‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 3)Chapitre 64 sur 179 · TOM. IV · texte numérisé non relu

TOM. IV

l'autre marche la tête baissée vers la terre. Ce qu'exprime bien le poëte quand il dit : Tous les animaux sont courbés v&*s la terre,

' Mtro. v, 28. — * Luo xiv, 23.

mais Dieu a donné à F homme un visage droit qui regarde le ciel1. Le prélat gouverne, et le peuple est gouverné; celui-là paît son troupeau, et celui-ci reçoit la pâture. Le prélat tient en main le bâton pastoral, pour frapper ou plutôt pour conduire et ramener ses ouailles. Mais qu'est-ce que le bâton dans la main du prélat, sinon la pratique des bonnes œuvres, afin qu'il instruise son peuple plutôt encore par l'exemple que par là parole? En effet, les disciples rougiraient de se montrer superbes, s'ils voyaient devant eux leur maître marcher dans l'humilité. Ausssi est-il écrit du Seigneur, qu'il commença par faire

et ensuite enseigner*. Le bâton pastoral sert encore à chasser et à frapper les loups, mais il n'est qu'une baguette pour les brebis. C'est-i-dire qu'il doit corriger les esprits dociles et soumis avec plus de douceur, et reprendre les opiniâtres et les méchants avec plus de sévérité, et, s'il le faut, les frapper d'anathème. Le pasteur tient encore un chien attaché ; c'est le zèle réglée par la discrétion, de peur qu'il ne soit dû nombre de ceux dont il est écrit : Us ont le zèle de Dieu, mais non pas un zèle selon la science*. Enfin le bon pasteur a du pain dans son sac, c'est-à-dire qu'il a la parole de Dieu dans sa mémoire.

SERMON CI

De quatre manières tf aimer.

Il y a deux amours différents, l'amour charnel et le spirituel ; de là quatre différentes manières d'aimer : aimer la chair charnellement, aimer Fesprit charnellement, aimer la chair spirituellement et l'esprit spirituellement Et c'est par les degrés inférieurs, que l'on monte aux supérieurs. Car, afin que les hommes qui ne savaient aimer la chair que charnellement, pussent s'élever jusqu'à l'amour spirituel de Dieu, il a fallu que Dieu se fît chair ; il a parlé et conversé avec les hommes ; ils l'ont d'abord aimé selon la chair, mais après l'avoir vu donner sa vie pour ses amis, ils ont commencé à aimer en esprit, mais d'une manière encore charnelle pourtant; ainsi saint Pierre l'entendant parler de sa passion, lui disait : Ah, Seigneur! gardez-vous bien de vous exposer à ces souffrances, won, cela ne sera point*. Quand ils eurent su que la souffrance était

le moyen d'opérer la rédemption du genre humain, alors ils aimèrent la chair spirituellement. Et lorsque Jésus-Christ ressuscita et monta au ciel, ils aimèrent l'esprit spirituellement, et ils disaient tout ravis de joie : Encore que nous ayons connu Jésus- Christ selon la chair, nous ne le connaissons plus maintenant de la sorte9. Ainsi en est-il de nous ; nous aimons notre chair charnellement, lorsque nous approuvons ses passions et suivons ses désirs. Nous aimons l'esprit charnellement, lorsque nous l'affligeons par nos pleurs, nos soupirs et nos gémissements. Nous aimons notre chair spirituellement, lorsque l'ayant soumise à l'esprit, nous l'exerçons spirituellement avec discrétion dans toutes sortes de bonnes œuvres. Enfin nous aimons l'esprit spirituellement, lorsque la charité nous porte à préférer l'utilité de nos frères à la satisfaction de nos goûts spirituels.

1 Ovide, Métam. llvr. I, 85. — ' Math, xn, 22.

1 Act. i, 1. — • Rom. x, 2,— • Il Cor. y, 16.

SUR DIVERS SUJETS

SERMON Cil

Comment il faut venir à Dieu.

1. Le moyen de retourner à Dieu est tout opposé à la chute du premier homme. Adam placé dans le paradis terrestre, débuta dans le mal par la perte de la présence de Dieu. Et saint Augustin déclare que Satan n'aurait jamais chassé l'homme du paradis \ si Adam auparavant ne se fût livré à l'orgueil, à l'ambition, suivant cette parole de Salomon : Le cœur 4 élève avant sa ruine s. Secondement, il perdit la justice, en obéissant à la voix de sa femme au lieu d'écouter celle de Dieu, la justice voulant qu'on rende à chacun ce qui lui est dû. En troisième lieu, il perdit le sens, quand réprimandé après son péché, il rejeta indiscrètement sur sa femme son propre crime, et en accusa même indirectement le Créateur, en disant : La femme que vous m* avez donnée pour compagne, m'a présenté du fruit de F arbre etfen ai mangé B. Or9 il faut que l'homme, du lieu de son exil, retourne à Dieu en remontant les mêmes degrés de vertus qu'Adam a descendus pour mériter d'être chassé du paradis terrestre. Ainsi il faut premièrement juger avec vérité; secondement exercer la justice; troisièmement être circonspect. Le jugement doit s'exercer sur nous-mêmes, il faut nous accuser, nous juger nous-mêmes; la justice doit s'exercer envers le prochain,et la circonspection a regard de Dieu.

2. Cette voie de retour, le prophète Michée nous l'ouvre aussi en ces termes : O homme !je te montrerai ce qui est bon, et ce que Dieu demande de toi, c'est d'être juste,

i De ta eitéde Dieu, liv. XIV, xm. — ' Prov. xu, 18.— » Gton. m, 6, 12.

d'aimer la miséricorde, et d'avoir soin de marcher en la présence de Dieu *. Saint Paul déclare aussi que Jésus-Christ nous a enseigné cette voie du salut, lorsqu'il nous dit : La grâce de Dieu notre Sauveur est apparue à tous les hommes; elle nous a appris à renoncer à F iniquité et aux désirs du siècle, et à vivre en ce monde dans la justice, la sobriété et la piété. Dans la sobriété en ce qui nous regarde, dam la justice, à l'égard du prochain, et dans la piété à l'égard de Dieu. Et le même Apôtre nous porlé encore plus clairement de la circonspection relative à Dieu, quand il ajoute : Attendant la bienheureuse espérance, et F avènement de la gloire du grand Dieu, et de Jésus-Christ notre Sauveur *. Veut-on chercher dans l'Ecriture cet ordre et cette conduite de la vie; on les peut trouver dans ce passage : Heureux celui qui demeure dans la sagesse, et qui médite dans la justice, et qui pense intérieurement à la présence de Dieu *. Il demeure dans la sagesse, i) est véritablement sage, celui qui se juge ici-bas lui-même, pour éviter le jugement éternel de Dieu.Car, dit l'Apôtre : Si nous nous jugeons nousmêmes, nous ne serons point jugés *. Il est sage, dis-je, non pas selon la sagesse de ce monde, mais selon celle qui est tout intérieure,et qui, par une admirable disposition de Dieu, fait que les élus brisés par les coups et les misères de cette vie, seront un jour placés, sans qu'on entende le marteau, dans le palais éternel du véritable Salomon.

