Tome. IV
âme que le poids du corps n'appesantit pas que les sens n'ont pas alourdie sous la multiplicité de leurs soucis, et cependant cette âme pensait à tout. Ne vous apparaissent ils pas comme des souffles sacrés, tous ceux qui, soulevés de terre par cette légèreté spirituelle, mènent une vie céleste? mais il mérite plus spécialement ce nom, celui qui marche sur l'aile de tous les vents, et qui dépasse infiniment la portée de tous les esprits. Le Prophète a donc raison de le nommer un vent, un vent brûlant, dont le souffle dissipe le froid du péché, et change notre captivité comme un torrent séché par les feux du midi. Ils sentaient en eux la chaleur de ce souffle, les disciples qui s'écriaient : Notre cceur n était-il pas tout ardent en nous pendant qu'il nous parlait1! Et je ne sais si on le sent nulle part mieux que dans le désert d'une pureté parfaite. C'est là qu'il souffle plus volontiers, qu'il consume sous les ardeurs de la charité une âme au corps chaste, qu'il la fond en désirs spirituels, qu'il la vaporise, si j'ose dire, et qu'il la porte vers le Ciel comme la fumée de l'encens.
4. Quelle est celle-ci qui monte à travers le désert comme la fumée de l encens ! Heureux désert qu'une chair desséchée et épuisée par la vertu de la chasteté : elle n'exhale plus aucun nuage des délectations impures; elle entretient, elle nourrit le feu allumé par le souffle de Dieu, au lieu de l'éteindre. Ce feu trouve-t-il une âme pleine de ces aromates, il l'enflamme, la transforme, et la porte en haut comme la fumée de l'encens. Comme une branche flexible, dit le texte ; parce que la discipline qui règle les pensées de l'âme la concentre au dehors, au dedans et la dirige des régions inférieures vers des régions plus hautes : Comme une branche flexible : parce que tout ensemble, elle se replie sur elle-même, et s'élève au-dessus d'elle-même. Mais pourquoi est-elle comparée à une branche de fumée? Est-ce pour indiquer que cette grâce de suavité n'est ni durable, ni solide, que cette élévation de l'âme n'est pas constante, mais se dissipe comme la fumée? La vapeur de la fumée des parfums brûlés est agréable et trèsdéliée. Mais pour cette colonne mince et délicate, je redoute le souffle de l'air ; je crains qu'elle ne cède à la tempête des soucis de la vie, aux vents de la tentation. Et les exemples n'autorisent que
Luc xxiv, 32.
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILÀNDE
trop bien mes appréhensions. Combien nous en ayons tus s'élever ! et nous ayons pleuré leur chute aussi inattendue que leur ascension avait été rapide. Ils prennent leur vol dans l'oraison ; ils s'appliquent à la prière ; ils sont riches de grâces ; les douceurs de la dévotion les remplissent; ils versent des flots de larmes, et la plus légère occasion d'impatience jette la tristesse parmi ces délices spirituelles, et en tarit la source. Fumée donc que cette vertu si vite évanouie; vraie branche de fumée que cette ascension de Tâme, qui fléchit sous sa propre mobilité ou qui cède au premier obstacle. Pourtant je n'oserais pas, quand il s'agit de l'Epouse, interpréter cette fumée en un sens défavorable, et si vous voulez contester à tout prix, je ne puis vous accorder ici qu'un défaut, celui qui est recommandé par le Psalmiste : Mes yeux se sont affaiblis par V attention à votre parole ; mon âme est tombée en défaillance dans V attente de votre secours1.
5. Mon Dieu, plaise au ciel que mes yeux aussi s'affaiblissent et défaillent ainsi ! Plaise au ciel que mon âme succombe, se fonde de cette manière, et qu'échauffée par votre parole et par ses ardeurs, elle voie son esprit épais et lourd prendre des habitudes intellectuelles plus délicates ! Que tout ce qu'il y a en elle de conceptions matérielles, de désirs grossiers, disparaisse sous l'action de la grâce, et qu'ainsi diminuée, amoindrie, affinée, elle échappe à sa pesanteur pour de venir cette légère colonne de fumée ! Que sa vertu devienne légère comme cette fumée, au lieu de se dissiper comme elle, et qu'elle n'ait pas à dire : Mes jours se sont dissipés comme la fumée*, car autre chose est s'amoindrir comme la fumée de façon à cesser d'être; autre chose s'amoindrir par l'esprit, s'atténuer de façon à devenir tout spirituel. Le Prophète avait éprouvé une heureuse défaillance quand il disait : Mon âme soupire et défaille dans les parvis du Seigneur9. Et comment n'éprouverait-il pas cette défaillance celui que le Christ enflamme? C'est un feu, ainsi qu'il est écrit, et un feu qui consume *. Celui qui s'approche de moi,dit-il, s'approche du feu. Ahl qui me donnera d'attacher ce feu en mon sein, afin qu'il embrase mon cœur, le change, et me réduise au néant ? Oui, elle monte vraiment comme la fumée de l'encens, l'Epouse qui sort des ardeurs de la chambre du Christ, et des embrasse ments du Verbe qni est un feu. Votre flamme, ô
1 P». axvni, 82, 81. — ■ Pb. a, 4. — • Ibïd.LXxxm/3. — * Hébr. xn, 8, 29.
Christ, a coutume de répandre de suaves parfums, et elle produit une fumée aromatique. Comme la fumée qui monte des aromates. J'ai lu qu'il sortait aussi de la fumée de la bouche de Léviathan *, et du puits de l'abîme *. Mais en ces endroits on ne parle ni de fumée légère, ni d'aromates : rien de droit rien de doux ; horreur profonde, désordre absolu. C'est la fumée de l'erreur qui monte du puits de l'abîme. De cette fumée les impies ont dit : La respiration est en nos narines comme une fumée, et rame est comme une étincelle qui met notre cœur en mouvement '.
