A PARTIR DE L'ENDROIT OU S'EST ARRÊTÉ S. BERJURD
SERMON PREMIER
En mon Ht j'ai cherché durant les tvuit$ celui que mon cœur aime. ( Gant* ch. m, } 1 •)
t. Les sentiments de ceux qui aiment varient avec les diverses rencontres de la vie. C'est pourquoi les paroles de l'Épouse semblent souvent interrompues, selon qu'elle jouit à son gré de son Époux, ou qu'elle en est privée contre ses désirs. Tantôt elle l'invite à revenir sur les montagnes : tantôt elle le cherche en son lit, parce qu'il a fui. Quelle suite verrez-vous ici ? Quel ordre et quel enchaînement y montrer? Il n'y en a pas, tout semble décousu. Les désirs de l'amour ne sont pas uniformes. Voilà pourquoi son langage semble manquer de suite. Dans l'ataour c'est le sentiment qui parle ; il jette le désordre dans les paroles, parce que luimême change sans cesse. L'Epoux a donc raison de se comparer au faon, lui qui trompe ainsi sa bien-aimée et s'enfuit loin d'elle. Et cette mobilité au fond a sa logique et sa raison. Ce changement subit de langage est plein de suite puisqu'il rend bien l'ordre des sentiments. Voyez ici l'enchaînement caché sous un langage si divers. L'Époux s'était dérobé à sa bien-aimée sur les montagnes,
Ton. IV.
semblable au faon léger et vagabond : ellemême, de ces montagnes, où elle avait reçu de merveilleuses lumières, dans la vision de son bien-aimé, était revenue à la vallée de larmes, au lit de douleur : de ces cimes lumineuses elle était retombée sur sa couche et dans la nuit. Pourrait-elle ne pas retomber, quand son bien-aimé s'est retiré, lui le salut et la lumière de son Épouse ? La retraite de l'Epoux la plonge donc dans le lit de l'infirmité et la nuit de l'ignorance. Cependant sur cette couche elle se souvient de lui, et non pas le matin seulement, mais dans la nuit, il est le sujet de ses méditations, et son âme cherche celui qu'elle aime. Elle ne resté pas oisive dans ce lit où elle est retombée : elle ne s'y livre pas aux jouissances ni aux plaisirs de la concupiscence, contre laquelle elle lutte plutôt armée du souvenir de son bien-aimé. Elle succombe à la charité et non à la faiblesse. Adopte cette interprétation qui la trouvera satisfaisante. Pour moi je ne prends pas ce lit dans le sens d'un lit de douleur, ou c'est une douleur produite par
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE
l'amour à l'occasion de l'absence de l'Époux l'Épouse me semble plutôt chercher les délices que la santé, et rédamer plutôt un ami qu'un médecin. Voici quelle est avec ce sens la suite du texte : des montagnes l'Époux s'était soudain transporté au lit de l'Épouse, qui défaillant sous l'abondance de sa joie, s'endormit épuisée dans les bras de l'Epoux, Elle dormit un doux sommeil : mais à son réveil cette femme enivrée de délices ne retrouva plus près d'elle son époux. Couvrant donc du silence ces jouissances ineffables, elle laisse enfin échapper ce cri : Dans mon lit, durant les mâts, j'ai cherché celui que mon cœur aime. Voilà pour la suite des paroles et c'est assez.
2. Considérons maintenant chaque parole en particulier : Dans mon lit9 durant les nuits, j'ai cherché celui que mon cosur aime. Il est doux de vous chercher, ô bon Jésus, mais plus doux de vous tenir. Il y a là un pieux labeur, et ici une joie parfaite. Oui, il est doux de vous toucher, car votre contact n'est pas sans fruit. Cette femme de l'Evangile, par un heureux stratagème, toucha la frange du vêtement de Jésus, et aussitôt s'arrêta le flux de sang dont elle souffrait1, c'est-à-dire l'épanchement du plaisir et de la délectation et des soucis de la chair : en elle se trouva contenu et desséché tout ce qui était fluide, et tout cela au contact du vêtement de Jésus- Christ. Que fût-il donc arrivé si elle eût embrassé sa tête même ? Ah ! son sang ne se fût as seulement arrêté : mais sur elle se fût panchée toute l'impétuosité de ce fleuve qui réjouit la cité de Dieu1. Il est donc bon de le toucher : mais mieux vaut encore le saisir. Dans la foule» en public, on a peine à toucher Jésus, Aussi l'Epouse jalouse non-seulement de toucher, mais d'embrasser, mais de saisir le Verbe de vie, fuit la foule, choisit la solitude et le secret du lit et de la nuit. C'est une œuvre excellente de chercher Jésus ou de le tenir : mais il y faut un temps et un lieu propices : et quelle heure plus commode et plus convenable à l'amour que l'heure du repos et de la nuit ? Un esprit calme goûte seul les douceurs de la sagesse : un œil re~ posé peut seul la découvrir. Car en elle il n'y a ni souillure ni agitation : elle ne pénètre et ne se répand que dans un cœur tranquille et pur. La paix est son séjour, et son habitation est en Sion8; c'est-à-dire dans la contemplation. Et la paix est une préparation à la contemplation. Un œil troublé soit par la colère,
soit par les soucis, pourra-t-il saisir cette inaccessible lumière qui ne se montre qu'aux esprits sereins, encore n'est-ce pas toujours dans la limite de leurs désirs ? Mais, direz vous, quel rapport entre la paix et le lit? Il y en a un très-grand, puisqu'on dort et qu'on se repose dans la paix, ainsi que dans un lit: En lui9 est-il dit, je sommeillerai et je goûterai le repos1. Comment l'âme sainte ne trouverait-elle pas le repos là où elle trouve son bien-aimé? Or, le bien-aimé habite dans la paix. Commencez donc par posséder ce lieu où vous puissiez saisir ou rappeler celui que votre âme chérit. Car dans le lit, dans le repos intime du cœur, on peut et le chercher avec plus de liberté, et le trouver avec plus de sécurité, et le retenir avec plus d'assurance, et même plus longtemps, si toutefois il prolonge son séjour ; des délices sont habituelles en ces commencements. Car l'Epouse, se dérobant elle-même à ces embrassements, et poursuivant ces délices fugitives, cherche de nouveau le bien-aimé avec anxiété, et le cherche en son lit. Et vous reposez vraiment sur ce lit, si votre âme est libre de toute occupation. Est-il rien qui convienne mieux à l'amour que la liberté et le repos? La liberté entraîne je ne sais quel charme. Dans le repos, l'affection se développe et s'accroît. Oui, il en est ainsi. Plus l'âme est libre, plus elle se concentre sur l'objet qu'elle aime. Et d'ordinaire, quand nous sommes rendus au repos, il nous arrive de sentir plus vive la morsure du divin amour. Au contraire, l'habitude des soucis mondains amortit et éteint nos affections, et met sur l'âme comme une callosité spirituelle. Les préoccupations du siècle embarrassent le cœur; le repos l'épanouit. Et nos désirs ainsi épanouis, quels développements ne prennent-ils pas ?
3. Voyez-vous les biens contenus dans ce lit? Repos, liberté, charmes. Sur cette couche calme et vide les désirs s'enflamment. Ce lieu favorable aux douceurs de la charité pousse l'Epouse à chercher plus ardemment l'Epoux. Elle sent plus vivement son absence là où elle pouvait jouir plus librement de lui. En mon lit, dit-eLle, pendant les nuits. Celle qui cherche dans la nuit me paraît souhaiter plutôt les embrassements que la vue de l'Epoux : elle aime mieux le tenir que le contempler. En effet, bonne est la vision, mais plus étroite est l'union; car celui qui est uni à Dieu n'est avec lui qu'un esprit*. Cependant mieux vaut encore posséder ces deux choses:
* Math, a, 20, 22. — • Ps. xlv, 5. — • Id. lixv, 3. *Pb.iv,9. — pi Cor. vi,7.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
car, unies ensemble, elles se comblent mutuellement de grâces. Si vous ne croyez pas réussir à les posséder toutes les deux, cherchez ce que l'Epouse cherche elle-même, les embrassements du bien-aimé. La nuit de votre ignorance, ou mieux les nuits de vos ignorances vous ôtent la vision sereine des secrets du ciel. Cherchez donc les douceurs : cherchez à sentir ce que vous ne pouvez savoir. La nuit n'est pas un obstacle aux délices, puisqu'elle en est quelquefois illuminée. La nuit, est-il écrit, illumine mes délices ', mes délices, et non ma science. Si donc vous êtes incapable de répandre sur votre nuit les clartés de la science, essayez de verser quelques délices sur ses ombres. Tout ce qu'icibas nous voyons comme en un miroir et en énigme est plongé dans la nuit. Et dans cette nuit mon Jésus peut être plutôt senti par une suave affection que clairement connu, Si donc il n'est pas encore admis à le voir, il peut cependant chercher à le toucher, celui qui cherche le bien-aimé dans le lit, et durant la nuit.