» Michéevi, — 8. • Tite H, il, 18. — «Eccll. xnr. 22. — * I Cor. xi. 31.

SERMON CIII

Des quatre degrés qui distinguent les progrès des prédestinés.

1. Quatre degrés distinguent les progrès des élus. Car premièrement on aime son âme, secondement la justice, troisièmement la sagesse, et enfin on arrive à la sagesse parfaite. Dans le premier degré, on évite ce qui peut blesser l'âme, on aime tout ce qui lui peut être agréable. On a horreur de l'enfer, et on désire le paradis. Et de cette manière on peut accomplir le commandement donné à l'âme dès le commencement de la conversion : Vous aimerez votre prochain comme vous-mêmes f. Mais on ne peut l'accomplir, si on vit selon la chair : on le peut aisément, si on est conduit par l'esprit de Dieu. Et quel fruit vous revient-il, si votre prochain brûle éternellement dans l'enfer ; ou que perdez-vous, s'il demeure au paradis avec vous? L'héritage du ciel n'est pas comme ceux de la terre que le partage amoindrit. On aime donc le prochain, lorsqu'on ne lui souhaite pas plus de mal qu'à soi-même, et qu'on lui désire aussi, comme à soi-même, la possession éternelle du royaume des cieux. Mais l'homme peut-il de lui-même concevoir cette crainte de l'enfer, et ce désir du paradis? Oui, s'il est aidé par l'esprit decelui à qui s'adresse le Psalmiste:5i je monte au ciel, vous y êtes, etc. *? En effet, l'esprit de sagesse est présent partout, et il sait ce qui se passe au ciel et dans l'enfer. Et quand il remplit une âme, il lui imprime la crainte des peines de l'enfer, et l'amour des choses du ciel. Et par ce moyen, il fait que l'homme s'aime lui-même, et il lui dit: Ayez pitié de votre âme en vous rendant agréable à Dieu 8. Ainsi on commence par s'aimer soi-même, et ensuite on aime le prochain. Car il n'est point dit, vous vous aimerez comme votre prochain, mais, Vous aimerez votre prochain comme vous-même. De

1 Marc xxii, 39. — * P«. cxxxvm, 8, — » Eocll. xxx, 24.

cette manière, l'homme en vient à aimer son âme par le Saint-Esprit que la foi lui a communiqué.

2. Mais après cette première grâce dont l'homme ne doit pas se contenterai faut aspirer à d'autres plus grandes, et avancer dans la perfection. Il vit déjà par le Saint-Esprit. Or, si nom vivons par l Esprit , dit l'Apôtre, il faut aussi que nous marchions par F Esprit i . Et ailleurs, il ajoute : Nous contemplons la gloire de Dieu à face découverte, et nous sommes tous transformés à son image, passant de clarté en clarté comme par r esprit du Seignetir ■. Il semble que le P salmis te parle des saints de la même manière : Le législateur donnera sa bénédiction, dit-il, et ils iront de vertu en vertu, et le Dieu des dieux sera vu en Sion '. Ainsi, que celui dont nous parlons marche, qu'il avance jusqu'à ce qu'il parvienne au quatrième degré. Là, sans doute, devenu vraiment sage, il verra le Dieu des dieux en Sion. Au reste, par là même qu'il aime son âme, il doit aussi aimer la justice; car s'il aimait l'iniquité, il haïrait son âme et ne l'aimerait point \

3. Mais dès qu'il aime la justice, il passe au second degré, et il entend ce commandement de la sagesse : Aimez la justice, vous qui jugez la terre \ A-t-il un parfait amour pour elle, qu'il endure aussi patiemment pour elle les peines et les affronte, et dans la justice il puisera deux avantages; il fera ce qu'il doit et il endurera ce qui lui est dû; c'est-à-dire que s'il n'a pas fait le bien auquel il était obligé; il devra souffrir le mal qu'il a mérité. Et c'est ainsi, ô merveille ! que même sans délaisser la justice, nous en sommes délaissés, pendant qu'elle ne laisse en nous aucune faute sans punition, et que personne ne peut échapper à sa chaleur.

* Galat. v, 25. - » II Cor. m, 18. - » Pe. uxxni, 8. — *Ps. x, 6. -iSageii. i.f.

SIR DIVERS SUJETS

Non-seulement le juste n'a point horreur de ce châtiment, mais il le reçoit avec soumission, assuré qu'il est par là purifié des fautes de sa vie passée. C'est pourquoi il est écrit : Quoiqu'il arrive au juste, il n'en sera point contris té1. Aux différents plaisirs qui ont été pour lui une occasion de chute , il oppose les remèdes opposés qui l'ont relevé. Par exemple, il a succombé en désobéissant : il revient à la vie par l'obéissance : il a été débauché et dissolu ; il répare ses désordres par la sévérité de la discipline et la pratique de la continence. Il puise la mortification dans les éléments mêmes de ses plaisirs. Et quand il a été longtemps éprouvé par ces afflictions, comme l'or dans le creuset, aussi longtemps qu'il plaît à celui qui nous nourrit du pain des larmes, et qui nous abreuve avec mesure des eaux de la componction ; il commence à ressentir la consolation, et il s'entend adresser ces paroles d'Isaïe : Consolez-vous, consolez-vous, mon peuple, dit votre Dieu. Parlez au cœur de Jérusalem , et appelez-la ; parce que sa malice (c'est-à-dire son affliction) a pris fin et que ses péchés lui sont pardonnes. Elle a reçu de la main du Seigneur une double miséricorde pour tous ses péchés1. Après ces consolations, l'âme ne cherchera plus que les moyens d'agréer à celui à qui elle s'est donnée. Dans le bien qu'elle fera elle n'aura plus qu'un

but, plaire uniquement à son Créateur.

4. L'homme passe alors au troisième degré de l'avancement spirituel : il consiste à devenir un ami de la sagesse, qui lui dit, avec un accent vraiment maternel : Mon fils, donne-moi ton cceur*. Parvenu à ce degré, il n'a plus qu'à gravir le quatrième et il s'y trouve sage parfait. Ceci arrive quand il agit, non plus pour plaire à Dieu, comme dans le troisième degré , mais parce que Dieu lui plaît, ou parce qu'il plaît lui-même à Dieu. L'âme animée de ces dispositions peut, avec confiance et sécurité, s'écrier avec le Sage : En toutes choses, j'ai cherché mon repos, etc.... Car elle trouve le repos en toutes choses, puisque, en toutes choses, Dieu plaît à cetyii qui sait plier sa volonté à celle de Dieu, au lieu de conformer la volonté de Dieu à la sienne. Elle demeurera dans F héritage du Seigneur*, selon cette promesse du Seigneur : Je te donnerai la terre sur laquelle tu reposes* : ce qui veut dire : je rendrai immuable et perpétuel le repos auquel tu es arrivée par tes efforts secondés de ma grâce. Le texte ajoute, et à tes descendants 8, ce que nous pouvons entendre en ce sens, que non-seulement ce repos et cette tranquillité sont accordés à l'esprit en ce monde et en l'autre, mais que la glorification du corps sera donnée à sa génération, c'est-à-dire à ses œuvres.

