Tome. IV
dans leur texte : ils le font disparaître de leurs interprétations. Et ils ont plus encore sur leur esprit que sur leur loi un voile que le retour seul au Seigneur ôtera. Je soupçonne dans les enseignements divins, comme dans les doctrines humaines, la licence du païen, les restrictions du juif, et leur mutuelle obstination, le nombre introduit par le premier dans la nature divine, l'unité que professe l'autre et l'aveuglement de tous les deux. Assignons d'autres chemins et d'autres places à celle que Jésus-Christ s'est fiancée dans la foi et la vérité.
4. 11 y a pour les fidèles une double vie. Les uns suivent la voie large : les autres s'assujettissent à une discipline étroite. Car, encore qu'il soit écrit : Etroite est la route qui mène à la vie S il y a cependant une distinction à faire sur ce sujet, et il est un chemin qui, si on le compare à l'autre, est plus large. Ne trouvez-vous pas large la route des préceptes, où personne n'est contraint à la perfection, et qui laisse non-seulement une santé faible, mais une volonté infirme libres de rester en un degré inférieur. Soyez bcni, Seigneur Jésus, de nous préparer des occasions de salut, de proposer vos conseils aux âmes fortes et vigoureuses, tout en venant en aide aux âmes malades, et ménageant les paresseuses. Votre sainte cité de Jérusalem a donc et les rues étroites de ceux qui vivent sous le régime de la sévérité, et les places de ceux qui aiment un régime plus modeste mais plus accessible. Ainsi l'âme qui est épouse, en toute profession et tout état, cherche les traces de celui qu'elle entoure d'une affection chaste, de façon à avoir partout un modèle pour sa vie, un aliment pour son amour. Elle ne dédaigne même pas d'emprunter les vertus de ceux qui sont dehors, non assujettis à la discipline régulière : elle sait qu'on trouve souvent une affection plus vive dans les rangs en apparence les moins élevés.
5. Que dire de ceux qui, peu soucieux des occasions du salut, se plaignent du relâchement qui règne sur les places, et de l'indiscrète sévérité qu'on trouve dans les rues ? Que de gens, en effet, passent en revue toutes les professions et tous les ordres, n'y trouvent rien qui les attire, voient mille sujets de critique, et calomnient ici l'absence, là l'excès de la sévérité? Ceux-là peuvent dire avec autant de malheur que de vérité : Je ne rai pas trouvé. C'est une déplorable
i Math, v, i*«.
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE
disposition de dire : « Le Christ est ici, il est là » ; mais c'en est une plus déplorable encore de dire : « 11 n'est ni ici, ni là. » L'Epouse le cherche partout et ici et là. Je chercherai dans les rues et sur les places celui que faime. Dans les rues, c'est la vie sévère ; sur les places, c'est la vie ordinaire. Dans les ministres de l'Eglise ne prenez en mauvaise part ni l'une ni l'autre. Car l'Eglise les agrée toutes les deux, et l'Epouse y cherche également l'Epoux. Cherchez-y aussi le Christ, sans exclusion. Joignez en vous les places aux rues. Comment, me direz-vous? Si l'affliction, ou volontaire ou contrainte, vous assiège, dilatez- vous au-dedans par la joie du cœur, et vous aurez uni les places aux rues. Ne vous paraît-il pas avoir réalisé cette union, celui qui se réjouit de sentir son âme dilatée dans la souffrance l ? L'Apôtre souhaitait cette dilatation dans les angoisses de la douleur, à ceux à qui il disait : Réjouissez-vous dans t espérance, et soyez patients dans la tribulatfon'.La dilatation se rapporte à l'espérance : Vous qui avez de pareilles promesses , disaitil encore, vous, 6 mes bien-aimés, dilatezvous donc •. La réalité présente est étroite ; mais l'espoir a de plus larges proportions ; notre possession actuelle est bien resserrée, notre attente a une plus vaste étendue. Rapportez donc ces places à la largeur de l'espérance. Réjouissons-nous dans l'espérance, comme dit l'Apôtre. Et le Prophète ajoute : Vos places se rempliront encore de chœurs joyeux*. Voyez-vous comme l'Apôtre et le Prophète sont d'accord sur le rapport qu'il y a entre l'espérance et des places ? Tous les deux y voient la joie.
6. On peut encore, par une autre distinction, dire qu'on séjourne dans les rues pour les besoins domestiques, et que sur les places on se trouve au divertissement. C'est sur les places que se tiennent les chœurs et les joyeuses assemblées. Elles servent donc au délassement et au plaisir. Heureuses places où les âmes agiles se livrent aux élans de la contemplation. L'Epouse cherche donc son bîen-aimé sur les places, quand débarrassée des soucis domestiques, sortie de la maison de son corps, et quittant, autant qu'il] est possible du moins, cette demeure terrestre, elle se livre avec autant de liberté que de joie à la contemplation. Son séjour dans les rues est plus long : son séjour sur les places plus rapide mais plus doux. Dans les rues elle s'exerce aux vertus qui nous sont néces-
1 Ps. i?, 2. — • Rom. mi, 12. — » II Cor. vi, 13. — 4 Zach. vin, 5.
saires tant que nous habitons le corps : sur les places, elle goûte des loisirs et des joies préludes de l'éternelle félicité. Et maintenant voyez la suite du texte : d'abord les rues, puis les places. Le Psalmiste vous offre quelque chose de semblable : Que vos tabernacles sont aimés ô Dieu des vertus ! Mon âme soupire et défaille après vos parvis *. Vous admirez l'empressement de l'Epouse?
Suivez sa marche. N'ayez pas la présomption d'être plus prudent ni plus empressé qu'elle. Commencez par vous excercer aux œuvres de vertu, pour vous élever ensuite à la contemplation de la vérité. Pourquoi voulez- vous entrer par où il faut sortir? Venez avec l'Epouse par les rues aux places, et avec le Psalmiste, traversez le tabernacle des vertus pour arriver aux vastes parvis de la vérité. Changer cet ordre est un renversement.
Plus les rues sont resserrées, plus abondants et plus libres sont les loisirs intimes de l'âme. Et que dis-je les loisirs? disons plutôt la dévotion. La rigueur de la discipline extérieure dilate l'âme intérieurement. Que par les places vous entendiez la liberté ou la joie, où trouverez-vous des places plus spacieuses que dans notre ordre ? Et vous ne sauriez dire non plus où se rencontrent des rues plus étroites, une plus grande latitude pour l'exercice des vertus que dans ce même ordre et dans notre sainte assemblée. La liberté du bien est plus grande parce que la licence pour le mal y est moindre. Plus la sévérité est rigoureuse, plus la direction est sérieuse. Les rues les plus 'étroites forment les places les plus étendues. Chercher à travers les rues et les places de Jérusalem, qu'est - ce donc , sinon se restreindre et s'étendre pour goûter la joie de ses clartés ? 7 Voulez-vous que je vous montre aussi ces deux choses dans l'âme, des places et des rues? N'est-il donc pas comme dans une rue étroite et difficile, celui qui est tourmenté dans sa patience, exercé dans sa chasteté et pressé de toute part dans sa charité? La vertu entravée et laborieuse, en butte aux anxiétés et aux luttes ne vous semble-t-elle pas sur une route difficile? Ses recherches sont accompagnées d'efforts et de peines, et c'est comme à travers des rues qu'elle T>oursuit son bien-aimé. C'est de ces âmes que le Prophète a dit : Seigneur, ils vous ont cherché dans leur angoisse, et encore : Dans le sentier de vos jugements , Seigneur f nous vous avons attendu. C'est ce qui arrive aux
1 Ps. lxxxiii, 2, 3.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
âmes inexpérimentées et novices, soumises à diverses épreuves, ou à l'ennui, quand lés désirs de la chair les assiègent, ou que la joie de la vertu ne les dilate plus. Et heu-* reux alors celui qui n'est ni scandalisé, ni blessé, qui ne perd pas Jésus, qui le cherche plutôt en ces routes, qui cherche jusque dans l'angoisse, et qui n'imite pas ceux dont il est dit : Il vous ont cherché dans les peines, et c'est dans le trouble du murmure que vous les instruisez1. Alors surtout l'âme entend et l'exercice de la vertu, et la doctrine du Père, et marche d'une extrémité à l'autre avec force, jusqu'à ce qu'elle arrive des rues à la place. Pour les plus parfaits habitués à la place, il leur arrive souvent de retomber soudain dans les rues étroites. Et qui donc est plus parfait que celle qui porte le nom d'Epouse? Elle-même cherche son bienaimé à travers les rues et les passages difficiles. Et cette recherche difficile a son utilité ; l'humilité s'y exerce, les désirs s'y excitent. Combien de fois ne me suis-je pas senti errer à travers ces routes, enfermé dans ces angoisses de l'âme, et tout d'un coup je me suis retrouvé dans les places voisines 1 Dieu dans sa bonté m'a mis au large. J'étouffais à mourir dans ces passages : sur la place je respirais à l'aise. Ainsi, par ces places on vous recommande une sorte de latitude, la liberté d'une âme dégagée et affranchie de toute occupation.