0 bon Jésus, que le souffle de mes narines vienne de votre feu ! et que de votre foyer jaillisse l'étincelle qui fera battre mon cœur, et le transformerai Votre feu consume : s'il trouve des vices il les dévore, et s'ils s'évaporent dans la fumée de la confession. Mais ce n'est pas là le feu qui monte des aromates. Dieu touche les montagnes, et elles fument k. Quel feu utile que celui qui dissout l'enflure des cœurs, et qui en les touchant abaisse et dissi pe l'orgueil terrestre dans les fumées delà pénitence 1 Mais autre est le parfum, autre la grâce de la fumée répandue par les aromates des vertus. Ce feu, ce feu apporté à la terre par le Seigneur, et qu'il y veut voir brûler1, ne consume pas seulement les vices; il change les vertus en affections d'une agréable suavité. Les aromates, s'ils restent entiers, ont une odeur excellente ; mais ils en exhalent une autre bien plus forte quand ce feu les a consumés.
6. Sentant ce parfum dans l'Epouse, les amis de l'Epoux s'extasient et s'écrient : Quelle est celle-ci qui s9 élève à travers le désert comme la fumée de la myrrhe, comme la fumée de F encens, quis'exale de toutes sortes de poudres aromatiques? Dans la myrrhe vous trouvez désignée la vertu de continence, dans l'encens l'amour de la prière, et dans les poudres, parmi les autres qualités, l'humilité d'un cœur contrit. Myrrhe salutaire qui réprime la pétulance de la chair, et ne la laisse point s'épancher en mouvements sensuels, qui la contraint à n'être plus charnelle Mais la myrrhe de notre continence paraît matérielle, grossière trop voisine encore de la chair. C'est à ce feu céleste, à la ferveur du divin amour, à la foudre. Cette myrrhe est excellente quand elle contient nos appétits sur des pentes défendues : mais elle a plus de suavité et de grâce encore, quand elle perd, sous l'action de la charité, toute
1 Job. xli, 11. — ■ Apoo, ix, 3. — » Bagesae n, 2. — 1 Pft. axai, 32. — * Lao. xu, 19.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
affection charnelle. Et l'encens, que son odeur est faible tant que ses grains restent entiers ! à peine les met-on sur le feu et commencent-ils à se dissoudre, qu'ils répandent une fumée embaumée. N'est-ce pas ainsi que la prière tous semble pesante, lourde, si la vertu et le feu de la parole intiment ne l'embrasent? Dans l'encens je trouve la matière de la prière, et dans la fumée la grâce. Que ma prière, disait David, s'élève comme l'encens1. La prière qui n'est pas embrasée ne monte pas tout droit vers Dieu. Sortie d'un cœur froid, elle retombe tout d'un coup ; son vol ne peut être long parce qu'il n'est pas rapide. Elle est violentée, elle ne s'appartient pas, pas plus du reste que la prière ardente. L'une malgré ses efforts est repoussée, l'autre est ravie plus haut. La première lutte et retombe ; la seconde monte toujours : Tune a une marche pénible et violente ; l'autre vole au gré de sa volonté : l'une est à peine présentée, l'autre ne rencontre aucun obstacle. Celle-ci est libre et joyeuse, celle-là laborieuse et triste. L'une est bonne, et l'autre parfaite. Enfin il y a une prièreintermédiaire entre la froide et la fervente, qui dépasse la première, sans s'élever jusqu'à la seconde. Et si je puis ainsi parler, la première est contrainte, la seconde est dirigée, la troisième ravie. L'une a soif, l'autre est sobre, la dernière est enivrée. C'est elle qui est transportée en Dieu; aussi s? élève- t-elle comme la fumée des aromates, de Y encens et de toutes les poudres au parfum agréable.
7. Par ces poudres, l'Ecriture exprime admirablement la vertu d'humilité ; car cette vertu, malgré de grands mérites, ne sait ni s'enfler, ni concevoir d'elle-même une haute idée. Elle s'estime peu, elle amoindrit ses avantages et elle en réduit la solidité à un peu de poussière. Après l'éloge de la prière, vient bien celui de l'humilité ainsi figurée. Car la prière de celui qui s'humilie pénètre les cieux '. Bien plus, sans la grâce de l'humilité, toute prière, si ardente qu'elle soit, est comme émoussée. La myrrhe d'une chasteté orgueilleuse n'exhale qu'une odeur désagréable, et elle réprime mal les mouvements charnels, la myrrhe d'une continence qui laisse l'esprit livré aux fumées de la superbe. C'est quand ils sont broyés que la plupart des parfums se réduisent en poudre. Quelle chose excellente que la contrition, puisque Dieu ne dédaigne pas un cœur contrit et humilié • ! Elle ne laisse rien, jusque dans les vertus,
*Pi.<BL,a. — 'BoqU.zxxy,21.-.»Fi,l, 19.