SERMON GIV

Des quatre empêchements de la confession.

1 . Quatre choses empêchent la confession : la honte, la crainte, l'espérance et le désespoir. Les uns sont retenus par la honte ; ils rougissent d'avouer leurs péchés , et c'est d'eux que Salomon a dit : Il y a une honte qui attire le péché. Il dit au contraire de ceux qui confessent leurs péchés : Et il y a une confession qui attire la gloire \ Le Pro-

1 Prov. xn. SI. — • Ieaïe xl, 1, 2. — » Eocli. îv, 25.

pbètefait encore l'éloge de ces derniers en ces termes : Vous avez été revêtus de la confession et de la beauté k ; et ailleurs : La confession et la magnificence sont son ouvrage*. D'autres sont retenus par la peur. Ils craignent, s'ils se confessent, de recevoir une grande pénitence. C'est à euxque Job adresse ce reproche : Celui qui craint la gelée sera accablé par

1 Prov. xxiii, 26. — » Eccli. xxiv, 11 . — s Gen. xxviii, 1?. — * Pp. cm, 1. — » Id. ex, 3.

la neige l . D'autres encore attachés à ce monde par les liens de la cupidité, croiraient ne pouvoir arriver à leurs fins , si on les connaissait tels qu'ils sont. La confession de ceux-ci est empêchée par l'espérance, c'est-à-dire par la cupidité et la passion d'assouvir leurs désirs. Notre-Seigneur.leur adresse cette^menace dans l'Evangile : Malheur aux femmes grosses et aux nourrices *. Enfin les derniers ne craignent rien de tout cela : ils ne redoutent qu'une chose, l'impuissance à se corriger de leurs péchés, après les avoir confessés. L'obstacle de ceux-là est le désespoir. On peut leur appliquer parfaitement cette parole : Quand le pécheur est tombé dans l'abîme du péché, il méprise 8. Parfois aussi il arrive que Jous ces obstacles se réunissent pour empêcher la confession. Alors, l'âme qui porte le poids de ces quatre maux est vraiment dans le tombeau, et comme ce mort de quatre jours dont parle l'Evangile, elle sent mauvais4. Car il est écrit : La confession nest plus pour un mort, puisqitil est comme s* Un était pas1. Si celui qui ne se confesse pas est mort, celui qui se confesse ressuscitera. Vienne Jésus et qu'il lui dise sors d'ici*, à sa parole le mort ressuscitera sur-le-champ. Que notre mort entende cette exhortation, et

qu'il ne diffère pas davantage sa confession. 2. Disons donc à celui que la honte retient : Pourquoi rougir de confesser vos fautes? Vous n'avez pas eu honte de les commettre. Pourquoi rougissez -vous de vous confesser à Dieu, aux yeux de qui vous ne pouvez vous cacher? Si vous avez honte de faire cet aveu à un homme seul, pécheur comme vous, que ferez-vous au jour du jugement, quand votre conscience sera dévoilée à tous les regards ? Voici donc trois considérations à opposer à la honte : la lumière de la raison, le respect de la présence de Dieu, et le souvenir d'une confusion bien plus grande. Il 7 a aussi trois choses à opposer à la crainte. Considérez combien la peine de l'enfer est longue, dure et infructueuse. De même encore trois considérations à opposer à l'espérance : les biens de l'autre vie plus grands, plus assurés, plus durables que ceux de la vie présente ; en comparaison de ces biens, tout ce que l'on peut désirer en ce monde, est mesquin, incertain, passager.

Enfin , trois remèdes contre le désespoir de triompher du péché : la fermeté de la résolution prise en confession; la grâce de Dieu méritée par l'humilité; le secours que nous devons attendre de la compassion du confesseur.

SERMON CV

Des dispositions requises pour la justification.

Tout notre salut consiste en deux choses, la justification et la glorification. L'une en est le commencement, l'autre la perfection. II y a travail dans la première et récompense dans la seconde. La justification s'opère maintenant par la foi, la glorification se réalisera par la vision béatifique. L'intelligence humaine est incapable de comprendre la grandeur de la gloire des saints dans

1 Job vi, 16. — * Math, xxiv, 19. — » Prov. xvih, 3 — * Jean xi, 39. — » Eccli. xvn, 2ti. — • Jean xi, 43. —

le ciel. Aussi est-il écrit que F œil de r homme n'a point vu, ni V oreille entendu1, etc. Laissons de côté ce qui est si élevé audessus de notre portée, et disons, pourl'édification de nos frères , ce q ui nous semble le plus nécessaire, touchant la justification qui a lieu en la vie présente. N'est-elle pas la voie qui conduit à la glorification, suivant ces paroles de l'Apôtre : // a appelé ceux

1 I Cor. n, 9.

SUR DIVERS SUJETS

qu'il a prédestinés, et justifié ceux qu'il a appelés, et glorifié ceux qu'il a justifiés x ? On ne peut obtenir la glorification qu'après la justification, Tune étant le mérite, et l'autre la récompense. C'est ce que nous apprend Notre- Seigneur dans l'Evangile, quand, annonçant à ses disciples le royaume de Dieu, il leur propose ayant tout la justice, en disant : Si votre justice n'est pas plus abondante que celle des Scribes et des Pharisiens, vous n'entrerez point dans le royaume des deux*.

2. Mais remarquez ceci : de même que, dans ce royaume de la béatitude, Notre- Seigneur se montrera à ses élus pour leur glorification, de même en ce lieu de pèlerinage, il s'offre à eux pour leur justification ; et ainsi, c'est lui-même qui tout ensemble

les justifie ici-bas par la foi, et qui les glorifie dans le ciel par sa présence. Il est trois choses dont doivent s'abstenir ceux qui désirent être justifiés. Ce sont les actions mauvaises, les désirs charnels, les embarras du siècle. Il y a aussi trois choses auxquelles ils doivent s'appliquer, et qui sont renfermées dans le sermon sur la montagne, l'aumône, le jeûne et la prière. C'est ainsi que la justification s'accomplit, en s'abs tenant des vices défendus, et en pratiquant les vertus commandées. Opposons donc aux œuvres mauvaises, les œuvres de miséricorde ; combattons par le jeûne les désirs charnels ; et qu'aux soucis du monde succèdent l'amour de Dieu et l'exercice de l'oraison.

