‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 3)Chapitre 63 sur 179 · Tome. IV · texte numérisé non relu

Tome. IV

souvenons de ses bienfaits, pour lui en rendre nos actions de grâces ; de même que ce n'est pas tant à sa divinité qu'à son humanité que nous pensons, lorsque nous réfléchissons, non pas sur ses dons, mais sur nos péchés.

2. Car, il semble qu'en se revêtant de notre chair, il ait pris ces deux pieds de la miséricorde et du jugement, afin que le pécheur, qui ne pouvait s'approcher de la tête, c'est-à-dire de la divinité, pût au moins avoir accès aux pieds, c'est-à-dire à son humanité. En effet, si ce pied que nous appelons la miséricorde n'appartenait point à l'humanité dont Jésus-Christ s'est revêtu, saint Paul ne dirait pas de lui : Il a été éprouvé en toute manière, à cause de la ressemblance du péché, dont il était exempt, afin qu'il devînt miséricordieux1 Et si le jugement n'appartenait pas également au Fils de l'Homme, ce même Homme-Dieu ne dirait pas de lui-même : Que Dieu lui a donné la puissance de juger, parce qu'il est le fils de rhomme *. C'est pourquoi le pécheur ne craignant point de s'approcher des pieds de cet homme de douleur, qui a fait l'expérience de nos faiblesses, ose s'écrier : Nous approchons maintenant avec confiance du trône de la grâce, parce que nous avons un pontife qui sait compatir à nos infirmités1. L'âme pécheresse s'approche des pieds avec humilité, et l'âme fidèle de la tête avec confiance, afin de l'embaumer. Et ce qui doit

« Hébr. iv, 15. — » Jean v, 27. - • Hébr. iv,19, 15.

faire estimer ce parfum de la tête beaucoup plus précieux que celui des pieds, c'est qu'il est composé d'essences autrement considérables que l'autre. Nous trouvons en effet chez nous aisément et sans peine tous les éléments qui entrent dans le parfum de la componction, parce que nous sommes pécheurs; mais il faut chercher les autres bien loin, et avec beaucoup de travail, parce qu'elles nous sont apportées du paradis de Dieu, suivant cette parole de l'Apôtre saint Jacques : Tout don excellent, tout don parfait, vient d'en haut, et du Père des lumières*. Et qu'y a-t-il de plus excellent que ce parfum, dont l'effusion fait murmurer les Apôtres mêmes, lorsqu'ils disent : A quoi bon cette profusion et cette perte? On aurait pu vendre ce parfum bien cher, et en donner l'argent aux pauvres.

3. Aujourd'hui encore nous retrouvons quelque chose d'analogue dans l'âme qui s'applique à l'oraison et qui ressent tant de grâces et de dévotion, qu'on dirait volontiers qu'elle parfume la tôte de Jésus-Christ, persévérant continuellement dans la quiétude de la contemplation, dans l'action de grâce, et dans les douceurs d'une dévotion toute divine. Il est d'autres âmes qui reprochent à celles-ci cette perte de temps, et qui pensent avoir raison de se plaindre d'elles, de murmurer, parce que capables d'être utiles à plusieurs, elles s'attachent exclusivement à leur propre repos. Ces murmurateurs ne croient pas jalouser ici une sainteté privilégiée, mais se préoccuper uniquement de la charité envers le prochain. Néanmoins Dieu, qui est la charité même, pardonne volontiers à cette âme qu'il voit se plaire dans ces exercices spirituels, surtout s'il la sait encore faible et pusillanime, femme si j'ose dire, et n'étant point parvenue à la virilité. Or point de doute que celui qui sonde les cœurs, en fait un plus juste discernement que les hommes qui ne voient que le dehors, et jugent des choses selon les apparences seules. Les hommes d'ailleurs ne songent pas qu'il n'est pas facile de goûter également le repos de l'oraison, et de se dépenser utilement au dehors ; de se soumettre avec humilité, et de gouverner avec succès; de se laisser conduire doucement, et de conduire les autres sans défaut; d'obéir volontairemenuet de commander avec discrétion; en un mot, d'être bon parmi les bons, et de persévérer dans la vertu en la compagnie

1 Jacq. i, 17.

des méchants; de rester paisible avec les enfants de paix, et de conserver la paix avec ceux qui en sont les ennemis. Jésus donc connaît ceux qui sont aptes aux embarras des affaires, et ceux qui ne le sont pas ; il prend la défense d'une âme tendre et délicate, qu'il voit incapable de ces grands soins et de ces embarras; à ceux qui sont d'un sentiment contraire , et qui poussés par un zèle, bon il est vrai, mais qui n'est pas selon la science, lui reprochent sa quiétude et son oisiveté, il répond : Pourquoi faites-vous de la peine à cette femme? La chose à laquelle vous voudriez qu'elle s'employât est meilleure, je l'avoue; néanmoins ce qu'elle Tient de faire en ma personne est une bonne œuvre. Laissezla donc faire cette œuvre dont elle est capable à présent , car elle est encore faible comme une femme. Hais lorsqu'elle aura reçu la fpree de l'homme , grâce au changement opéré en elle par la droite du Très-Haut, et je le connaîtrai quand il arrivera, puisqu'elle n'avancera qu'autant que je la pousserai, puisqu'elle ne se conservera que par le secours que je lui donnerai, alors l'iniquité de l'homme sera plus utile que tout ce que la femme peut maintenant faire de bien K C'est ce qui me donne une meilleure espérance, ce qui fait que je ne vois pas dans la profusion de ce parfum une perte, puisqu'elle est une marque certaine de la dévotion de la femme et une image vraie de ma sépulture. D'ailleurs, ce parfum a répandu son odeur si loin, que partout où cet Évangile sera prêché, on dira à sa louange ce qu'elle a fait en ma personne *.

4. Hais venons au troisième parfum : si on compare les deux parfums dont nous venons de parler, le second est sans difficulté supérieure et préférable au premier. Et peutêtre vous semblera-t-il surprenant qu'on en puisse trouver un troisième qui soit, et justement, préféré aux deux autres. C'est ce qui donne sujet à l'Épouse de vanter l'exquise senteur de ses mamelles. Et elle ne serait pas exquise si elle ne surpassait les parfums les plus vantés, comme les meilleurs parfums ne seraient pas plus estimables que les bons, s'ils n'avaient rien de plus excellent. Cependant ce second parfum dont la tête a été embaumée est reconnu si excellent, qu'il n'y a point de richesses au monde qui puissent lui être non-seulement préférées, mais comparées. Du reste, je ne puis me persuader que l'Épouse ait pu mentir en cette rencon-

* Eccll. xlii, 14. — • Math, wrvi, 8, 13.

SUR DIVERS SUJETS

tre, elle qui a la Vérité même pour Époux, et qui use ici des paroles mêmes de celui qui ne peut être trompé, comme il ne veut jamais tromper personne. Et certes ce serait en Tain qu'elle soupirerait après les chastes embrassements de la Vérité, si elle mentait elle-même à la vérité; car quelle société entre le mensonge et la vérité ! Que dis-je ? c'es* la vérité qui fait périr tous ceux qui recourent au mensonge1.

5. Cherchons bien dans l'Évangile, peutêtre que nous y trouverons la figure de cette vérité. Marie Madeleine, est-il dit, Marie Jacodé et Salomé achetèrent des parfums pour venir embaumer Jésus*. Voyez tout d'abord combien l'on doit estimer ce parfum matériel, puisqu'une femme ni deux ne suffisaient pas à acheter les matières dont il est composé. Une seule apporta le premier parfum, une seule apporta le second ; mais il en faut trois pour acheter et préparer celui-ci, chacune isolément étant incapable de le préparer ; il faut que toutes les trois, viennent

pour embaumer Jésus, non-seulement pour embaumer les pieds ou la tête, mais Jésus, c'est-à-dire le corps tout entier de Jésus. Remarquez encore que Jésus-Christ ne voulut pas permettre la perte d'un parfum si précieux; c'est pour cela que ces femmes n'ayant point trouvé le corps, remportèrent leur parfum, et reçurent l'ordre de porter au corps vivant ce qu'elles avaient préparé pour un mort. Ce qu'elles firent incontinent, quand, portant la nouvelle agréable de la résurrection du Sauveur aux disciples qui étaient ses membres vivants, elles remplirent de joie et d'allégresse leurs cœurs, auparavant accablés de tristesse. En quoi vous voyez clairement que si Jésus-Christ n'eût pas aimé son corps mystique, l'Église, d'un amour plus fort et plus sensible que celui qu'il avait pour son corps naturel attaché à la croix, il n'aurait pas livré celui-ci à la mort pour le salut de l'autre. Il est donc évident que ce dernier parfum est supérieur aux deux précédents.

