Tome. IV
Isr.ïo xii. u.
dans le doute, la sagesse éclaire l'ignorance. Ranimée par ces eaux, ornée de ces verlus, Tâme se dilate et embrasse avec les saints, la longueur et la largeur, la hauteur et la profondeur de Dieu ' ; ces quatre attributs de Dieu peuvent être embrassés par deux bras, l'amour vrai, et la crainte véritable. La crainte embrasse la hauteur et la profondeur, c'est-à-dire la puissance et la
sagesse : et l'amoCr, la largeur et la longueur, c'est-à-dire, la charité et la renié; car on craint Dieu, parce que sa puissance lui rend tout possible; on en a la crainte véritable, parce que rien n'est caché à sa sagesse. On aime Dieu, parce qu'il est la charité : on a pour lui l'amour véritable; parce qu'il est la vérité» c'est-à-dire l'éternité.
SERMON CXVIII
Des sept degrés de l'ascension.
Restez dans les voies du Seigneur, et interrogez ses sentiers. Il reste dans la voie du Seigneur celui qui est fidèle aux observances corporelles de la règle. Mais comme les exercices corporels ont peu de prix, d'après l'Apôtre saint Pau 1,1* Ecriture ajoute: et interrogez ses sentiers éternels * : c'est-àdire, observez avec amour la vie des saints Pères, et vous trouverez la voie et suivez-la.
Il a trouvé la voie celui qui rentre dans son cœur: il la suit, celui qui a disposé des ascensions dans son cœur *. La première ascension dans cette route est la contrition; la seconde, la confession ; la troisième l'amour ; la quatrième^ dépouillement de nos biens ; la cinquième, le renoncement à la volonté personnelle; la sixième, l'humiliation d'une soumission volontaire; la septième,la persévérance.
SERMON CXIÏ
Trois considérations sur ¥ incarnation*
Le mystère de l'Incarnation présente à la considération trois objets : Une preuve d'humilité, une preuve d'amour, un sacrifice de rédemption. Le modèle d'humilité se montre dans cet enfant vagissant, au fond d'une étable, couché dans une crèche, enveloppé de langes. La preuve d'amour, c'est
1 Ephé* m, 18. — > Jérém. vi, 16.
cette mort miséricordieuse, car personne ne peut donner de son amour une plus grande preuve que de mourir pour ses amis *.
Le sacrifice de la rédemption montre la triple puissance de la divinité, qui fait quelque chose de rien, renouvelle ce qui est vieux, et rend perpétuel ce qui n'est que temporel.
1 P. lxxxiii, 6. — ■ Jean xv, 13.
SERMON CXX
Du triple ministère.
Les ministres de Jésus-Christ ont un triple ministère à remplir : un ministère de servitude, un de charité, un de dignité. Le ministère de servitude, c'est la mortification corporelle : celui de la charité , c'est la dévotion de l'esprit : celui de dignité, c'est la
consécration du corps de Jésus-Christ. Le premier se remplit d.nis r.tlflielion. c second dans la joie, ].• troisième dans l'humilité. Le premier e-i un s.ier ili<v de crainte, le second un saeriîi e d'amour, le troisième
un sacrifice de louange.
SERMON CXXI
Doctrine de crainte et de charité.
Nous sommes à l'école de Jésus-Christ, et nous y recevons un double enseignement : car autre est l'enseignement donné par le Maître lui-même, seul et véridique, autre celui de ses ministres. L'enseignement des ministres, c'est la crainte : le sien, c'est l'amour. Aussi quand le vin manque, ordonne-t-il aux ministres de remplir les uanes d'eau ! : et de même chaque jour, l'amour se refroidissant, les ministres de Jesus-Christ remplissent les urnes d'eau, c'est-à-dire, le cœur des hommes de crainte. L'eau représente bien la crainte : de même que l'eau éteint le feu, la crainte éteint la passion ; et comme l'eau purifie les souillures du corps, la crainte lave les souillures de l'âme. Remplissons donc de cette eau nos urnes, c'està-dire nos cœurs : car celui qui craint ne néglige rien; et le cœur est bien rempli,
1 Jean n, 7.
quand la négligence ne peut y entrer. Mais comme l'eau alourdit, c'est-a-dire, comme la crainte est pénible, approchons-nous de celui qui change l'eau en vin, c'est-à-dire, qui convertit en amour la crainte des châtiments. Nous pourrons ainsi comprendre ce que lui-même nous dit de l'amour. Car il dit: Voici mon précepte , c'est que vous vous aimiez les ans les autres1 : comme s'il disait, je vous donne par mes ministres beaucoup de préceptes, mais voici le mien, celui que je vous recommande d'une façon spéciale. Et ailleurs : On reconnaîtra que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres*. Aimons-nous donc les uns les autres, afin de nous montrer les disciples de la Vérité. Dans cet' amour, ayons une triple sollicitude. Dieu est charité9. Mettons donc tout notre soin à ces trois eboses : à ce que