SERMON CVI

Des trois choses nécessaires à la pénitence.

i. Il y a trois états de l'âme : elle est dans le corps, sans le corps, et réunie de nouveau au corps. Le premier état lui a été donné pour faire pénitence, les deux autres sont destinés à la punir ou à la récompenser , selon ses bonnes ou mauvaises actions. Mais la pénitence exige trois choses : le temps, le corps et un lieu. Que le temps soit nécessaire, l'Apôtre le dit : Voici maintenant le temps favorable, voici les jours du salut *. Il parle aussi du corps, quand il écrit : Il faut que nous paraissions tous devant le tribunal de Jésus-Christ, afin que chacun rende compte des choses qu'il a faites dans son corpsK. L'Ecriture fait mention du lieu, quand elle dit : Si l'esprit de celui qui a le pouvoir s'élève contre vous, ne quittez point votre demeure '. Le temps a trois divisions : le passé, le présent et l'avenir. Aucun de ces temps n'est perdu pour celui qui fait vraiment pénitence. Car il répare le passé, en

1 Rom. vin, 30. — * Math, v, 20. — • II Cor. vi, 2. — * II Cor. v, 10. — » Eccli. x, 4.

repassant dans l'amertume de son cœur toutes les années de sa vie : il jouit du présent par l'exercice des bonnes œuvres : il s'assure l'avenir par la constance dans ses bonnes résolutions. L'Apôtre parle du passé, quand il dit : Rachetons le temps, car les jours sont mauvais \ Il nous exhorte à profiter du présent, par ces paroles : Tandis que nous avons le temps, faisons du bien à tous, surtout à ceux qui sont soumis à la foi1. Le Seigneur nous parle de l'avenir, quand il dit : Celui qui aura persévéré jusqùà la fin sera sauvé*.

2. Le corps est aussi nécessaire à la pénitence. Car nous pouvons avec notre corps souffrir le mal et faire le bien. Souffrir pour les péchés que nous avons commis, faire le bien dans le but d'acquérir les récompenses éternelles. Sans le corps comment produire de dignes fruits de pénitence? Remarquez que la pénitence accomplie ici-bas avec le

» Ephès. v, 16. — * Galat vi, 10. — * Matb. x, 22. —

corps est courte et légère. Courte : elle est terminée par la mort du corps : légère, elle est plus facile en la compagnie du corps. Kilo serait lourde, si l'âme seule en portait lu poids. Mais elle partage le fardeau avec le corps, et plus le corps est chargé, plus l'âme

est allégée. Un lieu semble aussi nécessaire : c'est l'Eglise en cette vie : quiconque y vit avec son corps et néglige de faire pénitence , ne pourra obtenir aucun des remèdes du salut nécessaires pour l'autre vie.

SERMON CVII

Qualités de la prière.

i . Le pécheur doit être devant son Créateur comme le malade devant le médecin. Il doit donc prier Dieu comme le malade prie son médecin. Or, il y a deux obstacles à la prière du pécheur : elle a trop ou trop peu de lumière. La lumière manque complètement à celui qui ne voyant pas ses péchés, ne les confesse pas. Au contraire, elle est trop grande et elle aveugle celui qui voit ses péchés si monstrueux, qu'il désespère d'en obtenir le pardon. Dans l'un et l'autre cas, il n'y a pas de prière. Que faire donc? Modérer la lumière pour que le pécheur voie ses fautes, les confesse, et en demande à Dieu le pardon. La première qualité de la prière est donc l'humilité. Le pécheur possède cette vertu quand n'osant encore approcher personnellement de Dieu, il cherche quelque saint personnage, quelque pauvre volontaire qui soit comme la frange de la robe de Notre- Seigneur, afin d'avoir par son entremise, accès auprès de lui. Un modèle de cette prière est cette femme de l'Evangile, affligée d'une perte de sang; elle désire sa guénson, elle s'approche de Notre-Scigneur, et se dit en elle-même : Si je touche seulement la frange de sa robe, je serai guériex . Seconde qualité de la prière : la pureté dans l'amour : ce qui a lieu quand le pécheur vient luimême à Dieu, et confesse ses fautes. Un exemple de cette prière nous a été laissé par la pécheresse qui arrosa de ses larmes les pieds du Sauveur, et les essuya avec ses

i Matb. ix, 91.

cheveux, et de laquellerNotre-Seigneur a dit : Beaucoup de péchés lui sont pardonnes, parce qu'elle a beaucoup aime1. La troisième qualité est une large charité : on la possède, quand, après avoir prié pour soi, on prie pour les autres. C'est ainsi que les Apôtres ont prié pour la Chananéenne qui demandait la guérison de sa fille : Renvoyez-la, disent-ils, parce qu'elle crie continuellement après nous*. La quatrième qualité est la dévotion qui s'échappe de la pureté du cœur accompagnée de la reconnaissance. Telle a été la prière du Sauveur même, quand il a ressuscité Lazare couché depuis quatre jours dans le tombeau. Mon Père, dit-il, je vous remercie de m'avoir exaucé1. Telles sont aussi les prières auxquelles l'Apôtre nous exhorte quand il nous dit : Priez sans cesse, en toutes choses remerciez Dieu \ Ces quatre qualités de la prière, l'humilité, la pureté, la largeur et la dévotion, sont désignées, sous d'autres formes, par l'Apôtre qui nous y exhorte en disant : Je vous conjure de vous livrer tous aux supplications, aux oraisons, aux prières, et aux actions de grâcesh. Car les supplications se font avec humilité, les prières avec pureté, les demandes avec effusion et les actions de grâces avec dévotion.

2. Nous avons parlé des différents sentiments qui accompagnent la prière : disons maintenant quelle est la pureté nécessaire dans cet acte. Il me semble qu'ici trois

1 Luc vu, 47. — * Math, xv, 23. — • Jeu si» 4i. — »TJ»es. v,17, 18. - • ITim. xi, I,

SIR DIVERS SUJETS

choses sont nécessaires. Car celui qui prie doit considérer ce qu'il demande, à qui il le demande et qui demande. Quant à l'objet de sa demande, qu'il songea deux choses, à ne demander que ce qui est selon Dieu, et à le désirer vivement lui-même. Si par exemple, il sollicite de Dieu la mort d'un ennemi, le dommage ou l'abaissementde son prochain, cette prière n'est pas selon Dieu qui nous a tracé lui-même ce précepte : Aimez vos ennemis, faites dubienàceuxqui vous haïssent et priez pour ceux qui vous persécutent ou vous calomnient '. Mais s'il demande la rémission de ses péchés, la grâce du Saint- Esprit, la vertu, la sagesse, la foi, la vérité, la justice, l'humilité, la patience, la douceur et les autres dons spirituels, et si son âme ressent de ces biens un grand désir, c'est une prière selon Dieu ; elle mérite vraiment d'être exaucée. C'est de ces prières que Dieu a dit [par la bouche d'Isaïe : Avant qu'ils demandent, je les exaucerai; ils parleront encore, et je les écotAerai Ml y a encore d'autres choses qui, lorsqu'elles nous font défaut, nous sont données par Dieu, et qui

peuvent être ou ne pas être selon Dieu , d'après la fin à laquelle elles se rapportent ; comme la santé du corps, la fortune, l'abondance des autres biens : toutes choses qui, pour venir de Dieu, ne méritent pourtant ni une grande estime, ni un bien vif attachement. Considérons aussi en celui que nous prions, la bonté et la majesté. La bonté, qui le porte à vouloir gratuitement, la majesté qui lui communique le pouvoir d'accorder tout ce qu'on lui demande. En priant il convient encore de considérer en nous deux choses : Soyons persuadés que nos mérites sont sans influence sur la décision de Dieu, et n'attendons que de la miséricorde divine le succès de nos prières. Le cœur est pur quand il médite les trois pensées dont nous avons parlé, et qu'il les médite de la manière indiquée. Quiconque priera avec cette pureté d'intention et de cœur peut être assuré d'être exaucé : car, au témoignage de l'Apôtre saint Pierre : Dieu ne fait point acception de personnes; mais celui qui craint Dieu et se conformée la justice , de quelque nation qtiïl soit, est agréable à Dieu '.

