Avide et toujours en quête, l'âme que
rien ne rassasie est sans cesse poussée an avant. Elle est entraînée dans un circuit sans fin, emportée par ses désirs, jusqu'à ce que l'amour qui la dévore soit rassasié, et que, dans sa course, elle rencontre enfin celui qui n'a pas de terme. Car rien de ce qui est créé n'est infini ; c'est pourquoi l'âme dans sa marche passe à travers tous ces objets, ne pouvant y trouver le repos parce qu'ils finissent. Le seul repos, la seule joie de l'âme aimante, c'est l'Etre qui est la fin de tous les êtres, sans avoir lui-même de fin. Voilà pourquoi l'Epouse franchit tout pour arriver à lui : Je me lèverai, dit-elle , et je parcourrai la cité. J'examinerai chaque chose, y cherchant celui que j'aime, mais ne le trouvant nulle part. Ses perfections invisibles sont rendues visibles à l'intelligence par les œuvres l : mais cependant aucune créature, si excellente et si voisine de lui qu'elle soit, ne saurait pleinement m'instruire par ses révélatians ni m'enflammer par son office. Car le ministère des choses créées est pour louer Dieu d'une tiédeur, d'une inefficacité proportionnées à la distance qui sépare l'image de la vérité. Je parcourrai donc la cité, touchant à tous les êtres et les dépassant tous : y touchant par le point où ils portent l'image divine, les laissant par leur côté imparfait. Je parcourrai la cité recueillant partout le repos, et endurant l'ennui. Car comment ne trouverais-je pas quelque jouissance en ce qui présente quelque gage de mon amour, qui en est l'indice, le rappelle et le fait connaître ? D'un autre côté, comment échapper à l'ennui, quand je me vois le jouet d'une image et d'une ombre, et frustré de la vérité pure et simple? Je parcourrai la cité, parce que, dans sa belle enceinte, je suis ranimé, sans être pourtant complètement satisfait.
9. Et je ne me lasserai pas dans cette course, que je ne trouve enfin un accès plus large jusqu'au sanctuaire de Dieu, et que je ne comprenne ses desseins suprêmes. Cette course finira, lorsque nous serons comblés des biens de votre maison, Seigneur , lorsque nous comprendrons enfin les vues définitives de celui qui est le premier et le dernier, le commencement et la fin. 0 quel circuit alors de marcher, d'aller de lui en lui, d'aller et de revenir; d'aller par le désir, de revenir par la délectation ; de se rassasier sans cesse de la présence d'un bien que l'expérience fait souhaiter , en sorte que l'âme
1 Pi. iv, a. — « Ps. xlvh, 13.
1 Rom. i, 20.
SERMONS D£ DILLEBERT D'HOILANDE
qui le possède et le contemple, toujours avide de ce bien en soit toujours contente ! Ainsi lisons-nous que des animaux ailés et couverts d'yeux étaient au milieu et autour du trône de Dieu1. Au milieu, parce que leurs vœux les entraînent au plus intime de Dieu. Et autour , mais parce que ces vœux renaissants se reportent vers le même objet. Au milieu, car leurs désirs sont comblés. Autour, parce qu'ils sont incapables de tout saisir. Au milieu, ils sont admis par grâce ; et autour 9 ils sont exclus par la différence de nature. Ils sont au milieu parce que la contemplation les unit à Dieu ; et autour 9 parce qu'ils en sont séparés par comparaison. Et quel est ce trône, sinon cette lumière inaccessible dont parle l'Apôtre, et au sein de laquelle Dieu ha-
bite1? Quel que soit le nombre des yeux qui couvrent ces animaux bienheureux, Dieu les illumine afin qu'ils le saisissent dans la mesure de leurs forces , et pourtant il les dépasse en sorte qu'ils ne peuvent le saisir tout entier. Quels larges horizons, quelles vastes places dans l'immensité de cette lumière ! Que de rues serrées, rapprochées, prolongées dans cette simplicité, cette charité), cette éternité ! Que ces routes sont belles, ces sentiers pacifiques ! On ne s'y égare point, on n'y souffre point. Partout on y rencontre l'Epoux, et c'est avec un visage joyeux qu'il s'offre et s'épanche au cœur de son Epouse, pour qu'elle n'ait plus désormais besoin de chercher Jésus-Christ qui vit et règne dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SERMON V
À travers les places et les rues je chercherai celui que mon cœur aime. Gantiq. ch. m, 2.
1. Le sermon d'hier s'est prolongé pendant que nous suivions les circuits de l'Epouse. Grâces vous soient rendues , ô Seigneur Jésus, d'avoir mis sur mes lèvres vos paroles plus suaves que le miel. Une fois qu'elle les a goûtées , la bouche ne sait plus les quitter pour d'autres aliments. L'âme les rumine lentement, et bien qu'elle les ait déjà absorbées, elles lui reviennent encore doucement au souvenir. Ces choses pouvaient se dire brièvement et rapidement.