4. Hais qu'est-ce donc si la nuit elle-même aide à trouver le bien-aimé ? et elle y aide beaucoup, Par le lit, vous entendez la liberté d'un saint repos ; par la nuit entendez une sorte d'oubli ; deux choses favorables à l'œuvre de la sagesse et de la contemplation. Salomon vous défend d'écrire de la sagesse si ce n'est au temps du repos * ; et Paul ne tend vers ce qui est devant lui qu'après avoir oublié ce qui est devant lui'. Vous êtes surpris que la nuit soit bonne, et le jour mauvais? Je n'ai pas désiré le jour de l'homme ♦, dit le Prophète. Je ne sais comment sont opposés et se voilent mutuellement le jour du Seigneur et le jour de l'homme, puisque, quand l'un d'eux se lève, l'autre se couche. Je ri ai pas désiré le jour de l'homme, c'est-àdire, la faveur humaine, la gloire humaine : je n'ai pas cherché à être remarqué parmi les hommes ou plus qu'eux. Le Prophète a raison de repousser un jour qui est une occasion de trouble. La nuit est donc préférable à ce jour, puisqu'elle nous dérobe à ces agitations où le jour nous expose. A peine nos premiers parents eurent-ils ouvert leurs yeux à cette lumière, qu'ils furent couverts de confusion1. Mieux valait pour eux y fermer les yeux couverts d'une nuit mille fois préférable, et ignorer les démangeaisons du péché. Ce fut le commencement de ce jour mauvais qui mit à nu les sentiers du mal, rendit visibles
1 Ps. ouvrai, 11. — • Ecoli, xxxvni, 25. — » Philip, m, 13. — * Jérem, xvii, 16. i— • Gcn. m, 7.;
des fantômes séducteurs et présenta aux regards de la Concupiscence des objets propres à la solliciter. Hélas ! comment ce jour m'a-t-il enveloppé de son éclat, et a-t-il ravi mes affections ? De quelle vive et importune lumière brillent aux yeux de mon cœur des visions impures et fatales au repos? Je ne puis les éviter, je ne puis m'y soustraire : contre elles aucun asile n'est sûr. Partout surgissent, partout se dressent devant moi des objets qui troublent ou souillent ma pensée, soit qu'elle s'y applique, soit qu'elle les effleure seulement. L'esprit a beau les repousser résolument, leur seul contact y laisse quelque flétrissure. « Celui qui touchera à la poix ensera sali1,» etselon les prescriptions de la loi, il est des choses dont le moindre contact est une souillure1. Ces pensées, violemment entrées en nous, ne nous sont pos imputées à péché, et pourtant elles blessent l'amour de la pureté. Qu'est-ce donc quand ces images corporelles s'offrent à l'âme contemplative? Elles peuvent ne pas provoquer l'appétit charnel; elles n'en altèrent pas moins l'œil spirituel. Les unes troublent, les autres souillent, les autres gênent la vue; elles blessent, elles séduisent, elles se jouent de nous. Ne vaut-il pas mieux que la nuit les couvre et que les ombres de l'oubli les enveloppent et les effacent de la mémiore?
5. Heureuse donc la nuit qui ensevelit en un prudent oubli toutes les choses temporelles, qui nous ménage le temps et les occasions de chercher celui qui est éternel, et nous dérobe à la concupiscence, aux soins, aux pensées du monde. Car c'est ainsi que le monde est caché pour nous, ou que nous lui sommes nous-mêmes cachés. Ainsi pourrons-nous, Seigneur, être cachés dans le secret de votre visage : je ne dis pas par une pleine connaissance, mais par une dévotion entière, une libre recherche, et quelquefois par une heureuse découverte. Ce secret, cette retraite où l'âme se cache, et où nous fuyons l'amour et l'image du jour mondain ; où nous ne cherchons plus le jour de l'homme éclipsé, où nous le repoussons s'il s'offre à nous : tout cela, je crois, est ici désigné par l'Epouse sous le nom de nuit. Précédemment elle avait dit : Je me suis reposée à l'ombre de celui que j'aime, et son fruit est doux à ma bouche*. Ce fruii ne nous nourrit doucement, qu'après que l'ombre nous a protégés. Heureuse ombre qui jette ses voiles sur la prudence charnelle, et ra-
* Bcoli. xiii, 1. — ■ Lévitiv, et vin. — • Gant, n,3g
SERMONS DE GiLLEBERT D'HOILANDE
fraîchit les ardeurs de la concupiscence. Comprenez-vous quelle est cette ombre?
C'est ici l'occasion de bien entendre ce que signifie la nuit, Certaines retraites pins profondes et plus propres à la méditation et à la contemplation sont mieux désignées par le mot de nuit que par celui d'ombre. Par ombre, entendez un certain oubli des choses visibles, et par nuit, un oubli complet. Ah! qui me donnera de voir ainsi baisser le jour! Qui me donnera que le souvenir des choses temporelles se transforme pour moi en un soir obscur! Elle est bonne la nuit où les vaines imaginations ne viennent point assiéger et tourmenter l'esprit, et s'enfuient des yeux qui cherchent le bien-aimé. L'amour produit cette nuit, puisqu'il néglige tout, puisqu'il oublie tout, en dirigeant toute son attention et ses désirs vers l'objet de son affection.
6. Durant les nuits. Pour l'Epouse , il y en a plusieurs et non une seule continuelle et ininterrompue. Ses nuits sont entrecoupées par la présence de l'Epoux. Vient-il, c'est le jour; est-il absent, c'est la nuit. Aussi les nuits de l'Epouse sont-elles nombreuses, car nombreuses sont les absences par lesquelles l'Epoux se cache. Heureuse l'âme attachée tout le jour au bien-aimé, et qui le cherche pendant les nuits! 0 vous qui écoutez ceci, laissez-vous provoquer etinstruire par l'exemple de l'Epouse : Levez-vous aussi la mx\i9au commencement de vos veilles, et répandez votre cœur l ; qu'il se fonde, s'épanche et s'abîme en présence de votre Dieu. Offrez-lui le début de vos veilles : et que les soucis étrangers n'en prennent rien. Cherchez chaque nuit votre bien-aimé, Et que dis-je, chaque nuit? Que cette occupation les remplisse toutes sans relâche : n'ayez point de repos, que votre bien-aimé ne paraisse comme une splendeur, et ne brille pour vous comme une lampe. Alors vous pourrez dire avec Paul : La nuit a fui elle jour approche. Car ce qui suit, Ae rejetons pas les œuvres de ténèbres *, ne peut convenir à cette nuit. Cette nuit ne connaît pas les œuvres ténébreuses : elle éclaire plutôt ceux qui persévèrent à lutter et à chercher le bien-aimé. La nuit est bonne quand vous vous dérobez au trouble et à l'obsession de ces imaginations. Et encore que vous ne soyez pas caché dans le secret du visage de Jésus-Christ, c'est un bien pour vous d'échapper à la vue et à la pompe des pensées charnelles. C'est une nuit qui vous
* Thren. n, 19, — « Rom. mu, 42.
cache ces misères ; mais pourtant dans cette nuit votre lampe ne s'éteindra pas, et vous permettra de chercher le bien-aimé.
7. Puissé-je compter beaucoup de ces nuits à la fois si sombres et si lumineuses! Mais qui de nous se vantera que les siennes soient toutes ainsi? Bienheureux celui qui consacre les siennes à un tel emploi, et qui ne fait rien en secret digne d'être caché ! Que chacun interroge sa conscience. Car m'appartient-il de scruter la conscience infirme des autres? non, ni je ne la scrute, ni je ne la discute. Si elle est faible, qu'elle ne soit pas souillée. Qu'elle ne se livre pas dans l'ombre à des pensées ou à des œuvres qu'il est honteux de redire. Jésus ne s'arrête pas à un pareil lit. Une conscience ou règne la confusion l'éloigné et le met en fuite. Loin d'être attirée par elle, il l'évite. Mais la charité, fille d'un cœur pur et d'un bonne conscience1, le cherche ; car vous lisez : J'ai cherché celui que mon cœur aime. Rien de plus sûr qu'une bonne conscience. Elle est pleine de hardiesse, et la charité pleine d'ardeur : la première ne craint rien, la seconde enflamme. L'une n'est pas couverte de confusion pour ses crimes, l'autre se confie dans son bien aimé. Grande est la force de l'amour : il ne s'appuie pas sur un suffrage étranger; il se contente de ses mérites personnels. Elle se croit aimée, l'Epouse qui sent qu'elle aime elle-même. Elle oublie en Dieu tous les titres qui respirent la Majesté; elle ne voit en lui que l'Epoux, parce qu'elle éprouve en elle toutes les ardeurs de l'amour.