SERMON XGIW

De trois sortes d'effusions

1. Vos effusions sont un vrai paradis9. Ce sont les paroles de la Jérusalem céleste, qui félicite celle qui est encore ici-bas dans les luttes. Or il y a trois sortes d'effusions. La première est celle des personnes mariées, qui font pénitence dans le monde: la seconde, celle des continents qui se retirent dans le cloître, et la troisième celle des prélats qui prêchent le peuple de Dieu, et qui prient pour lui. Quant à la première effusion qui est celle de la pénitence, les anges heureux de voir un pécheur faire pénitence4, en parlent en ces termes : Quelle est celle qui s'élève du désert comme une Aurore naissante*? On dit que cette âme pénitente monte

1 Ps. v, 17. — * Marc xvi, i. — » Cant. ix, * Luc xv, 10. — f Cant. ni.

(a) Composé des 60 et 61e Petits Sermons.

du désert, c'est-à-dire d'une terre aride et sans eau, par le souvenir qu'elle a de ses péchés passés : elle monte comme une légère fumée^ en confessant ses péchés avec humilité. Et c'est très-justement qu'on compare cette confession à une légère fumée, parce qu'elle s'étend par la diversité de ses essences, comme la fumée s'échappe de l'encensoir à travers les trous par lesquels elle s'exhale. Remarquez, que si la fumée n'a jamais de clarté, elle a néanmoins quelquefois une odeur fort sensible. Or, que cette fumée de la confession ait une certaine odeur de piété, les paroles suivantes nous rapprennent. Cette fumée, dit l'Ecriture, exhale l'odeur de la myrrhe et de Fencens, et de toutes sortes de poudres de senteur1. En

1 Cantiq. m, 6.

effet il faut que la confession soit toujours accompagnée de myrrhe et d'encens, de la mortification de la chair et de l'oraison du cœur, Tune sans l'autre étant tout à fait ou à peu près inutile. En effet, la mortification de la chair, sans l'oraison, n'est qu'orgueil et on lui dira : Quoi! pensez-vous que je mange la chair des taureaux, ou que je boive le sang des bâtes1? Hais si vous ne joignez pas la mortification, vous recevrez ce reprochede la part de Dieu : Pourquoi me dites-vous Seigneur! Seigneur! et ne faites vous pas ce que je dis%? Ou bien cet autre du Sage : L'oraison de celui qui détourne son oreille pour ne point entendre la loi, sera en exécration devant Dieu3? Ces deux choses s'entr'aident donc réciproque-ment, puisque l'une sans l'autre est réprouvée.

2. Et de toutes sortes de poudres de senteur. Au souvenir et à la confession des péchés, à la mortification de la chair, et à la prière du cœur, ajoutez le fruit des aumônes, fort bien désignées par le nom de poudres, parce qu'elles viennent de la substance de la terre, et surtout par celui de poudres de senteur, parce qu'elles exhalent une odeur trèssuave et très-douce. De là vient aussi que dans les Actes de» Apôtres, il est dit au centenier Corneille, qui se livrait aux bonnes œuvres : Vos prières et vos aumônes sont montées vers le cielk. Ou peut-être si on les compare aux poudres de senteur, c'est qu'il faut briser, dans la confession, non-seulement les grands mais les petits péchés, et les purifier par la componction. Mais c'est assez sur cette première effusion.

3. La seconde est la vie des continents dans les cloîtres et les solitudes. Dans celleci, il n'est fait aucune mention du désert, de la fumée ou de la pénitence ; on n'y parle que de lumière, de splendeur et de vertu. C'est pour la louer que les anges chantent : Quelle est celle-ci qui monte comme une aurore naissante, belle comme la lune, choisie comme le soleil, et terrible comme une armée rangée en bataille • ? Or ces paroles indiquent spécialement trois des vertus de ce personnage, son humilité, sa chasteté, et sa charité. L'aurore est la fin de la nuit, et le commencement du jour; la nuit représente la vie du pécheur, et la lumière celle du juste. De sorte que c'est très-justement que l'aurore qui chasse les ténèbres, qui amène la lumière, symbolise l'humilité; comme elle sépare le jour d'avec les ténèbres, ainsi l'humi-

lité distingue le juste du pécheur. C'est pourquoi le juste commence toujours par l'humilité, elle est la source de ses progrès. Aussi elle est appelée une aurore naissante, afin que l'édifice des vertus sortant du fond de l'humilité, s'élève, par son moyen, comme de son propre fondement. C'est donc pour nous faire connaître son humilité qu'on appelle l'Epouse une aurore naissante, comme dans ces autres paroles : belle comme la lune, on veut nous marquer sa chasteté. La lune n'a point de lumière par elle-même; mais elle reçoit celle du soleil ; et plus elle est exposée aux rayons de cet astre, plus elle est éclairée de sa lumière. Ainsi en est-il d'une congrégation ou d'une âme fidèle ;*si elle est soumise aux rayons du vrai soleil, la présence de cet astre lui communique sur-le-champ, au-dedans , un certain éclat de beauté et d'agrément de chasteté; si bien que grandissant sous cette lumière , et avançant de jour en jour, elle arrive jusqu'à la perfection, afin que d'elle on puiese dire avec plus de vérité ce qui suit :

4. Choisie comme le soleil. Pourquoi comme le solei ? Est-ce à cause que les justes, au ciel, brilleront comme le soleil dans le royaume de leur père ' ? Hais alors, d'où tireront- ils leur ressemblance avec le soleil, sinon de la splendeur de la robe nuptiale*? En effet, c'est cette même robe dont les disciples, sur la terre, devaient être revêtus, quand on leur disait : Restez dans la ville jusqu'à ce que vous ayez été revêtus de la vertu d'en haut* '. Quiconque, en effet, sera revêtu de cette vertu de la charité, représentée par la robe nuptiale , la possédera parfaitement réglée, sera terrible à ses ennemis comme une armée rangée en bataille.

Quelques vertus qu'il puisse avoir sans la charité, les démons s'en rient; mais s'ils aperçoivent en tête une charité bien ordonnée, aussitôt ils se retirent, et prennent la fuite. Dans cette expression, choisie comme le soleil, on peut encore entendre la persévérance, qui n'appartient qu'aux prédestinés; et, par ce qu'il est dit ensuite : Terrible co:nmeune armée rangée en bataille; la discrétion mère des vertus, qui effraie et met en fuite les démons et protège les autres vertus. Enfin, on peut voir d'autres merveilles dans cette seconde effusion; mais ce que nous en avons déjà dit suffit.

5. La troisième effusion convient proprement aux prédicateurs vertueux, dont la vie

» Ps. xux, 13. — • Luc vi, 46. — • Prov. xxvm, ». * Act x, 4. - b Cant. vi, 9. i Math, un, 43. - * Id. xxn, 11. -* Lac wiv, 4S

et la doctrine sont marquées par ces paroles admiratrices : Quelle est celle qui monte du désert, inondée de délices, et appuyée sur son bien-aimé* ? On avait dit dans la première effusion : Quelle est celle qui monte à travers le rf&*r*?maisicion dit qui monte du désert? C'est que, dans le désert, les pénitents sont piqués par les épines sur lesquelles ils marchent ; mais ici les docteurs ont brisé par la sublimité de leur esprit, t out ce qu'ils ont pu enlever du siècle. C'est pourquoi il est dit que t Epouse est inondée des délices du désert. Hais cherchons qu'elles sont ces délices dont ils sont rem plis, quel est ce bien-aimé dont il est fait mention : pourquoi dit-on que rEpouse est appuyée sur lui? Cherchons, car on ne doit pas faire peu d'estime de choses que les citoyens du ciel appellent du nom de délices. Sans doute ces délices s'adressent à l'âme, et non à la sensualité ; à l'esprit, et non au corps; à la raison, et non aux sens ; à l'homme intérieur, et non pas à l'extérieur. Mais pour le dire d'un mot, ces délicices ne sont que l'infusion abondante de la grâce spirituelle. Ah î heureuse l'âme qui reçoit une telle faveur, qui est prévenue de la bénédiction des douceurs célestes, et qui devient le temple de Dieu, et l'oracle du Saint-Esprit ! Elle ne peut manquer des délices du salut qui sont la sagesse delà science, la crainte du Seigneur, ce riche trésor dans l'ordre du salut. Mais remplie decesdélices, il faut qu'elle exalte les miséricordes du Seigneur dans l'assemblée des saints, et qu'elle chante ses louanges dans la compagnie des anciens; qu'elle prêche publiquement ce qu'elle a entendu en secret, et elle se trouvera ainsi tout inondée de délices. Et être inondé de délices, s'est s'appliquera prêcher la divine parole, c'est répandre l'éclat des bons exemples, c'est s'adonner sans cesse aux bonnes œuvres.