8. Hais prenez garde que cette liberté ne devienne une occasion toute charnelle : n'amoncelez pas la fange sur votre place, la fange des pensées illicites. Sinon Dieu vous détruirait comme la boue des places publiques. Nos pieds, dit le Prophète, ont glissé sur les places* : il veut donner à entendre qu'il y a de la boue sur celles où les pas glissent. Que les vôtres soient couvertes d'or et non de fange : cependant loin de vous la sécheresse et l'aridité : mais que là coulent des fleuves d'eau vive, les eaux de la méditation. Sur les places partagez ces eaux dans l'étendue d'un cœur libre. La sagesse dit d'elle-même : Je me suis élevée comme le platane le long des eaux qui traversent les places9; et non sur les places seulement, ni le long des eaux, mais auprès des eaux et sur les places. Que le repos et la fréquente rosée de la sainte méditation aident puissamment à faire pousser les joyeux rejetons de la sagesse. Elle s'élève comme un platane puisqu'elle est plantée comme lui. 0 places
1 isaïe xxvi, 8, 16. — » Thren. iv, 18. — * Eooli. xxiv,
véritablement heureuses, où croît la sagesse, où elle s'élève et domine, où elle est assez visible pour n'avoir pas besoin qu'on la cherche 1 Et voyez comme quelques-uns ouvrent leur cœur tout entier à la prudence du siècle, étendent leur esprit, et le dilatent comme en une place, pour y planter un germe infidèle et étranger : comme ils l'arrosent d'exercices continuels, de méditation et d'enseignements fréquents. Aussi verrezvous en eux la sagesse séculière s'élever joyeuse et féconde; vous y verrez fructifier le sens mondain : quant à la sagesse qui vient de Dieu, elle est petite, obscure, et presque introuvable.
9. Sortez donc dans les rues et les places de la cité : discutez les loisirs, et examinez les occupations de ceux qui rendent la justice, qui occupent les chaires, qui siègent dans les tribunaux : quelle est leur conduite publique, quelle est leur conduite privée ? La sagesse pure, véritable, céleste, les domine-t-elle ? La trouvez-vous empreinte dans leurs mœurs et leurs discours? Estelle visible, élevée comme le cèdre sur le Liban, comme le cyprès sur les hauteurs de Sion ? Car elle se glorifie d'être plantée sur les montagnes1. Ces noms renferment des mystères, et il faut en noter l'ordre. Dans l'éloge de la sagesse, le Liban figure d'abord, Sion vient ensuite : après la candeur d'un cœur pur, vous montez pour contempler l'éclat de la vérité, dont la pureté mérite la connaissance, non une connaissance littérale, mais une connaissance douce, intime, répandue jusqu'aux moelles de l'âme. La pureté est la compagne de la vérité ; elle la précède. Voilà pourquoi la sagesse, dans son propre éloge, associe ces deux montagnes : le Liban et Sion. Pourrez-vous les trouver, ces montagnes, chez ceux qui sont occupés à soulever ou à décider les procès? Impossible de rencontrer la sagesse chez ceux en qui elle n'a pas même de place. Elle aime le Liban; elle aime Sion; elle aime les places publiques. La liberté et l'élévation sont sa joie. Quel renversement si cette autre sagesse occupée à d'interminables litiges, avide de lucre, domine, tandis que la sagesse divine reste cachée ? La sagesse querelleuse règne et plane, et la sagesse pudique, pacifique, amie du bien, gît méprisée en un coin obscur. L'une est honorée, l'autre négligée, comme stérile et sans profit. Une plantation négligée ne grandit
1 Eooli, xvi.
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE
pas. Vous la trouverez donc rarement élevé comme un platane sur les places publiques. On ne l'y rencontre pas : aussi l'Epouse ditelle : Je F ai cherché, et je ne l'ai pas trouvé. 40. Partout on prononce, partout on redit, partout on vénère le nom de Jésus. Plût à Dieu que la vie fût ici d'accord avec la parole : que l'imitation du Sauveur fût exprimée, et rendue sensible par nos mœurs!
Que celui qui cherche en vous la sagesse la trouve assise à vos portes, en vos sens, dans la modestie et toute l'attitude de l'homme extérieur ! Car les sens sont comme les portes, par lesquels se trahit l'hôte intérieur : à vos fruits on connaît si Jésus habite en vous. L'Epouse approche de vous ; elle soulève les feuilles de votre figuier, elle cherche en vous du fruit, elle cherche le bien-aimé. Car voilà le fruit doux à ses lèvres. Quel bonheur pour vous si vous abondez en fruit pareil, et si vous rassasiez de cet aliment l'Epouse de votre Seigneur ! Sa nourriture est une nourriture choisie. Et ses délices sont que le bien-aimé soit avec tous. Elle n'est ni jalouse, ni envieuse. Elle veut que son bien-aimé soit celui de tous. Aussi le cherche-t-elle en tous, afin de le trouver en tous ou de l'y attirer. Elle cherche Jésus en ceux dont elle veut le progrès en lui. Elle le cherche à travers les rues et les places, sans pouvoir le rencontrer partout. J'ai cherché , dit-elle, je n'ai pas trouvé. Paul avait soif du salut de tous ; il souhaitait trouver Jésus-Christ dans les entrailles de tous, et les rencontrer tous dans les entrailles de Jésus-Christ. Mais écoutez
son langage et ses plaintes: Je n'ai personne qui pense comme moi; tous cherchent leurs intérêts et non ceux de Jésus-Christ*. Pouvait-il, dites-moi, trouver Jésus-Christ en ceux qui ne cherchent pas à le trouver? El vous en rencontrerez beaucoup qui cherchent autre chose que lui, mais pas lui : on traite de lui dans les conseils ; il est l'objet de contestation en justice: on en dispute dans les écoles : on le chante dans les églises. Ce sont là des affaires religieuses; mais allez au fond, et voyez quel est en général le but où tout cela vient aboutir. N'est-ce pas là un moyen de trafiquer de Jésus-Christ? Le nom de Jésus est une spéculation. Rien de plus lucratif et de plus recherché. Heureux pourtant celui qui cherche la vertu de ce nom ! Laissez contester, disserter, discuter sur ce sujet. Qu'il nous suffise à nous de le voir aimé dans nos cloîtres. C'est notre plus grand bien, et aussi serait-ce le comble de la confusion si on ne trouvait pas Jésus- Christ parmi nous. On n'y trouve pas la forme de la justice, si dans nos œuvres pieuses nous n'avons pas une intention pure. Car la joie elle-même est une sorte de légèreté divine de l'âme qui vient de la présence de Jésus-Christ, et que nous pouvons vraiment interpréter comme sa présence même.
Cette affection céleste et vive n'est pas chose facile, ni qu'on rencontre partout. C'est elle que l'Epouse a principalement en vue, quand elle dit: Je Vai cherché et je n'ai pas trouvé celui que mon cœur aime, Jésus-Christ qui vit et règne dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SERMON VI
lYavez-vous pas vu celui que mon cœur aime. Cantiq. III, ch. m.
i. Les recherches de l'Epouse rencontrent des lenteurs ; l'Epoux semble mettre devant elle des obstacles, et ne se donne pas de suite à ses désirs. Elle, cependant, dans son ardeur, poursuit avec empressement sa marche et redouble sa plainte : Je ne l'ai pas
trouvé. Mes frères, si cet empressement est sans succès, la lâcheté sera-t-elle plus heureuse ? Si l'amour ne trouve pas, la tiédeur, l'absence de la prière, la nonchalance trouve-
1 Philipp. il, 20, 21.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
ront-elles? Hais pourquoi m'élever ici contre la rareté de la prière et la négligences? il est inutile d'apporter remède aune maladieque vous n'avez pas. Ces défauts vous sont étrangers. Car, qui de vous n'est pas fidèle et fervent dans la prière ? Mais si vous n'êtes pas lâches, prenez garde que d'ennuyeux délais ne vous fatiguent, que vos désirs ne vous épuisent; que votre âme ne soit tiède en ses demandes, ou que l'attente ne la décourage. Dans les deux cas il y a faute. Vous voyez les désirs de l'épouse différés; et si le premier coup frappé par votre prière àla porte de Dieu ne vous inonde pas des délices de l'inspiration céleste, vous vous exhalez en plaintes accusatrices.Vous commencez à peine, et votre esprit change si promptement de direction ! Que serait-ce donc si on vous adressait ce reproche de l'Evangile : Ainsi vous n'avez pu veiller une heure avec moi * ? Veillez donc et priez, car vous ignorez l'instant où viendra votre bien-aimé. Une prière persévérante atteint son but. D'abord elle vous paraît sèche et dure comme la pierre, mais vous tirerez de ce roc l'huile de la grâce, si vous persévérez, si les délais ne vous lassent pas et n'épuisent pas vos désirs. Sans doute, ces lenteurs sont pénibles à l'amour; mais les désirs ainsi prolongés ont pour habitude de grandir. Et pourquoi vous rappeler ce que vous savez si bien ?Des épreuves fréquentes vous donneront l'intelligence de ceci, ou plutôt elles vous l'ont déjà souvent donnée.Je vous ai trouvés exercés sur ce point. Je ne puis me glorifier d'avoir engendré en vous ces sentiments. Cependant ce m'est une joie de les rencontrer en vous. Encore qu'ils ne soient pas mon œuvre, je souhaite les entretenir en vos cœurs. Je suis votre gardien; aussi vous m'adressez fréquemment cette parole de l'Epouse : Avez-vous vu celui que j'aime ? Ah ! bienheureuse l'âme exercée par des désirs si saints ! désirs de la bien-aimée qui ne sait parler que du Christ, et à qui échappe ce cri : Est-ce que vous avez vu celui que j'aime ? 2. C'est l'Epouse qui a été trouvée occupée à ces recherches. Les gardes de la ville m'ont trouvée, dit-elle ; ceux qui usent de feinte et de tromperie ne craignent rien tant que d'être trouvés par ces gardes ; et quand on les surprend, il n'est pas aisé de les convaincre. Caïn s'enfuit et erra sur la terre dans la crainte d'être découvert : Celui qui me trouvera, disait-il, me tuera*. Le péché ne veut pas être tué, ni subir, avec la honte
1 Math, xxvi, 40. — *Gen. iv, 14.
salutaire de l'aveu, la correction médicinale du Maître, il ne veut pas être découvert pour ne pas mourir. Là où elle n'appréhende pas la mort, mais où elle espère plutôt la flatte* rie, l'affection indisciplinée se vante impudemment. Pour l'Epouse, elle se présente d'elle-même, elle va joyeuse à la rencontre des compagnons de l'Epoux. Pourquoi ne seraitelle pas joyeuse ? Si on la rencontre, elle ne fuit pas un vengeur : elle cherche un ami ; Les gardes m'ont trouvée. Us n'ont pas été trouvés : les premiers ils ont trouvé. Ceci est l'éloge de leur vigilance. Les gardes nonchalants et peu fidèles n'apportent ici aucune diligence : ils ne circulent pas ; ils ne cherchent pas les consciences malades, ni celles en qui un signe révèle une chaste affection, et le zèle à chercher trahit l'amour qui les consume. Us ne vont pas au-devant de leurs subordonnés : et peut-être même trouvent-ils mauvais que ceux-ci les importunent : il faut les interroger pour en obtenir un mot de consolation si toutefois on l'obtient. C'est la lettre sur une page qui montre ce qu'elle a, sans y rien ajouter, ni zèle, ni diligence. Bien différente doit être la conduite d'un vrai gardien. Il doit prévenir et non pas seulement répondre : provoquer plutôt la recherche que l'attendre : veiller sur ses enfants comme la sentinelle placée sur un point élevé, et voir quels sont les cœurs intelligents et occupés de Dieu. Je suis votre gardien ; donnez-moi, Seigneur, une langue habile, afin que je sache relever d'un mot celui qui est tombé, et le diriger par mes paroles.