8. Et remarquez quel fréquent emploi l'Epouse fait de ce mot de bien-aimé JH/anWe/iaimé est blanc et rouge : Tel est mon bienaimé*. Et ici : Celui que mon âme aime. Grande est la grâce de ce nom ; ne soyons pas surpris de trouver sur ses lèvres ce qui brûle son cœur : si elle parle de son âme, c'est qu'elle n'aime pas seulement en parole, mai s de toute la force de ses vœux, de toute la puissance de ses affections. Mais pourquoi ditelle son âme et non son esprit? Peut-être parce qu'elle n'était pas encore unie au bienaimé qu'elle cherchait. Or, celui qui est uni à Dieu est avec lui un même esprit*. Le mot d'Esprit ne se rencontre pas une seule fois dans ce cantique; mais on y lit : Mon âme s' est fondue!*, Mon âme m9 a troublée1) et sans cesse : Celui que mon âme aime. Et ces derniers mots, l'Epouse ne les emploie presque jamais sinon lorsqu'elle cherche l'Epoux ab-
« I Tira, i, 5. - «Cant. v, 6, 17. — » I Or. n, 17. — *Cant. v, 6. — *Id.vi,lt.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
sent ou qu'elle se plaint de son éloigneraient. Ces expressions expriment d'ordinaire les degrés de la plus ou moins grande perfection de l'âme. L'Apôtre dit : L'homme animal ne perçoit pas ce qui est de V esprit de Dieu ' . Pour moi, je ne refuserai pas la qualification de spirituelle à une âme si aimante, si ardente, et qui cherche avec tant de zèle ; car, si elle n'est pas unie à Dieu par la pleine \ision, cependant la vivacité de ses désirs l'attache déjà à celui qu'elle aime d'une façon si véhémente. Mais, comme par esprit nous entendons une intelligence subtile et déliée, ainsi pouvons-nous voir dans l'âme une affection suave et tendre. Dieu, par le Prophète, fait cette promesse : Je vous donnerai un cœur de
chair*. Si donc le mot chair est pris en bonne part, pourquoi ne pas prendre ainsi , à plus forte raison, celui d'âme? Je dirai donc que cette âme bienheureuse est de chair et non de pierre, n'ayant rien de raide et dur; qu'elle est molle, tendre, flexible, et sensible à tous les aiguillons du divin amour. Elle peut dire: ma chair n'est pas d'airain, c'est une âme que transperce le glaive spirituel, et elle est joyeuse d'être blessée des coups de la charité. L'Epouse a donc raison de dire que son âme aime, voulant exprimer par là son affection intime, vivante, et animée pour son bien-aimé, pour Jésus-Christ Notre-Seigneur qui vit et règne dans les siècles dçs siècles. Ainsi soit-il.
SERMON II
Bn mon petit lit, durant les nuits, foi cherché celui qu'aime mon âme.
4 . Nous vous servirons encore aujourd'hui pour aliment spirituel le même texte qu'hier; je n'ai pas dit tout ce qu'il renferme ; il s'y trouve même des points que je n'ai pas touchés. Nous entreprenons donc de vous exposer aujourd'hui pourquoi l'Epouse dit : Dans le petit lit, et non dans le lit, et pourquoi elle ajoute : En mon petit lit. Ailleurs, elle a coutume de dire : Notre petit lit*. Songez que ceci vous regarde. Si j'ajoute quelques explications à l'explication déjà donnée, faites-en votre profit. Quel mystère voyezvous donc dans ces mots : Le petit lit ? Y-a-t-il là un éloge caché ou un blâme ? Peut-être ; je préfère cependant y trouver un éloge ; commençons donc à diriger notre entretien en ce sens. Je prends cette expression comme exprimant une étroitesse |ui fait que le lit ne peut contenir que 'épouse seule et son bien-aimé. Pourquoi îe pas interpréter en un bon sens cette étroiesse,si la largeur du lit a un sens odieux? Jr, le Seigneur dit par le Prophète : Tu as Hargi ta couche et tu y as reçu Padultère
auprès de mot*. Vous voyez comment des objurgations et des reproches objectent â l'âme adultère les dimensions de son lit. Il est donc bon de ne pas dilater, de resserrer au contraire le lit de nos pensées et de notre cœur. C'est pourquoi l'Epouse s'applaudit justement d'avoir un petit lit. La couche est étroite, dit le Prophète , en sorte que l'un des deux en tombe, et la couverture trop courte fie peut couvrir deux personnes* ! Deux personnes, c'est-à-dire l'Epoux et l'adultère. Car le cœur de l'homme est étroit pour recevoir les délices de la parole divine, même lorsqu'il s'étend et s'élargit pour elle. Ne sera-t-il pas plus étroit encore s'il se prête à d'autres objets ? Qu'un lit si étroit soit réservé à votre bien-aimé : ne le réduisez pas encore en partageant avec un autre cette couche déjà si petite. Elle est bonne, cette étroitesse qui ne veut recevoir que J.-C. Il en est une qui ne sait recevoir que lui , et il en est une autre qui ne le peut. La première est Tétroitesse de la charité et de la discipline ; la seconde est celle de la faiblesse et
I Cor. il, 14. — * Caol i, 16.
1 Eféch. xi, 19. — * Isaîe lvii, 8. — ' ld. xxvm, 20
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE
de la nature. On peut les voir désignées toutes les deux par ce petit lit, et celle qui n'y admet personne avec l'Epoux, et celle qui ne l'admet pas Lui-même tout entier. Certes, on trouve en ce lit de grandes jouissances; mais aussi des proportions bien réduites; il est donc juste de l'appeler plutôt un petit lit qu'un lit.
2. Oui, il est agréable, le lit duquel on lit dans les proverbes : L'âme qui en est en paix est comme un éternel festin *. Au dehors la nuit et le trouble; au-dedans une tranquillité pareille [à celle du lit. On ne peut pas, ce n'est pas le lieu de répéter ici cette lamentation: Le glaive tue au dehors et une mort semblable est dans la maison *. Au contraire, si le glaive est au dehors, au dedans règne la paix. Nous ?ious réjouissons dans V espérance, dit l'Apôtre, et nous endurons les tribulatioiu \ La tribulation se rapporte à la nuit; l'espérance et la joie au lit. Et peut-être l'auteur sacré se sert-il de cette modeste expression de petit lit parce que notre joie n'est qu'en espérance, et par conséquent incomplète. Le doux lit de la conscience c'est donc le repos et la pureté. Le cœur de l'impie est une mer en furie qui ne peut se calmer, et dont les flots retombent en écume fangeuse. Oui,lecœur de l'impie est troublé, corrompu, fangeux, toujours en lutte avec lui-même, puisqu'il ji'y a pas de paix pour l'impie 4 ; tandis que le royaume de Dieu c'est la justice et la paix 8. Je dormirai et je reposerai en paix, parce que vous, Seigneur, vous m'avez établi dans Fespérance dune façon particulière 6. Le mot espérance embrasse ces deux choses : le petit lit et la joie, puisque nous nous réjouissons dans l'espérance, et qu'en elle aussi nous nous reposons.-Mais l'espérance, d'où vient-elle, sinon de la sécurité de la conscience? J'ai donc raison d'appeler lit un cœur où régnent la sécurité et la liberté; la sécurité fondée sur le bon état de cette conscience ; la liberté puisqu'elle est affranchie de toute tentation, de toute occupation extérieure, et de toute pensée légère. Mais de quel repos et de quelle liberté d'âme pouvons-nous jouir en ce corps? Court repos, liberté restreinte, semblables à un lit étroit qu'amoindrissent encore et la nécessité de réparer les forces de ce corps, et le soin des choses indispensables à la vie, et le temps d'en user, et les accidents qui surviennent, et mille choses
» Prov. xv, 15. - MaaîeLVii, 20,21.
- * II Cor. i, 12.
- * Then, i, 20. — s Rom. xn, lî. —
— * Rom. xiv, 17. — • Ps. iv, 9, 10.
cachées. Notre gloire, dit Paul, c'est le témoignage de notre conscience l . Il s'était mis là sur un doux lit : Ma conscience ne me reproche rfen.Mais autant il l'étend et le dilate d'un côté, autant il le resserre et le rétrécit de l'autre : Je ne suis pas justifié pour cela, c'est le Scigueur qui me juge. Vous voyez Paul porter la hardiesse jusqu'à dire : Mon cœur s'est dilaté*. EX vous voyez aussi comment le respect de la sentence divine resserre et amoindrit la gloire et le témoignage que la conscience lui rend.