Mais le charme de la matière flatte le palais qui la goûte, excite l'appétit, en sorte qu'on )a quitte difficilement une fois qu'on l'a abordée. La nourrice qui rompt le pain destiné à son nourrisson, le garde souvent sa dent, cédant elle-même à la saveur de cet aliment. Et nous qui broyons pour ceux qui en ont besoin, la nourriture solide contenue en ce cantique, nous ne pouvons en perdre la douceur après l'avoir sentie ; et tout en travaillant pour autrui , nous satisfaisons partiellement du moins nos propres désirs.
1 Apoo. iv, 6.
Quand donc je crois l'entretien terminé et conclu, un parfum irrésistible ramène à mes lèvres le festin de la parole ; et ma mémoire remplie de son abondante douceur, porte ma bouche à en parler encore. Pourquoi ne pas secouer, en effet, souvent, le figuier dont on ne peut abattre tous les fruits ? Pourquoi ne pas y cueillir souvent, quand le dépouiller c'est le rendre plus fécond, quand il semble lutter avec la main qui le décharge, et vaincre par sa richesse l'avidité qui lui dérobe ses productions ? Bien différent était ce figuier maudit par Jésus-Christ ; le Sauveur n'y trouva pas de fruit, et le condamna à une éternelle stérilité *.
2. Voyez comme la foi en Jésus-Christ a desséché les traditions des Juifs et les enseignements des philosophes. Elle a séché les fleuves de l'Egypte. Impossible de trouver dans leurs doctrines et leurs leçons ce fruit dont il est dit : Notre terre donnera son fruit*. Impossible de rencontrer Jésus- Christ sur leurs places et dans leurs rues.
1 Tim. vi, 16. — " Marc, xi, 13, 14. — » P* lxxxiv,
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
0 Juifs, il a échappée vos chaînes! Il a délaissé sa demeure, et abandonné son héritage !. Vous êtes devenus comme une cabane dans un champ de concombres, comme une ville ravagée '. Mais pourtant on lit au sujet des places, que la vérité est tombée dans la place *. En effet, il est dit des philosophes païens qu'ils ont retenu dans le mensonge la vérité divine *. Ne vous semble-t-il pas que les rues désignent ici Israël selon la chair ? Car les Juifs étaient d'une seule et même race, celle d'Abraham, assujettis aux mêmes rites et unis par eux, enchaînés sous la même loi ; tandis que les sages de la Gentilité sont bien figurés par les places : Une liberté, une licence effrénée les a entraînés loin du chemin de la vérité ; ils ont eu, touchant la majesté divine, des idées et des affirmations aussi indignes que fausses. Les Juifs que la pauvreté de l'intelligence enchaînait autour de l'unité de la substance divine n'ont pu élever les progrès de leur foi jusqu'aux personnes du fils et du Saint- Esprit. Pour les philosophes païens qu'au* cun dogme divin ne gênait, ils se sont mis à l'aise ; ils ont introduit la pluralité du Dieu, formant des personnes innombrables ; chacun avait des opinions différentes en celles des autres, et ils ne s'accordaient que dans leur commune vanité.
3. Mais quelle est l'âme qui cherche l'Epoux en ces rues ou en ces places? C'est une concubine qui ne reste pas toujours avec l'Epoux, ou une adultère qui ne lui garde pas sa foi. Et que chercher donc là,où au lieu de la chaste sagesse, on ne trouve qu'une sagesse fausse et corrompue? Telle est cette femme dépeinte dans les Proverbes, qui vient au-devant d'un jeune insensé, passant le soir, sur la place, à l'angle d'une rue; elle est parée comme une courtisane prête à prendre les âmes en ses pièges, légère, loquace, et elle dresse ses filets tantôt dehors, tantôt sur les places, tantôt en un coin obscur4. Elle m'est suspecte cette place où une femme si mobile et si rusée dirige contre un jeune fou les pièges de ses caresses. Je trouve je ne sais quoi d'obscur, de tortueux, d'embrouillé dans cette nuit, ce coin, et cette parure honteuse. Je tiens pour suspecte ou je méprise toute doctrine où il n'est fait aucune mention de Jésus-Christ, qui ne m'offre pas ses sacrements pour me renouveler, ses préceptes pour me diriger, ses promesses pour m'enfla m mer. Les Juifs ont bien Jésus-Christ
i Jérem. xu, 7. — * Isaïe i, 8. — • Rom. i, 48, 25. — * Prov. vu.