3. Et l'Epouse souhaite-t-elle donc autre chose lorsqu'elle dit: Avez-vousvu celui que faime? Vous la voyez moins fatiguée qu'animée aux œuvres spirituelles. Vous avez compris son obstination à chercher le bienaimé. Voyez maintenant son humble prudence. Elle ne sait pas mépriser les gardes. Elle ne croit pas sûr de passer outre sans consulter ceux qu'elle sait être les confidents des secrets divins, les messagers des préceptes d'en- haut. Avez-vousvu celui que mon cœur aime ? Que signifie cette question ambiguë ? N'a-t-elle pas pour but de vous avertir de ne pas croire à tout esprit, mais d'éprouver celui qui vient de Dieu ? Indiquer sûrement l'Epoux n'est pas en effet une mission qui convienne à tous ceux qui ont reçu ou usurpé la fonction de gardien. Car il en est beaucoup dont l'œil égaré sb promène sur toute la terre, ou comme dit un autre passage des Proverbes, jusqu'aux ex
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE
trémités de la terre1. Ils ne sont pas éclairés: leur regard ne sait pas s'élever plus haut que la terre, ni se porter au Ciel. Ils sont assez fidèles et vigilants : mais leur fidélité et leur vigilance se bornent à amasser des biens terrestres et à les conserver. Leur œil est sur la terre, est-il dit. Leur insatiable avidité s'y concentre. Aussi appesantie par ces soins matériels, et préoccupée de la nourriture périssable, leur âme ne sait-elle plus dispenser le viatique céleste, ni présenter àceuxqui leur sont confiés des considérations d'un ordre supérieur» Interrogez ces hommes sur les secrets spirituels, ils vous répondront que la voie ordinaire de la foi et des mœurs suffit bien. Ils se consolent ainsi de leur stérilité, ou ils mesurent à leur tiédeur la pieuse avidité des autres. Carun amour languissant et lâche, dans sa passivité coupable, attend les biens futurs plus qu'il ne les désire : tandis que l'amour fervent, emporté par la vivacité de ses désirs essaie de ravir et de goûter d'avance la plénitude des joies qui; lui sont réservées. L'Epouse qui connaît trop de gardiens de ce genre, pose donc sa question d'une façon ambiguë : Avezvous vu celui que mon cœur aime ? Que le gardien soit prudent, fidèle, diligent : et que sa vigilance sévère préserve le troupeau des attaques de l'ennemi. Mais il ne deviendra pas immédiatement capable de faire entendre des chants d'amour, d'être le messager de l'Epoux et de révéler sa présence : il ne sera pas admis dans sa retraite intime pour y goûter la suavité de ses charmes. Eventer les séductions furtives etjtrompeuses de l'adultère, ou ménager les entrevues légitimes de l'Epoux sont deux grâces différentes et inégales. Comme on a la fréquente expérience du mal, il est aisé de le connaître: tandis que l'expérience deschoses spirituelles étant rare, il est difficile de les juger, et d'en donner aux autres la connaissance. Seuls les spirituels sont aptes à juger des choses spirituelles : seuls ils peuvent nous éclairer sur ces matières, ceux dont il est dit : Qu'ils sont beaux sur les montagnes les pieds de ceux gui annoncent la paix, qui annoncent la bonne nouvelle * /
4. Avez-vous vu celui que mon cœur aime ? La vue de l'Epoux n'est ni simple, ni monotone, ni uniforme. Abraham a désiré voir son jour : il l'a vu et il en a été comblé de joie8. Jacob a contemplé le Seigneur face à face, et son âme a été sauvée \ Moïse
1 Prov. xvii, 24. — « Isaïe m, 7. — » Jean vin, 56. — 4 Gen. xxxn, 30.
l'a vu aussi, mais par derrière1. Isaïe a vu le Seigneur assis sur un trône élevé *. Ezéchiel l'a vu1. Daniel l'a vu sous la figure d'un homme 4, alors qu'il n'avait pas encore pris l'humanité. Hais avant l'incarnation toute vision de cette nature se montrait sous des emblèmes et non dans une réalité corporelle. Les Apôtres Ton vu dans la vérité de la chair ; ils l'ont touché et palpé. Hais tous ont vu Dieu intérieurement par la foi. Il a été dit à Philippe: Celui qui me voit voit aussi mon Père. Cette vue se rapportant à la foi, Jésus ajoute : Ne croyez-vous pas que je suis en mon Père et que mon père est en moi ? Sinon croyez à cause de mes œuvres*. Pourquoi Jésus-Christ voulant prouver que l'Apôtre a vu son Père, allègue-t-il qu'il l'a vu lui-même, sinon pour nous faire entendre qu'il s'agit ici de la vision de la foi ? C'est pourquoi il ajoute encore à propos de la foi : Ne croyez-vous pas que je suis en mon Père et que mon Père est en moi ? Sinon croyez à mes œuvres. Si le Christ habite par la foi en nos coeurs, si nos cœurs sont purifiés par la foi, pourquoi Jésus-Christ ne se rendrait-il pas, par cette même foi, visible en nos cœurs? Quant aux visions précédentes, dont l'une a lieu en image, et l'autre dans la chair, elles sont toutes les deux pleines de joie et d'utilité : mais à la condition pourtant de garde entière celle qui s'opère par la foi.
5. Car, pour parler ici de l'apparition du Verbe dans la chair, outre les paroles de vie sorties des lèvres de Jésus-Christ, quelle puissance éclatait dans son extérieur ! Comme les merveilles renfermées en lui resplendissaient en ses yeux, en sa voix, sur son visage ! Tous ses gestes ne respiraient-ils pas une grâce divine? Oui, c'était là une douce vision, mais pour ceux qui croyaient à la présence de Dieu dans l'homme. Quant aux apparitions antérieures à l'incarnation et ménagées aux Prophètes et aux Patriarches, dans une image sans réalité, elles avaient aussi quelque chose de divin : et, selon moi, elles répandaient dans l'esprit et les cœurs de ceux qui en furent témoins des jouissances inestimables : mais les âmes pures étaient seules capables de les voir. Car, même après la résurrection, Jésus- Christ ne s'est montré dans la vérité de sa chair qu'à des témoins choisis d'avance par Dieu6. Heureux les gardiens à qui se révèle fréquemment et familièrement une telle vi-
1 Exode, xxxiii, 23. — * Isaïe vi, i. — • Ezéoh. i. — Dan. vu, 13, 14.— » Jean xiv, 9, 12.— • Act. x, 40, 41 .
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
sion, celle surtout qui permet de contempler la chair ressuscitée, vision pareille à celle dans laquelle Pierre et Jean virent sur la montagne Jésus transfiguré * 1 Et pourtant la première n'était pas vraie, et la seconde était incomplète. Moïse transporté par la première qui ne comblait pas ses désirs disait : Montrez-vous vous-même à moi1. De l'autre Notre-Seigneur disait lui-même : // vous est avantageux que je m'en aille ; sinon le Parade t ne viendra pas9. Heureuse la vision que l'arrivée du Paraclet opère en nous: elle est toute spirituelle, puisqu'elle est l'œuvre intérieure de l'Esprit. Or, l'Esprit, le Christ, le Seigneur est devant nous4. Cette vision a lieu soit dans la vérité révélée d'une façon spirituelle par l'intelligence, soit dans la suavité que la grâce infuse en nous. Eprouver cela c'est voir. Goûtez, estil dit, et voyez que le Seigneur est doux '. Oui certes, cette vision est très-douce, et quoiqu'elle n'ait pas encore atteint la plénitude qu'elle doit un jour avoir, elle en approche par la qualité et non par l'égalité. Cette vision n'est pas due au génie de l'homme, ni à ses efforts, encore qu'elle soit quelquefois gratuitement accordée à ses désirs. Ce n'est pas une vision qui, conçue par les forces de l'intelligence, puisse subsister avec continuité dans la mémoire. Elle est soudaine; elle ne relève que d'elle-même ; elle va et vient sous l'action d'un esprit rapide. Elle est subite et ne dure qu'un moment; elle arrive, puis disparaît tout d'un coup : mais si rapide qu'elle soit, il en reste dans la pensée des traces si vives et si lumineuses que son souvenir est une fête pour l'âme. Elle garde la mémoire de ce qu'elle a senti et éprouvé. Ceux qui ont goûté ces choses savent les redire, surtout sur le moment même. Car le cœur encore tout chaud des impressions récentes de la grâce fournit des expressions capables de les rendre, et une méditation fervente s'épanche en discours brûlants comme elle. La douceur dont le cœur est rempli s'imprègne dans les paroles, et pleins de grâce sont les discours qui jaillissent de l'abondance même de la grâce.