3. C'est donc bien un petit lit qu'une âme tranquille mais sans orgueil, calme mais sans enflure , pensant bien d'elle-même, mais sans hauteur, et appréhendant plutôt la nuit, incertaine du jugement : En mon petit lit, durant les nuits, dit l'épouse. Il y a beaucoup de nuits, il n'y a qu'un lit. Car les tribulations des justes sont nombreuses '. Mais ils reposent sans les sentir ni les voir, ainsi qu'en un petit lit, dans l'espérance de la vocation à laquelle nous avons été appelés. La nuit et la nuit passent, et ils n'abandonnent pas leur lit jusqu'à ce que l'iniquité ait disparu. Les nuits sont multipliées et leurs ténèbres profondes. Mais les justes ne les redoutent pas, et n'en sont pas troublés ; ils espèrent en Dieu. Ils n'appréhendent rien de la nuit, car ils reposent sur le lit. Dieu sait ménager, des chants et des harmonies au milieu de la nuit de la tribulation *. Vous savez donc pourquoi l'épouse parle de nuits, et de plusieurs, de petit lit, et pourquoi il n'y en a qu'un.
4. Apprenez maintenant pourquoi elle dit en mon lit. Il est exclusivement le sien, tant qu'elle vit d'espérance. Mais quand la réalité s'ajoutera à l'espérance ou plutôt lui succédera, lorsque l'Epouse aura trouvé son bienaimé, alors ce lit ne sera plus seulement le sien, puisqu'il sera le commun partage de l'Epoux et de l'Epouse. II est sien tant qu'elle y repose seule sans le bien-aimé : il devient commun quand l'Epoux est présent. Il est celui de l'Epouse quand elle se recueille en elle-même, par une vie calme, apaisée, régulière : il est commun quand elle commence à partager les joies de l'Epoux. Peutêtre aussi y a-t-il un lit propre à l'Epoux, quand l'épouse oublieuse d'elle-même, par un dépouillement complet passe dans l'Epoux, pour se revêtir de lui. En son lit, ni elle ne se répand au dehors, ni elle ne se trouble en elle-même. Dans le lit commun,
* I Cor. iv, 4.— » II Cor. vi, 11.— *Ps. xxxin, 20. — Job xxxv, 10, et Ps. xu, 9.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
elle est inondée de délices, grâce à la présence de l'Epoux. Dans la solitude du sien, embrasée de l'amour de son Epoux, elle bouillonne si j'ose dire, elle déftorde, elle se répand. Elle se transforme et elle est comme absorbée en lui. Dans le premier lit, elle s'appartient ; dans le second, l'Epoux est en elle, et dans le troisième c'est elle qui est dans son époux, et, si on peut parler ainsi, elle n'est plus que lui-même. Dans le premier elle cherche, elle s'attache dans le second, dans le troisième elle est unie. Dans le premier elle possède sa tranquillité propre ; dans le second elle mérite une sorte de communauté avec le bien-aimé ; dans le troisième l'époux la prend et l'absorbe dans l'unité de la grâce et de la cbarité. Ce troisième lit est autant préférable au second que l'unité • l'emporte sur la communauté : ce qui n'empêche pas le premier d'être bon; puisqu'il dispose à approcher des deux autres.
5. Voulez-vous voir dans ce texte les séductions de l'infirmité charnelle, vous le pouvez sans erreur et sans peine. Ainsi entendu le lit est à l'Epouse seule sans aucun partage avec l'Epoux. Car si nous avons connu Jésus-Christ selon la chair, nous ne l'avons cependant pas connu selon la concupiscence de la chair. S'il a partagé notre nature, il n'en a pas pris les entraînements; s'il n'a pas refusé de partager le lit de notre douleur ; il ne s'y est pas reposé jusqu'à sentir les délectations auxquelles nous sommes accessibles. Aussi l'Epouse dit-elle : en mon lit, et non en notre lit. Ailleurs on lit bien : Notre lit est couvert de fleurs '. C'est le lit commun qui est ainsi couvert de fleurs, exempt de toute vétusté et de toute corruption. Mais en parlant de son lit à elle, l'épouse ne fait aucune mention de fleurs. C'est le sien ; mais il est sans douceur, et loin de lui apparaître tout fleuri, il lui semble austère. Dure serait déjà notre condition, ne fût-elle que sujette à la corruption : mais à l'infirmité s'ajoute l'adversité; nos maux sont doublés ; voilà le lit et la nuit, l'infirmité et l'adversité. Hais grande est la force de l'amour qui n'éteint ni cette misère innée, ni cette misère surajoutée. L'Epouse n'est ni enchaînée par le lit, ni effrayée par la nuit, et sur cette couche et dans les ombres elle cherche Celui que son cœur aime. Cette parole semble convenir surtout aux frères enfermés dans le cloître ; exempts de solli-
1 Cantic. i, 15.
citude, perdus et cachés dans la multitude, ils honorent là un lit, et ici l'obscurité delà nuit. En effet, la vie d'un homme si élevée qu'elle soit, est comme cachée, dès que tous ses frères s'élèvent à la même hauteur, selon cette prophétie dont le Sauveur est l'objet : Ils marchent dans les ténèbres, et il n'est pas de lumière pour eux ; la lumière de la louange humaine, afin gufils espèrent plus librement, dans le nom du Seigneur, et mettent en Dieu leur appui % . Leur visage est voilé. Aussi ne les avons-nous pas regardés, et ils ne se regrrdent pas eux-mêmes ; ils ne se conforment pas aux usages du monde; ils ne souhaitent pas d'être loués des hommes ; ils n'ambitionnent {que la gloire venue de Dieu, selon ce qu'on lit : Je ne cherche pas ma gloire* \ Que celui guise glorifie, se glorifie dans le Seigneur*; c'est-à-dire, qu'il ne se repose pas dans la faveur humaine pour les dons de Dieu ; qu'il n'aille pas gâter, par un mélange adultère, les joies de la gloire spirituelle ; qu'il adresse à Dieu ses actions de grâce ; qu'il cherche en lui sa gloire ; car c'est là chercher Dieu. L'homme ainsi disposé trouve dans sa tranquillité un lit, et la nuit dans son humilité. Les soucis dévorants ne l'assiègent pas; l'inquiétude ne l'irrite pas ; pour lui tout est lit et nuit, tout est paix, repos, douce retraite.
6. Est-ce assez ? Oui pour l'âme qui travaille, mais non pour l'âme qui aime. Car le sommeil est doux au travailleur *. L'anxiété ne permet pas à l'amour de dormir, elle écarte de lui le sommeil, et le condamne à veiller. Le repos même accroît ses inquiétudes. Tentation, occupation, affliction ont leur relâche : l'affection n'en a pas. C'est alors que le doux incendie s'étend et se déploie, qu'une flamme dévorante échappée de sa retraite, envahit plus librement le cœur, s'en empare jusqu'en ses profondeurs, et les dévore avidement. Quand il en. trouve l'occasion, l'amour fait nécessairement son œuvre : car ou il jouit de la présence de son objet, ou il regrette son absence. Au jour de ma tribulation, est-il dit, fat cherché Dieu de mes mains 5. L'Epouse propose ici un moyen de chercher bien différent. L'affliction n'est pas pour elle un obstacle : l'affection lui est un attrait. Le Psalmiste cherche malgré la tribulation. Elle cherche pour sa satisfaction et la joie de son amour. Et c'est à quoi se rapportent ce lit de repos, ce calme solitaire de la nuit qui permettent à