SERMON CVIII

De la saignée spirituelle.

Deux raisons obligent à tirer du sang des veines : ce qui nous incommode est tantôt sa qualité, tantôt sa quantité : un sang trop abondant est aussi pernicieux qu'un sang corrompu. Le sang de mon âme, c'est ma volonté. De toutes les humeurs du corps, il n'en est point de plus nécessaire à la nature que le sang ; la vie de l'âme réside aussi dans la volonté. Retranchons donc de la mauvaise volonté, car elle est une cause de maladie spirituelle. Oui , retranchons , si nous ne pouvons l'épuiser, ni l'anéantir complètement. Déchirons, ouvrons nos veines avec la lancette de la componction, afin

* Matb. v, 44. — » I*ûe lxv, 24.

que, si nous ne pouvons éteindre complètement le péché, nous rejetions au moins tout consentement.Doutez-vous qu'il ne se trouve dans l'àme une trop grande quantité de sang, tout à fait inutile ? Ecoutez un sage médecin qui nous apprend qu'on doit retrancher jusqu'au sang même de la justice. Prenez garde , dit-il , dètre trop juste ». L'Apôtre parle de même, quand il dit : On ne doit pas être plus sage qu'il ne faut, mais Vètre avec mesure l. Quelle veine sera donc épargnée, si la justice et la sagesse ont besoin d'être amoindries ? y a-t-il un sang plus utile que celui-là? Souvenez-vous ce-

« Acles x, 34, 35. — » Eccli. vu, 47. — » Rom. xii, 3,

pendant que celui qui est trop juste, n'est pas juste : et qu'une sagesse qui va (si j'ose dire) jusqu'à l'ivresse, ne mérite pas le nom de sagesse. Nous pouvons en dire autant du sang du corps; s'il est trop abondant, loin de le nourrir, il lui est nuisible. Si donc le péché vous charme encore, votre sang est vicieux : hâtez - vous d'en tirer , si vous

voulez faire pénitence; châties vos membres, maltraitez votre corps, jugez -vous vousmême, afin de ne pas tomber entre les mains du Dieu vivant. Rien de plus juste que tout cela : cependant évitez ici l'excès. Réprimez une ferveur immodérée, de crainte qu'elle ne nuise à l'union, et ne donne lieu à l'indiscrétion.

«Mita

SERMON CIX

Eviter le vain éclat de$ vertu*.

Prenons garde, mes frères, que trompés par le vain éclat des vertus, nous ne soyons forcés de nous plaindre le soir de l'extinction le nos lampes. Pour moi, je crois que celles fui s'éteignent si aisément n'ont jamais été jien allumées. Car l'Evangile a dit : Le ielest semblable à dix vierges, qui, prenant leur lampes etc. !. Il dit que ces vierges prennentleuvs lampes, et non qu'elles les allument. En effet, comment les auraient-elles allumées, puisqu'elles n'avaient pas fait provision d'huile? Comment le feu se serait-il allumé? il n'y avait pas de matière pour l'entretenir.

Il est vrai que la chasteté tire d'elle-même son 'Mitb.scr,4»

éclat. Mais,de même qu'une lampe allumée est plus lumineuse que celle qui ne brûle pas, ainsi la charité ajoute un nouvel éclat i la chasteté. Ainsi en est-il de l'abstention des autres voluptés, de la patience dans le malheur, de l'honnêteté dans les mœurs, de la prudence dans les conversations, de l'aumône et des autres œuvres de piété: leur agrément naturel, et leur éclat essentiel, jettent une certaine lumière jusque sur les vierges folles. Mais comme cette lumière était due plutôt à l'éclat du verre qu'à celui de la flamme , ces vierges crurent leurs lampes éteintes , parce qu'elles voyaient cette vaine lumière éclipsée parla lumière éternelle.

SUR DIVERS SUJETS

SERMON CX

Discours de l'homme à lui-même ou à son âme.

Que notre misère est grande ! que nos besoins sont immenses ! Nous avons même besoin de parler. Mais s'il 7 a là une double misère, il ne faut pas s'étonner qu'il nous faille nous parler mutuellement : ce qui est plus étrange, c'est qu'il faut nous parler à nous-mêmes. Personne ne connaît ce qu'il y a dans l'homme, si ce n'est l'esprit de F homme gui réside en lui1. Entre nous est un abîme, la parole est destinée à établir une communication entre les cœurs, et à nous aider à nous transmettre mutuellement nos pensées. Voilà le besoin qui a nécessité l'invention de la parole : qui l'ignore? Néanmoins, la parole nous est aussi nécessaire pour nous entretenir avec nous-mêmes. 0 mon âme, ne seras-tu point soumise à Dieu? Car, c'est lui, dit le Prophète, qui est mon salut9. Et qui donc n'a pas souvent besoin de rappeler son âme, de parler à sa raison, de recueillir ses sens? A qui n'est-il pas nécessaire de se parler souvent à lui-même, de se menacer, de s'exciter par des exhortations, de se presser en s'accusant ? Il faut

même que nous raisonnions avec no us mêmes pour nous persuader, comme plus haut, par exemple : Car c'est lui qui est mon salut. Tantôt aussi nous avons besoin de nous consoler, suivant ces paroles : 0 mon âme, pourquoi es-tu triste, et pourquoi me troublestu1? Tantôt il faut nous exciter, et nous dire : 0 mon âme; loue le Seigneur1 : en d'autres rencontres, nous avertir de notre devoir : Mon âme, bénis le Seigneur, etri oublie jamais ses bienfaits1. En effet, mon cœur m'a abandonné, et je suis forcé de me parler comme à un autre moi-même. Et ce besoin est d'autant plus grand que je suis moins rentré en mon cœur, rentré en moimême, moins d'accord avec moL Hais la nécessité de la parole cessera, quand nous aurons atteint l'état de l'homme parfait. Alors plus de langage, plus d'interprète, car Jésus-Christ, notre unique Médiateur, aura si bien rempli toutes choses de la charité, que nous deviendrons une même chose en Dieu le Père, et Dieu le Fils, qui sont vraiment et éternellement un.

SERMON GXI

De la foi qu'il faut prouver par ses moeurs : ou des six témoignages

qu'il faut rendre à Dieu.