6. Etes-vous gardien, sachez que c'est ainsi qu'il faut vous préparer à la rencontre de l'Epouse. Pourquoi vous présenter à elle si vous n'avez rien de doux, rien de nouveau à lui annoncer ? A défaut de choses nouvelles, présentez-lui au moins des choses anciennes :
* Math, xvii, l, 2. — • Exod. xxxm, 13, 18. — » Jean xvi, 7. — * Tbreo. iv, 20. — » Pe. xxiii, 9.
évoquez ses souvenirs, si vous n'avez rien de récent à lui dire. Elle ne demande pas en quel état vous avez vu l'Epoux, mais si vous l'avez vu. Il suffit de le lui annoncer tel qu'elle le connaît : mais vous lui serez plus agréable si vous lui apportez un message nouveau. Les vues ignorées ou avec lesquelles la méditation n'est pas familiarisée, ont coutume de charmer l'Epouse.Ellenese lasse pas d'écouter, dans sa pieuse avidité ; parlez seulement de l'Epoux; ce nom est toujours nouveau à ses oreilles. Vous ne pouvez pas toujours lui répondre sur ce mode excellent et supérieur de vision dont on vient de parler. C'est là une vision sublime et délicate qui ne s'empare soudain que des âmes pures et tout à fait libres. Elle les saisit tout d'un coup sans les retenir longtemps. Ces hautes impressions ne sont pas au service de nos désirs : mais elles sont mêlées de douceur. Chacun des articles de la foi, si on les traite avec mesure, produit dans l'âme attentive les sentiments et les ravissements les plus suaves. Délicate, l'Epouse demande des choses plutôt douces que fortes: pourtant elle peut tout quand l'Epoux la soutient. Que d'autres lui racontent des fables, ou se livrent devant elle à des controverses : pour vous, consacrez vos lèvres à traiter de la sagesse, et qu'une langue qui s'adresse à l'Epouse, tienne un langage plein de délices. Elle aime ceux qui l'entretiennent de son Epoux et lui en donnent des nouvelles. Les lèvres du prêtre doivent êtres les gardiennes de la science: aussi est-ce à lui qu'on demande la loi1 qui aide avoir et à trouver le bien-aimé. Avez-vow vu celui que mon cœur aime? L'Epouse compte voir du même œil que les gardes. Aussi s'en enquiert-elle avec soin, espérant que leur entretien lui ouvrira des aspects plus secrets, ou lui apportera des affections plus douces. Car, voir celui qu'elle aime, c'est concevoir avec un sentiment vif, avec un esprit pur la sagesse et la vertu de Dieu. Il a bien vu, celui qui a cette double conception, et qui a discerné avec netteté, et pieusement senti. Il y a ici, je crois, entre l'Epouse et les gardes, un doux échange de paroles fait à voix basse , un entretien plein d'agrément, si c'est un entretien : car on ne rapporte pas la réponse des gardes. C'est une conversation très-secrète, si c'en est une, et qu'on a cru devoir envelopper d'un profond silence. Oui, c'est un secret, c'est le secret de l'Epouse*.
1 Malach. u, 7. — * Isaïe xxiv, 16.
SERMONS DE GILLEBERT DHOILÀNDE
N'ayons pa3 l'audace de nous livrer à des conjectures sur un point qu'elle a pris soin de taire. Que ce silence des gardes mette an à ce discours : remettons à de-
main le passage de l'Epouse ; ce passage qui, dit-elle, l'a conduit plus loin que les gardes, et lui a fait trouver celui qu'elle aime.
SERMON Vil
Après les avoir dépassés, j'ai trouvé celui que mon cœur aime. Cant. ch. m, 4.
1. Vous êtes des créanciers sévères, et vous pressez trop votre débiteur : cependant vous seriez excusables si vous n'exigiez que ce qui est juste. Mais vous me demandez de payer une dette à laquelle je ne suis pas obligé. Je devais traiter du passage de l'Epouse. J'y suis tenu et par la suite de mon commentaire et par ma promesse, et voilà qu'avec l'Epouse vous me répétez : Avez-vous vu celui que j'aime l ? Elle est plus modeste puisqu'elle formule sa demande d'une façon dubitative. Elle sollicite plutôt qu'elle n'exige. Car elle sait que tout le monde ne jouit pas en tout temps de cette vision. Et qui donc contemple l'Epoux quand il a caché son visage? Vous me pressez de vous tracer la règle pour contempler l'Epoux, et de vous donner le moyen de le découvrir et de l'apercevoir? Eh quoi? Vous prétendez que je formule, que je soumette à une règle les largesses et les libéralités de Dieu? Cette vision est le fruit de la grâce et non de l'industrie : de la révélation et non de l'investigation. Si cependant l'industrie humaine peut y contribuer en quelque chose9obtenez en premier lieu ce qui est écrit : Lavez-vous, soyez purs*. En second lieu, amassez la Sagesse au temps du repos. Car celui qui s'agite peu l'acquerra8. En troisième lieu, faites-vous violence, et enlevez de force la joie du règne de Dieu qui vous est ôtée depuis longtemps4, c'est-à-dire ayez un cœur puriûé, disposé, éprouvé. Le premier point vous rendra dignes, le second dévots, le troisième ardents ; c'est-à-dire aptes à recevoir la
» Cantiq. ni, P. — * haïe 1, 16. — * Eccli. xxxvin, 25. — * Malh. vr, 12.
grâce, allant au-devant d'elle et pressant ses lenteurs. Par le premier point vous serez préparés : le second vous assimilera à l'Epouse qui attend son bien-aimé au retour des noces : par le troisième vous vous hâterez; or l'Epouse n'attend pas, elle se presse, elle dépasse les gardes ; je me serais mieux exprimé si j'avais dit qu'elle passe à travers leurs rangs. Car dépasser un objet c'est n'y pas faire attention, et ne pas même y donner un regard; c'est le dédaigner. Mais passer à travers, c'est le discuter, l'examiner, l'approfondir. Et ce genre de passage a son utilité, car à peine l'Epouse Fa-t-elle opéré qu'elle a trouvé l'Epoux. Voyez-vous, mes frères, le fruit de l'interrogation adressée aux gardes? Grâce à elle, une âme dévote mais errante a trouvé son bien-aimé. Consultation avantageuse: souvent l'humilité qui prend conseil obtient ce que ne procure pas la science qui conseille. Il est donc bon de questionner soigneusement, sans pourtant le faire toujours. Si l'Epouse interroge les gardes, c'est moins à dessein que par occasion, et comme en passant. L'amour pour le bien-aimé l'attirait plus loin, et ne lui permettait guère de conférer longuement avec les sentinelles. Elle courait poussée par son cœur avide, ayant déjà aspiré le parfum de l'Epoux voisin d'elle: aussi était-elle peu occupée de ceux qui la bénissaient de bouche : elle se hâtait vers celui qui bénit en esprit, le Dieu béni dans tous les siècles.
2. Remarquez ceci, vous qui priez en passant, et qui lisez avec lenteur : vousqui, de feu pour le second devoir, remplissez tiède-
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
ment le premier. La lecture doit aider la prière et préparer le cœur : elle ne doit pas nous ravir les heures ni nous enlever les loisirs destinés à l'oraison. En lisant, vous vous instruisez de Jésus-Christ : mais en priant,vous vous entretenez avec lui d'une façon familière. Et n'est-il pas plus agréable de parler avec lui que de parler de lui ? Si ceux qui lisent avec trop d'ardeur perdent ainsi certaines visites spirituelles, dont les prive la rareté de la prière, que dire de ceux que des conversations éternelles dissipent, ou que des questions difficiles troublent et partagent ? Les moines doivent non pas parler, mais se taire ; chercher non des questions, mais le calme où s'ils doivent connaître l'inquiétude que ce soit l'inquiétude de l'amour et non celle des contentions. Car l'amour sacré a aussi ses troubles, mais ceux dont parle le Prophète : Je ne me tairai pas, je ne me reposerai pas, jusqu'à ce que le Juste apparaisse comme une splendeur, et que le Sauveur brille comme une lampe l. N'est-ce pas le sentiment que l'Epouse exprime ainsi : Après les avoir dépassés, j'ai trouvé celui que j'aime ? Elle les a dépassés soit dans l'examen de la doctrine, soit dans l'appréciation de la nature. Qnels que soient ces gardes, fussent-ils des chérubins ou des séraphins, ils ne peuvent ni exprimer par la parole, ni rendre par l'imitation toutes les perfections de Jésus-Christ. « Toutes choses sont difficiles, et la parole de l'homme est incapable de les expliquer *. » S'il est si difficile d'expliquer les choses créées, qui donc expliquera dignement [ou pleinement leur auteur? C'est pourquoi l'Epouse dit : Lorsque je les ai eu dépassés.
3. Puissions-nous être des auditeurs de la divine parole, qui ne succombions pas sous son poids, soit par la lenteur de notre esprit, soit par la tiédeur de nos désirs; de crainte que cette parole ne nous dépasse, et n'excède à la fois et notre avidité et notre capacité ! Devançons l'effort de celui qui nous enseigne plus qu'il ne nous avertit. Si nous ne comprenons pas ses enseignements trop élevés, essayons d'en deviner le sens, ou au moins souhaitons de l'entendre. Il dépasse en quelque sorte l'objet qu'on lui propose, celui qui vise plus haut, sans y atteindre immédiatement. L'Epouse y est parvenue ; aussi chante-t-elle en sa joie : Après les avoir dépassés, j'ai trouvé celui que j'aime. Pourquoi n'irait-elle pas plus loin que ceux
1 Ieaïe lxh, t. — * Eocle. 1, 8.
dont la science se compte, et dont la nature se mesure? L'objet de sa recherche est grand, il est immense : nul être n'est rien comparé à cet objet. Il ne peut donc être bien jugé par une autre expérience ou un autre exemple. Tous les autres êtres sont susceptibles d'être dépassés : lui seul échappe à cette condition. Aussi il dit : Passez jusqt/à moi9 vous tous qui me désirez^ et remplissez-vous de mes fruits l. Passez jusqu'à moi. dit- il, et non passez au delà; car, comment dépasser l'immensité? On versera dafis votre sein une mesure large, serrée, entassée, comble et qui débordera*. On vous mesure l'infini qui, en lui-même, est sans mesure. Il n'est pas dit non plus : une mesure qui remplira, mais qui débordera. Si la mesure même est insaisissable , comment saisir l'immensité?
