D'un baiser, marque l'œuvre même qui est la contemplation ; et enfin ces mots : De sa bouche y nous font entendre clairement la manière dont se fait la contemplation ; la bouche du Père, c'est le Verbe divin.
3. La contemplation a donc lieu par la descente du Verbe humain dans la nature humaine, et par l'élévation gratuite de la nature humaine jusqu'au Verbe même, par le divin amour. On ne doit pas s'étonner si je distingue tout cela dans la contemplation du Verbe de Dieu, puisque l'Evangile atteste que le même ordre a été observé dans l'incarnation du Verbe. La grâce précède dans la Salutation angélique : Je vous salue, pleine de grâce. De qui est cette grâce, et quelle est son excellence, l'Ange le dit en ajoutant; Le Seigneur est avec vous. Puis il parle de l'opération de cette même grâce quand il dit : Bienheureux le fruit de votre sein. Le fruit de votre sein, c'est l'incarnation même du Verbe. Enfin il nous enseigne la manière dont s'est réalisé ce grand ouvrage, lorsqu'il dit : Le Saint-Esprit surviendra en vous et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre. Or, dans ces œuvres admirables du Verbe divin, soit dans celles que nous avons tirées de l'Evangile, soit dans celles que nous avons empruntées aux Cantiques, il est évident que ce grand mystère de l'Incarnation ne s'est accompli que par la bonté infinie de Dieu, et que cette contemplation ne peut venir que d'un pur don de Dieu, et non des efforts de la volonté humaine.
4. Il faut encore remarquer que cette contemplation se fait de trois différentes manières, selon les diverses dispositions du temps. Car, premièrement, elle est appelée nourriture, secondement, breuvage, et en troisième lieu, c'est une ivresse. De là vient que dans les paroles suivantes, les élus sont invités par l'Epoux en ces termes : Mangez, mes amis, buvez et enivrez-vous mes trèschers \ Ils mangent tant qu'ils sont encore dans leur chair corruptible. Ensuite,depouillés de leur corps et ravis au ciel, on leur donne à boire ce qu'ils avaient mangé auparavant, parce qu'ils voient alors sans peine et à découvert, ce qu'il n'avaient connu que par la foi, lorsqu'ils vivaient dans un corps loin du Seigneur, et qu'ils mangeaient leur pain à la sueur de leur front. Ainsi avonsnous plus de facilité à prendre les choses que
1 Luc i,28, 35. — «Cant. v. 1.
nous buvons, que celles que nous mangeons; il y a une sorte de travail dans celles-ci, au lieu que les autres passent sans peine. Il est donc vrai que dans cet état les saints peuvent aisément prendre ce breuvage ; mais ils ne peuvent s'y enivrer : car ils ne sauraient parvenir à la parfaite contemplation de la divinité, tant qu'ils attendent la résurrection de leur corps, retardée jusqu'à la fin du monde. Mais cette réunion accomplie, le corps sera tellement attaché à l'âme et uni à Dieu, que rien ne sera capable de les empêcher de se plonger dans la sainte ivresse de la contemplation. Dans la première invitation, on les appelle amis, parce qu'ils sont invités à manger. Dans la seconde, ils sont appelés plus chers, parce qu'ils sont invités à boire. Mais dans la troisième, on les qualifie de très-chers, à cause de l'ivresse dans laquelle ils sont abîmés.
5. Parce que vos mamelles sont meilleures que le vin1. L'Epouse a deux mamelles, l'une de congratulation, et l'autre de compassion. Et l'Apôtre se servant de ces deux mamelles pour nourrir ses enfants : // faut, dit-il, se réjouir avec ceux qui sont dans la joie, et pleurer avec ceux qui pleurent ». Par le vin, on entend les désirs du monde, dont il est écrit : Leur vin est le fiel des dragons, et le poison mortel de V aspic 8.
6. Elles sont plus odorantes que les plus excellents parfums *. Par où il nous donne à entendre qu'il y a des parfums qui sont simplement bons, d'autres qui sont meilleurs, auxquels on doit préférer les plus excellents. Ainsi il y a trois sortes de parfums. Le premier parfum se compose du souvenir des péchés, lorsque nous sommes touchés de componction, et que nous en demandons pardon à Dieu. Et ce parfum est simplement bon, parce que Dieu ne méprise point un cœur contrit et humilié •. C'est sur les pieds du Seigneur qu'on le répand, et qu'on en reçoit la récompense, par la rémission des péchés, lorsque Notre-Seigneur dit ; On lui a pardonné beaucoup de péchés, parce qitelle a eu beaucoup d'amour •. Le second parfum se compose du souvenir des bienfaits de Dieu ; et c'est justement qu'on le verse sur la tête, parce que toutes les vertus se doivent rapporter exclusivement à Dieu, qui en est l'auteur. Ce parfum est plus précieux que le premier, suivant ces paroles de l'Evangile : Pourquoi perdre ce parfum, qui pouvait être vendu plus de trois cents deniers, et
1 Cant. i, 1. — * Rom. hi, 15. — 8 Denté, tttii, 33. — * Cant. i, 2. — * Pb. l, 10. — • Lac vn, 47.
SUR DIVERS SUJETS
donné aux pauvres? Mais cette perte fut approuvée du Seigneur, quand il dit : Laissezla faire, pourquoi contrister cette femme? Vous aurez tau/ours des pauvres avec vous, mais vous ne m'aurez pas toujours. Et non-seulement il approuve cette action, mais il la récompense par ces paroles : Je vous dis en vérité, que partout où cet évangile sera prêché, on publiera par toute la terre ce qu'elle a fait en mémoire de moi1. Enfin le troisième parfum est composé des senteurs les plus excellentes, ainsi qu'il est écrit au sujet de ces femmes, qui achetèrent des parfums pour embaumer le corps de Jésus*. Mais il ne se fit aucun épanchement
ni aucune dépense de ce troisième parfum, parce que Notre -Seigneur ne voulut pas qu'on le répandît sur son corps mort; mais qu'on le gardât pour son corps vivant, la sainte Eglise, à laquelle ces femmes pieuses, venues au sépulcre avec leurs parfums, furent envoyées pour lui annoncer la résurrection du Sauveur. Le premier parfum est appelé parfum de la componction, et il est consumé par le feu de la contrition. Le second s'appelle parfum de dévotion, et c'est le feu de la charité qui le dévore. Le troisième est celui de la piété, on n'en use pas, mais on le garde précieusement et tout entier.