4. La félicité éternelle delà céleste patrie, après laquelle nous soupirons ici-bas, et les tourments hde l'enfer réservés aux impies

* I Cor. 11, 11. — *Pb,lxi, 1.

dépassent non-seulement tout ce que nos sens sont capables d'éprouver, mais même toute intelligence : c'est ce dont nul ne

1 Ps. xu,6. — * Id. CXLY, 1. — 8 Id. eu, 2.

doute, pourvu qu'il ait seulement le nom de fidèle. Plût à Dieu que cette foi fût vive dans tous les hommes, et que cette conviction fût suivie d'un côté par le désir, de l'autre par la crainte 1 Le sujet le mérite bien. Pourquoi ne sommes-nous pas prêts à passer à travers des épées, et, s'il le fallait, au milieu des flammes, pour échapper à une si grande misère, pour arriver à une gloire si parfaite? Pourquoi? c'est que notre foi est morte et insensible ? Mais, voici le comble du malheur, le grand obstacle à notre salut, l'occasion de notre perte : nos affections sont en désaccord avec notre raison, dans l'appréciation que nous devrions faire de ces deux fins. C'est à peine, même, si nous écoutons le jugement de la vérité dans l'examen de la route que nous devons suivre. Soyons donc surpris ensuite si les charmes de la vertu n'éveillent en notre âme aucun désir, puisque la félicité éternelle nous laisse insensibles ; nous ne redoutons point maintenant l'amertume du péché, et les supplices éternels réservés au démon et à ses anges ne savent même pas nous effrayer. Et voilà la raison de ceci ; dans les choses dont nous avons une expérience plus familière, encore qu'elles soient moindres que d'autres, nous souhaitons plus ardemment celles qui sont agréables, et nous redoutons les fâcheuses. 2. Mais il est un point dont je ne puis assez m 'étonner : notre foi, si ferme relativement aux choses futures, est hésitante relativement à celles du présent. Enfants d'Adam, sans raison et sans jugement, incapables de distinguer la liberté, c'est ainsi qu'ayant pour la vie présente et la vie future des promesses si formelles1, vous vous montrez incrédules et infidèles à l'égard de celle dont vous avez maintenant l'expérience ? Il semble que vous n'ayez reçu la foi des promesses éternelles que pour mettre le comble à votre damnation. 11 faut en dire autant des menaces qui vous ont été adressées ; n'est-ce pasle même qui nous assure qu'un royaume a été préparé pour les élus, un feu éternel pour les réprouvés*? N'est-ce pas la même bouche, la même Vérité, qui nous atteste que tous ceux qui restent loin d'elle, souffrent et sont chargés de lourds fardeaux ; et que ceux qui viennent à elle ne succombent point, comme la faiblesse humaine le redoute, mais seront soulagés ? Jésus-Christ nous promet un royaume ineffable, il nous assure que son joug est doux et son fardeau léger. 11 nous

1 1 Tira, iv, 8. — « Math, xxv, 3*. 4t.

promet dans la patrie céleste une éternelle béatitude, et en cette vie un repos, un soulagement parfaits. Le Prophète enfin atteste que Tœil de l'homme ri a point vu, ni son oreille entendu , ni son cœur compris les délices que Dieu réserve à ceux qui t aiment l. Et nous le croyons tous sans peine. Le Maître des prophètes nous tient lui-même ce langage : Venez à moi, vous tous qui souffrez et êtes chargés, vêtiez et je vous consolerai : Prenez mon joug, car mon joug est doux, et mon fardeau léger *. Combien détournent l'oreille du cœur, n'osant peutêtre pas détourner celle du corps? N'est-ce pas là de l'incrédulité, ou plutôt de la folie? La Sagesse peut-elle donc se tromper? Et la Vérité est-elle capable de nous tromper ? Comme si la Charité était impuissante à donner ce qu'elle offre, et la Toute-Puissance réduite à ne pouvoir tenir ses promesses.

2. Quel homme, si adonné aux plaisir et à la débauche qu'on le suppose, ne choisirait volontiers la sobriété et la chasteté, s'il était assuré d'y goûter plus de satisfaction ? Quel ambitieux ne se contenterait de ce qu'il y a de plus vil et de plus méprisable, si, ce qui est vrai, il croyait y rencontrer de plus grands charmes? Quel avare ne mépriserait souverainement les richesses, s'il était persuadé qu'il y a plus de plaisir dans la pauvreté ? Mais maintenant c'est en vain que Jésus- Christ proclame que son fardeau est léger ; en vain qu'il vante la douceur de son joug, puisque ceux-mêmes qui portent le nom de chrétiens estiment le fardeau du démon, le jqug de la chair et celui du monde plus délicieux. — Pourquoi donc en vous, Seigneur, cette inconsidération que les hommes vous prêtent ? Pourquoi promettez-vous d'une façon si formelle, ceque vous êtes convaincu de ne pouvoir tenir? Vous déclarez votre esprit plus doux que le miel s, et ces chrétiens trouvent plus de douceur dans une chair de venaison, dans la chair (ô honte !) d'une prostituée, dans les vanités du siècle! Malheur à ces infortunés qui jugent si mal des choses, qui repoussent comme amère votre manne cachée qu'ils n'ont jamais goûtée ! Ceux qui en ont la double expérience savent bien que vous êtes un Dieu de vérité, et que les hommes sont menteurs \ C'est leur témoignage que l'on devrait plutôt croire : mais on méprise, on raille leur expérience, ainsi que vos promesses. L'homme charnel

ICor. iif 9. — * Math, xi, 28, 30. — « Eccli. xxiv 27. — * Rom nr, 4.

SUR DIVERS SUJETS

»* entend rien au* choses de l'esprit de Dieu, et les traite de folie1. Faut-il s'étonner s'il ne croit pas à l'expérience de l'homme, quand il n'ajoute pas même foi aux promesses de Dieu ? Aussi on nous regarde comme des insensés, quand nous prêchons la douceur delà croix du Sauveur, quand nous célébrons les charmes de la pauvreté, que nous exaltons la gloire de l'humilité, et que nous vantons les délices de la chasteté. Mais traitons donc aussi d'insensé le Prophète qui a, dit-il, trouvé dans les témoignages de Dieu plus de délices que dans toutes les richesses du monde3.

4. Pour vous, qui êtes sages à vos yeux, préférez aux vérités divines, non pas toutes les richesses, mais le peu que vous en pouvez avoir, afin que votre foi ne trouve ainsi aucun témoignage. Cachez-la en vous-mêmes, dissimulez-la si bien que le Père qui est au ciel ne la voie point * et qu'il dise : Je ne vous connais point *. Vous croyez fermement que Dieu est juste, véridique, libéral, tout-puissant, souverainement bon et éternel. Montrez-vous des aspics sourds, bouchez- vous les ireilles*, de peur que vous n'entendiez la voix de celui qui vous fait des reproches et vous dit: Montrez-moi votre foi sans les œuvres*. Combien vous coûte cette croyance? Maïs gardez-vous bien d'entrer dans la voie des témoignages, car elle est difficile, pénible et inaccessible. Misérables et infortunés! qui n'avez point trouvé le chemin de la cité, vous vous égarez sans cesse et n'êtes jamais dans le droit chemin \ Ces voies qui vous semblent bonnes, que vous croyez agréables (bien que pourtant elles n'aient en réalité rien de riant), n'aboutissent qu'à l'abîme de l'enfer, aux pleurs et aux grincements de dents. Réveillez-vous donc de votre ivresse, et pleurez de peur que les pleurs éternels ne deviennent tout à coup votre partage. Vous parlerez de paix, de sécurité , et une mort subite vous surprendra, comme une femme est surprise par les douleurs de l'enfantement, et vous ne pourrez l'éviter*. Et votre sort sera juste puisque vous perdez sciemment le temps de votre retraite, et que vous refusez de prendre le chemin qui vous sauverait.