Comment dépasser ce qu'on ne saurait même saisir? Aussi l'Epouse elle-même ne veut-elle plus passer outre, et dit-elle : Je le tiens, je ne le laisserai pas aller : après les avoir dépassés, j'ai trouvé celui que mon cceur aime. Peut-être les gardes étaient-ils voisins de l'Epoux qu'elle trouve après les avoir quittés. Si nous entendons ce texte de la nature divine, quel esprit créé approche donc si près de sa majesté et de son immensité? S'il y a en ces êtres une ressemblance réelle, elle est cependant bien éloignée de Dieu et bien inférieure à-lui. Car personne, Seigneur, n'est semblable à vous. Peut-être que la connaissance admet une proximité exclue par la condition.
4. Maïs quel esprit créé osera tracer les limites de l'insondable abîme de la divine sagesse ? Dieu, dit l'Apôtre, habite une lumière inaccessible 8. Cette lumière est inaccessible pour nous : mais nous ne sommes pas inaccessibles pour elle. C'est pourquoi il est dit : J'ai fait approcher ma justice, et mon salut ne s'éloignera pas \ La Justice s'est approchée dans l'Incarnation; elle s'est approchée davantage en se révélant; elle 'est approchée tout à fait en se donnant. Jésus-Christ, la Justice de Dieu le Père, s'est approché de nous en prenant notre chair : mais, considéré en sa nature humaine, il a eu, sur le genre humain, le double privilège de la justice et de l'intégrité : car, excepté lui, personne n'est exempt de souillure, personne n'est à l'abri de la corruption. Il a donc été doté de ce double privilège, et sur ce point il l'a emporté sur tous ceux qui participent à cette nature. Que votre foi
1 Eccli. xxiv, 26. — » Luc. vi, 38. — » I Tim. vi, 16. — 4 Isaïe xlvi, 13.
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE
laisse donc les autres hommes, et qu'en lui seul elle cherche la justice et l'intégrité d'une nature semblable. Hais je n'ai dû faire que quelques pas en avant : car, si Jésus- Christ nous devance par la justice et l'incorruption, il se rapproche de nous par le reste de la nature. Dans l'appréciation qu'ils firent de lui, les Juifs n'ont pas été plus loin que Moïse, qu'Abraham, que les Patriarches ou les Prophètes : ils n'ont vu en lui rien de plus qu'en ces personnages; ils n'ont pas cru qu'il eût sur eux l'avantage d'une grâce supérieure. Ils disaient : Abraham et les Prophètes sont morts ; et vous dites : Celui qui mange ma chair ne mourra pas? Qui donc prétendez-vous être *. Ils ont refusé d'aller plus loin que Jean : et ils disaient encore : Jean est le Christ1. Mais Jean n'a pas souffert qu'ils s'arrêtassent à lui : il a écarté de lui la fausse idée qu'ils en avaient conçue : Je ne suis pas le Christ, leur répondit-il, mais au milieu de vous il y en a un que vous ne connaissez pas K
5. La synagogue, incapable d'aller plus loin, l'a estimé à la mesure commune : et elle lui reprochait comme un blasphème, de se dire Dieu quand il était homme. La foi de l'Eglise a pénétré plus avant, et elle l'a trouvé oint dune huile de joie dans une mesure plus excellente que ceux qui y avaient eu part avant lui *. Qu'elle était abondante cette onction, puisque la plénitude s'en est répandue sur nos plaies! Nous sommes en effet ce blessé descendu de Jéricho, et tombé au milieu des voleurs qui l'ont dépouillé, frappé et laissé à demi-mort. Beaucoup sont passés sans le sauver. Le grand Patriarche passe, il n'est que justifié par la foi au Messie futur. Moïse passe, il ne donne pas la grâce : il n'est que législateur, et législateur d'une loi qui ne conduisait personne à la perfection : la justice ne vient pas de la loi. Aaron passe, le Prêtre passe, et les hosties qu'il offre sans cesse ne peuvent purifier la conscience des œuvres mortes, ni aider à servir le Dieu vivant *. Le Patriarche, le Pontife, le Prophète sont passés avec un cœur aussi vide que leurs œuvres. Que dis-je ? Eux-mêmes étaient atteints dans la personne de ce blessé. Seul, le vrai Samaritain, touché de pitié à la vue de ce blessé, répandit l'huile sur ses blessures ; il se répandit lui-même dans le cœur de tous, les purifiant par la foi. C'est pourquoi l'Eglise a traversé les rangs de tous ces personnages,
* Jean vin, Ï2, 53. — * Luc ni, 15. — • Jean i, 20, 26 — * Ps. xliv, 8. — » Hébr. iv, 1 4.
pour arriver à celui qui, seul, ne pouvait passer outre devant elle, qui la mit sur sa monture ', et qui s'est fait lui-même monture. Elle a donc avancé un peu pour le trouver, lui qu'elle croit exempt de corruption, et qui, elle le proclame, a pris sa condition. Ainsi elle a en lui le prince de la grâce, tout en confessant qu'il est associé à sa nature.
6. En affirmant que sous le rapport de l'âme sainte prise par lui, Jésus-Christ l'emporte sur les esprits bienheureux , nous n'avancerons rien de contraire à la foi, et notre langage sera conforme à la dignité de sa personne. S'il a été abaissé un peu audessous des Anges par la chair qu'il a revêtue, il les égale par la substance spirituelle, et il les domine par la prérogative de sa puissance. 0 Epouse ! allez donc aussi plus loin qu'eux: ce sont vos gardiens, vos médecins qui disent par le Prophète : nous avons soigné Babylone et elle n'est pas guérie f. Oui, laissez-les, et contemplez dans votre bien-aimé des qualités et des privilèges réservés. Ce sont des esprits destinés à nous servir : ils n'opèrent pas notre salut ; mais lui, il est l'Ange du grand conseil qui a réalisé notre salut au milieu de la terre. C'est pourquoi Dieu l'a exalté et lui a donné un nom au-dessus de tout nom. Qu'il est doux de considérer dans la famille céleste la simplicité de l'essence, la sérénité de l'âme, et la suavité de l'amour maternel I Qu'il est doux d'y voir la perpétuité de l'existence, la pureté de l'intelligence, et la profondeur de la science : et encore l'humilité dans l'obéissance, le calme dans l'activité, la puissance dans Faction I Elevez-vous au-dessus de tous ces êtres, et voyez quelle est la grandeur de celui qui vient sauver les nations. A son entrée dans le monde, les Anges le saluent de leurs chants, et quand il en sort triomphalement pour rentrer au Ciel, ils l'accompagnent de leurs cris d'admiration : Quel est celui-ci qui vient dEdom et de Bosra avec ses habits teints de pourpre? Il est beau en son vêtement 8, c'est-à-dire dans le vêtement de sa chair.
7. Oui, il est beau sous cette robe d'une origine immaculée, née d'une vierge nonseulement sans corruption, mais préservée du foyer de la corruption; elle n'a pas connu la dissolution du sépulcre ; elle est ressuscitée le troisième jour, le quarantième elle est montée, au Ciel, et tous les jours (ô miracles suprêmes et dignes d'amour I )
1 Lac x, 30, 34. — * Jérem. u, 9. — • lsaieucin, 1.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
elle est offerte en nourriture aux croyants. A ces prodiges, qui ne s'écrierait ému d'affection ? Quel est eelui-ci qui est si beau en son vêtement? Vous avez donc parcouru toutes ces merveilles, ou plutôt vous vous êtes arrêtés devant chacune dans la stupeur et le saisissement: et voilà qu'un nouveau sujet d'étonnement en surgit devant vous ; mais vous vous y êtes suffisamment exercés. Un autre objet éveille votre religieuse stupeur, comme si on vous adressait ce mot du Prophète : Ne songez plus au passé : voici des prodiges nouveaux1.
8. Quoi de plus nouveau, en effet, que de voir, dans le mystère du corps du Seigneur, la matière changée sous l'immobilité des espèces ? L'ancienne forme reste ; mais une grâce nouvelle accompagne une substance nouvelle , non en elle-même , mais sous cette apparence. Oui, c'est un phénomène nouveau que la substance de la chair du Seigneur, prise sous une espèce différente, confère à l'âme une vertu qui sanctifie ; et qu'au mystère de l'autel, une chair immaculée purifie une substance spirituelle. Ce qui surtout est nouveau, ce qui l'emporte sur tous les sacrements, c'est que non-seulement une grâce nouvelle de sanctification nous est communiquée, mais une substance naturelle est changée. Car, par la bénédiction du Sacrement, le pain offert subit cette transmutation ineffable: parla consécration mystique, et l'union du Verbe vivant, cette grâce vivifiante rejaillit jusque surlachairdu Christ. Par elle-même la chair ne sert de rien : c'est l'esprit qui vivifie', conférante la chair sacrée, dans ce grand Sacrement, l'efficacité spirituelle qui vivifie tous ceux qui participent à ce mystère. Il est donc beau en son vêtement, c'est-à-dire en sa chair: mais il l'est plus dans l'esprit qu'il a pris, et qui remporte d'autant plus sur la chair, qu'il est plus rapproché du Verbe. C'est cet esprit qu'il faut voir désigné par l'onction que Jésus-Christ a reçue en une si large mesure, dans une mesure exceptionnelle, supérieure et aux hommes et aux légions angéliques elles-mêmes. Et comment n'aurait-il pas
une onction plus abondante, lui qui tient non pas une simple participation, mais par une union personnelle, au riche olivier, source de toute onctiou ? Et n'est-ce pas une sorte d'olivier que la Vérité, et le Verbe de Dieu, dont l'onction nous enseigne toutes choses, dont les paroles sont plus suaves que l'huile, et dont le nom est un parfum répandu ?