1 Isaïe l, 10. — ■ Jean vin, 50. — » II Cor. x, 17. — * Eccle. v, 11. — • Pb. ucxvi, 3.
SERMONS DE GÏLLEBERT D'HOILANDE
rame de penser sans distraction à celui qu'elle aime, de le goûter purement, et de le sentir doucement. L'amour cherche donc mieux que l'indigence, bien qu'on puisse dire aussi que l'amour par une sainte avarice a son indigence. Il est avide de pénétrer plus avant : indifférent aux biens qu'il possède, il se précipite vers ceux qu'il n'a pas, et pareil à une roue vivante, emporté par une légèreté spirituelle, il s'efforce de monter plus haut et ne touche presque plus la terre. Il pense comme Paul, n'avoir pas encore atteint ce qu'il poursuit ' : passionnément tendu ce qui est devant lui, il court comme une roue douée de raison vers le but où le poussent ses brûlants désirs. Et quand l'homme aura ainsi touché le terme qu'il poursuit, il commencera1. Ainsi l'Epouse, non contente du lit qu'elle possède, cherche ardemment le bien-aimé. Il est à la fois pour elle et le lit, et le bien-aimé : le lit quand il la reçoit faible et fatiguée ; le bienaimé, quand il l'enflamme et l'embrasse. Lit et bien-aimé parce qu'elle se repose sur lui, et que, dans l'ardeur de ses désirs, elle défaille en lui,
7. Vous êtes étonné de ce que je dis le petit lit? Eh bien, j'oserai dire quelque chose de plus bas encore ou plutôt de plus sublime, et qui surpasse tout ce qu'on peut dire à la louange de Dieu. Plus il s'est abaissé pour moi, plus grandes sont les preuves de bonté qu'il m'a données. Il est un petit lit pour les petits ; il est un petit nid aux petits oiseaux : Le passereau se trouve une demeure, et la tourterelle un nid pour y déposer ses petits 8. Et vous voulez savoir quel lit? Jetez en lui vos inquiétudes comme des oiseaux sans plume et sans force, et il vous nourrira, jusqu'à ce qu'en vous il soit formé et affermi ; jusqu'à ce que vous soyez cet homme parfait incapable de toute fluctuation. Oui c'est un (petit lit, celui qui a été constitué pour moi par Dieu, justice, paix, rédemption et sagesse. Ah ! Qui me donnera place en ce lit? Qui mettra sous ma tête et sous mes coudes ces appuis et ces coussins ? Heureux coussins sur lesquels s'appuie l'épouse : Sa main gauche est sous ma tête et
1 Philipp. m, 13.— * Eccli, xvm, 6— 8Pb. lxxxiii, 4.
sa main droite m'embrassera1. Elle possède l'un, elle attend l'autre ; elle tient la main gauche, mais elle cherche la droite. Car, des jouissances éternelles sont en sa droite \ Elle tend d'un lit à un autre lit. Quel doux oreiller, ô bon Jésus, que la couronne d'épines de votre front ! Quel doux lit que le bois de votre croix 1 J'y trouve naissance, nourriture, force, repos, et c'est volontiers que je place le nid de mes souvenirs sur l'autel de votre passion. S'il m'est donné de pénétrer plus avant dans les mystères divins, c'est toujours et ce lit et cette nuit : puisque la plénitude future que nous contemplons dépasse la perfection où peut s'élever l'homme. Toute notre perfection, en effet, n'est qu'imperfection, ou, pour mieux dire, elle n'est qu'un commencement. C'est pourquoi il est dit de nous que nous sommes Un commencement de création de Dieu9 et que nous avons reçu seulement les prémices de F esprit*?
8. Je risque bien d'être accusé de témérité en essayant d'exposer ce que je n'ai pas éprouvé, et de traiter de ce lit de l'Epouse que peut-être elle a placé en un lieu trop écarté et trop doux pour que nos conjectures y atteignent. C'est pourquoi descendons des mystères aux mœurs : disons que chercher le bien-aimé dans le petit lit et dans les nuits, c'est, après les émotions du cœur et de la chair, oublier le repos et les choses présentes, et poursuivre l'avant-goût des douceurs futures, et pour tout dire en quelques mots, vous trouverez dans ce verset l'occasion, l'acte et la cause. La cause dans celui qui aime, l'acte dans celui qui cherche, l'opportunité et l'occasion dans le lit et la nuit. Ce verset est court : car doux est le lit où l'âme fatiguée se rétablit, ou plutôt est en proie à un incendie dévorant, où l'amour peut, sans obstacle, se livrer à toute la vivacité de ses désirs. Hais reposons-nous un peu ici ; et plût à Dieu que ce fût sur le lit même où l'Epouse a cherché son bien-aimé 1 L'expérience nous apprendrait alors ce que nous enseignons aux autres, combien il est doux d'y reposer et d'y chercher Jésus-Christ Notre-Seigneur.
1 Ctratlq. n, 6. — * Ps. xvf 11. — » Jacq. î, 18. — * Rom. vin, 23.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
an
SERMON III
Je Foi cherché et je l'ai trouvé. Cantiq. ch. m, I«
; Ce n'est pas la coutume de l'Epoux de toujours répondre selon le temps, ou la qualité de l'âme qui le chercne. Je Vax cherché, est-il dit, et je ne l'ai pas trouvé. Je l'ai cherché, parole agréable : Je ne l'ai pas trouvé, parole dure. Et n'est-elle pas amère et intolérable pour une âme qui cherche et qui aime de la sorte? Il est cruel d'être privé d'un objet ardemment poursuivi, et les angoisses deviennent d'autant plus vives qu'on est trompé en des espérances plus voisines de leur réalisation. Jugez de l'état de l'Epouse provoquée par la faim d'une douceur déjà éprouvée et perdue. Il fautcroire que l'abondance des joies qu'elle repasse en son cœur aiguillonne plus vivement cette âme aimante et active ses recherches. C'est sur l'étendue de son amour qu'il faut mesurer l'affliction que lui fait éprouver l'inutilité de ses recherches. Celui qui a lui-même ressenti une telle sensation d'amour ou de désir, jugera par son exemple personnel de l'accent plaintif qui fait dire à l'épouse : Je ne toi pas trouvé. Nulle part de consolation ni d'adoucissement. J'ai rencontré partout tribulation et douleur, en ne trouvant pas celui que j'aime ardemment et que j'ai poursuivi avec tant d'instance. Vous m'avez rendue je ne dis pas seulement contraire à vous, mais étrangère, et me voilà à charge à moi-même1. Oui à charge, puisque je m'ennuie de vivre; cette lumière me fatigue, et la vraie lumière est refusée à mes yeux. Quelle consolation aurai-je au-dehors, si votre absence a jeté le trouble en moi? Et mon cœur est troublé, ma force m'a délaissée, et mes yeux sont sans lumière1. Ces trois choses se sont éloignées avec vous, force, vérité, identité. Quelle force avoir en un lit de douleur? quelle lumière dans la nuit? et comment se retrouver soimême dans la division et la séparation? C'est à moi que s'adresse ce reproche du Prophète :
1 Job vn, 20, — f P* xxxvxi, H.
Fille vagabonde, jusque* û quand terof-ft dans la dissolution et les délices1? Et C*ïn dés qu'il fut porté loin du Seigneur devint aussi errant et vagabond. Je n'en suis pas là : je cherche plus que je ne fuis, et, si j'ose le dire, c'est plutôt vous qui fuyez. Mais ne suis-je pas vagabonde, moi qui passe des angoisses de ma couche au milieu de la cité, courant à travers les places, les rues et les gardes? Celui qui est uni à Dieu est-il un même esprit avec lui*? C'est là une grande douceur, et partant, la séparation est dure. 2. Comment donc cette identité de Dieu et de moi a-t-elle été brisée, notre union rompue, et suis-je revenue à moi n'étant plus que la moitié de moi-même? Car je ne me suis pas séparée de vous tout entière : le désir me porte en vous ; j'en suis loin par la présence ; ie désir m'offre quelque consolation, mais une consolation absorbée et détruite par le supplice du retard. Comment toute consolation ne me serait-elle pas cachée, quand vous me dérobez votre visage? Le Prophète l'a dit : La consolation est voilée aux yeux, parce que la division s'est mise entre ceux qui s'aimaient1, et c'est pour moi qu'elle est voilée, puisque c'est à moi qu'avait été accordé le bienfait de cette union. Vous n'avez aucun besoin de mes biens ; ils sont vos dons : c'est pourquoi la désolation m'accable s'il m'arrive d'être séparée de vous. Vous êtes ma force, la lumière de mes yeux, vous êtes moi-même, vous êtes mon tout. Ma chair et mon cœur défaillent en sorte qu'en moi ne survit ni affection charnelle, ni sentiment de mon cœur : mais vous êtes le Dieu de ce cœur et mon partage éternel*. Si je viens à perdre cette part, je resterai vide et pauvre, comme un sol altéré et un vase brisé. Soutenez, ô vous qui êtes enivré, soutenez cette âme brûlée de soif, et versez en ce vase vide un peu de votre pléni-
* Jérém. xxxi, 22. — « I Cor. vi, 17. — • Oaéexili, 14, 15.— * Ps. lxxh,
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE
tude. Pourquoi ménagez- vous le torrent de votre abondance? Hélas ! qu'il passe vite ce torrent à travers nos vallées ! Oui, il est rapide en sa marche, mais les délices que vous m'accordez m'entraînent après elles en des aspirations sans fin. En s'éloignant, ces délices laissent après elles le désir. Elles passent, et lui me torture. Car plus les biens qu'on a goûtés sont doux, plus leur délai est pénible. Eh quoil Seigneur, vous plaisezvous donc à tourmenter ainsi une âme malheureuse par de tels retards, à vous rire de son amour et de ses recherches? Si la majesté vous éloigne, que la miséricorde vous rapproche 1 Si vous vous refusez à celle qui vous aime, ayez au moins pitié de son affliction. Et je suis affligée et humiliée à l'excès, et les gémissements de mon cœur semblent rugir cette plainte: Je ne F ai pas trouvé. Qu'est devenue l'immensité de vos miséricordes? Trop longtemps vous m'en avez privée. Quoi ! votre bien-aimée se fond de douleur à cause de votre absence, et vous êtes insensible ! Joseph rempli pour ses frères d'une pitié qu'ils ne méritaient pas ne put se contenir : ses entrailles s'émurent, et il se fit doucement connaître à eux '. L'affection d'un Epoux est plus tendre que celle d'un frère. Vous êtes pour moi plus que Joseph. Vous êtes mon frère, mon Epoux. Qui me donnera de trouver en vous un frère ? Je me consume à vous chercher, et vous, mon frère, vous, mon époux, vous me tenez en suspens ! Aurezvous donc moins d'affection que de majesté? L'amour et l'humilité s'arrangent mieux que l'amour et la grandeur. Oubliez un peu votre majesté pour vous ressouvenir de votre miséricorde. Tous mes désirs sont en vous. Pourquoi ne sont-ils pas aussi devant vous? Pourquoi mes gémissements vous sont-ils cachés, quand vous en êtes l'objet exclusif? Vous dissimulez, vous différez : et me voilà dans le trouble. C'est pourquoi je me plains, j'accuse et je m'écrie : Je ne V ai pas trouvé*.