6. Mais surtout, il faut qu'en tout l'âme ne cherche que la gloire de son auteur, et non la sienne propre. Car il est vraiment son bienaimé, celui de qui il est écrit : Mon bienaimé est à moi et je suis à mon bien-aimé1. Et c'est de lui aussi que le Père a dit : Voici mon Fils bien-aimé. écoulez-le9. Et c'est sur lui que Ton doit s'appuyer, afin que nos œuvres soient attribuées au secours de la grâce de celui qui est l'auteur detoutes choses, par qui elles ont été faites, et à qui elle doivent se rapporter uniquement. Mais puisque c'est sur lui seul qu'il fauts'appuyer,que ce bien-aimé

1 Cant'q. vin, 5. — * Gant, h, Ifi. — * Luc ix, 35.

qui enseigne la science aux hommes, nous instruise donc lui-même plusamplement.il dit des disciples qu'il remplit de ces délices: Je suis la vigne, et vous êtes les branches. Comme la branche ne peut porter de fruit, si elle ne demeure attachée au cep, ainsi vous n'en pouvez point porter, si vous ne demeurez en moi. Et ailleurs : Vous ne pouvez rien faire sans moi x. Comme s'il disait clairement : Si vous aspirez à être remplis de délices, appuyez-vous sur moi. Mais voyons de quelle manière ils en sont remplis, et comment ils s'appuient sur lui ; faisons paraître ici au nom de tous, le grand prédicateur des nations. Dites-nous donc, ô bienheureux Paul, dites-nous qu'elles sont les délices dont vous avez été rempli? Certainement après que vous avez prêché l'Evangile partout, depuis Jérusalem jusques en Grèce, sans être à charge à personne ; après que comme, un prudent et fidèle dispensateur, vous avez découvert les trésors célestes, et les mystères de la foi aux Grecs et aux barbares, aux sages et aux insensés ; porté dans votre corps mortel, les stigmates de Jésus Christ, parmi tous les admirables prodiges que vous avez opérés, et que vous ne pouvez presque raconter, bien qu'à votre propre sens vous fussiez le moindre des Apôtres, vous avez toutefois osé dire: La grâce de Dieu n'a point été inutile en moi, mais j'ai travaillé plus que fous les autres Apôtres *. O les grandes, et si j'ose ainsi parler, ô les délicieuses délices I Mais pour ne les perdre pas, appuyez-vous entièrement sur votre bien-aimé. Ce n'est pas moi seul, dit encore l'Apôtre, mais la grâce de Dieu est avec moi*. Mais remplissezvous encore davantage de cesmêmes délices* parce que, à dire vrai, elles sont pénétrantes* Je puis tout, dit-il ; puis il indique aussitôt son appui, dans celui qui me fortifie1". Le même Apôtre dit encore ailleurs : Que celui qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur9; c'est-à-dire que l'âme qui est inondée de délices s'appuie sur sonbien-airné.

7. Voilà pour ce qui concerne les trois effusions, figure de trois sortes de personnes renfermées dans le sein de l'Eglise, et qui nous sont représentées dans Ezéchiel8, par Noé, Daniel et Job ; quoiqu'on puisse aussi les reconnaître dans tous les chrétiens parfaits. Cardans ceux-ci, aussi bien que dans les autres, la première effusion est la pénitence, la seconde la justice, et la troisième la doctrine. Ils se convertissent première-

» Jean xv, 4, 5. — » I Cor. xv. — 8 I Cor xv, 10 * Philipp. iv, 13. — « II Cor. x, 17. — • Ezécb. xiv, 14.

ment par le repentir de leurs péchés; secondement, ils exercent la justice par leur bonne vie, et enfin, après de grands progrès dans la vertu, ils répandent par leurs discours la justice qu'ils pratiquent. Mais parce que les vices dressent des pièges aux vertus, et sont postés sur la route de la vie, pour faire tomber ceux qui se détournent du bien dans les pièges.

du mal, il faut que la pénitence soit exempte de honte, de peur que la confusion ne l'empêche de confesser les péchés commis ; il faut que la justice fuie tout déguisement, et que les dignités chassent bien loin toute enflure du cœur ; d'autant que de grands dangers suivent ordinairement les grandes grâces et les grands honneurs.

SERMON XCIIW

De la triple introduction dam le jardin^ dans le cellier, dans la chambre.

i . Venez dans mon jardin, ma sœur et mon épouse1. Ce qui est dit ailleurs d'une autre manière : Le roi m'a fait entrer dans son cellier* ; et en un autre endroit, dans sa chambre9. Ce sont trois entrées que l'Epoux, c'est-à-dire le Verbe divin, donne à l'âme raisonnable, selon trois différents sens de l'Ecriture, l'historique, le moral et le mystique. Le sens historique est pour le jardin, le moral pour le cellier, et le mystique pour la chambre. On voit dans le jardin, c'est-à-dire dans l'histoire, les trois opérations de la sainte Trinité, la création du ciel et de la terre, leur rénovation et leur affermissement. Le Père a créé, le Fils a réconcilié, et le Saint-Esprit a confirmé. Le temps de la création est autre que celui de la réconciliation et de la confirmation ; de même que dans le jardin le temps de planter est différent de celui de recueillir les fruits et de les manger. La création et la réconciliation regardent le temps présent ; mais la confirmation a trait au siècle futur. Le Père a créé lemondeaucommeneement du temps, le Fils l'a reconcilié dans la plénitude des temps et le Saint-Esprit lui donnera la perfection a près le temps présent. Le Fils a dit du Père: Mon Père a travaillé jusqu'à présent ; et il ajoute parlant de lui-même : Et moi,je travaille présentement1* . Le Saint-Esprit pourra

Gant, v, t. — * ld. i, 3. — * Id. m, 4. — » Jean v,

(a) Composé des 62 et 63* Petits Sermooa.

dire aussi, à la fin des siècles : le Père et le Fils ont agi jusqu'à présent, et moi je vais commencer à agir à mon tour, c'est à savoir, lorsqu'il aura rendu nos corps spirituels,que notre chair sera unie à l'esprit, et l'esprit à Dieu. Le Saint-Esprit élèvera alors notre corps à une si heureuse condition que, sans délai, il arrivera ce qu'il est écrit : Celui qui est uni à Dieu, n'est qu'un même esprit avec lui J. L'Ancien Testament nous apprend la création du monde, et nous en promet la réconciliation ; mais le nouveau nous présente cette même réconciliation, et nous en promet le total accomplissement.

2. La seconde introduction conduit au cellier; et ce cellier comprend la science morale et a trois demeures distinctes. La première est celle des parfums, la seconde celle des fruits et la troisième celle du . vin. Dans la première demeure sont ceux qui sont unis à leurs supérieurs. Dans la seconde, ceux qui vivent en bonne intelligence avec leurs égaux ; et dans la troisième ceux qui s'accordent avec leurs inférieurs. La première est celle de la discipline, la seconde celle de la nature, el la troisième celle de la grâce. En effet, celui qui s'étudie à devenr parfait, se fait premièrement disciple, et il entre dans le lieu de la discipline où ses mœurs sont réglées par le maître conformément à la pratique des vertus, comme les parfums

1 II Cor. x, 17.

SUR DIVERS SUJETS

sont composés de diverses essences élaborées par les parfumeurs. De là cette demeure est appelée réserve des parfums; c'est que ceux qui embrassent volontiers le travail de la discipline , exhalent devant les autres une excellente odeur d'imitation, dans leurs bons exemples.Aussi trouvent-ilsensuite un accès facile dans la demeure de la nature. Ayant appris à rompre leur propre volonté sous la conduite d'un maître, ils n'ont aucune peine à s'accorder avec leurs frères. Or, cette demeure où l'on mène une vie commune, est bien appelée demeure de la nature, parce que la nature a véritablement fait tous les hommes égaux ; ce sont les mérites individuels qui ont établi des différences entre eux. Cette demeure est aussi appelée fruitier, parce qu'elle est d'une grande utilité, lorsque celui qui a reçu quelque grâce extraordinaire la communique aux autres. C'est pour cela qu'il est écrit : Un frère qui aide son frère^ sera exalté comme une ville fortifiée *. Et le Psalmiste s' écrie :OhI qu'il est doux et agréable (F habiter en frères dans une même maison* ! Enfln,après avoir été perfectionnés dans cette seconde demeure de la nature, ils pourront entrer dans la troisième, qui est celle de la grâce, afin de devenir capables d'enseigner les autres et de les gouverner, puisqu'ils ont vécu avec eux dans la justice et dans la paix. Cette demeure est aussi appelée cellier au vin ; car ceux qui sont établis pour la conduite des autres, doivent brûler de charité. Cest encore la demeure de la grâce, quoique ce nom puisse être aussi donné aux deux autres, puisque la discipline et l'union fraternelle sont un don de la grâce ; néanmoins celle-ci le mérite plus spécialement en ce que, s'il est très-aisé de vivre dans la sou-

1 Ptot. im, 19. — * Pa. cxxin, 1.

mission et en société avec les autres, il est rare et difficile d'être toujours heureux dans le gouvernement des autres.