9. Quelle lumière, quelle douceur, quelle suavité, quelle vertu de tout genre il en a reçues, c'est ce que disent ses œuvres : et ce qu'il a senti en son âme dépasse encore ce qu'il a exprimé par ses actes. A chacune de ses vertus, à mesure qu'elles se révèlent, vous pouvez dire : Votre nom est une huile répandue, sans parler de ce qui demeure caché1. Car, les actes extérieurs de l'âme n'égalent pas nécessairement ses vertus intérieures. Je ne puis déjà, mon Dieu, comprendre vos œuvres visibles. Elles sont si grandes qu'elles dépassent ma pensée : comment com prend rais-je toute la grâce cachée en vous ? Nul œil, excepté le vôtre, n'a vu, ô bienheureuse âme de Jésus-Christ, les dons que le Ciel vous a conférés. C'est pourquoi les Esprits angéliques incapables de vous comprendre ne cessent de vous admirer,et, dans leur ignorance, ils redisent avec étonnement l'éloge rapporté plus haut : Quel est celui-ci, si beau en son vêtement, et qui marche dans la grandeur de sa force ? Cette considération des vertus réservées de l'Epoux fait dire à l'Epouse qu'elle a un peu devancé les gardes : car elle admire en lui une grâce exceptionnelle, dans une nature qui nous est commune, et dans une âme de la même espèce que les nôtres, bien que douée d'une vertu supérieure. J'allais vous expliquer encore un autre passage; mais notre entretien touche à sa fin, et nous défend des réflexions suggérées ou exigées par notre sujet. Restons donc où nous voilà parvenus: de ce point, quand nous en aurons le loisir, nous passerons à des mystères plus profonds de l'Epoux de l'Eglise, Jésus-Christ qui vit et règne dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
1 Isaïe xliii, 18, 19. — • Jean vi,8i.
Cantiq, i, 2.
SEHMONS DE GILLEBERT D'HOILANUE
SERMON VIII
Lorsque je les ai eu un peu dépassés, jai trouvé celui que j'aime. Gant, w, 4,
i . 0 Epouse du Seigneur, vous avez donc dépassé vos gardiens, revêtus de la môme nature que tous, et associés à la même grâce: vous les avez devancés et vous êtes arrivée jusqu'au Bien-aimé. Pourquoi n'iriez-vous pas plus loin qu'eux, qui passeraient comme la fumée s'ils n'étaient soutenus parce Bienaimé? Vous l'avez trouvé, oint de l'huile de l'Esprit plus que tous ceux qui y ont participé, et dans une nature semblable à la vôtre, vous avez constaté des vertus privilégiées. Vous avez trouvé en son âme sainte des dons singuliers et des dons excellents : vous avez donc dépassé les gardes en leur préférant l'Epoux : et si vous dites ne les avoir devancés que d'une bien faible distance, c'est que tout en cédant à cette préférence, vous n'avez pas perdu de vue le bien commun qui unit l'Epoux aux autres hommes. Mais vous arrêterez-vous là? Montez plus haut, et touchez au terme, puisque la sagesse atteint d'une extrémité à l'autre '. L'hérétique, sous prétexte d'élever votre Bien-aimé, ôte de lui un de ces termes. Il ne veut unir au Verbe qu'une simple chair; il fait disparaître l'âme: ou, s'il ne l'ose pas, à cause de ce témoignage formel de Jésus- Christ: Personne ne m* ôte mon âme, mais je la quitte et je la reprends de nouveau. Il ne lui donne qu'une âme sensitive, et lui refuse un esprit raisonnable. Il a corrigé son erreur en partie, mais il ne s'est guère éloigné des ténèbres de l'Egypte. 11 n'a pu marcher trois jours. La foi de l'Eglise ne reconnaît en Jésus-Christ ni l'humanité seule, ni une moitié d'humanité : elle met en lui les deux natures. La nature divine est simple, et ne souffre pas de distinction : mais l'Eglise confesse dans l'homme cette triple distinction posée par l'Apôtre, à savoir, un corps, une âme et un esprit1. Autrement Jésus-Christ
1 Siges. vf il, 21. — » I Thés*, v, 23.
n'a pas pris l'humanité qu'il avait voulu réformer : la partie raisonnable de l'âme humaine réclamait le remède d'un médiateur, puisqu'elle était obscurcie par le nuage de l'ignorance, et brûlée des feux de la concupiscence. L'Eglise de Jésus-Christ fait profession de reconnaître en lui les deux natures divines et humaines tout entières, et comme cette femme de l'Evangile, elle cache le ferment de la divine sagesse dans les trois mesures de la farine humaine '.
2. Mais quoi? Avait-il besoin d'un esprit raisonnable, le Christ, le Verbe, Sagesse et Vérité du Père? Rien ne pouvait lui être caché. Il illumine, au contraire, toutl'homme venant en ce monde*. Par quelle conséquence donc la lumière créatrice [et illuminatrice aurait-elle besoin d'une lumière créée et illuminée ? Cela n'est pas. Jésus- Christ n'en a pas besoin : moi je suis réduit à cette indigence. La raison de ceci est ma cécité et non sa splendeur : c'est l'Esprit qu'il a pris et non le Verbe qu'il a daigné prendre. J'avais besoin, moi, que cette partie de ma nature fût unie au Verbe, et que les mérites de cette intelligence glorifiée en Dieu se répandissent sur nous tous. Car tous, par l'intermédiaire de cet Esprit consubstantiel au nôtre, nous sommes réformés en Jésus-Christ, et la foi nous donne accès jusqu'à lui. C'est pourquoi il fallait que le Christ prît notre nature tout entière, afin que la grâce la recouvrît totalement, la corruption ayant jeté en elle une fermentation générale. Donc, dans une seule personne se rencontrent deux natures entières et sans mélange. Car la nature divine est immuable, elle ne saurait se convertir en une autre, ni souffrir qu'une autre se convertisse en elle. Elle ne peut passer en une autre, puisque tout changement en elle serait un défaut, et
1 Lac. xm, 21. — * Jean i, 9.
une autre ne peut non plus s'élever et se perdre en elle : elle ne change pas, elle se communique quand nous en jouissons; nous ne saurions exister en elle.
3. Cependant chaque nature conserve son intégrité et sa propriété: par conséquent aussi, les idées, les affections, les vues, les félicités propres à chacune, restent distinctes ; séparées ; on les peut compter, encore qu'il n'y ait pas de nombre dans la personne du Christ. Comment soutenir, en effet, que l'âme très-heureuse de Jésus-Christ ne ressent ni joie, ni douceur, ou lui accorder ce goût intime de suavité, de délices, de félicité, dont jouit la Trinité? Etre le bien vivant même est bien plus excellent qu'y participer seulement; et l'expérience qu'en a l'être dont il constitue l'essence, est plus profonde que celle qui résulte d'un simple usage. Or, l'essence consiste à être ce bien même, et non à en user. Comment l'essence ne serait-elle pas préférable à la jouissance? Ne rapprochet-clle pas davantage de Dieu ? Ensuite, quoique l'âme de Jésus-Christ voie tout dans le Verbe, même le Verbe, cependant, comme elle n'est pas admise dans l'essence divine, elle ne peut en égaler la science. Car être Dieu même, être sagesse, être bonté souveraine, vertu suprême, unique, éternelle, est une félicité et une joie qu'on ne comprend qu'à la condition d'être tout cela. Le Verbe se connaît donc, et par lui-même connaît toutes choses d'une manière d'autant plus intime, pure, simple, que l'unité essentielle l'emporte sur l'union personnelle.
4. Nous insistons sur ces choses afin de distinguer dans l'unité de Jésus-Christ, les vertus selon les deux natures qui sont en lui, à savoir celles du Verbe né de l'essence du Père et celles de l'esprit créé dans le temps. Et nous avons surtout en vue ceux qui de l'unité de personne concluent à l'unité de vertu et de science. En soutenant que l'âme de Jésus-Christ a, par grâce, ce que le Verbe a par nature, ils semblent établir certaines distances et certains degrés, si je puis parler ainsi, par la distinction de ces noms nature, et grâce. Et ju3qu'où ne poussent pas le refus ceux qui ne lui reconnaissant pas d'avoir par nature la propriété de connaître ? Encore que l'âme de Jésus unie au Verbe soit éclairée par la grâce d'une lumière excellente, peut-on dire qu'elle doive à la grâce d'être naturellement, simplement, essentiellement lumière, et d'éclairer? Ou de quelle manière la connaissance qui dérive de la nature serat-elle supérieure à celle qui dérive de la
grâce, si elle n'est pas plus vive ? Mais on allègue ce qu'on lit avec tant de vérité dans l'Ecriture : Toute sagesse vient de Dieu, elle a toujours été avec lui, avant tous les temps *. Si toute sagesse est de Dieu, et avec Dieu et de toute éternité, comment donc y a-t-il plusieurs sagesses avec celle qui vient du Seigneur, qui lui est coétérnelle, puisqu'elle est avec lui avant tout temps? Mais il n'y a point de sagesses multiples ni diverses : il n'en existe qu'une, seule et invariable.