qui n'ait été examiné, abaissé, humilié : elle juge jusqu'aux justices mêmes, et elle reprend non-seulement le péché, mais la justice et le jugement. Or, reprendre n'est-ce pas en quelque sorte broyer? La justice jugée n'est elle pas humiliée? Vous m'avez humilié dans votre vérité \ est-il dit. Ce langage ne convient pas à tout le monde. Les faibles sont humiliés dans leur vanité ; les parfaits dans la vérité de Dieu. La vanité ne peut juger la vérité ; c'est à la vérité de juger la vanité, et de se juger elle-même. L'esprit juge tout. Ce qu'une appréciation humaine trouvait solide et pur, au tribunal de l'esprit de la vérité, baisse et s'amoindrit : sous la force de l'esprit les parfums des vertus sont broyés et la justice se trouve jugée. Dans le tourbillon il m'écrasera, disait Job : dans le tourbillon de son esprit, de son esprit véhément, dans ce tourbillon qui emporte mon esprit. Dans ce tourbillon il m'écrasera, et multipliera mes blessures %. Avant la venue de ce puissant esprit ma justice semblait entière : il la juge, il la broie, il la perce, il met en pièces les mérites sur lesquels ma présomption s'appuyait, et il me montre la faiblesse et les blessures d'une vertu simplement humaine.
8. Oh ! si j'avais le bonheur d'être ainsi broyé, et réduit en poudre de saintes affections et de pieuses méditations I 0 bon Jésus, si le tourbillon de votre esprit soufflait sur mon âme une pareille poussière enlevée des places de la céleste Jérusalem, afin qu'elle m'échauffe, que je m'étendesur cette poudre, que j'y dorme, et qu'elle soit pour moi une poudre odoriférante I Heureux qui demeure en cette poussière, et en qui descendent les douces pensées qu'elle inspire 1 Réveillezvous, dit le Prophète, et louez, vous qui habitez dans la poussière1. L'Epouse, réveillée de son heureux sommeil, s'élève comme la fumée des parfums échappée de toutes sortes de poudres embaumées. De toute sorte, dit le texte. La vérité vous apprend à ramener toutes vos bonnes œuvres à la poussière, à la stérilité. Lorsque vous aurez tout fait, dites: Nous sommes des serviteurs inutiles; nous n'avons fait que notre devoir \ Heureux qui amasse cette poussière : qui fait ce qui lui est prescrit, et regarde cela comme rien; qui, après avoir rassemblé toutes les bonnes œuvres, les brise par l'humilité. Paul énumère aux Corinthiens les innombrables aromates de ses œuvres. J'ai été en de fréquents voya-
J Ps. gxvhi, 75. — ■ Job. ix, 17. — » Isaïe xxvi, 10, — * Luc xvu, 10.
SERMONS DE G1LLEBERT D'HOILANDE
ges : j'ai rencontré périls sur les fleuves, périls ou milieu des voleurs, périls dans ma race, périls du côté des Gentils, périls sur mer, périls à la ville, périls dans la solitude, périls au milieu des faux frères1. Et ensuite? Il avait la sollicitude quotidienne de tontes les églises. Qui est faible sans que je sois faible, ajoutait-il, qui est scandalisé sans que je brûle? Dans cette énumération l'Apôtre ne vous semble-t-il pas avoir rassemblé la poudre de toutes les bonnes œuvres ? Voulez-vous l'entendre vous exposer des vertus plus sublimes encore ? Suivez-le dans ses visions et ses révélations, dans son ravissement au ciel et au troisième ciel, dans cette heureuse ignorance qui ne sait si c'est dans son corps ou sans son corps qu'il a éprouvé cette extase, étant déjà fumée et non plus poussière. Mais pour qu'à cette fumée de la contemplation spirituelle ne se mêle pas la fumée de la jactance, écoutez la suite : De peur que la grandeur de mes révélations ne f enflât , il m'a été donné un aiguillon charne/'.Paul est percé d'un aiguillon qui l'empêche de s'élever. Et vous qui écoutez ces choses, vous n'en voulez pas? Comment au milieu des grâces et des dons qui vous sont départis cessez vous de vous anéantir, ou ne vous laissez-vous pas anéantir et broyer ? L'aiguillon est dur : mais ses coups rendent les progrès humbles. C'est l'aiguillon de la chair qui est importun et non celui de la charité. La souffrance est amère et la discussion sévère : mais toutes les deux mêlent à nos vertus l'humilité.