3. Heureux mon sort quand il me sera donné de dire : Mon bien-aimé est à moi et je suis à lui. Aujourd'hui je suis à lui, mais il ne s'est pas encore tourné vers mo?. Changement bien amer pour qui aime. Aussi je change de langage et je dis : Je ne Vai pas trouvé. Tout a son temps, et tout passe à son tour sous le soleil. Quand viendra l'heure où tout demeurera fixe comme le soleil, n'aura plus la mobilité de la lune , et. échappant aux vicissitudes du temps, sera stable comme l'éter-
nité? Mais aujourd'hui encore une fois, chaque chose a son temps, peut-être même l'éternité a-t-elle le sien. Car il est parlé de temps éternels : les choses éternelles sont éternelles en elles-mêmes, mais elles nous sont préparées dans le temps. Et chaque chose a son temps : il y a le temps d'embrasser, et le temps de s'éloigner de cescaresses1 . Mais quel temps donc plus propre que la nuit à ces marques d'affection ? et quel lieu plus propice que le lit ? Votre lieu c'est la paix : aussi vous ai -je réservé le temps dn repos et disposé un lit en mon cœur. Vienne donc mon bien-aimé ; vienne ma joie ; qu'il repose en sa couche. Mais peut-être vos délais ont-ils leur raison qui ne saurait consoler un amour impatient. Je sais que vous vous réservez à moi pour une autre heure: mais l'amour accuse la lenteur du temps pourtant si fugitif. Vous différez: moi je n'y tiens plus ; je me lèverai donc et je parcourrai la ville. Je quitte mon lit; et je laisse le langage que j'avais commencé à tenir pour m'élever à quelque chose de plus parfait.
4. Car bien que je sois Epouse, et aussi parfaite que le permet l'humanité, je ne fais que commencer ; je le sens, quand je songe à ce qui me reste à acquérir : Je me lèverai donc y je parcourrai la ville, et je chercherai à travers les rues et les places*. Bon Jésus ! comment ne vous rencontre-t-on pas partout, vous qui êtes cru partout? Il est» plusieurs demeures dans la maison de votre Père. Mais quittez-vous les unes, et passezvous donc aux autres, vous infini et immense? Vous êtes en tous les êtres, les créant et les conservant : mais aucune créature ne peut exprimer votre infini, bien que chacune révèle en partie votre puissance. Vous êtes partout par votre essence, mais vous n'êtes pas également dans tous les êtres par votre action. Si vous agissez partout vous n'y déployez pas partout toute l'étendue de votre puissance,ou plutôt vous ne la déployez ainsi nulle part. Parla même vertu vous produisez les petites choses et les grandes. Or votre force opérant ainsi partout et tout entière, elle ne se dépense cependant jamais totalement : elle produità votre gré de plus grands effets, qui ne l'expriment pourtant pas telle qu'elle est, car les images sont impuissantes à rendre la réalité. Tous ces objets créés vous montrent à moi et m'aident à vous connaître; mais tous ne peuvent m 'exciter intérieurement à la dévotion. Je vous rencontre
1 Gen. xlv, 13. — » Otntiq. n, 16, et vu, 10.
1 Ecole, m, 1, 8. — * Cantiq. in,l
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
partout sans [que vous me touchier partout. Partout vous m'êtes rappelé par la vue, l'usage et Tordre des choses ; mais eu voyant le Verbe sagesse, je ne vois pas toujours le Verbe salut. Le Verbe sagesse et salut, c'est à-dire Jésus-Christ, ne se rencontre que dans la cité de notre Dieu, sur sa montagne sainte. C'est pourquoi je me lèverai et je parcourrai la cité. Levez-vous, dit Paul, levez-vous, vous qui dormez, sortez du milieu des morts et le Christ vous éclairera*. Je me lèverai donc, non du milieu des œuvres de mort, ni des mœurs mauvaises, mais du bien pour m'élever au mieux, des mœurs aux mystères, des mystères à la clarté, de la clarté à la douceur. Je me lèverai, et je parcourrai cette ville de laquelle il est dit : Le Seigneur est grand et digne de louanges sur la montagne de notre Dieu, sur la sainte montagne*. II doit donc se lever celui qui veut avec Marie gravir les montagnes8. Le prodigue aussi rentré en lui-même disait : Je me lèverai et j'irai vers mon Père. Il a raison de Aire, je me lèverai, puisqu'il se propose d'aller vers son Père qui est au ciel. Mais il avait conçu un espoir trop simple et trop misérable en formant le projet de solliciter de son Père le rang d'un mercenaire. Ce projet était modeste comme ses mérites : mais il avait une idée trop injurieuse des richesses de la miséricorde paternelle, et en cela il montrait vraiment un cœur affamé et épuisé par la misère : Je lui dirai, disait-il : Mon Père, traitez-moi comme un de vos mercenaires*. Il ne pouvait élever vers de plus hautes prétentions une espérance faible et chancelante. Je me lèverai et j'irai vers mon Père. Il n'est pas ému à la pensée de chercher son père : il n'a de sollicitude que pour le fléchir. L'Epouse assurée de sa grâce ne réclame que sa présence : Je me lèverai, ditelle, et je parcourrai la ville, et je chercherai celui que mon cœur aime : elle estime que le trouver lui suffira.
5. Voyez si on ne trouve pas ici cette distinction que l'indulgence du Père est patente
1 Ephés. v, 14. — * Ps. xui, 2. — 8 Luc i, 39. — * Id. xv. 18, 19.
et offerte à tous, tandis que les délices se dérobent, se cachent et aiment l'ombre. C'est pourquoi le prodigue dit : Je me lèverai, et firai, et l'Epouse : Je me lèverai, et je chercherai. Le père vient à la rencontre du fils repentant : l'Epoux se dérobe à l'amour de son épouse. La miséricorde se prodigue ; la jouissance se ménage, mais l'Epouse et le fils ont tous les deux sujet de dire : Je me lèverai. Car Paul ne vous permet pas de chercher les choses d'en haut, si vous n'êtes d'abord ressuscité1. Et vous ne pouvez les goûter qu'après les avoir cherchées. Et qu'est-ce que trouver ces biens supérieurs, si ce n'est les sentir par un certain goût de douceur et d'expérience ? Aussi l'Épouse examine tout, sonde tout, afin d'y goûter ce qui est l'objet de son affection : Je me lèverai, dit-elle, je parcourrai la ville, je chercherai dans les rues et les places, celui que mon âme aime. Le saint amour a beaucoup de confiance en lui-même. Et que devait être l'amour de celle qui présumait tant d'elle-même? Je me lèvemi et je parcourrai la ville, ditelle. Aucun hypocrite ne tiendra devant vous, Seigneur. Adam se cacha après avoir perdu la hardiesse d'une bonne conscience*, et il gémit de se voir découvert, lui qui aurait plutôt dût chercher. Celui qui n'a qu'une affection feinte vous fuit. Mais votre Epouse riche de charité vous poursuit quand vous vous dérobez à elle. Où irez-vous donc, 6 bon Jésus, pour vous soustraire à ce désir véhément? Si vous montez au ciel, elle y est : si vows descendez aux abimes, elle s'y rencontre. Partout vous suit cette Epouse curieuse en ses recherches ; elle parcourt toutes vos œuvres, à tous leurs degrés, et ce que la foi lui enseigne elle s'efforce de le convertir en sentiments, et de répondre à votre admirable majesté par la vivacité de sa dévotion. Toutes les leçons de l'Evangile servent d'aliment à sa charité : en sorte qu'après y avoir trouvé la vérité, elle y puise aussi la vertu, c'est-à-dire, vous son Epoux, 6 Christ Jésus, qui vivez et régnez dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1 Coloss. m, 1. — * Gen. m, 8.