5. Cette question n'est plus restreinte à la seule âme de Jésus-Christ ; elle s'étend à tous ceux qui participent à la sagesse. On peut aussi demander si tous ont une même sagesse avec le Verbe, ou plutôt si leur sagesse est autre que le Verbe, Sagesse de Dieu. Si cela est, il n'y a donc pour tous qu'une sagesse indivise. Mais comment est-il dit toute sagesse, s'il n'y en a qu'une? Si on parle ici de façon à laisser supposer un nombre, ce n'est pas que la sagesse soit sujette au nombre, on peut seulement compter ceux qui la possèdent. On dit aussi qu'il n'y a qu'une foi, à cause de l'unité de son objet, et cependant chacun a la sienne. Pourquoi ne parlerait-on pas au pluriel de ce qui est un, quand on parle au singulier de ce qui est multiple? On dit d'une même personne qu'elle possède plusieurs sciences, qu'elle a plusieurs volontés, et cela dans le même temps, à cause de la multitude des choses qu'elle sait ou veut à la fois. C'est en songeant aux choses sues, et non à la puissance même de l'intelligence qui sait, que nous disons d'un seul homme qu'il possède plusieurs sciences, et de plusieurs qu'ils possèdent la même. Si donc il est écrit : Toute sagesse vient du Seigneur, ce texte ne combat pas l'unité de la sagesse, car ce terme toute se rapporte moins à elle qu'aux objets connus par son moyen. Parce que les objets que la lumière éclaire sont multiples,et que beaucoup d'yeux les peuvent saisir, il n'y a pas plusieurs lumières pour illuminer et ces objets et ces yeux. Mais quoi? dironsnous donc que la science de l'âme de Jésus est la même que celle du Verbe, qu'une même sagesse unit tous les esprits doués de raison entre eux et avec le Verbe parce que cette sagesse est le Verbe de Dieu? Cette question ne sera plus alors circonscrite à l'âme de Jésus, et il ne nous reslera plus aucun moyen pour défendre la diversité de science établie plus haut entre le Verbe et l'âme de Jésus. Et quel serait ce moyen s'il n'y a qu'une samedi, i, i.
SERMONS DE G1LLEBERT D'HOILÀNDE
gesse, comme il n'y a qu'une lumière pour éclairer tous les hommes? A moins d'avoir recours à l'explication suivante : les objets étant éclairés de différentes manières, il y a souvent plusieurs clartés,et par conséquent plusieurs lumières qui les engendrent. Ainsi, pour les âmes raisonnables et éclairées d'en haut, la lumière qui les illumine et l'illumination même sont distinctes. Hais l'illumination s'accomplit dans l'objet éclairé, et elle n'a qu'un temps; tandis que la lumière n'est pas produite; elle existe, et de toute éternité. De cette manière, comment nier la présence de plusieurs sciences dans un même esprit qui embrasse plusieurs idées, malgré l'unité de la puissance qui saisit et qui voit? Comment nier aussi l'unité de la lumière qui éclaire l'esprit et lui donne la faculté de voir? Il faut donc distinguer soigneusement ces choses, la lumière et l'illumination produite par elle dans l'intelligence. Car comprendre, être éclairé, savoir, sont choses identiques. C'est pourquoi qui ne voit (cette distinction est subtile à cause de la ressemblance) qui ne voit, dis-je, que la lumière, principe de la clarté, et la clarté versée par la lumière sur un objet quelconque, diffèrent entre elles? L'une crée, l'autre est créée;l'une éclaire, l'autre est éclairée. Donc la sagesse venue de la grâce ne peut être essentiellement la même que celle qui vient de la nature. Et celle qui existe dans le temps, n'est pas identique à celle qui procède de l'éternité.
6. Si vous avez distingué ces choses dans le Bien-aimé, ô Epouse, et si des vertus qui en lui appartiennent à sa condition d'homme, vous vous êtes élevée jusqu'aux richesses du Verbe, vous avez le droit de dire : Quand je les ai eu un peu dépassés, fai trouvé celui que mon cœttr aime. Hais comment expliquer ce mot, un peu? La majesté divine l'emporte sans comparaison aucune sur toute créature, et l'Epouse dit avec une familiarité qui semble supposer le voisinage : Après les avoir un peu dépassés, j'ai trouvé celui que mon cœur aime. Un abîme sépare notre nature de la sienne. Quel abîme, direz-vous? L'abîme de notre néant. Toutes les nations, s'écrie le Prophète, sont devant lui comme si elles n'étaient pas, et il les regarde comme un néant*. C'est avec raison que notre substance est réputée néant, puisqu'en la prenant la plénitude souveraine s'est anéantie. Et quel rapport, quelle relation entre le rien et l'être, le
1 IsaïexL» 17.
néant et l'immensité?Commentdonc l'Epouse dit-elle : Quand je lésai eu un peu dépassés, j'ai trouvé celui que j'aime? La charité n'aurait-elle pas des ailes, et dans le vol rapide de ses désirs, n'aurait-elle pas franchi l'espace qui sépare ses deux extrémités? Je le crois, car aimer c'est déjà tenir; la ressemblance est une sorte d'union. Peut-il en être autrement quand Dieu est charité?
7. Hais voici une autre raison. Quand on s'élève dans la contemplation plus haut que la créature raisonnable,on rencontre d'abord la nature divine, sans trouver entre elles d'une nature plus élevée. Car entre l'image et la réalité on ne peut assigner aucun intermédiaire plus élevé que l'une, et inférieur à l'autre. Rien n'approche plus de la vérité que son image et son empreinte. Or) en quoi donc un esprit raisonnable ressemble-t-il à la nature divine? C'est premièrement qu'il est capable de vérité et de justice. C'est secondement que ces qualités, quand il les possède, le rendent vrai et juste par grâce, comme Dieu l'est par nature. Il y a donc ici trois choses à distinguera capacité du souverain bien, sa possession, son essence. La première est l'image, la seconde la ressemblance,^ troisième est la vérité. L'une est le propre de tous les esprits intelligents, l'autre n'appartient qu'aux élus, et la dernière est le partage exclusif de l'esprit incréé. L'une nous rapproche de Dieu, l'autre nous rend encore plus voisins de lui, la troisième est lui. Nous approchons de lui par l'aptitude à recevoir la vérité et la justice : nous sommes tout près de lui en les réalisant en nous; nous en sommes près par les dons premiers de la nature, et très-près par les privilèges de la vertu, près en tant que capables de vérité et de justice, très-près en tant que nous les possédons. Et en effet l'immortalité ne touche-telle pas à l'immutabilité, l'incorporéité à la simplicité, fiï/oca/iW à l'immensité, la raison à la vertu, la vertu à la bonté? Et pour parler avec plus de précision, qui peut mieux ressembler à la sagesse et à la justice que la sagesse et la justice mêmes,à la puissance qui illumine et justifie, que l'être illuminé et justifié; à la cause que son effet, à la forme, que la chose informée? Car dans la chose informée on ne voit guère que la forme. Ce qui est doux paraît ressembler par-dessus tout à la douceur, et ce qui est éclairé à la lumière. On a donc raison d'estimer trèsprès de Dieu ce qui supporte avec lui de si intimes rapports; et on le dit très-près de lui, parce que rien ne l'en sépare. Car encore que
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
notre nature finie soit incomparablement inférieure à l'immensité divine, il y a entreelles la relation et l'affinité de l'image à son objet. 8. L'Epouse a donc raison de dire : Après les avoir un peu dépassés, fai trouvé celui que mon coeur aime. Heureuse issue, joyeux résultat de si longs circuits ! degrés fortunés qui aboutissent à un semblable terme! Elle a cherché sur sa couche, elle a parcouru la cité, elle a interrogé les gardes. Elle a d'abord cherché par ell£ et en elle ; puis hors d'elle mais par elle, et enfin ni chez elle, ni par elle. Et en dernier lieu ses recherches ont été d'autant plus efficaces qu'elles ont été plus humbles, et la promptitude du résultat a égalé sa défiance d'elle-même. Je l'ai trouvé, dit-elle, j'ai trouvé celui qui le premier m'a cherchée et découverte, comme une brebis errante, comme une drachme perdue, celui dont la miséricorde m'a prévenue. Oui, il m'a le premier trouvée dans ma perdition, et il m'a prévenue malgré mon indignité. Il m'a trouvée errante, il a prévenu mon désespoir ; il m'a trouvée dans
mes délais, il m'a prévenue dans mes défiances ; il m'a trouvée en me révélant mon état, il m'a prévenue en me rappelant à lui ; il m'a trouvée égarée à travers toutes les erreurs ; il m'a prévenue en comblant de ses faveurs mon cœur vide de grâce. Il m'a trouvée, non pour que je le choisisse moi-même, mais pour que je fusse choisie de lui. Il m'a prévenue pour m'aimer le premier. Ainsi élue, aimée, cherchée, acquise, trouvée et prévenue, pourrais-je ne pas employer toutes mes forces et mes affections à l'aimer et à le chercher? Je le chercherai donc jusqu'à ce qu'enfin mes vœux réalisés me permettent de pousser ce cri joyeux : fai trouvé celui que f aime. Selon moi, cette découverte a trait à l'accroissement de la grâce et non à son commencement. Car l'âme avançant de vertu en vertu, de vérité en vérité, et s'initiant à de nouveaux mystères, est inondée de joies qui lui font dire à chaque progrès : fai trouvé celui que mon âme aime, le Verbe du Père, le Christ-Jésus, qui est le Dieu béni dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SERMON IX
Je le tiens, je ne le laisserai point aller, que je ne Paie introduit dans la maison de ma mère. Cantiq. tu, 4.