3. Les mœurs de tous les hommes se trouvent contenues et réformées dans ces trois demeures, tous les hommes étant ou supérieurs, ou égaux, ou inférieurs. Or, comme on choisit dans le jardin ce qu'il y a de meilleur pour le transporter dans des lieux particuliers, où chaque chose à sa place pour être mieux conservée, ainsi on tire le sens moral de l'histoire, et on le serre en quelque manière dans le cellier, pour servir d'instruction dans toute la vie ; car c'est là que les supérieurs lisent de quelle manière ils se doivent comporter envers leurs inférieurs. On leur dit en effet : Qu'ils ne doivent pas dominer sur leurs inférieurs, mais servir de modèle à leur troupeau '. Et ailleurs : Non pas que nous votdions être les maîtres de votre foi, mais nous sommes les compagnons de votre joie e.Et le Seigneur dans l'Evangile dit aussi : Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis '. Les égaux trouvent aussi dans l'Ecriture comment ils se doivent conduire les uns envers les autres, puisqu'ils y lisent: Portez les fardeaux les uns des autres, et ainsi vous accomplirez la loide Jésus-Christ l . Ou bien : Prévenez-vous d'honneur les uns les autres \ et autres semblables maximes. Enfin, les inférieurs y rencontrent une direction pour leur vie, et comment ils doivent être soumis à leurs supérieurs, puisqu'il leur est dit : Obéissez à vos supérieur s, soumettezvous à eux, parce qufils sont chargés de veiller sur vous, et obligés de rendre compte de vos âmes (a).

1 1 Pierre v, 3. — * II Cor. i, 23. — » Jean x, il. — * Galat. vi, 2. — * Rom. xii, 10. — • Hébr. xin. 17.

(a) Sur la troisième introduction, celle qui mène à la chambre, voir aer. XXI II, sur le Gant. n« 11.

2iM5

SERMON XCIIIW

Des propriétés des dents, appliquées à lu Profession monastique

i . Vos dents sont un troupeau de brebis fraîchement tondues ,qui reviennent du bain; chacune porte deux jumeaux; aucune n'est stérile '. Le Saint-Esprit, source d'où coulent les ruisseaux des cantiques, dans ces dents nous révèle des mystères bien importants, à mon avis. Et certainement ces dents du cantique ne sont pas de celles dont il est dit : Dieu brisera leurs dents dans leurs propres bouches9, ni de celles dont Dieu parlait au saint homme Job : La terreur règne autour de ces dents 6. Ces dents du cantique sont plus blanches que le lait : ce sont les dents de l'Epouse, dont la beauté est l'objet des désirs du Très-Haut, parce qu'elle n'a ni tache,ni ride. Elle est blanche partout, mais ses dents lesont encore plusquetoutle reste. Cependant l'Epoux fait d'elle un éloge inouï et tout nouveau, lorsqu'il se sert de cette comparaison : Vos dents sont semblables à un troupeau de brebis tondues. Et qu'a donc cette comparaison de si relevé pour nous persuader qu'elle vient du ciel ? Cependant nous ne devons concevoir que des idées trèshautes d'un esprit infiniment parfait. Cest le Saint-Esprit qui parle, lui à qui un iota n'échappe pas en vain quand il parle. Il y a donc quelque chose/le caché dans ces dents mystérieuses ; il y a là un secret qui ne peut nous être connu que par l'intelligence que nous en donnera l'oracle sacré.

2. Or ces dents sont blanches et fortes ; elles n'ont point de chair, point de peau ; elles ne peuvent rien souffrir entre elles, il n'y a point de douleur pareille à la leur. Elles sont enfermées sous les lèvres, afin qu'on ne les voie point ; c'est une indécence de les montrer, excepté en riant ; elles élaborent les premières la nourriture utile à tout le corps, sans en rien garder pour

* Cantiq. iv, 2. — « Ps. lmi, 7. — * Job xu, 5. — (a) On 64« des Petits Sermons.

elles; elles ne s'usent pas aisément; elles sont rangées chacune à sa place, les unes en haut, et les autres en bas : les inférieures sont toujours en mouvement, mais les supérieures sont immobiles. Pour moi, je crois que ces dents mystiques représentent fort justement les religieux qui, choisissant le plus court chemin de la vie la plus sûre, semblent la partie la plus pure du corps de l'Eglise. Un effet, qu'y a-t-il de plus éclatant, de plus chaste que les âmes religieuses ? Elles évitent les impuretés du monde, et elles pleurent des péchés de pensées comme des actions mauvaises. Quoi de plus fort que ces âmes qui trouvent leur consolation dans leurs afflictions, leur gloire dans leurs affronts, et l'abondance dans leur pauvreté ! On peut dire qu'elles n'ont point de corps : dans la chair, elles oublient leur chair, et prêtent volontiers l'oreille à ces paroles de l'Apôtre? Vous n'appartenez point à la chair mais à l'esprit K Elles n'ont point de peau; elles fuient l'éclat et les empressements du monde; elles dorment en paix, et reposent doucement. Elles ne souffrent point de division entre elles; le moindre scandale leur est iusup portable, soit en elles,soit dans les autres. Et de là, mes frères, cette importunité de toutes les heures qui me fatigue, sans me déplaire,etquime dérobe une large part de mon temps, quelquefois même sans nécessité. Il n'y a point de douleur pareille à celle des âmes; elles ne trouvent rien de plus détestable que le murmure et la dissension danslc monastère. Les dents sont renfermées sous les lèvres, afin qu'on ne les voie point au dehors ; et nous sommes entourés de murs et de vallons qui nous défendent des yeux et des \jces des séculiers. 11 est indécent de montrer les dents, si Ton n'y est forcé par le rire ; de même rien déplus hon-

1 Rom. vin, 9.

SUR DIVERS SUJETS

teux qu'un moine courant les villes et les villages, à moins qu'il n'y soit contraint par la charité qui couvre la multitude des péchés. La charité sourit naturellement ; elle est joyeuse, mais d'une joie qui n'est point dissolue. Les dents broient les aliments au profit de tout le corps, et les moines sont chargés d'intercéder continuellement pour le corps de l'Eglise, et de prier pour les vivants et les morts. Us ne doivent tirer de là aucune faveur, aucune gloire, mais dire avec le Prophète : Non pas à nous , Seigneur! non pas à nous la gloire; mais donnez-la à votre nom1. Ils ne s'usent pas aisément, parce qu'ils sont d'autant plus fervents, qu'ils sont plus avancés en âge et courent plus vite à mesure qu'ils approchent de la palme. L'ordre règne entre eux : où trouverait-on donc l'ordre, s'il n'y en avait point dans les cloîtres, où tout est parfaitement réglé, avec poids, nombre, mesure pour le manger et le boire, les veilles et le sommeil, le travail et le repos, les récréa-

tions et le silence ? 11 y a des dents en haut et en bas. Ainsi, parmi les moines, les uns sont supérieurs, et les autres inférieurs; et les inférieurs sont si bien unis à leurs supérieurs, qu'ils ne sont jamais d'un autre sentiment qu'eux. Et quand les inférieurs seraient émus, les supérieurs ne doivent céder à aucun mouvement déréglé ; car il est de leur devoir de demeurer calmes au milieu de leurs inférieurs troublés. Comme un trou* peau de brebis tondues; comparaison juste, puisque les moines sont réellement tondus, on ne leur a rien laissé du monde en propre, pas même leurs corps, pas même leurs affections. Qui remontent du bain. Ce bain est le baptême d'où monte celui qui tend au sommet de la vie parfaite ; au contraire, celui-là en descend qui se laisse aller aux désordres d'une vie peu honnête. Toutes ont deux jumeaux. Les âmes saintes enfantent en deux façons, et par la parole et par le bon exemple. Et il n'y a point de stérile parmi elles. Pas de religieux qui ne porte son fruit.