SERMONS DE G1LLEBERT D'HOILANDE
SERMON IV
Je me lèverai et je parcourrai la cité, et à travers les rues et les places je chercherai
celui que mon cœur aime. Cantiq.ch. m, 2,
1. Ces circuits de l'Epouse ne sont pas un inutile vagabondage, mais une recherche.
Dans ces courses elle n'erre pas à l'aventure; elle ne dépasse pas les murs de la cité, ni les lieux que le Bien-aimé est habitué à parcourir. Elle se tient à l'intérieur, dans les rues et les places. Car la sagesse se montre joyeuse sur ces routes, et fait retentir sa voix sur les places. C'est pourquoi l'Epouse les parcourt ; elle sait où elle rencontrera avec plus de profit l'Epoux : J'irai, dit-elle, cherchant à travers les rues et les places. Ces circuits vous sont familiers, ô heureuse âme! et vous co n naissez tous les endroits de cette cité ; l'accès vous en est habituel : vous connaissez les points retirés, les routes étroites, et les vastes places. Le Roi vous a introduite dans le cellier au vin, et aussi, n'est-ce pas vous avoir introduite aussi dans les autres retraites les plus intimes? Tout vous a été ouvert, et l'habitude fait que vous vous sentez disposée à ces circuits. Aussi est-ce sans hésitation et avec confiance qu'elle dit : Je parcourrai la cité. Et quelle consolation il y a, mes frères, à visiter et à fouler souvent les lieux habitués aux pieds de celui qu'elle aime ? Je ne sais comment cela se fait, mais les endroits où nous avons éprouvé du bonheur en impriment profondément en nous le souvenir, le ramènent sous les yeux de l'âme, et ce que nous y avons éprouvé, nous l'espérons de nouveau. Je croirais que ces endroits sont plutôt spirituels que corporels et favorables aux exercices de l'âme : c'est pourquoi nous aimons à les parcourir.
2. Ce circuit est ou un souvenir ou une recherche ; on s'y propose soit de revoir des choses connues,soit d'étudier ce qu'on ne connaît pas. Oui, c'est marcher en quelque sorte que de revenir sur des souvenirs familiers, ou d'approfondir des objets nouveaux. Il y a le circuit qui consiste à ordonner et à lier entre
elles les vérités que nous tenons de la foi et de l'intelligence. Il y a le circuit et la marche qui nous conduit des choses que nous savons à d'autres plus secrètes et plus profondes. Le premier est un plaisir et un charme ; le second est un acte de la raison ; l'un est plus agréable, l'autre plus subtil. Et bien que le premier paraisse mieux convenir à l'Epouse, nous les lui accorderons tous les deux. Qu'elle repasse ce qui luij est connu ou se livre à des investigations nouvelles, elle ne cherche en tout qu'un aliment à son amour. Cette marche de la raison est bonne, mais a condition de respecter les règles de la foi. de n'en pas excéder les limites, d'aller de la foi à la foi ou de la foi à l'intelligence. Car, encore que l'intelligence dépasse la foi, cependant elle ne voit que ce qui est renfermé dans la foi. Il n'y a pas dans l'intelligence une certitude plus grande que dans la foi : il y a clarté. Mais ni l'une ni l'autre n'erre ou n'hésite. Car là où il y a erreur ou hésitation, il n'y a pas intelligence, et là où il y a hésitation il n'y a pas foi. La foi qui peut admettre l'erreur n'est plus la foi véritable et catholique, c'est une crédulité erronée. La foi possède et garde la vérité dans toute sa rectitude ; l'intelligence voit la vérité à découvert, la raison s'efforce de la découvrir. La raison allant de la foi à l'intelligence, s'élève jusqu'à la première et se dirige à l'aide de la seconde. La raison aspire à quelque chose de plus qu'à croire. Et à quoi aspire-t-elle ? à voir. Croire et voir ne sont pas identiques. Cependant la raison ne tente de voir d'autres objets que ceux dont la foi a donné l'idée. Impuissante à voir clairement, elle essaie par diverses expériences de conjecturer ce qu'elle croit déjà d'une foi sincère. La raison essaie de s'élever plus haut que la foi, mais en s'appuyant sur elle, et contenue par elle; en quoi elle est première-
ment dévouée, secondement prudente, et troisièmement réservée. Si je puis parler ainsi, la foi garde la vérité, la raison la défend, et l'intelligence la sonde. Marche excellente, que celle où l'esprit, guidé parla raison, se livre à ses investigations, sans s'éloigner de la foi, instruit et retenu par elle. Mais c'est un procédé erroné de ne pas tout subordonner à l'examen de la foi, et de ne pas contrôler par ses jugements les élucubrations de la raison. Le vrai procédé, c'est que la justice de Dieu se révèle à nous de la foi à la foi, et nous transforme de clarté en clarté comme par l'esprit du Seigneur1 : c'est d'oublier ce qui est en arrière, pour tendre vers le but placé devant nous pour s'efforcer de l'atteindre" : c'est non seulement de se livrer à des découvertes nouvelles et profondes, mais de repasser en soi avec un sentiment toujours nouveau les vérités déjà acquises : c'est après avoir pénétré ce qui nous restait à savoir, de revenir souvent sur l'objet de nos découvertes. Douce marche et qui n'est pas ignorée de l'Epouse : aussi ditelle avec confiance : Je me lèverai et je par* courrai la cité.
3. Et quelle est cette cité sinon celle de laquelle il est dit : Cité de Dieu, on nous a raconté de vous des merveilles • ? Et on peut soutenir raisonnablement que l'ensemble de la création est la cité de Dieu, bâtie par lui, et par lui disposée. Cité glorieuse et par sa beauté, et par son harmonie. Les actes injustes produits par la liberté d'un cœur dépravé, amoindrissent, autant qu'il est en eux, cette gloire : et il ne tient pas à eux d'échapper à l'ordre divin, qu'ils oublient. Mais ceux-là seuls sont vraiment pleins de gloire, qui subordonnant leurs penchants à l'ordre divin, mettent leur sollicitude à conserver intacte et à recoifvrer la grâce de l'état primitif : et ils ont cette gloire à un double titre, par leur condition natale qu'ils partagent avec les autres, et par leur volontaire subordination à ce plan du Dieu qui règle et dirige tout. L'ensemble de la création est donc appelé cite de Dieu, puisqu'il est administré par ses lois. C'est lui qui donne à chaque être sa beauté, sa vertu propre, l'ordre qui le constitue, qui fait que cet être beau en lui-même, n'est pas inutile dans l'ensemble de tous les êtres, qu'il s'enchatne
et s'harmonise avec eux. Car, -qu'une chose reçoive son impulsion de la nature, ou du libre arbitre, ou delà grâce de chacune de ces
* II Cor. m, 18. — * Philipp. in, 12, 13. — » Ps. lxxzvx, 3.
forces isolées ou de toutes réunies, elle tire après tout son mode d'existence et son mouvement de l'action invisible de la puissanc divine ; son mode d'existence qui est comme la loi de l'ordre et son mouvement qui est la loi de son action. De Dieu vient non-seulement toute puissance et faculté de mouvement, mais le mouvement même de toute faculté, en sorte que de lui procède et la force et le mouvement de la force. Quant au mou vcment d'une intention mauvaise, il vient de Dieu en tant que mouvement; et de luimême en tant que mauvais. Car Dieu ne saurait être le principe de ce qui tend vers une fin mauvaise, mais c'est lui qui, par un procédé merveilleux, fait servir le désordre à l'ordre même.
