‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 3)Chapitre 89 sur 179 · Tome IV · texte numérisé non relu

Tome IV

1 Gen. xxvi, 18.

SERMONS DE GÏLLEBERT D'HOILANDE

sinon : je ne changerai pas de visage, et je ne détournerai point de lui mou regard ? C'est à quoi l'Apôtre semble nous exhorter ; Priez sans relâche * : Rendez toujours grâce * ; Réjouissez-vous toujours dans le Seigneur • ; L'Apôtre veut que nous ne mettions aucune interruption dans ces exercices : prière, action de grâces, joie dons 1«î Seigneur. Mais quel esprit et quel cœur seraient capables de cette persévérance , possible seulement à celui qui a dit : Qui nous séparera de la Charité de Jésus-Christ k? Il ne pouvait pas dire, de la contemplation. Car l'amour de Jésus-Christ l'arrachait de temps en temps à cette contemplation. Si nous excédons par Vesprit, c'est pour Dieu; si nous sommes sobres , c'est pour vous; car la charité du Christ nous presse •. La charité se fait donc une règle de se soustraire à la contemplation, dont l'usage lui est propre et familier. Toutes les actions de la charité suppléent à la prière et à l'action de grâce et eu ont la vertu. C'est ce qu'elle fait d'une façon plu9 excellente et plus féconde, lorsqu'elle s'exerce aux devoirs suivants : Cachez l'aumône dans le sein des pauvres, et elle priera le Seigneur pour vous •. Sous ce mot d'aumône sont renfermés tous les genres de secours donnés aux indigents : non-seulement la nourriture et le vêtement corporels, mais l'instruction, l'exhortation, la correction, la consolation, et tout ce qui contribue au bien de l'âme. Ce sont là des œuvres de charité qui ont la vertu de la prière quand elles sont faites en vue de Dieu seul : mais ce ne sont pas les actes spéciaux et particuliers de cette vertu. Le lot spécial de la Charité n'est-ce pas de s'occuper uniquement du Bien-aimé, et de s'exercer librement aux choses du divin amour? S'abstenir des transports, de l'ivresse de ces joies spirituelles, y renoncer au profit de nos frères, n'est-ce pas changer de visage? Marthe est pleine de sollicitudes, et occupée de beaucoup de choses. Or, ce trouble causé par ces intérêts nombreux, c'est un changement de physionomie, mais Marie a choisi la meilleure part gui ne lui sera pas ôtée T.

2. La meilleure part, c'est l'exercice de la contemplation et de la charité. Car, encore que les services de Marthe soient des œuvres de charité, par eux la charité est plutôt au service de la nécessité qu'au service d'ellemême. Soulager les souffrances d'autrui est une bonne œuvre , mais la cause en est im-

1 I The», v, 17. — « Epbés. v, 20. — • Philipp. iv, 4. * Rom. vin, 35. — • II Cor. v, 13, 14. — • Eccii. xxx, 15. - 7 Loc x, 41, 42.

portune. La miséricorde est excellente, mais la misère est pénible. La guérison est un bienfait, mais la maladie qui en est l'occasion est un mal. La compassion est un sentiment louable ; mais la souffrance d'autrui qui la produit ne mérite pas le même éloge. Dans les détresses du prochain, la Charité cherche ce qui la doit toucher et émouvoir, ce qu'elle doit travailler à éloigner : tandis que dans la contemplation des vertus du Bienaimé, tout plaît, tout charme, tout attire : là rien qui repousse ; tout ce que l'àme y rencontre exerce une double attraction sur elle. C^est le propre de l'amour, c'est son rôle d'être tout à son objet. Et c'est ce qui a lieu, lorsqu'une même jouissance indivisible enferme et embrasse et sa fonction et sa fin et sa cause. La fonction c'est l'amour, la cause c'est la vision, et la fin c'est à la fois ces deux choses ; car il ne peut y avoir de fin plus heureuse que la vision même de Dieu et son amour. C'est vers ce terme que convergent tous les vœux des saints. La charité est à elle-même sa fin : contents d'elle-même, elle n'a rien de mieux à attendre. C'est là tunique nécessaire qui n'est pas ravi à Marie, et dont le psalmiste se félicite en disant : // m'est bon de m9 attacher au Seigneur \ C'est là ce transport qui ravissait Paul au troisième ciel * ; l'ivresse qui avait donné au visage d'Anne une physionomie spéciale • ; ce vin qui remplissait les Apôtres, quand l'Esprit-Saint les pénétra de sa véhémence4, et qu'ils sentirent la vertu de ce breuvage que Jésus-Christ leur avait promis1. Inondé de ce vin, Noé éprouva un ravissement et un sommeil spirituels qui lui fit oublier la chair6. Tout occupé de la vision de l'avenir, il dédaigna le passé. Heureux , si comme Anne, il n'eût jamais laissé se dissiper la vertu de ce vin. Celle-ci, ayant châtié ses sens, jouit de l'ivresse de l'âme qui fut durable. Car c'est là ce que signifie ce visage qui ne changea pas. C'est cette jouissance prolongée de la présence de l'Epoux que l'Epouse semble se promettre en disant : Je ne le laisserai point aller; car, serait-ce un sens sérieux, spirituel, digne de l'Epouse, de rapporter ces paroles à la foi, la justice, l'humilité, la continence , la charité, et aux autres vertus qui ne sont autres que Jésus- Christ même? Ne croyons pas qu'elle en fût privée, même quand elle cherchait le Bienaimé. Ces vertus sont communes, et si utiles

1 Ps. Lxxn, 28. — ' 11 Cor. xii, 2. — » I Rois i, 13. — * AoL n, 1, 21. — • Math, xxvi» 29. — « Geo.

SUR LE CANTIQUE DÉ SALOMON

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