SERMON XCIV

Du progrès de la vie Chrétienne ou spirituelle, sous l'emblème d'Eue fuyant Jézabel.

i: Elle craignit Jézabel; et, se levant, il s'en alla où sa volonté le put porter : il vint à Bersabée de Juda, et laissa là son serviteur, poursuivant son chemin dans le désert. Arrivé sous l ombre d'un genévrier, il s9 y reposa, il se coucha par terre, et s'endormit. Alors range du Seigneur le réveilla et lui dit : Lève-toi et marche. Elie regarda autour de lui, et aperçut auprès de sa tète un pain cuit sous la cendre, et un vasç plein d'eau. Il mangea et but, et marcha soutenu par la vertu de cette nourriture, quarante jours et quarante nuits, jusques à la montagne de THoreb *. Par le nom d'Elie, qui signifie Seigneur, ou Seigneur fort, entendons les justes qui souffrent persécution pour la justice, selon cette parole de l'Evangile : Bienheu-

1 Ps. cxiit, I, — ' III Rois XIX, 3, 8. (a) Ou 66* des Petits Sermons.

reux ceux qui souffrent persécution pour la justice l. Or le juste qui craint Jézabel, c'està-dire la malice du siècle, ou la tyrannie du démon, se retire des tentations, et s'en va partout où la volonté que Dieu lui inspire le peut porter. Il vient à Bersabée de Juda, c'est-à-dire dans la sainte Eglise; elle est aussi appelée Bersabée, qui veut dire le septième puits à cause de l'abondance des sept dons du Saint-Esprit, qui là se distribue aux âmes fidèles. Ou bien, elle s'appelle encore le puits de rassasiement, à cause de la profondeur des mystères divins et de la riche nourriture qu'on trouve dans les saintes Ecritures. Nous lisons dans les psaumes, au sujet de cette profondeur : Une eau ténébreuse est dans les nuées de Pair*; vos jugements sont un abîme profond •. Et l'Apôtre,

» Ma» h. v, 10. — * Ps. xvii, 12. — » Ps. xxxv, 7.

à la Tue de cette profondeur, s'écrie tont saisi et tout épouvanté : O grandeur infinie des richesses de la sagesse et de la science de Dieu! etc1.

2. Le Psalmiste parle aussi de cette satiété : // m9 a placé , dit-il, auprès d'une fontaine1. Et ailleurs : Ils seront enivrés de Vadance de votre maison 8. Cette ivresse n'aboutit jamais au dégoût; elle excite, au contraire, l'appétit, par de nouveaux désirs. Un agneau marche dans l'océan des saintes Ecritures, et un éléphant y nage. On sert à la table de cette divine doctrine, des mets appropriés à tous les affamés : c'est vraiment un paradis de délices, un jardin plein des fruits les plus exquis. Le juste donc, arrivé à Bersabée qui est la sainte Eglise, comme nous avons dit, commence par la confession qui est représentée par Juda ; là il laisse son serviteur, c'est-à-dire, son sens propre, ou la faiblesse de ses actes anciens ; il continue son chemin dans le désert, c'est-à-dire dans le mépris des choses du monde. Là il se repose, il s'arrache aux embarras du siècle, il chante

avec le Prophète : C'est ici le lieu de montepos, durant les siècles des siècles1. Il se meta terre, il n'est qu'un néant à ses yeux ; et renonce absolument à toutes ses passions, suivant cette leçon de l'Evangile : Que celui qui veut venir après moi se renonce à lui-même*. Il s'endort à l'ombre du genévrier, il s'abstient de tout désordre des sens corporels dans la maison de Dieu ; il dit avec le Psalmiste : Ici je dormirai en paix, et je goûterai le repos9. L'ange le réveille alors, l'excite à pratiquer de bonnes œuvres, et à s'élever jusqu'à Tétat parfait. Il regarde vers sa tète qui est Jésus-Christ, et il y trouve un pain cuit sous la cendre, c'est-à-dire, une nourriture toute divine, qui semble dure au dehors, mais qui, au dedans, est souverainement douce et fortifiante. Il y trouve aussi un vase d'eau fraîche, une source de larmes, la componction du cœur ; il mange, il boit, c'est-à-dire qu'il accomplit ce qu'il a entendu ; et, ainsi fortifié, il s'avance jusqu'à la montagne de Dieu , jusqu'à la sublimité de la béatitude céleste.

SERMON XCV(A

Les prédicateurs doivent tempérer l'austérité de V Évangile.

1 . // y avait une famine sur la terre, et les enfants des prophètes habitaient avec Elisée. Celui-ci leur fit apporter de la nourriture. Quand ils y eurent goûté, ils s'écrièrent : Homme de Dieu, la mort est dans ce bassin. Et ils ne purent en manger. Alors le Prophète dit : Apportez-moi de la farine. Il la mit dans le vase et dit : Distribuez-en à tout le monde. Chacun en mangea, et dès lors il ne se trouva plus d'amertume*. La famine sur la terre, c'est pour l'âme humaine la disette de la parole de Dieu : les fils des Prophètes sont les fils des prédicateurs. Prophète veut dire Voyant. Les saints prédicateurs re-

^xxu, 2.

1 Rom. xi. — » Ps.

* IV Rois, iv, 38, 41 (a) Ou 66* des Petits Sermons.

— 8 Id. xxxv, 9. —

çoivent donc à juste titre le nom de Prophètes, eux qui contemplent les secrets des mystères divins, et qui appliquent aux hommes les remèdes, selon les besoins qu'ils remarquent en eux. Elisée veut dire : Salut du Seigneur. C'est le nom que l'on donne fort justement à tout prélat, à tout docteur de l'Eglise, qui, par ses exhortations salutaires, annonce aux peuples le salut du Seigneur, et qui le leur communique par ses prédications. Cet homme, pour l'accomplissement des devoirs de sa charge, apporte à ceux qui sont sous sa conduite un immense bassin plein d'herbes sauvages ; c'est-à-dire des avertissements pénibles et sévères, mais échauffés du

Ps. cxxxi, il. — • Lqo ix, 23. — » P*. iv, 9.

SUR DIVERS SUJETS

feu du Saint-Esprit, et les auditeurs effrayés d'une morale si sévère, crient : La mort est dans cette nourriture, et ils ne peuvent y goûter.

2. Un sage dispensateur n'apporte pas luimême, mais fait apporter la farine; car ce n'est pas lui qui donne la charité, il exhorte à l'avoir, cette charité dont l'assaisonnement rend doux ce qui auparavant semblait amer. Le prédicateur peut bien faire retentir aux oreilles de ses auditeurs les exhortations du salut; mais Dieu seul donne de les goûter et fait sentir au cœur la douceur de la charité. C'est pourquoi saint Grégoire disait: « Si le Saint-Esprit ne nous instruit pas au dedans, la langue du prédicateur fera de vains efforts au dehors1. » Autre est le goût du ciel, autre est le goût de la terre. Jamais nous ne goûterons les choses du ciel, si nous n'avons de goût qu'aux mets de notre cuisinier. C'est dans le désert que l'on trouve les cailles et la manne, c'est-à-dire ce n'est que dans l'observance de la règle que l'on trouve les moindres et les plus grands commandements.

Quand tes enfants d'Israël aperçurent la

manne, ils se dirent les uns aux autres y Manhu? Qu'est-ce que cela? car ils ignoraient ce que c'était. Moïse leur dit : Cest le pain que le Seigneur vous a envoyé pour votre nourriture1. Ce mystère nous est trèsbien expliqué dans l'Évangile de saint Jean, quand Notre Seigneur dit: En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de F Homme , etc. En entendant ces paroles, plusieurs de ses disciples se dirent: Ces paroles sont dures, qui peut les porter ? Et c'est pourquoi beaucoup F abandonnèrent* . Ainsi, quelques esprits simples entrés au monastère pour se convertir, s'épouvantent de la sévérité de la Règle. Si vous leur parlez du mépris du monde, de la lutte contre le vice, et de la vertu ; si vous exigez d'eux l'exactitude dans les veilles, l'assiduité à la prière, la rigueur dans le jeûne, ils se demandent mutuellement : Qu'est-ce que cela? Qui peut accomplir tant et de si grandes obligations ? ils ne savent pas quelle est la force de l'ordre qu'ils ont embrassé. Il faut que le supérieur les console, et leur ménage la farine qui adoucit les amertumes.

SEBMON XCVIU

Des quatre fontaines du Sauveur, et de ceux qui y puisent.

4. Vous puiserez joyeusement aux fontaines du Sauveur*. A la place du paradis que nous avons perdu, on nous a donné le Christ, notre Sauveur, et de même que de Tunique source du paradis terrestre sortaient quatre fleuves qui arrosaient ce lieu de délices, ainsi du cœur de Jésus-Christ sortent quatre fontaines où l'on puise l'eau qui arrose l'Eglise répandue par toute la terre. Ces quatre fontaines sont la vérité, la sagesse, la vertu et la charité. Ces fontaines fournissent de l'eau, et chacune d'elles une eau particulière. A la fontaine de la vérité, on puise l'eau du jugement; à la fontaine de la sa-

1 Homélie xxx, sur l'Evangile. — * Isaïe xn, 8. (a) Od 67* des Petits Sermons.

gesse, l'eau du conseil ; à la fontaine, de la vertu, l'eau de force; à la fontaine de la charité, l'eau des désirs. Par l'eau du jugement nous connaissons ce qui est permis et ce qui ne Test pas. Par l'eau du conseil nous discernons ce qui est utile et ce qui ne l'est pas. Mais les élus même en marchant droit oscillent pourtant sous les tentations, puisqu'ils sont tentés ou par la terreur qui les ébranle, ou par les caresses qui les séduisent, ils doivent opposer à la terreur le secours de la vertu divine; aux molles caresses les ardeurs de la charité divine. Car, selon la parole d'un saint personnage, les désirs

1 Exode xvi, 15. — * Jean vi, 54. 61, 67.

ues choses meilleures dominent les désirs dés choses inférieures. Nous pouvons encore raisonner autrement. A quoi nous sert de connaître ce qui est permis et utile (et c'est ce que nous apprennent le jugement et le conseil), si nous n'avons pas le pouvoir de l'accomplir? Aussi après l'eau du jugement et du conseil, il faut chercher l'eau de la force. De même à quoi nous sert de pouvoir, si la charité n'est pas la fin de nos œuvres ? Nous avons donc raison après le jugement, après le conseil, après la force, de puiser à la fontaine de la charité les ardeurs de l'amour, afin que nos goûts ou nos paroles, nos actions ou nos souffrances, n'aient d'autre fin que la vie éternelle.