4. Joseph vendu et conduit en Egypte, la sortie de Pharaon poursuivant les Hébreux, son armée submergée, la délivrance d'Israël, servent aux mystères de l'Incarnation et de la Passion de Jésus-Chrirt et de notre affranchissement. Une observation attentive vous aidera à trouver en beaucoup d'endroits des traits semblables. Or ces crimes anciens n'auraient pu servir à nos mystères nouveaux sans une action secrète de la Providence. Ces faits anciens ont une autre cause que le hasard : car grâce à une sage dispensation et à une observation attentive, ils s'adaptent à nos récents mystères : ou plutôt ils sont destinés à en être l'expression, par la volonté de Dieu et non par l'intention de l'homme. Pourquoi le Seigneur a-t-il été condamné à la passion, à telle époque, à telle heure, à tel jour, et immolé par tel genre de supplice? Comment nier ici le mystère pour n'y voir que hasard? L'homme a été créé et réparé le même jour. 11 a mérité l'indulgence du ciel à la même heure où il a encouru une sentence de mort. C'est par le bois que la mort et la vie sont entrées dans le monde. Je ne sais comment on peut nier ici un plan divin et n'y voir qu'un agencement humain. Vous avez encore le temps de l'agneau pascal coïncidant avec l'immolation de la grande victime ; l'heure de la délivrance d'Israël du joug d'Egypte correspondant à l'heure où nous avons été tirés des erreurs du monde, de la vanité et d'une source corrompue : et vous croyez tout cela arrivé simplement, sans intervention d'en haut, parle fait du Juif qui n'y songeait pas? Tous ces harmonieux rapports du bois de la croix, du temps, de l'heure, du jour, et de toutes les autres circonstances si dignes d'être observées, vous rapportez tout cela à la folie ju-
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE
daïque, plutôt qu'à la divine sagesse? Ce rapport salutaire du passé et du présent exclut tout hasard, toute vue humaine, mais non la volonté divine. Dans la prophétie d'Isaïe, il est dit à Ezéchias : Toutes ces choses ont été données aux Chaldéens i. Cette expression donné, implique, avec une prophétie, un jugement porté par la justice. Celui qui aurait ici des doutes trouvera dans ce passage et en d'autres de l'Ecriture que la sagesse et la vertu d'en haut, par des lois équitables, font servir au bien les volontés des méchants, sans toutefois les inspirer. S'il en est ainsi, on doit encore moins douter que les mouvements des autres êtres animés, conduits par un instinct naturel et dirigés par leur sensibilité ou leur imagination, et non par la raison, soient soustraits à cette action de Dieu. Pour conclure disons : l'essence des choses en tout genre, l'existence qui les fait ce qu'elles sont, leur usage qui constitue leur efficacité, tout cela est sous la dépendance d'un trèséquitable, très-puissant, très-prudent modérateur, qui les meut, les change, les contient par des règles éternelles et inflexibles: et son exacte justice gouverne chaque créature, comme une cité bien ordonnée et parfaitement administrée.
5. Est-ce donc cette cité de l'Univers que l'Epouse se propose de parcourir ? Les Sages de ce siècle ont parcouru aussi la nature; ils ont remarqué en ses merveilles l'action de la sagesse divine. Mais ils n'ont pas remarqué l'ouvrage duquel on lit : Notre Dieu avant les siècles a opéré le salut au milieu de la terré*. A l'œuvre ils ont connu l'ouvrier sans e glorifier, ni lui rendre grâces8. L'âme fidèle voit en tout la gloire de Dieu, et elle Invite toutes les créatures à le louer, afin de s'exciter elle-même à la reconnaissance, et de trouver dans la vue de l'univers un motif d'amour. Salomon a fait le tour de cet univers, et il a disputé sur le cèdre comme sur l'hyssope *. L'Ecclésiaste Ta suivi, et après avoir traité des éléments, il a parlé des actes humains, afin de s'élever de la vanité des choses qui passent jusqu'à la vérité qui demeure. Job a aussi parcouru le monde, ou {>lutôt Dieu lui-même l'a conduit à travers es fondements de la terre,sa mesure, ses bases, ses lignes, sa pierre angulaire, les astres du matin, les chants des fils de Dieu ; à travers les portes de l'Océan, ses entrailles, son enveloppe, et les langes ténébreux de son enfance, à travers ses frontières, ses barrières
* Istfe xxzix, 6. — * P». lxxui, 12, — 'Rom. i, 21. — mi Bote xv, 33.
au lever de l'aurore, au berceau du matin, à travers tous les éléments '. Il eût été long d'énumérer en détail tous les objets dont la vue fait admirer le Créateur, et dont la considération pieuse éveille l'amour. Le spectacle en est présenté aux êtres doués d'intelligence et sa beauté éclatante relève la majesté du Créateur. Cependant ce voile splendide cache des mystères plus beaux encore, les mystères de notre salut, et les grâces spirituelles et innombrables qui en découlent.
6. David, après avoir, à la fin des Psaumes invité toutes les créatures à louer Dieu, s'écrie: Chantez au Seigneur un cantique nouveau\que sa touange retentisse dans rassemblée des saints*. Cantique vraiment nouvtau que celui dont la matière ne vieillit pas et dont le charme ne lasse jamais : toujours nouveau par l'amour, et plus récent par l'usage. Oui nouveau, puisqu'il renouvelle les hommes par l'éternelle béatitude. On lit: Ne xous souvenez plus du passé, ne regardez plus ce qui est ancien; je fais des choses nouvelle^. Oui ce sont bien des choses nouvelles puisqu'elles ne sont pas soumises aux vieilles lois de la nature. Que sa louange retentisse dans Fassemb lée des saints : car leurs actes montrent cette louange vers laquelle tendent leurs affections. Les saints reçoivent des grâces excellentes, ils en sont pénétrés de dévotion, et ils paient lr dette de la reconnaissance. Aussi est-ce leur privilège que Dieu soit loué dans leur assemblée. Hors de cette assemblée il est loué par le ministère insensible et muet des choses et parle vain ministère des hommes. Les êtres insensibles sont dans leur condition ; les hommes non régénérés ont bien quelque connaissance de Dieu, mais ni les uns ni les autres ne possèdent l'amour. Chez les premiers il n'existe même pas; chez les seconds il n'est pas saint. Sa louange retentit dans l'assemblée des saints. La création ordonnée pour une fin naturelle, la grâce destinée à mettae en nous l'hormonie, la prédeltination et la félicité qu'elle npus réserve, le saint sonde tout cela et l'apprécie autant que Dieu lui permet de le faire, et toutes ces choses sont pour lui autant de moyens par lesquels il acquiert, dans la mesure de ses forces, la notion de leur auteur, autant de degrés qui relèvent jusqu'à limitation de Dieu, et le ravissent jusqu'à son amour.
7. Voici donc la cité spirituelle, l'Eglise des saints que l'Epouse a dessein de parcou-
* Job. xxxvm, 39. — « P* oxux, 1, — • Me jo*i* 18, 19.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
rir. Bon Dieu ! quelle mine d'utiles études I Qui peut, en effet, bien apprécier le charme et le nombre de spéciales cachés dans les mystères, les exemples et les prodiges? Les premiers nous sauvent, les seconds nous aident à nous conduire, les troisièmes sont des preuves. Et que sera-ce quand des mystères et des mœurs , l'âme s'élèvera, dans son admiration, jusqu'aux rémunérations éternelles? Quelle joie y comblera ses désirs? Enfants des hommes, pourquoi aimez-vous la vanité, et poursuivez-vous le mensonge 1 ? Pourquoi tourner vos cœurs vers des plaisirs étrangers, et chercher laborieusement de fugitives délices ? Vous avez sous la main l'objet de votre foi, des mystères d'un souvenir facile, riches en méditations, toujours vivants et capables de suffire à tous vos be soins. Enfants des hommes, encore une fois, ou plutôt fils du Très-Haut, disciples de la religion, qui avez franchi le seuil de la discipline régulière, pourquoi vos lèvres desséchées cherchent-elles des eaux fangeuses et dédaignent-elles celles du ciel? Pourquoi nourrir votre esprit de pensées que vous ne réalisez pas dans vos œuvres? Pourquoi vous occuper attentivement de choses que vous refusez de faire ? Vous en avez l'expérience : toute cette vaine pompe de pensées honteuses est d'ordinaire suivie d'un prompt repentir. Vous rougissez de les révéler; et les taire vous est un supplice. Changez donc l'objet de vos méditations, ne conservez que le soin que vous y portez. Quelle honte d'avoir moins de zèle quand on s'améliore ! Je vous dis donc : comme vous avez prêté votre cœur à des pensées et à des affections basses et viles, consacrez-les aux circuits féconds de la noble vérité. Environnez Sion; dit le Prophète, et embrassez-la*. Enveloppez-la en méditant, et embrassez-la en aimant. Embrassez-la afin de la saisir tout entière et de la placer au plus intime de vous-même. Embrasser c'est plus que parcourir. Emqra&ser une chose c'est la saisir tout à fait : parcourir c'est passer d'un point à un autre. Cependant ce dernier acte semble l'emporter sur l'autre en ceci ; les choses que nous embrassons, nous les serrons en masse et indistinctement ; mais quand nous les parcourons , nous les examinons, nous les discutons isolément. Embrasser, c'est se contenter de l'ensemble; parcourir, c'est descendre au détail.