9. Mais toutes ces choses sortent avec plus de douceur et d'efficacité du foyer ardent de
l'amour. Cette flamme ne réduit pas seulement les vertus, elle les transforme, elle en change l'espèce, et de spirituelles qiPelles sont déjà, les rend plus spirituelles encore. La myrrhe de la continence, l'encens de la prière, l'humble conscience de nos vertus présentent un aspect nouveau, uneapparence plus agréable en sortant de ce laboratoire. Si la trituration est une bonne chose, la crémation est meilleure encore. La poudre aromatique est suave ; mais sa fumée l'emporte en douceur. Car la fumée représente je ne sais quoi de doux, de spirituel que la poudre ne figure pas aussi bien. Sous l'action d'une parole de feu, au milieu des embrassements de l'Epoux, le parfum de simple poudre qu'il est, se fond et s'évapore en une légère fumée ; la poudre des vertus unies à l'humilité, exhale une fumée de gloire. Et où monte t-elle, dans sa légère ascension ? où va celle qui monte ainsi ? qu'il est donc riche en délices le lieu réservé à de telles ascensions ? C'est peut-être le lit du Bien-aimé, car il doit être le but suprême des aspirations de l'Epouse. Et cela est. Aussi est-il dit ensuite : Voici le lit de Salomon : soixante des plus vaillants d'Israël l'environnent. C'est une marche naturelle pour l'Epouse d'aller du lit au lit, de son lit, de la chambre de sa mère, au lit de son Salomon. Et il y a ici autant de variété que d'ordre : aux délices se mêle la force, et Salomon entoure sa couche d'une garde puissante. Mais arrêtons cet entretien : nous consacrerons un nouveau discours à un nouveau verset, avec l'aide de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui vit et règne dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SERMON XVI
Soixante forts entourent le lit de Salomon. Cantiq. m, 7,
1. Avec quelle légèreté l'Epouse s'élève ! on la dirait sans corps, et affranchie de la corruption de la chair. Et quel corps pour-
' II Cor. xi, 26, 28, 29.- > II Cor. xn, I, 7*
rait être comparé à la fumée ? Quelle corruption pourrait-elle avoir quand, au lieu d'une odeur charnelle) elle n'exhale que lés senteurs des aromates? Oui, elle monte avec élégance, et digne tout-à-fait du lit de Saio-
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
mon. Je lis qu'Esther se baigna, et s'oignit de parfums, pour attirer ainsi les embrassements d'un roi '. Ici l'Epouse ne recourt pas aux parfums pour plaire à son Epoux : elle est comme fondue et transformée elle-même en parfum. Tous ne comprennent pas cette parole; tous ne sauraient jouir de ces délices. Si tous en jouissaient, tous en seraient privés ; et c'est une belle variété et une pieuse charité, que l'un jouisse, et l'autre protège la jouissance. Si les uns ont des loisirs doux et charmants,c'est que d'autres exercent une vigilance sérieuse. Aussi soixante vaillants d 'Israël entourent le lit de Salomon. Notre Salomon ne veut pas qu'on vienne troubler les délices de sa couche, qu'on en diminue les douces affections, ni même qu'on l'essaie. Il aime la paix, lui surnommé le Pacifique. Et quel est notre Salomon, sinon Jésus-Christ? 11 est notre paix; il réunit ce qui est divisé ". Par son sang il a pacifié, non-seulement la terre mais le ciel '. Le châtiment destiné à nous procurer la paix est tombé sur lui *. Il a enduré la peine que nous méritons afin de répandre sur nous la paix de sa justice. Il a été châtié, nous avons été pardonnes. Votre punition ne pouvait jamais vous procurer la paix. Une victime impure, loin de purifier ceux qui étaientsouillés, était impuissante à se purifier elle-même. La peine planait donc sur nous, mais une peine incapable de produire la paix. Contre nous avait été portée une sentence de mort et de malheur : mais l'injustice n'était pas effacée. Vous étiez lié par une condamnation juridique; mais vous n'étiez pas dégagé des chaînes du péché. Le châtiment était là; la paix n'yétait pas. 0 discipline pesante, ô joug douloureux placé sur les fils d'Adam ! Vous écrasez sans protéger; vous punissez sans purifier; vous consumez sans réconcilier: vous consumez la substance de la chair et non la faute qui la souille. Entre la paix et vous qu'y a-t-il de commun ? Quand procurerezvous cette paix, vous que le péché enlace? Quand conférerez-vous la grâce, yous qui n'ôtez pas le mal? La paix et la justice se sont embrassées B. Le châtiment destiné à nous apporter la paix est tombé sur celui qui nous a apporté les doux fruits de la justice. Notre Salomon mérite seul le nom de Pacifique, parce que c'est avec lui que la justice s'est levée sur nous, ainsi que l'abondance de la paix '. Oui, paix vraiment abondante qui non-seulement a suffi à effacer les fautes
1 Eslh. h. — « Ephés. n, 14. — » Coloss. i, 20. — * haïe mi, 3. — • Ps. lxxhv, il. — « Ibld. lxxi, 7.
passées, mais qui s'étend à tous les siècles, Elle abondera,elle durera autantque la lune; aussi longtemps que les labeurs de notre mortalité, autant que nos misères et nos défauts. Paix vraiment riche, bien supérieure à la mesure du mérite. Elle n'a pas trouvé de mérite en nous : elle nous en a donné. Comment ne serait-elle pas abondante, puisqu'après nous avoir remis nos offenses, elle nous a rendu la grâce première? Dans l'antique paradis, l'homme jouissait de la paix et il ne pouvait sortir malgré lui de ce séjour. Hais il n'avait pas la puissance d'y rentrer à son gré. La grâce lui donnait bien la puissance de n'en pas sortir; elle ne lui donnait pas celle d'y revenir à sa volonté. Aujourd'hui la grâce de Jésus-Christ contient une grâce plus riche, qui nous est offerte après des chutes réitérées ; au lieu de repousser le repentir, elle le provoque. Oui, c'est une paix réellement abondante; aucune injure ne la fatigue ; elle est plus disposée au pardon qu'à la vengeance. Commencée par la rémission des péchés, cette paix va jusqu'à nous faire participer à la nature divine; car celui qui est uni à Dieu est un même esprit avec lui *.
2. Quelle richesse de pardon ! Il ne nous donne pas simplement la paix avec Dieu ; il nous unit à lui. Bienheureux rapprochement qui a abattu le mur qui nous divisait ! Mais les confins par lesquels nous touchons à Dieu ne sont pas encore complètement assurés.Notre ennemi essaie d'y pénétrer, et d'y répandre le trouble. En Jésus-Christ, nous avons la paix avec Dieu le Père ; mais nous ne sommes pas en paix avec l'ennemi commum. La paix ne sera donc complète et absolue qu'après la destruction de notre suprême ennemi, la mort. En attendant, à défaut de paix, nous avons contre lui une protection. Jésus-Christ sera notre paix, quand l'Assyrien viendra en notre terre et foulera nos frontières. Cet Assyrien peut bien infester nos frontières spirituelles les plus voisines, mais non les plus éloignées ; il peut les fouler, il ne saurait y rester. Car Jésus-Christ sera notre paix lorsque l'Assyrien aura foulé aux pieds nos frontières ; or, nous avons deux sortes de frontières ; nous confinons à Dieu, et nous confinons au monde : nous touchons à l'esprit et à la chair. S'il est dit à quelques-uns : Vous n'êtes pas dans la chair, vous êtes dans l'esprit, ils touchent pourtant à la chair, soit par la natnre de leur substance matérielle,