5. Fuyez, dit le Seigneur, que votre fuite ri arrive point en hiver, ni au jour du sabbat9. Fuyez tandis que le temps est favorable, et que vous avez un chemin agréable et facile.

1 1 Cor. h, 14. — * Ps. gxviii, 14.— • Math, vi, 4. — • Id. xxv, 12. — » Ps. lvii, v. — • Jacques n, 18. — 1 Ps. evi, 4, 10, — • I Theup. v, 3. — » Mat. xxiv, 20.

Fuyez dans les six jours où il est permis de travailler. Fuyez dans les six témoignages dont nous avons parlé plus haut, la justice, la vérité, la récompense, la toute-puissance., la souveraine bonté, l'éternité. Fuyez pour n'être pas forcés, non pas à donner ou à éviter le septième témoignage, la colère divine, mais à le subir malgré vous. Races de vipères, qui vous a appris à fuir la colère à venir1? Le chemin que vous tenez est une voie de mort et de perdition, une voie qui aboutit à l'abîme de l'enfer. 11 vous reste néanmoins quelque espoir, parce que vous ne touchez pas encore à la fin de la mort, c'est-à-dire de la vie. Hâtez-vous donc de prévenir cette fin, de peur que surpris instantanément, vous ne demeuriez éternellement là où vous serez tombé?. Venez, mes enfants, écoutez-moi, je vous enseignerai la voie du salut, la voie des témoignages de Dieu, dans laquelle vous trouverez plus de plaisirs que dans toutes les richesses.

6. Que la première journée nous mène jusqu'au cœur. Car c'est là que la voix de Dieu1 rappelle les pécheurs, et que le témoignage de la justice doit engendrer la componction et la crainte. De là passez à la confession de la bouche; n'hésitons pas à rendre témoignage à la vérité contre nous-mêmes. Car quiconque rougira de la vérité devant les hommes, la vérité rougira de lui devant son Père'. Vient ensuite la privation des richesses, et la distribution des biens aux pauvres, conformément à ces paroles : // a distribué et donné ses bien» aux pauvres, sa justice demeurera dans tous les siècles des siècles*. Et ailleurs : Si vous voulez être parfait, allez, vendez tous vos biens, donnez-en, le prix aux pauvres et vous aurez un trésor dans le ciel*. Car c'est dans l'épanchement de la libéralité

3ue se trouve le témoignage des largesse^ ivines, et de ses abondantes récompenses, car celui qui distribue ses biens de plein gré peut attendre avec certitude de Dieu des biens beaucoup plus abondants. Il faut en* core rendre un quatrième témoignage à la toute -puissance, par la mortification du corps. Car il faut semer le corps animal pour qu'ii ressuscite spirituel. Ne vous semble-t-il pas, en effet, que celui qui épargne son corps, n'ait pas une foi bien ferme à sa résurrection et à sa transformation ; que celui qui n'est point touché de componction, doute de la justice, comme celui qui ne confesse point son péché de la vérité, ou qui cède à l'avarice,

1 Luc m, 7. — ■ Isaïe xlvt, 8. — » Luc ix, 26. — * Ps. exi, 9. — * Math, xix, 2i.

doute de la récompense éternelle? Autant en faut-il dire de ce qui suit: Si vous avancez dans la vertu jusqu'à renoncer absolument à votre propre volonté, c'est un témoignage certain rendu à la bonté divine. Car en préférant sa volonté à la vôtre, vous témoignez une estime toute particulière de cette volonté que vous lui préférez et vous criez non de la voix ou de la langue, mais par vos œuvres et en vérité : Dieu seul est bon1.

7 Reste à persévérer. La persévérance est la consommation de la voie <tle témoignage

de l'éternité. En effet, elle est comme une image de l'éternité divine, en sorte que nous imitons en cette vie, autant que nous le pouvons, son immutabilité. Ce qui fait dfre à Salomon : Le fou change comme la tune, le sage est immuable comme le soleil1 . Voilà donc la voie, mes bien-aimés, suivez-la, car en montant de vertu en vertu, vous arriverez à voir Dieu en Sion. Que Notre-Seigneur Jésus-Christ, le Dieu des vertus et le Roi de gloire nous conduise lui-même à la gloire de cette vision, lui, la voie, la vérité et la ▼ief.

SERMON CXII

De quatre sortes de consciences*

O mon âme, rentre en ton repos. C'est dans la conscience que l'âme combat ou se repose ; car la conscience peut être bonne sans être tranquille, tranquille sans être bonne, elle peut n'être ni bonne ni tranquille , ou être à la fois bonne et tranquille. Elle est tranquille sans être bonne chez ceux qui pèchent par espérance, et qui se disent dans leur cœur que Dieu ne leur demandera aucun compte : c'est là surfout le propre des jeunes gens. La conscience est bonne sans être tranquille chez ceux qui, convertis au Seigneur, repassent dans l'amertume de leur cœur les années écoulées. Elle n'est ni bonne ni tranquille, quand la multitude des péchés fait désespé-

rer du pardon. Elle est à la foie bonne et

tranquille dans ceux qui ont soumis la chair à l'esprit, et qui restent pacifiques au milieu des ennemis de la paix. C'est là , pour l'ftme, un lit où elle prend son repos, mais non un repos parfait. Pour que ce repos soit parfait, la conscience doit être non-seulement bonne et tranquille, mais encore à l'abri de tout danger. Aussi le Psalmiste ajoute-t-il: Parce qvtil a arraché mon âme à la mort, mes yeux aux larmes, mes pieds à toute chute l. A la mort, en me donnant une bonne conscience ; aux larmes, en me donnant une conscience tranquille ; à toute chute, en me donnant une conscience à l'abri de tout danger*

xvm, 19.

1 Boeli. xxvii, 12. — * Jetn nv, 6* — • Bfc OBV» !•

sur divers suas.

SERMON CIII

// faut éviter les péchés personnels et ceux d autrui.

PuHfi6*mûi, Seigneur, des péchés occultes, et préservez votre serviteur des fautes dautrui l. Ily a trois péchés secrets : Faction défendue, l'intention perverse, le désir coupable. L'action mauvaise souille la mémoire ; l'intention perverse, la raison ou l'esprit ; le désir coupable, la volonté. La mémoire est purifiée par la confession ; l'esprit par la lecture; le désir on la volonté par la prière. Vous serez pur de foutes extérieures, si vous

n'insultez personne, si vous n'avez ni mépris, ni faiblesse, ni dissimulation. La justice exige que l'on ne faiblisse pas, mais que Ton résiste avec vigueur : la force, que l'on ne s'éloigne point du prochain, mais que l'on supporte ses fautes avec patience ; la tempérance, que l'on n'insulte pas, mais que l'on compatisse avec modération ; la prudence, que l'on ne dissimule pas, mais qu'on cherche avec sagesse à faire cesser le mal*

SERMON CXIV

Paix de différentes sortes*

La paix du corps est l'harmonie bien ordonnée de ses parties. La paix de l'âme non raisonnable est le repos bien ordonné des passions. La paix de l'âmç raisonnable est l'accord entre la pensée et l'action. La paix du corps et de l'ftme est la vie, le salut bien or* donné de l'être animé. La paix de l'homme et de Dieu est l'obéissance bien réglée dans le sein delà foi sous une loi éternelle. La paix des hommes est la concorde bien ordonnée.