i. Je le tiens, je ne le laisserai pas aller. J'ai voulu rapporter seulement le sens de ce texte à la félicité future dont l'Epoux comblera l'Epouse en lui manifestant pleinement sa présence, et dont rien n'interrompra la perpétuité. Car ce qui précède : Après les avoir dépassés , se rattache naturellement à cette autre parole : Quand il aura détruit toute puissance et toute principauté, en sorte que Dieu soit tout en tous1. Jusque-là qui donc pourra dire vraiment : Je ne le laisserai point aller ? Hais voici un mot qui gêne et renverse cette explication., et qui nous oblige à l'imiter au temps présent : Jusqu'à ce que je l'introduise dans la maison de ma mère. Etu-
dions donc attentivement chaque mot. Et d'abord considérons la joie renfermée en ces paroles : Je Vai trouvé, je le tiens, et je ne le laisserai point aller. On lit que le grand patriarche Abraham a vu Dieu ; il n'est pas dit qu'il l'ait trouvé. Dieu lui apparut de luimême, pendant qu'il se tenait à l'entrée de sa tente, située au midi. Sorti de sa tente, le patriarche alla à la rencontre du Seigneur, et lui rendit avec empressement ses devoirs, à l'ombre d'un chêne1. 11 ne mérita pas de l'introduire jusqu'en sa tente , à plus forte raison jusqu'en sa chambre. Moïse à son tour a vu Dieu dans une apparition sur l'Horeb : il ne mérita pas de le tenir, et il ne lui fut
1 Cor. xv 34, 28.
1 Geo. xvm, 1, 8.
SERMONS DE GILLEBERT DHOILANDE
pas même permis d'en approcher1. Jacob Ta vu également, mais en songe, et de loin, appuyé sur une échelle2 : et s'il a saisi l'ange, il a été impuissant à le retenir; il lui. a fallu une lutte pour lui arracher une bénédiction8 : mais il a été privé de sa présence ; aussi n'at-il pu dire : Je ne le quitterai pas. Marie- Madeleine Ta trouvé, mais il lui fut défendu de le tenir et même de le toucher 4, quand elle chercha la vie près d'un tombeau. Le vieillard Siméon, après l'avoir longtemps attendu, le trouva tout d'un coup, contre son attente, et le reçut en ses bras, et dans son transport il laissa échapper ce chant de bonheur : Maintenant, Seigneur, laissez aller en paix votre serviteur B. Il n'osa pas employer ce langage : Je ne laisserai point aller. Il est congédié en paix, débarrassé des liens de la chair qui ne peut plus combattre contre l'esprit, ni entrer en guerre contre lui. En embrassant un Dieu enfant, Siméon dépouille la vieillesse, et il demande en tressaillant à quitter, pour une condition plus tranquille, cette corruption du corps qui est un châtiment, ou à sortir des luttes qu'on y endure. Pour l'Epouse, elle compte bien ne pas quitter l'Epoux. Or, ne pas quitter ce qu'on aime, n'est-ce pas une grâce plus grande que d'échapper à ce que l'on redoute?
2. Bien que toutes ces personnes aient vu Dieu dans une chair réelle ou apparente, il faut distinguer certains degrés dans cette vision ou cette perception de l'esprit humain. L'Epouse dont nous essayons d'examiner les paroles, s'attribue un privilège que nous ne voyons accordé à personne. Je l'ai trouvé, je le tiens ; je ne le laisserai pas aller. Je tai trouvé, par mes aspirations; je le tiens, dans mon souvenir ; je ne le laisserai pas aller, en gardant de lui une fidèle mémoire. Je le tiens ; et vous, quand vous posséderez Jésus-Christ,quand vous aurez trouvé la sagesse, la justice, la sainteté, la rédemption (et Jésus-Christ est devenu pour nous tout cela6), gardez ces biens par vos affections, gardez-les par vos efforts. Ce que votre intelligence aura trouvé, tenez-le avec soin, retenez-le ; embrassez étroitement les vertus qui résistent à vos efforts; serrez en vous ces images fugitives, jusqu'à ce qu'enfin elles se fixent d'elles-mêmes en vous, qu'elles vous embrassent à leur tour, qu'elles vous tiennent sans effort de votre part, et qu'elles ne vous laissent ni vous éloigner, ni vous
« Exod. xix, et xxiv. — « Gen. xxvni. — 12, 13. — 8 Id. xxxn, 24. 29. — * Jean, xx, 16, 17. — * Luc n. 28, 29. — «I Cor.— i,30.
écarter longtemps d'elles. Vous faut-il prendre souci des nécessités de la vie humaine, qu'elles vous suivent et vous rappellent, en sorte que si elles n'occupent pas sans cesse vos efforts, elles possèdent toujours vos affections. Car il me semble qu'on peut établir une distinction entretenir Jésus-Christ, vertu et sagesse de Dieu, et être tenu par lui. Aimez la sagesse, est-il dit, et elle vous embrassera '. Et il est écrit de certaines gens Que V orgueil les a tenus. Qu'est-ce à dire, sinon qu'il les a enlacés, enveloppés, enchaînés dans les liens indissolubles d'une habitude invétérée. Et c'est ce qui est dit ensuite : Ils sont couverts par leur iniquité et leur impiété1, dont ils ne sauraient se débarrasser facilement. Je vais plus loin : l'habitude mauvaise et vicieuse les recouvre et les enveloppé comme une peau ; pour les en débarrasser et les corriger il faudrait lesécorcher. C'est peut-être ce que la loi voulait nous indiquer en prescrivant d'ôter la peau de la victime8.
3. S'il est ordonné au prêtre de porter une robe étroite, c'est qu'on veut vous voir serré dans le vêtement de cette vérité venue de la terre, afin que la vertu de chasteté, de pureté, d'innocence, s'attache et se colle à vous. La loi prescrivait de rassembler et d'attacher entre eux tous les vêtements sacerdotaux avec des chaînettes , des ceintures et des bandelettes *. C'est pour marquer qu'après avoir revêtu Notre-Seigneur Jésus-Christ , revêtu avec des entrailles de miséricorde, la bonté , la charité et toutes les autres vertus que vous lisez dans l'Apôtre * ; après vous être couverts de la foi comme d'un habit, après avoir mis en vous le désir de contempler la vérité, tout en vous doit être rangé, attaché, fixé, en sorte que rien ne flotte au hasard, que rien ne soit abandonné au souffle de la tentation et du vice. Celui qui se sera ainsi couvert du vêtement de la vertu, en qui elle sera devenue comme sa propre nature, celui-là, je le déclare, tient moins Jésus-Christ qu'il n'en est tenu. Vous m'avez tenu la main, est-il dit, et vous m' avez conduit à votre gré*. Vous m'avez tenu, de peur que je ne tombasse en défaillance : vous m'avez conduit par des progrès nombreux ; vous m'avez conduit à votre gré, c'est-à-dire par la volonté qui est de vous et selon vous, qui tire plutôt qu'elle n'est tirée. Car il nous arrive d'attirer à nous avee effort la bonne volonté, et nous la suivons plutôt dans sa fuite, que nous ne
« Prov. iv, 5. 8. — * Ps. lxxii, 6. — * Lévit. it 6. — 1 Exode xxvrn, — * CoIom. m. — • Ps. lxxti, 23.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
marchons sous sa direction. On lit en effet : J'ai désiré de désirer *. Une telle volonté est bonne : mais elle ne plaît pas encore : elle st ,'uste sans être agréable. Votts ni avez conduit à votre gré, par celte volonté qui consiste dans le goût du bien, dans la douce jouissance qu'il procure , plutôt que dans une sèche raison.
4. Je le tiens, je ne le laisserai pas aller, jusqu'à ce que je l introduise dans la maison demamère. Le sens serait plus clair si l'Epouse avait dit : Je ne le quitterai pas quand je l'aurai introduit dans la maison de ma mère, de la Jérusalem céleste, notre mère à tous. Jusque-là il n'y a pour nous qu'incertitude, fluctuation entre l'espérance et la crainte, et nous ne marchons que d'un pied hésitant. Et quelle certitude de posséder la grâce, tant que la nature est assujettie au changement ? David s'écrie : Dans mon abondance j'ai dit : Je ne serai pas ébranlé ; vous avez détourné votre visage, et j'ai été troublé1. Le psalmiste et l'Epouse ne vous paraissentils pas tenir le même langage? Car /e ne serai jamais ébranlé, n'est-ce pas la même chose que je ne le quitterai pas ? Hais chez le psalmiste il y avait présomption visible puisqu'il y a eu punition immédiate : Vous avez détourné votre visage de moi, et j'ai été troublé. Dans cette chair les accidents étant communs, les impulsions mauvaises fréquentes, les chutes rapides et le travail cer-
tain, comment excuser de présomption, et de pieuse précipitation, ce langage de J'Epouse : Je ne le laisserai point aller? Icibas qui est capable de demeurer dans le même état, surtout dans celui d'une haute contemplation, où s'élève à peine la fine poinle de l'àme? Peut-être donc ces paroles expriment moins la sécurité que la sollicitude. Car FEpouse ne peut goûter de sécurité jusqu'à ce qu'elle ait introduit le Bienaimé dans la maison de sa mère , et dans la chambre de celle qui lui a donné le jour. Alors elle n'aura plus la sollicitude de le retenir, assurée qu'elle sera de demeurer toujours dans cet état de félicité. Sans effort, sans vigilance de notre part afflueront en nous, et par un jet inépuisable monteront de notre cœur des fleuves d'une eau vive et des torrents de délices sans lin. Inutile alors de creuser, de nettoyer les puits comblés par les Philistins, ou de combattre pour les empêcher de les obstruer1. Ce travail appartient à notre condition actuelle ; il est exclu de notre état futur. Si FEpouse dit : Je ne le laisserai point aller , elle paraît vouloir exprimer son zèle, sa diligence, la sollicitude qu'elle déploiera, jusqu'à ce qu'elle puisse enfin jouir d'une entière sûreté; jusqu'à ce qu'elle cesse d'être exposée à voir lui échapper son Bien-aiméie Seigneur Jésus, qui vit et règne dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SEAMON X
Je ne te laisserai point aller, que je ne l'aie introduit en la maison de ma mère.
Cantiq. ni, 4.
1 . Dans l'entretien précédent, nous avons appliqué à l'Epouse des exemples de faiblesse : appliquons-lui, dans celui-ci, des exemples de force tirés des Saintes Ecritures. Nous lisons qu'Anne répandant son cœur dans une prière attentive, son visage ne changea pas9. Le visage est l'interprète de
l'âme, il se modifie selon les impressions de celle-ci. La fermeté du visage est donc une preuve de la fermeté intérieure de l'àme. Les traits d'Anne ne changèrent donc pas parce qu'elle resta fixe dans le désir qu'elle avait conçu. Et que signifie donc cette parole : Je ne le laisserai point aller,
1 Pu. oc vin, 20. — * Ibid. xxix,7, 8,— M Rois» *, IS.