1 I Cor. vt, 17. — * Rom. vin, 9.
SERMONS DE GILLKBERT D'HOILANDE
soit par les soins qu'elle exige d'eux. L'ennemi, se servant donc de notre chair comme d'un camp, profite du voisinage pour troubler les régions de l'esprit, et du point où il s'est fortifié il dresse ses embûches. Hais, Jésus-Christ sera notre paix, lorsque l'Assyrien foulera nos confins. Notre Salomon, notre Pacifique, qui nous donne paix sur paix, paix avec le Père, paix avec l'ennemi, assurera aussi la paix à nos frontières K 0 frontière et frontière , que vous différez l'une de l'autre ! De quelles joies tu abondes, toi, et toi de quels scandales tu es menacée par ton voisinage ! 0 frontière et frontière ! De quelle félicité tu es entourée, toi, et toi avec quelle peine on te protège 1 De part et d'autre, Jésus-Christ est la ligne intermédiaire : d'un côté il sépare, de l'autre il unit; d'une part il commence, et de l'autre il consomme. Car la Sagesse atteint avec force d'une extrémité à l'autre,et dispose tout avec douceur sur cette dernière % et cette extrémité c'est le lit. Aussi est-il dit de la femme forte : Elle est si précieuse qu'il la faut aller chercher aux extrémités du monde *. Elle est précieuse : c'est pourquoi il se dépense luimême, il se donne tout entier pour rassasier ses désirs. Et qu'est-ce autre chose que les embrassements et le lit de l'Epoux? Le terme extrême est celui au-delà duquel les désirs ne peuvent aller, et au-delà duquel nos facultés ne peuvent rien saisir. La fin pour vous, c'est quand vous vous perdez, vous vous épuisez, vous commencez à être un autre/que vous êtes tout en Jésus-Christ, et Jésus-Christ tout en vous. 0 paix véritable et pleine, qui bannira tous les scandales du royaume de Dieu, et où la crainte n'assiégera plus nos frontières; qui effacera même toute distinction de frontières, où il n'en restera qu'une indiquée plus haut! Une frontière qui nous unira à Dieu et nous rendra conformes à lui : où nous jouirons des joies du lit,sans avoir besoin de manier le glaive. 3. Présentement, pour jouir paisiblement des moindres joies de ce lit, il faut une garde forte. C'est pourquoi soixante des plus vaillants d'Israël entourent le lit de Salomon. Et dans l'Evangile vous lisez : Lorsque le fort armé garde sa maison , tout ce qu'il possède est en paix *. Il y a dans le premier texte une garde plus nombreuse, parce que la grâce du lit est plus riche que la grâce de la demeure, et qu'on a plus de sollicitude pour une épouse que pour une propriété
1 Ps. gxlvii,U. — » Sagesse vin, 1. — » Prov. rxxi 10. — * Luc xi, 2t.
ordinaire. J'ai lu qu'à la porte du Paradis un ange avait été placé en sentinelle avec un glaive de feu à la main l. Le lit de notre Salomon n'est-il pas un Paradis ? Notre lit est couvert de fleurs ». Lui est la fleur des champs, l'arbre de vie. Un pareil lit est vraiment un Paradis de délices. Et voyezvous comment ces délices abondantes sont entourées d'une garde sévère ? Car, soixante des plus forts d'Israël entourent le lit de Salomon. Je ne m'arrête pas actuellement à la raison de ce nombre, qui me parait désigner ceux qui l'emportent par la justice de leurs œuvres et la connaissance de la loi. Ils comptent parmi les forts d'Israël, ceux qui sont fermes dans la foi, et dont la vie est virile : qui peuvent tout, mais en Jésus- Christ leur soutien. C'est une mauvaise force de s'élever contre la science de Dieu, d'être contre elle roide et inflexible, d'avoir la dureté de la pierre, et un cœur de bronze, en sorte que la souffrance même ne vous rende pas intelligent ; tels sont ceux à qui saint Paul a dit : Sommes-nous donc jaloux du Seigneur et plus forts que lui *. Non, il n'est pas du nombre des vaillants d'Israël celui à qui une blessure n'arrache aucune plainte, qui est insensible aux coups qui l'atteignent, qui reste stupide sous tous les aiguillons du glaive à deux tranchants de la parole qui pénètre jusqu'au fond de l'àme, et qui se fait même gloire de regimber contre eux. Telle ne fut pas Marie dont ce glaive a percé l'âme si tendre. Ah 1 que la puissance de cette parole me domine; que son efficacité agisse sur moi ; qu'il pénètre mon âme, ce glaive, afin qu'à son tour elle se transforme en une épée destinée à combattre contre la malignité des puissances spirituelles 1
4. Pourquoi vous engagez- vous en des entreprises difficiles, vous qui n'êtes plus du nombre de ces forts ? Pourquoi essayez- vous de faire sentinelle, vous qui ne savez pas secouer votre inertie ? Pourquoi entourer le lit quand vous n'avez pas même de glaive? Ou si vous avez le glaive de la parole, il est au fourreau, il n'est pas sur vos lèvres. Vous ne portez pas dans votre bouche ce glaive tournoyant du Verbe divin. La parole est vivante : l'esprit est de feu : et je ne sais comment il arrive que , contrairement à sa nature, ce glaive sommeille en vos mains ; il est inutile et émoussé, lui plus tranchant et plus acéré que toutes les armes : sur vos
i G*n. m, 84. — » Gantiq.. i, 15.— » I Cor. x, 32.