2. Mais pour que l'on comprenne mieux ce que nous avons dit des fontaines et des eaux, je crois qu'il convient de nous appuyer sur des témoignages des saintes Ecritures, et de relever de fils d'argent les ornements d'or que nous vous avons montrés. J'ai dit d'abord que quatre fontaines découlaient du cœur de Jésus. Cela ne peut, je crois, être nié par personne. Mais comment puiser à ces fontaines l'eau dont nous avons parlé, voilà ce que j'ai à tous expliquer. Que David vienne donc, qu'il nous dise que le jugement a pour source la fontaine de la vérité. Tel parait avoir été son sentiment, quand il disait: Que mon jugement sorte de votre face*. Il n'appellerait point sien un jugement qui n'aurait pas pour source la face de Dieu, c'est à savoir la vérité. Il savait trop bien que les élus de Dieu sont régis par les jugements de Dieu, comme par une verge de fer, et se sentant lui-même sous cette conduite, il chantait avec allégresse : Les jugements de Dieu sont vrais, ils trouvent en eux-mêmes leur justification; ils sont mille fois plus aimables que l'or et les pierres précieuses, plus doux que le rayon de miel*. Et afin que la négligence ne les en écarte pas , qu'ils écoutent la voix du Père qui leur adresse par le même Prophète ces menaces: S'ils ne mmxkent point, selon mes jugements, s'ils ne gardent pas mes préceptes, j'examinerai leurs iniquités avec la verge, et leurs péchés avec des châtiments rigoureux *. L'Apôtre qui tient les clefs du ciel nous expliquait les mystères des jugements de Dieu quand il disait : // est temps que le jugement de Dieu commence par sa maison. Mais s'il commence par nous, quel sera le sort de veux qui n'ont point cru à V Evangile de

1 P». XVI, 2, — » Id; xvni, 10, li, — • I<UjUKWI,

Dieu1? Ceci est dit des élus. Il est un autre jugement relatif aux réprouvés et qui procède aussi de la vérité même. Ce qui fait dire à saint Paul : Nous savons conforme à la vérité le jugement de Dieu contre ceux qui font de telles choses*. La vérité embrasse donc l'un et l'autre, quand elle dit : Je suis venue dans le monde pour le juger , afin que ceux qui sont aveugles voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles1. Elle les distingue pourtant l'un de l'autre quand elle ajoute: Les uns iront au supplice éternel, et les justes à la vie éternelle*.

S. Nous avons vu comment le jugement découle de la fontaine de la vérité ; voyons comment le conseil sort de la fontaine de la sagesse. Qui peut douter de la sagesse de saint Paul, quand saint Pierre, son collègue dans l'apostolat, affirme que la sagesse lui a été donnée, et quand toute la suite des paroles de cet apôtre rend de lui le même témoignage? Qu'il nous donne donc lui-même des conseils, et qu'il nous instruise; qu'il dise au voyageur pressé de parvenir à la céleste patrie ce qui lui est expédient : Je n'ai point, dit-il, de précepte formel de Dieu touchant la virginité; mais je vous donne mon propre conseil, le Seigneur m'ayant accordé la miséricorde de lui rester fidèle. Je crois donc que ceci est bien, à cause de la nécessité qw nous presse, car il est bon à Vhotnme de demeurer en cet état, c'est-à-dire dans la virginité. S'il y avait un précepte relatif à cette vertu, il n'y aurait de permis que ce qui nous serait ordonné. Mais le mariage comme le célibat étant permis, que pouvait-il dire de plus avantageux que ces paroles: Il est bon à V homme de demeurer en cet état? Surtout quand l'impérieuse nécessité nous presse à tous les instants, quand la brièveté du temps nous pousse vers la mort, et que la figure de ce monde passe comme une ombre ? Il en est de même quand il parle de la veuve : Elle sera, dit-il, plus heureuse, si elle demeure en cet état, c'est-à-dire sans se remarier, selon mon conseil. Et pour que nous n'allions pas croire ce conseil tiré plutôt de son sentiment personnel, que de la fontaine de la sagesse, il ajoute: Je croîs avoir en cela l'esprit de Dieu*. Mais pourquoi m 'attacher à ces exemples particuliers , quand toute personne quels que soient son sexe, sa condition, trouve en ces paroles un conseil salutaire, si elle le cherche avec soin? La curiosité veut-elle examiner ici si ce que

* Rom. h, 2. — • Jean a, 89* r. vu. 25. 26. 40.

* I Pierre iv, 17. — ■ nom. h, z. — * Jeu - ♦ Math, xxv, 46. — • I Cor. vu, 25. 26, 40.

SUR DIVERS SUJETS

sont des flèches*. Qu'y a-t-il donc sous la langue? Ecoulez le Prophète: Peine et douleur1. Hais sous celle du sage, on ne trouve que lait et miel ; et, selon le même prophète, dans ses préceptes la peine n'est qu'apparente 4. Vous tous étonnez que la vérité use de dissimulation ; vous pouvez en être surpris, mais non en douter. Voulez-vous un autre témoignage, lisez l'Evangile, quand il dit que Notre-Seigneur feignit daller plus loin 6. Pourquoi ne pas user de déguisement avec une créature qui n'est elle-même que déguisement? J.-C. connaît trop bien notre condition, incapable de supporter ni peine, ni retard, et fragile dans ces deux cas. C'est donc par une bonté extrême, qu'il a voulu que la piété eût des promesses pour la vie présente et pour la vie future, qu'elle trouvât dans ses commandements une peine plus apparente que réelle ». Ecoutez comment il nous apprend lui-même que cette peine n'est qu'apparente : Prenez mon joug sur vous, et vous trouverez le repos de vos âmes. Car mon joug est doux, et mon fardeau est léger \ Comment ne pas trouver apparente seulement une peine qui est plutôt un repos !

2. Il est donc vrai que le travail dans la langue n'est que miel sous la langue. Que trouverez-vous sur la langue ? Des choses ineffables que l'homme ne peut exprimer '. Infortunés sont ceux qui uniquement attentifs aux paroles extérieures de la langue, n'ont pas su comprendre ce qui était caché dessous. Ce langage est bien dur *, disent-ils. Il est dur, en effet, mais c'est la parole de vie. Celui qui fie porte point sa croix et ne marche point à ma suite, n'est pas digne de moi*. Si quelque un vient à moi, et s1 il ne hait point son père, sa mère et sa vie elle-même, il n est pas digne de moi11. Que pouvait-il dire de plus dur ? Ne vous y trompez pas. C'est ici une pierre en apparence , et en réalité c'est un pain. L'extérieur en est dur, Tintérieur est de la plus grande douceur. Le Seigneur votre Dieu vous éprouve. Cette apparence de peine n'a d'autre but que d'exercer la foi et d'éprouver l'amour. Mais que ce soit une pierre, croyez-vous ce que les démons croient ? Si vous êtes le Fils de Dieu, ordonnes que ces pierres se changent en pains. Nous connaissons tous l'auteur de ces paroles. Il ne doute nullement que celui qu'il croit le Fils de Dieu, ne puisse d'une

1 P*. uv. 22. — * M. ix, 7. — » Id. xeni, 20. — * Lac xxiv, 28. — * l Tim. iv, 8. — • Math, xi, 29, 30. — T 11 Cor. xn, 4. — • Jean vi, 6! . — • Math, x, 38. — M LooviVj26, 27.

parole (et quoi de plus facile qu'une parole?) convertir une pierre en pain. Il est permis de s'instruire même à l'école d'un ennemi. Disons donc aussi au Fils de Dieu ; Ordonnez que ces pierres se changent en pain. C'est ainsi que celui qui est venu ici-bas, pour sauver les hommes, et non les démons, a confondu ses adversaires, afin d'instruire ses enfants. Il n'a pas prononcé les paroles que le démon voulait, mais celles que nous avions besoin d'entendre, à savoir que cette pierre devînt notre pain et non le pain du démon. L'homme, dit-il, ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu9 .