1 Jean xv, 12. — ' Id. xiu, 35. — * 1 Jean iv, 8.
cet amour naisse, s'accroisse, se conserve. 11 naît, si nous donnons à manger et à boire à notre ennemi : car, en agissant ainsi, nous amassons sur sa tête des charbons ardents '. Les charbons sont les œuvres de charité qui s'amassent sur le démon qui est le chef des méchants ; ôtez-le, tous ont à leur tête Dieu, qui est charité. Cet amour croît, si nous secourons celui qui se trouve dans le besoin, si nous accueillons celui qui veut nous em-
prunter, si nous ouvrons notre cœur à notre ami. Cet amour se conserve, si, en disant, en montrant ce qui même ne paraît pas nécessaire, nous contentons les désirs de nos amis. Il se conserve et s'accroît par un visage souriant, une parole douce, une conduite agréable : de sorte que la grâce de notre conduite confirme l'amour dont notre physionomie et nos paroles sont les indices. Car les œuvres sont la preuve de l'amour.
SERMON CXXII
Du double vice qu'on doit redouter en jeûnant.
Pour vous, quand vous jeûnez, parfumez-vous la tête et lavez-vous le visage*. Le Seigneur nous parle ainsi à cause de deux vices, la vaine gloire, et l'impatience qui d'ordinaire gâtent le jeûne. En nous ordonnant de nous laver le visage, il nous prescrit de garder notre intention pure : car, si la beauté du corps réside dans le visage, la beauté des actes de l'âme consiste dans
l'intention. Par les parfums et l'onction de la tête, dont le résultat est d'adoucir la rudesse, Jésus-Christ nous prescrit de conserver dans le (jeûne la mansuétude de l'esprit. Notre intention sera pure, si dans toutes nos actions nous avons en vue ou l'honneur de Dieu, ou l'utilité du prochain, ou enfin le calme de notre conscience.
SERMON CXXIII
De la vie de l'Esprit.
i. Laissez-vous guider par F esprit, et vous ne céderez pas aux désirs de la chair a. Il en estquiselaissentconduireparlachairetdont toute la sollicitude consiste à s'épargner les souffrances physiques. Ce sont ceux qui tout
1 Hem. mi, 2>.— - Mm'Ii. vu, 17. — :» (Julaf. v. h"..
en apprenant la vertu prétendent cependant éviter les ennuis de la chair, et sont dans l'impuissance de résister à leurs inclinations dépravées. C'est à ceux-là que l'Apôtre dit : Marchez sous la conduite de F esprit : c'est-àdire : Quittez ces préoccupations qui vous portant à vous soustraire aux ennuis de la
hl'U DIVEUS SUJETS.
chair. Dans cette vie il y a deux degrés pour l'esprit : l'un supérieur, l'autre inférieur. Dans le degré inférieur l'homme suit son propre esprit, dans le degré supérieur il suit l'esprit de Dieu. L'homme est au premier degré quand il rentre en lui-même, s'inquiète de ses affections, et se reproche tout ce qu'il y surprend de contraire à la vertu. C'est alors qu'il offre à Dieu par la componction le sacrifice d'un esprit troublé et d'un cœur humilié.Enmontantde ce degré au degré supérieur, il commence à penser aux bienfaits de Dieu, il se tourne vers l'action de grâces, et il offre à Dieu par la dévotion un sacrifice de louange. A ces deux degrés, il voit Jésus- Christ, crucifié dans le premier, et dans le second couronné de gloire et d'honneur.
Isaïe était au premier de ces degrés quand il s'est écrié : Et nous F avons vu sans aspect, sans beauté1 : et il était au second quand il ajoutait : J'ai vu le Seigneur assis sur un trône sublime *. Et notez que dans le premier cas il dit : nous avons vu; et dans le second : j'ai vu, parce que la première vision est le lot de la foule, des pécheurs, tandis que la seconde est réservée à un petit nombre, au seul Prophète. Ce qui fait dire à l'Apôtre : Nous connaissons en partie Jésus- Christ, et Jésus-Christ crucifié : et nous prophétisons en partie9; car nous ne le voyons pas encore tel qu'il est. Car nous savons que lorsqu'il se montrera nous lui deviendrons semblables parce que nous le verrons tel qt£il est*. Le Prophète a vu, mais d'une vue prophétique, le Seigneur assis sur un trône sublime , c'est-à-dire au-dessus de la création angéiique, et élevé, élevé au-dessus de la création humaine. 11 tirera en effet le pauvre de la poussière, et l'indigent de la fange, pour les placer avec les princes sur un trône glorieux. Et toute la terre était remplie de sa majesté*. Toute la terre, c'est-à-dire tous les corps des élus seront remplis de sa majesté, quand il réformera notre chair humiliée, sur le modèle de son corps glorieux6. Et ce qui était sous lui remplissait le temple1.