SUR LE CANTIQUE DE SALOHON
lèvres, il a perdu sa rapidité, son agilité : votre main ne le manie pas en tous sens, selon la diversité des circonstances ; il se prête si bien pourtant à toutes les phases du combat spirituel. Pourquoi donc vous charger d'un office où vous n'entendez rien ? Tous tiennent le glaive et ils sont très-instruits dans Part de la guerre &. C'est sans motif que vous portez le glaive, puisque vous n'avez pas l'habileté nécessaire à son usage : ou si vous savez combattre, c'est plutôt pour les intérêts du monde que pour ceux de Jésus- Chrits ; vous connaissez mieux les lois du siècle que celles de l'Eglise, et vous êtes plus versé dam les luttes de la terre que dans celles de l'esprit. Le Prince de l'Eglise veut un homme initié aux choses ecclésiastiques, et capable de rendre raison de notre foi et de notre espérance*. Sans l'habitude et sans l'expérience de ces matières, comment pouvez-vous donc vous glorifier de votre connaissance du droit public ? Sur les lèvres d'un clerc et d'un moine, la science sacrée sied bien plus que la science séculière ? Pourquoi voulez -vous parler à Jérusalem la langue de l'Egypte ? Ce n'est pas l'avis d'Isaïe Il y aura9 dit-il, dans la terre d'Egypte cinq villes parlant la langue de Chanaan • : ne pouvant parler l'hébreu, ils useront de la langue qui s'en rapproche le plus : et incapables d'user de l'idiome sacré,ils emploieront celui qui offre plus d'affinité avec lui, Pourquoi vouloir parler à demi la langue d'Azoth, quand vous devez parler comme les Juifs ? C'est ce que vous trouvez dans Esdras \ Parlez la langue non des hommes, mais des anges, et vous êtes l'ange de Dieu, vous qui exercez le ministère de la parole sacrée. La bouche du prêtre sera gwrdietme de la science ; on demandera la loi à ses lèvres, car il est Fange du Dieu des armées \
5. Parlez d'une façon toute fait évangélique, vous l'homme de l'Evangile : que vos discours respirent la loi, les Prophètes et les Apôtres : aiguisez votre langue à leurs paroles ; empruntez-leur les armes de Dieu, ces armes puissantes pour renverser les remparts ennemis, et réduire toute intelligence qui s'élève contre la science divine6. Qu'en votre main flamboie le glaive de l'esprit, et qu'il vous aide en toute occasion. Soyez prêt à parler quand s'offre quelque rencontre subite : ayez sur vos lèvres, et non pas seulement dans vos papiers, une parole forte et
* Gantiq. m, 8. — ■ 1 Pierre ni, 15 — * lsaïe xer, 18 — * II Esdr. on, 14. — » Malach. u, 7. — • II Cor. x, 4,5.
efficace. Car, ce sont les lèvres, et non les feuilles du prêtre gui gardent la science. Portez votre trésor avec vous. Que ce glaive de la parole soit pendu à vos flancs au lieu d'être serré dans l'ombre : ayez-le là tout prêt : cëignez-le sur votre cuisse, afin d'être fort et prompt à exhorter avec une saine doctrine, et à réfuter les contradicteurs. Ne dissimulez pas ce glaive, cédant aux timidités d'une prudence toute charnelle. Chacun deux a Vépée au côté : à l'un est donnée la parole de science, à l'autre la parole de sagesse, et chaque docteur tient de l'esprit une grâce particulière *. Chacun d'eux a Vépée au côté*, afin que là où se rencontre la tentation, la parole soit plus forte, et l'admonition plus fréqueute : chacun d'eux a Vépée au côté, pour se reprendre d'abord le premier, se garder, se juger. Paul vous apprend aussi à avoir l'épée au côté : Considérez-vous vous-même, dit-il, de peur dêtre tenté à votre tour. Chacun a Vépée au côté, à cause des terreurs de la nuit, a cause des chutes subites des accidents imprévus. C'est une terreur nocturne que l'Apôtre vous insinue en disant ; Si un homme est tombépar surprise en quelque faute1. Nocturne signifie ce qui est prévu, soudain, et aussi ce qui est insidieux. Aussi l'Apôtre ajoute-t-il : Afin que nous ne soyons pas circonvenus par Satan, car nous n'ignorons pas ses pièges \ Ailleurs Paul redoute encore ces terreurs nocturnes : Je crains que comme le serpent a séduit Eve, ainsi vos sentiments ne se corrompent et ne perdent la simplicité qui est en Jésus-Christ '. Heureuse simplicité, qui, vous unissant à Jésus-Christ, vous communique son esprit. La simplicité, c'est l'unité. La simplicité c'est que vous ne viviez plus, mais que Jésus-Christ vive en vous, c'est que la sagesse de Dieu vous absorbe, que la joie spirituelle pénètre et se cache au fond de vos entrailles ; et où se trouve une pareille simplicité, sinon dans le lit ?
6. Chacun d'eux a son épée au côté sur sa cuisse non pour la cuisse, mais à cause des terreurs nocturnes ; peut-être parce que ces vaillants n'on pas à lutter contre la chair et le sang signifiés par la cuisse, mais contre les dom inateurs de ce monde et de ces ténèbres \ Aussi est-il dit à cause des terreurs nocturnes f à cause des esprits du mal. Que vous avez en partage une lutte plus heureuse, vous qui êtes dans le lit de SalomonIVous n'avez plus à combattre contre les perfidies de la chair
* Cor. xii, 7, 10. — a Cantiq. m, 8. — • Galat, vi, I. — * II Cor, n, 11.— * Id. xi, 3. — • Ephés. vi, U.