*fexvm,f3.

La paix d'une maison est la concorde bien ordonnée de ses habitants, par l'autorité et l'obéissance. La paix d'une cité suppose les mêmes conditions. La paix de la céleste cité est la société parfaitement ordonnée et unie dans la jouissance de Dieu et la vie en Dieu. La paix de toutes choses est la tranquillité de l'ordre. L'ordre est l'arrangement qui donne à toutes choses, soit qu'elles se ressemblent, soit qu'elles diffèrent entre elles, la place qui leur convient

SERMOjSS D£ SALM BERNARD

SERMON CXV

De trois états différents du cœur.

Que F homme parvienne jusqu'à la cb/iede son cœur, et Dieu sera exalté \ Il y a le cœur élevé, le cœur bas , le cœur médiocre. Le prophète dit : Vous qui avez prevariqué, revenez à votre cœur*. Le premier pas celui de l'esclave prévaricateur est vers le cœur humble : c'est le jugement qui l'y entraîne. Le second pas, celui du mercenaire, est vers le cœur médiocre : c'est le conseil qui l'y appelle. Le troisième pas, celui du fils, a pour but le cœur élevé : c'est le désir qui le porte jusque là. Alors Dieu est exalté, c'est-à-dire qu'il est élevé au-dessus de ce cœur, de sorte que, ne pouvant être compris par la raison, il est désiré par l'affection et l'amour. Re-

marquez que ces pas, ou ces ascensions ont lieu dans le cœur : c'est ce qui fait dire au Prophète : // a disposé des ascensions en son cœur, au milieu de cette vallée de larmes1. Hais parfois l'homme intérieur dépasse la raison, et est emporté au-dessus de lui-même : c'est le transport de l'esprit. Nous disons donc qu'il y a quatre degrés dans cette ascension. Le premier vers le cœur, le second dans le cœur, le troisième partant du cœur, le quatrième au-dessus du cœur. Dans le premier on craint Dieu comme souverain Seigneur; dans le second, on l'écoute comme parfaitconseiller ; dans le troisième, onle désire comme époux bien aimé ; dans le quatrième, ou voit Dieu.

SERMON CXVI

De deux morts et de deux résurrectionsi

Si tous êtes ressuscité atoec le Christ, cherchez les choses d'en haut Ml y a deux morts et autant de résurrections. La première mort est celle de l'âme , la seconde est celle du corps. La mort de rame est la séparation d'avec Dieu : la mort du corps est la séparation de Tâme d'avec le corps ; l'une est produite par le péché, l'autre est la peine du péché. Ainsi la première résurrection est

celle de l'âme, la seconde; celle du corps. La résurrection de l'âme a été opérée par la venue humble et cachée du Christ en ce monde ; la résurrection du corps sera produite par la venue glorieuse et publique du Christ à la fin du monde. Mais l'âme est invisible, ayant été créée à l'image de Dieu. C'est pourquoi il est dit dans l'Ecriture : Dieu a fait l homme à son image et à sa ressent"

• P* LXljl, 7, 8. — * Isaïe xlvi, 8.— » Coloss. ni, 1, « P», uxxin, 6, 7.

SUR DIVERS SUJETS

blance '. Il l'a fait droit. Aussi l'homme extérieur, c'est-à-dire le corps, apparaît- il droit dans son attitude ; il possède la vie et le sentiment, afin que cet homme extérieur et visible nous aide à comprendre l'homme intérieur et invisible, créé droit dans sa volonté, puisant la vie dans sa connaissance, sensible dans son amour. Et de même qu'à la résurrection, l'homme extérieur, c'est-àdire le corps, recouvrera la vie et le sentiment; ainsi l'homme intérieur, c'est-à-dire l'âme, recouvre la vie et le sentiment, c'està-dire la connaissance et l'amour. Que cette connaissance soit la vie, la vérité elle-même l'atteste par ces paroles : La vie étemelle consiste à vous connaître, vous le vrai Dieu, et celui que vous avez envoyé, Jésus-Christ *. Que l'amour soit le sentiment, écoutez-en la preuve. On ne peut distinguer l'homme ex-

térieur dans sa vie, parce que cette vie est partout uniforme ; mais on le distingue dans le sentiment qui se distribue en cinq parties très-connues : la vue, le goût, l'ouïe, l'odorat et le toucher ; car autre est la sensation de l'œil, autre celle de la bouche, et ainsi des autres ; de même l'homme intérieur se distingue non dans la connaissance, mais dans l'amour. Et de même que le sentiment se divise en cinq parties, ainsi l'amour de Dieu trouve en Dieu cinq réalités invisibles : la vérité, la justice, la sagesse, la charité et l'éternité. Car autrement l'affecte la vérité, qu'elle aime à cause de la liberté; autrement la justice qu'elle aime à cause de la suavité; autrement la charité, qu'elle aime à cause de la vertu ; autrement l'éternité, qu'elle aime à cause de sa curité.

SEitMON CXVII

Des quatre fontaines spirituelles qui guérissent les quatre maladies de Vâme*

L'âme fidèle a un paradis spirituel, et non terrestre, ce qui le rend plus agréable, plus retiré que le premier. L'âme y trouve autant de délices que dans toutes les richesses du monde. Quatre sources coulent de ce paradis : la vérité, la charité, la force, la sagesse. L'âme malade puise à ces sources des eaux salutaires. Or, l'âme humaine peut souffrir de quatre maladies, de quatre vices différents, la crainte, la concupiscence, l'iniquité personnelle et l'ignorance. Vaincue par la crainte, l'âme est poussée comme forcément au vice ; séduite par la concupiscence, elle est attirée vers le vice; sous le poids de son iniquité personnelle, elle devient volontairement l'esclave du vice; égarée par l'ignorance, elle tombe dans le vice. Les âmes qui souffrent et gémissent de ces maux trouvent leur consolation dans ces paroles du Prophète : Vous puiserez avec joie

aux sources du Sauveur *. Contre la pusillanimité, qui provient du vice de la crainte, nous avons l'eau puisée à la source de la force ; contre la concupiscence des voluptés temporelles, l'eau de désirs, prise à la source de la charité ; contre la malice de l'iniquité personnelle, l'eau du jugement, puisée à la source de la vérité ; contre l'égarement de l'ignorance, l'eau du conseil, puisée à la source de la sagesse. Et ces eaux non remplissent de joie; car l'âme qui gemisstit naguère sous le poids des vices se rejouit maintenant dans l'acquisition des vertus; elle puise la force dans les eaux du secours, la prudence dans les eaux du conseil, la tempérance dans les eaux du désir, la justice dans les eaux du jugement. Ainsi dans l'adversité la force chasse la pusillanimité ; dans la prospérité la tempérance modère la joie ; dans la conduite la justice exclut l'iniquité ;

* Ger. i, 26, 27. — * Jean xvir, 3.

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