5. Qu'as-tu à répondre à ces paroles, ennemi de la vérité? Tu le confesses toi-même et tu ne peux le nier; le Fils de Dieu a le pouvoir de dire à ces pierres de se convertir en pains. Hais, puisque l'on dit généralement que la parole de Dieu est une parole de vie, et que c'est en elle que l'esprit trouve la vie *, pourquoi me suggères-tu à chaque parole que ce langage est bien dur ? Quoi ? Des paroles prononcées par le Fils de Dieu et devenues un aliment de vie, tu oses les appeler une pierre, toi qui n'es pas fils de Dieu ? Ce n'est pas moi qui croirai (ce que, par une usurpation tout à fait téméraire, tu as cru toi-même) que tu sois égal à Dieu, et qu'à ta parole, ce pain se transforme en pierre. Toi qui n'es pas fils de Dieu, en vain tu dis à ces pierres de se convertir en pains. C'est aussi inutilement que tu nous présentes une pierre au lieu du pain, un scorpion au lieu d'un œuf, un serpent au lieu d'un poisson. Malheur à ceux qui appellent du pain une pierre, une pierre du pain, qui prennent la lumière pour les ténèbres, et les ténèbres pour la lumière l ; qui croient que le joug de Jésus-Christ est pénible,et qu'il se cache des délices sous les épines du monde. Je ne veux pas de ces délices. Je préfère goûter et apprécier combien le Seigneur est doux '. Ce n'est pas en vain que celui qui nous y exhorte a voulu en faire l'expérience par lui-même. Il dit encore : Que vos paroles sont douces à mes lèvres V et ailleurs : Quelle est grande, ô mon Dieu, la douceur que vous cachez à ceux qui vous craignent * / Mais où pensez-vous qu'il la cache ? Sous sa langue, sous la tête de celui qui dit : Sa main gauche est sous ma tête et il m'embrasse de sa main droite *. Si déjà les pro-

» Matb. iv, 3, *. — * Isaïe xxxvm, 16. — » Isaïe v, 20.

— * Ps. xxxm. 9. — 8 Id. cxviii. 103. — • Id. xxx,20

— i Caotiq. n, 6.

même, autre celui qui nous porte à chérir notre prochain en Dieu, ou pour Dieu. Dans le premier cas, on ne doit garder aucune mesure, mais aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toutes ses forces ; dans le second cas, il y a une mesure prescrite dans ces paroles : Vous aimerez votre prochain comme vous-même l. Le prophète brûlait du premier amour, quand il disait : Comme le cerf soupire après les eaux des fontaines, ainsi mon âme soupire vers vous, Seigneur ". Et encore : Mon âme soupire et languit après la demeure du Seigneur 3. L'Apôtre témoignait le second amour aux Romains, quand il leur écrivait : J'ai un grand désir de vous voir, pour vous faire part des grâces spirituelles que j* ai reçues *; et dans l'Evangile Jésus montrait cet amour à ses disciples, en leur disant : J'ai vivement désiré manger cette pâque avec vous, avant ma passion '.

6. Remarquez que l'âme humaine est portée et élevée à cet amour par trois affections particulières; c'est pour cela qu'on lui commande d'aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toutes ses forces. Le premier sentiment est doux, le second prudent, le troisième fort. Saint

Pierre avait le premier, quand il voulait détourner le Seigneur d'aller à la mort ; car il aimait Jésus avec une tendresse qui lui donnait horreur de ses souffrances. Mais quand il entendit cette réponse : Retire-toi, Satan, tu ne comprends rien aux choses de Dieu ; tu ne goûtes que celles de l homme ,x éclairé par ces paroles, et comprenant^ enfin l'utilité de la mort de Jésus-Christ, il* commença à aimer prudemment de toute son âme celui qu'il chérissait auparavant de tout son cœur, et qu'il n'aimait pas encore de toutes ses forces. Car s'il eût eu ce dernier amour, la crainte de la mort elle-même ne l'aurait pas contraint à renier son maître. Mais après la résurrection, a près l'ascension, ayant reçu du ciel le Saint-Esprit, il aime enfin Jésus-Christ de toutes ses forces, et il n'hésite pas à endurer pour lui le cruel supplice de la croix. Nous devons aussi exercer de trois façons la charité envers le prochain, soit en établissant cette charité où elle n'est pas, soit en l'empêchant de périr ou de diminuer là où elle est déjà. Quiconque pratique avec la pureté nécessaire cette charité envers le prochain, mérite sans aucun doute d'obtenir plus tard cette autre charité qui n'est autre que Dieu lui-même.

SERMON XOVII

Suavité de la parole et du joug de Jésus-Christ dur à l'extérieur,

mais très-doux au dedans.

4. Le miel et le lait sont sous sa langue «. Cela est nécessaire parce que ce qui est dans la langue retentit durement à l'oreille. Les paroles du sage sont comme des aiguillons, et comme des clous profondément enfoncés 7. Il n'en est pas de même de celui dont les discours sont plus douxque Fhuile*; mais l'huile du pécheur n'oindra jamais ma tète. Que le

1 Math. xxii. 87, 39. — » Ps. xu, 2. — » ld. lxxxiii, 3. — * Rom. i, 11. — « Luo xxn, 15. — 8 Gantiq. iv, H. — T Eocle. xn, 11. — • Ps. oxl, 5.

juste plutôt me corrige et me reprenne, toujours avec miséricorde ; mais que ma tête ne reçoive point l'onction de cette huile dans laquelle il n'y a que tromperie. C'est avec raison qu'on donne non la qualification de doux, mais celle d'adoucis, aux discours d'un flatteur complaisant ou malicieux; car leur douceur est moins solide et véritable qu'apparente et superficielle; ces discours

8 Marc, vin, 38.

nous atons dit est vrai, que le conseil découle de la sagesse? Qu'elle lise les livres de la sagesse. Es sont tous remplis de conseils. Veut-on tirer de là pour soi-même un régime de vie plus exact et plus profitable, qu'on écoute la sagesse adresser cette salutaire invitation : Si tu veux venir à la vie, observe mes commandements1. Lui demandez- vous de qui sont ces commandements? Crains Dieu, dit-elle, et observe ses préceptes* '. Ecoutez encore ce cri de sa tendresse maternelle : Donne-moi ton cœur •. 0 que je voudrais, moi aussi, suspendre mon cœur à la parole de celle dont la bouche admirable me fait entendre des conseils si doux! Ah! puissé-je tremper l'extrémité de ma langue dans cette fontaine, afin de vous expliquer utilement ce qui me reste à dire de ces deux autres fontaines, la force et la charité.

4. Comme ces quatre fontaines se communiquent leur goût l'une à l'autre, de sorte que celui qui boit à l'une se sent attiré vers l'autre par un charme ineffable, il nous faut passer de la sagesse à la force, et montrer, avec l'aide decettejmême force, comment on y puise l'eau du secours. J'ai dit plus haut qu'il y avait deux sortes de jugements de la vérité, qui déterminaient ce qui est permis et ce qui ne l'est pas ; qu'il y avait pareillement deux sortes de conseils de la sagesse, qui nous révèlent ce qui est utile et ce qui ne Test pas. Reconnaissons de même ici qu'à la fontaine de la force on peut puiser deux espèces d'eaux salutaires, l'une qui purifie les élus de leurs fautes, l'autre qui les rafraîchit dans les tourments. Prenons des exemples. L'évangéliste saint Luc rapporte qu'une femme malade d'une perte de sang, après avoir dépensé tous ses biens à consulter les médecins, sans obtenir la guérison, s'approcha de Notre-Seigneur par derrière, toucha la frange de son vêtement, et se trouva guérie sur le champ. Jésus s'écria : Qui m'a touché? Ses disciples lui répondirent: La foule vous serre et vous presse de toutes varts, et vous demandez qui vous a touché? Jésus répliqua : Quelqu'un m'a touché, car *'ai senti sortir de moi une vertu secrète \ Voilà les eaux salutaires que cette femme a puisées à la fontaine de la force, et qui l'ont guérie de l'infirmité à laquelle l'art n'avait pu remédier. Si vous m'objectez que le témoignage par moi cité n'a pas trait à la question, puisque cette femme a été purifiée, non de foutes, mais seulement d'une infirmité