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE
ni de l'esprit, mais avec la joie spirituelle, avec Salomon,si bienappelé Pacifique. Aussi luttez- vous pacifiquement avec lui. Salomon porte le nom de Pacifique, et|il personnifie la sagesse. Aimez la sagesse, dit-il, et elle vous embrassera. Un embrassement est une sorte de lutte. Embrassez-la, afin qu'elle vous embrasse vous-même. Vous serez glorifié par elle, quand vous V aurez embrassée, comme il est dit au livre des Proverbes '. Embrassez la parole, et usez d'elle non comme dans la guerre, mais comme dans le lit; on n'y tire pas l'épée,on s'y embrasse. Laissez la force, usez de la parole au-dedans de vous non comme d'un glaive, mais comme d'un Epoux afin d'y trouver la joie. Jouissez de la vérité, au lieu delutter contre les erreurs et les vices: laissez à d'autres cette fonction et cet olfice. Pourquoi combattre, quand il s'agit d'aimer? L'Epouse ne s'inquiète guère de disputes et de luttes ; elle cherche le calme et les embrassements. Que d'autres entourent le lit : pour vous jouissez-y des caresses qu'on y trouve.
7. Mais pourquoi ne nous dit-on rien de l'appareil de cet lit ? Pourquoi se borne-t-on à mentionner brièvement ses délices ? Peutêtre est-ce là une chose ineffable dont il n'est pas permis à l'homme de parler. Celui qui en a l'expérience comprend ; et même avec cette expérience, il ne peut se rappeler fidèlement les délices écoulées. L'Ecriture a dit ce qu'elle a pu. Elle a parlé du lit et du lit de Salomon. C'est assez, mais pour qui a goûté ces félicités. Je lis aussi le Trône de Salomon1 et sa litière*, deux choses environnée du noble appareil et de la pompe qui conviennent aux plaisirs d'un roi. Est-ce à dire que le lit ait été négligé ? Non : mais l'écrivain s'adressait à l'Epouse et il lui suffisait d'indiquer le lit. Car elle, dans le lit n'aime qu'une chose, c'est que c'est un lit et qu'elle y peut à loisir embrasser Salomon. Vous trouverez un grand et multiple mystère dans les lits dont il est parlé au texte sacré : aucun pourtant n'est comparable à celui de Salomon. 11 y a le lit que Job s'est dressé dans les ténèbres 4 ; le lit arrosé des larmes de David B ; le lit sur lequel l'infirme est étendu • ; le lit où le mort se dresse et ressuscite 7 ; ainsi encore le lit d'Elisée et celui d'Elie. Tous les deux ont ressuscité le fils de cette femme qui leur donnait l'hospitalité ".
* Prov. iv, 5,8. — » JltRofs x, 18, 20 — «Cantiq. m, 9. — * Job. xvii, 13. — * P*. vi, 7. — • Math, vin, 6. — ? Marov,40. — » IV. Roie iv, 32, 37, et III Rois xvii, 17, ».
L'un s'est étendu, l'autre s'est courbé sur le mort ; et tous les deux figurent Jésus-Christ. Jésus-Christ s'est anéanti pour revêtir la forme d'un esclave, et l'étendue de son éternité il l'a réduite à la brièveté d'une nature passagère. Le sein de cette mère pouvait presser le cadavre de son fils, mais non lui rendre la vie. Car la lettre tue ; c'est l'esprit qui vivifie. Mais le véritable Elie a poité ce mort en sa chambre, il l'a élevé jusqu'à l'intelligence des choses spirituelles. Le sein de la lettre était glacé, et l'intelligence qu'on en avait était incapable de communiquer un peu de chaleur vitale. Le bon lit que celui d'Elie qui ranima un cadavre. Le juste vit de la foi i. Elie mesure ce mort à trois reprises différentes, pour donner la connaissance de la Trinité et communiquer la foi dans la mesure voulue. La loi pleure l'extinction du sens littéral et charnel : Jésus-Christ a supprimé ce sens pour lui substituer le sens spirituel. Il a rendu à la lettre un sens nouveau digne de cet Elie qui restaure et renouvelle toutes choses. Et Paul se dit mort à la loi pour vivre en Jésus-Christ1. C'est aussi un bien pour vous de mourir non-seulement à la loi ancienne, mais au vieil homme afin qu'il vous rende la vie en son lit, celui qui a porté nos péchés en son corps pour que morts aux péchés nous vivions à la justice *. Ce que vous semez ne revit qu'à la condition de mourir d'abord. En ce ressuscité nous sommes tous compris, et c'est pourquoi cette résurrection est commune à tous. Hais dans le lit de Salomon il y a une grâce spéciale, prérogative, réservée à l'Epouse.
8. Et maintenant encore si notre mère qui vous donne une hospitalité quelconque je veux parler de cette maison), voit mourir quelqu'un de ses fils, ô bon Jésus, ressuscitez-le. Et il est mort celui qui succombe soit à l'ennui, soit au desespoir, qui est dénué de dévotion et de ferveur : qui sans abandonner les préceptes de la loi, et tout en restant dans les limites de la règle, n'a que des sentiments froids et languissants, et ne trouve dans les œuvres saintes aucune suavité. La sévère physionomie de notre ordre le décourage. Il faut, pour le ranimer, le doux sein d'une mère, qui empêche la tristesse de l'abattre. Son bien demande qu'on ne l'éloigné pas de ce sein maternel, autrement le véritable Elie ne le prendrait plus en sa chambre. Quand Jésus-Christ opère une résurrection, il accorde toujours ce miracle
* Hébr. x, 20. -«Galat. u,19, 20. — » I Pien-e u, 24.