* Isa. un, 2. — » Id. yi, 1. — • I Cor. xm, 9, 12. — * I Jean m, 2. — »Isa. vi, 3. — • PhUipp. ui, 81. — 7 haïe vi, 1.
Quand Dieu aura rejeté dans les t nèbres extérieures les hypocrites et les invités qui auront refusé de se rendre à son appel, les humbles, les âmes soumises à Dieu rempliront le temple, car il sauvera le peuple humble et humiliera les gens superbes '.
2. Des Séraphins se tenaient au-dessus : l'un avait six ailes, et t autre en avait également six. Les Séraphins, c'est-à-dire les ardents, signifient ceux qui servent Dieu avec ferveur, ceux que Dieu trouve attentifs à veiller , et qu'il établira sur tous ses biens. L'un avait six ailes et Vautre autant : les Prélats n'ont pas seuls des ailes, les inférieurs en ont aussi, et leur ferveur en fait des Séraphins. Avec deux ailes ils se couvraient la tête y et avec deux autres les pieds , et deux autres les aidaient à voler. Les âmes ferventes ont des ailes sur lesquelles elles volent, ce sont l'espérance et la crainte ; car voler c'est tantôt monter et tantôt descendre. Et par l'espérance on monte et oh habite les cieux. Aussi une de ces âmes familiarisées avec ce vol hardi disait : Notre vie est au cielf. La crainte abaisse. En usant de condescendance pour les faibles on les relève, on se replie sur soi-même et on craint d'être tenté à son tour. Avec deux ailes ils se voilaient les pieds. Les pieds sont les affections qui nous unissent au prochain. Or, comme on blesse le prochain en deux façons, par un excès de sévérité qui abat les faibles, ou par un excès de bonté qui se rend complice de leurs vices, les Séraphins les voilaient de deux de leurs ailes : de l'aile de la considération de notre fragilité personnelle, contre une sévérité extrême, et de l'aile du zèle de la rectitude contre une douceur extrême. De deux autres ailes ils se voilaient la tête. La tête, c'est l'intention de la contemplation, c'est l'intelligence spirituelle. Les Séraphins se voilent de deux ailes à cause des ennemis, à cause de la vaine gloire et de l'orgueil secret : à la vaine gloire ils opposent une aile, l'amour de la vérité : et à l'orgueil une autre aile, le goût de l'humilité.
* P». xvii, 28. — ■ Philipp. m, 20.
SERMON CXXIV
Des quatre degrés de la bonmvokmk
1. La parole de Dieu doit opérer en nous deux etkls, guérir les âmes vicieuses, et exciter les bonnes. J'appelle vicieuses non pas toutes les âmes dans lesquelles est un vice, mais celles dont la volonté consent au mal, et qui n'y opposent pas toute la résistance possible. C'est à une de ces âmes que la Vérité dit dans l'Evangile : Soyez d accord avec votre adversaire, pendant que vous êtes avec lui en chemin, etc.1. Elle ne dit pas avec le vice, mais avec Y adversaire. Cet adversaire est la parole de Dieu sans cesse en opposition avec nos vices. Or, on est d'accord avec lui quand avec le Prophète on peut dire : Mon prche est sans cesse contre moi1. J'appelle bonnes non point les âmes parfaites, mais celles qui commencent à l'être : elles peuvent avoir des vices, mais au lieu d'y consentir elles luttent contre eux. Encore que ces âmes tombent souvent par faiblesse ou ignorance, selon ce qui est écrit : Le juste tombe sept fois le jour* , cependant leur volonté qui est bonne les relève : et c'est par elle que l'âme est bonne : en effet de tous les biens qui se rencontrent naturellement dans une âme, comme une raison droite, une mémoire vaste, une intelligence pénétrante, la volonté seule quand elle est bonne constitue la bonté de cette âme, et la rend vicieuse si elle est elle-même viciée. Hais, parce que l'homme, selon le mot de Job , n'est jamais dans le même état *, qu'il avance ou recule, il faut que cette volonté progresse, et c'est là cette route de laquelle le Prophète a dit : C'est la voie, suivez- la*, et le Psalmiste : Heureux l'homme qui attend de vous, ô mon Dieu, le secours :ila, en cette vallée de larmes, disposé des ascensions en son cœur*. Dans son cœur, c'est-à-dire dans sa volonté.