SERMON LXXXIX(A
Du baiser tant désiré par l'Epoux c'est-à-dire du Saint-Esprit.
i. Qu'il me baise d'un baiser de sa bouche . Le Fils est la bouche du Père, suivant cette parole de l'Evangile: Personne ne connaît le Fils que le Père, et personne ne connaît le Père que le Fils, ou celui à qui le Fils le voudra faire connaître9. Mais à qui que se fasse cette révélation, soit du Père, soit du Fils, elle ne se fait que par le Saint-Esprit. De là vient que saint Pierre ayant dit à Notre-Seigneur : Vous êtes le Christ fils du Dieu vivant, Jésus-Christ lui répondit : Vous êtes bienheureux, Simon Barjona (qui veut dire fils de la colombe), parce que ce n'est ni la chair ni le sang qui vous tont révélé, mais mon Père qui est dans le cielk. Et l'Apôtre après avoir dit : Ce que l'œil n'a point vu, ni l'oreille entendu, etc., ajoute immédiatement : Mais Dieu nous Fa révélé par son Esprit.9 Il semble donc que l'Epouse a reçu cette grâce du Saint-Esprit, par laquelle elle connaît que le Fils est égal au Père. C'est pourquoi elle ne dit pas qu'il me baise de sa bouche (ce qui n'appartient qu'au Fis exclusivement à toute autre créature, parce qu'elle ne peut en aucune manière être égale au Père), mais elle dit seulement : Qu'Urne baisé d'un baiser de sa boucheJfir, le baiser est commun à ce-
1 I Cor. iv, 7. — « Cant. i, 1. — » Math, xi, 27. — * Math, xvi, 16, 17. — • I Cor. u, 9, 10-- (a) On 54* des Petits Sermons.
lui qui baise et à celui qui est baisé; par conséquent si le Père et le Fils se baisent réciproquement, quel est leur baiser sinon l'Esprit-Saint?
2. C'est donc là ce que l'Epouse désire baiser, en disant : Qu'il me baise d'un baiser de sa bouche. Et saint Paul atteste qu'elle a vraiment reçu ce baiser, lorsqu'il dit : Parce que vous êtes ses enfants, Dieu a envoyé dans vos cœurs r esprit de son Fils, qui crie, Père! Père1 ! C'était aussi ce baiser que le Sauveur promettait à ses disciples, lorsqu'il les exhortait à s'appliquer à la prière : Si vous qui êtes méchants, dit-il, vous ne donnez que de bonnes choses à vos enfants, à plus forte raison votre Père qui est dans le ciel, vous donnera ce qui est bon, c'està-dire un bon Esprit à ceux qui le lui demanderont*? C'est donc par l'impression de ce baiser que l'âme raisonnable reçoit la connaissance de Dieu et l'amour de la vérité, c'est par le Verbe son Epoux, qui lui imprime ces deux choses comme deux lèvres, en tant que vertu et sagesse de Dieu. Aussi est-ce le propre delà sagesse de donner la connaissance, et le propre de la vertu de communiquer l'amour. L'âme raisonnable a aussi comme deux lèvres, la raison et la vo-
1 Galat. iv. 6. — * Math, vii, 11 : Luo xi, 13,
SUK DIVERS SUJETS.
lonté, avec lesquelles elle baise son Epoux ; l'entendement qui reçoit la sagesse, et la volonté qui reçoit la vertu. Si la raison seule reçoit la connaissance de la sagesse, et si la volonté n'a point l'amour de la vertu, ce n'est plus un baiser parfait. Ou si la volonté
seule et touchée d'amour, et si la raison est privée de la connaissance, ce n'est plus, si j'ose dire, qu'un demi-baiser; mais ce baiser est parfait, il est entier, quand la raison est éclairée par la connaissance, et la volonté embrasée par l'amour.
SERMON XC
Des trois parftms de componction, de dévotion, et de piété.
1 . La miséricorde et le jugement sont les deux pieds de Dieu. C'est avec eux qu'il visite continuellement les âmes spirituelles, s'élançant à pas de géant1, si toutefois ces âmes méritent qu'on dise d'elles : J'habiterai en elles, et j'y marcherai, je m'y promènerai*. Une âme pécheresse commence par embaumer les pieds du Christ de ce premier parfum, qu'on appelle la componction. Marie, la pécheresse, dit le texte sacré, embauma les pieds de Jésus. Et certes il n'était pas d'un prix médiocre, le parfum dont il est écrit : Toute la maison fut remplie de son odeur k. Ne vous en étonnez pas, puisque son odeur se fait sentir jusqu'au ciel, suivant ce témoignage de la Vérité : Les anges de Dieu se réjouissent de la pénitence d'un pécheur*. Mais si précieux que puisse être ce parfum, il n'est pas comparable à celui de la dévotion, composé du souvenir des bienfaits de Dieu, et dont la tête du Seigneur est parfumée. On dit bien du premier : Dieu ne méprisera point un cœur contrit et humilié: Et du second : Le sacrifice de louange m'honorera'1. Vous en parfumez la tête de Dieu, lorsque vous lui rendez grâce de ses dons, parce que Dieu est la tête de Jésus-Christ; ainsi c'est la divinité que nous touchons en Jésus-Christ, toutes les fois que nous nous
1 Pa. xviii, 6. — f II Cor. vi, 16. — 'Jean xii, 8. — * Luc xv, 10. — » Ps. l, 19. — • Ps, xlix, 23. — 7 l Cor. xi, 3.
(a) Les Petits Serinons 55e et 5ti* sont rejeté» parmi les sentences. Celui-ci est formé des 57e et 58e : on le retrouve littéralement au traité de l'Amour de Dieu, n° 5.