* Math, ziz, 17. — * Eccii. sa, i& — • Piov. xuu, M. — * U© vin, 43, 46. '

corporelle , sachez que c'est l'ordinaire de la vertu divine de guérir le cœur avant le corps. Aussi dans un autre passage de l'Evangile, un paralytique ayant été présenté à Noire- Seigneur afin qu'il le guérît, Jésus, comme un bon et pieux médecin, voulant guérir d'abord la partie la plus noble, l'âme avant le corps, dit à ce paralytique: Mon fils, ayez confiance, vos péchés vous sont remis. Puis la conscience une fois purifiée, il guérit le corps en disant : Levez-vous, emportez votre lit, et retournez chez vous* . De même pour cette femme, il a purifié par le don de la foi l'intérieur de son âme, selon cette parole de l'Ecriture : Purifiant leurs cœurs par la foi9. Elle a mérité ainsi d'obtenir sa guérison corporelle. C'est ce que le Seigneur lui laisse lui-même entendre par ces paroles: Ma fille, votre foi vous a sauvée, allez en vaix \ Quant à l'efficacité de l'eau puisée à la fon taine de la force, lorsqu'il s'agit de souffrances, elle est prouvée par l'exemple des trois enfants dans la fournaise. On les jette au milieu des flammes qui ne fait que les rafraîchir*. G'estce qu'établit encore l'exemple de l'illustre martyr saint Vincent. Parmi d'horribles tortures, non-seulement il ne montrait aucune impatience, mais il ne cessait de provoquer son bourreau, en lui criant : « Lève-toi, et déchaîne toute la fureur de ta passion ; et tu verras qu'avec l'aide de Dieu, je suis plus fort au milieu des tourments que toi qui me tortures. » Je pourrais m'étendre davantage encore sur cette fontaine de la force, mais je m'arrête; j'aimerais mieux boire à cette fontaine que de la désirer.

5. Notre-Seigneur nous invite lui-même à puiser à cette fontaine, quand il nous dit : Si quelqu'un a soif qu'il vienne et qu'il boive, et des sources deau vive couleront de ses entrailles. L'évangéliste continue en nous expliquant à quelle fontaine il nous invite. // voulait parler de V esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui*. Quel est cet esprit, sinon l'esprit de charité, que le monde ne peut recevoir, et qui n'est reçu que par ceux qui croient véritablement en lui? Puisons donc à cette fontaine les eaux des bons désirs; divisons-les en deux ruisseaux , afin que, de même qu'il y a deux préceptes pour une même charité, il y ait aussi deux bons désirs qui aident à l'accomplissement de ces préceptes. Car autre est le désir qui nous fait aimer Dieu pour lui-

1 Math. », 2, 6. — » Actes xv, 9. — * Luc vin, 48. — * Dan. ni,— * Jean vu, 37, 39.

messes relatives à la vie présente cachent la douceur, une grande douceur, une douceur extrême, d'innombrables douceurs, la perfection ne se rencontre pourtant que dans les promesses relatives à la vie future. Vous avez accordé la perfection à ceux qui espèrent en vous, en présence des enfants des hommes*. Dq quelle perfection parle-t-il? Ces paroles ne sont point dans la langue,

mais au-dessus de la langue. Et l'oreille ne les entend pas, parce que la langue n'a pas su rendre ce que Dieu a préparé à ceux qui l'aiment. Celte perfection ne sera point cachée, mais elle se réalisera devant les enfants des hommes. Aussi quand Dieu parle à ceux qui espèrent, il ne dit pas qu'ils ont la perfection, mais qu'il la leur donnera : Et if est par l'espérance que nous sommes sauvés !.

SERMON XCVIII

Des enfants de la paix dans lesquels Dieu fait sa demeure.

I. lia établi sa demeure dans la paix1. Il y a une paix apparente, comme celle de Judas ; il y a une paix déréglée, comme celle d'Adam et d'Eve. Mais ni l'une ni l'autre ne servent de demeure à Dieu. Il n'y a que la paix chrétienne , laissée et donnée par le Seigneur à ses disciples, qui soit pour Dieu un lieu de repos. Cette paix est offerte par des saints prédicateurs à tout le genre humain ; et les uns la repoussent, les autres l'accueillent. Secouons la poussière de nos pieds sur ceux qui rejettent cette paix, et adressons-nous à ceux qui l'aiment. Il y en a de trois sortes : les uns reçoivent cette paix, les autres la conservent, les derniers la donnent. On peut encore les appeler pacifiés , patients et pacifiques. Ces noms indiquent les différents états de la paix dans lesquels ils font des progrès. Ceux qui sont pacifiés possèdent par cette paix la terre de leur corps, car ils sont doux'8. Les patients possèdent leur âme, c'est à eux qu'il est dit : Vous possédez vos âmes dans fa patience \ Les pacifiques possèdent non-seulement leur âme, mais encore celle des autres à qui ils communiquent la paix. C'est donc à bon droit qu'on les appelle les Fils de Dieu 8. On appelle pacifiés ceux qui reçoivent la paix, et de qui il est

1 P». xxx, 20. — » Id. ucxv, 3. -» Malb. v, 4. - Luc xxi, 19. — » Math. v. 9.

écrit : S'il se trouve là un enfant de la paix, votre paix se reposera sur lui*. Mais comme ils sont faibles, les scandales qui les troublent leur ôtent bientôt la paix qu'ils avaient reçue. Les patients sont ceux qui conservent la paix reçue, sans la perdre jamais,quelque injure qu'on puisse leur faire. C'est à ceuxci, plus fort que les premiers, qu'il est dit : Aimez la paix et la sainteté } sans laquelle personne ne peut voir Dieu s. Enfin les pacifiques sont ceux qui non-seulement conservent la paix et la communique aux autres, mais qui aiment jusqu'à ceux qui veulent la leur ravir, selon cette parole : Je me montrais pacifique avec ceux qui haïssaient la paix *. Ceux-là sont aimés de Dieu comme ses enfants, et ils sont vraiment ces pierres vivantes dont la sagesse construit son temple. Et dans la crainte que des efforts ne les arrachent de cet édifice, avec le secours de Dieu qui demeure et agit en eux , ils sont taillés carrément comme des pierres, sur les quatre faces, en haut, en bas, à droite et à gauche. En haut, ils soumettent avec prudence et humilité leur volonté à la volonté de Dieu ; en bas, ils disciplinent leur chair et la dominent ; à droite, ils accueillent les bons avec justice ; à gauche, ils supportent les méchants avec courage.

» Rom. vin, 24. — » Luc x, 6. — » Hébr. xn, 14. — * P». exix, 7.

SUR DIVERS SUJETS

SERMON XCIX

gagnent

Quatre sortes de personnes possèdent le royaume des cieux. Les unes le ravissent par violence, les autres l'achètent, d'autres le dérobent, et d'autres enfin y sont poussées par force. Ceux-là le ravissent qui ont quitté tout pour suivre Jésus-Christ, et desquels il est dit : Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieux leur appartient1. Les seconds sont inférieurs aux premiers, ils moissonnent dans la chair et on a semé pour eux dans l'esprit ; c'est à eux à qui Notre -Seigneur dit dans l'Évangile : Faites-vous des amis avec les trésors de Finiquitéy afin que quand vous viendrez à manquer, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels *. Ceux-ci sont de vrais marchands, qui donnent présentement aux pauvres les biens temporels qu'ils possèdent, afin d'en avoir d'éternels, qu'ils ne méritent que par leur moyen. Et en effet, il est absolument nécessaire que ceux qui doivent subir le jugement dernier ou soient amis du juge, ou aient des amis qui intercèdent pour eux auprès du juge. Or ceux qui intercèdent, ont le premier rang dans la félicité, et ceux pour qm Ton intercède, n'ont que le second. D'au-

tres font quelques bonnes œuvres en secret, et ainsi méritent le royaume des cieux. Biais on dit qu'ils le dérobent, parce qu'ils fuient les louanges des .hommes, et se contentent de l'approbation de Dieu. Ceux-là nous sont représentés dans l'Évangile par cette femme travaillée d'un flux de sang et qui disait en elle-même : Si je puis toucher le bord de sa robe, je serai guérie.* Et en même temps elle s'approcha secrètement de lui et le toucha, et elle recouvra la santé. Enfin il faut pousser les derniers, pour les mener au ciel; tels sont les pauvres de nécessité, ici-bas purifiés par le feu de la pauvreté, par une sage disposition de la Providence, de peur qu'en l'autre vie, ils ne soient punis par les flammes de la justice divine. Il est dit d'eux : Contraignez-les d'entrer, afin que la maison soit remplie '. En effet, beaucoup sont contraints par des nécessités diverses, et sont accablés de misères; si par une merveilleuse disposition de Dieu, ils ne reçoivent pas toujours volontiers les peines temporelles qui leur arrivent, ils les endurent pourtant avec patience, et Us obtiennent par ce moyen la vie éternelle.

SERMON C

De la différence entre le peuple et lé prélat:

ta différence qui existe entre le pasteur et le troupeau, sépare aussi le prélat et le peuple. L'un est élevé et tient la tête droite,

Matb. v, 8.— « Luc «vi, 9.

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