SUR LE CANTIQUE DE SÀLOMON
aux larmes des femmes. Ainsi a-t-il rendu un fils aux larmes de la veuve S un frère à celles de deux saintes femmes1, et une jeune fille à ses parents en pleurs*. Prenez aussi, ô bon Jésus, prenez notre mort du sein de sa mère. Cette observance régulière et extérieure ne conduit pas à la perfection. Placezle dansle doux lit d'une meilleure espérance, qui rapproche de Dieu. Qu'il fasse l'expérience de ce qu'il attend et qu'il apprenne que le Seigneur est bon pour ceux qui espèrent en lui, pour l'âme qui le cherche4. Une heure seulement de celte expérience suffit à répandre la joie sur de longues fatigues. Alors la mère retrouve celui qu'elle avait perdu en perdant son affection et dont elle pleurait la piété éteinte. Il nous revient tout nouveau quand vous l'avez revêtu de vous-même. C'est pourquoi vous le couvrez de votre personne, pour voiler ce qu'il y a de vil en lui et revêtir sa nudité. Saint usage de ce lit qui, en un instant, nous rend pour l'avenir la vivacité de la vie. Plus grande est la grâce du lit de Salomon, où l'Epouse quittant une mère charnelle, se lie par une alliance éternelle à son Bien-aimé, et n'est plus avec lui qu'un esprit.
9. Heureux lit, qui ne connaît d'autre langueur que celle de l'amour. Lit où réside la joie et non l'infirmité ; qu'on n'arrose point
de larmes, qui n'est pas dressé dans les ténèbres, qui n'a rien de triste, d'obscur ; où il n'y a que lumière et joie ; il n'a pas besoin de ces tapis d'Egypte dont la femme étrangère pare le sien dans les Proverbes1. Le lit de Salomon n'admet pas d'ornements étrangers ; on n'y voit aucun parfum, aucune mondanité; des plaisirs chastes, la solide vérité en sont toute la parure. Les lits des saints présentent des mystères variés : celui de Salomon les dépasse tous, et celui de l'Epouse ne peut même lui être comparé. Elle n'y a pas trouvé le Bien-aimé qu'elle cherchait; aussi elle s'est levée, elle a parcouru la ville jusqu'à ce qu'elle l'ait découvert. Hâtez- vous, ma fille, hâtez-vous, vierge sacrée, d'entrer dans ce repos. Ne craignez pas les glaives qui l'entourent. Ces glaives, ces glaives de la parole sont tirés contre les surprises nocturnes,contre les plaisirs charnels, contre les lâches timidités du cœur. Tout cela est pour les autres ; pour vous, ils vous portent une douce blessure, celle de la charité qui vous laisse ignorer les terreurs et le froid dont elles glacent : par elle vos affections s'embrasent; vous êtes consacré tout entière à l'amour, et vous vous préparez à monter sur le lit de l'Epoux, sur le trône de la charité, sur la couche du vrai Salomon de Jésus-Christ, qui vit et règne dans tous les siècles. Ainsi-soit-il.
SERMON XVII
Salomon s'est fait une litière de bois de Liban. Cantiq. m, 9.
4. Vierges sacrées, épouses du Christ, vous avez dans l'entretien d'hier ouï parler du lit de votre Salomon; et aujourd'hui vous désirez qu'on vous parle de sa litière. Vous voulez toutes appliquer à l'amour les paroles de ce cantique, et l'interpréter dans le sens de vos délices. Hais croyez-vous ce chant écrit uniquement pour vous? Vous ne trouvez de goût qu'aux discours affectueux et qui res-
1 Luc vu, 12, 15. — « Jean u, il, 14. — s Lac vm, 49, 55. — * Thren. ni, 25.
pirent le doux parfum de la charité. Eh bien ! vous trouvez ici encore les caresses de l'amour : ce langage tout divin relatif à la litière se rapporte encore à vous. Le Bienaimé ne veut laisser à vos excuses aucun prétexte. Douces sont les joies du lit qui vous ont été promises, mais vous pouvez conserver quelque soupçon sur la difficulté d'y arriver. Aussi voilà qu'on vous décrit en
1 Prov. vu, 16.
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE
sa belle variété le véhicule qui doit vous porter jusqu'à ce lit. Voilà que l'Epoux vous ménage des jouissances jusque sur la route. Cette litière est agréable par sa matière, elle Test plus encore par son auteur. Car Salomon a lui-même fait et disposé cette litière. Le roi Salomon s'est fait une litière de bois du Liban : il y a mis des colonnes d'argent, et le reposoir en est d'or. Ecoutez, ma fille, en quel somptueux appareil on vous porte au lit du repos. L'Epoux veut même vous ménager un appui et il est d'or, de cet or peut-être dont il est dit : Sa tête est (for choisi1. Le reposoir sert à beaucoup d'usages; cependant il est moins utile que le lit. En ce reposoir l'espérance fatiguée rencontre un agréable soutien ; elle trouve sa joie dans le lit. Ici r Epouse jouit de l'objet de ses désirs, là ses désirs sont seulement nourris. Quelle pompe trouverez-vous donc à votre arrivée, si de tels ornements accompagnent votre voyage? Pourquoi en accumuler ici tous les détails, bois de cèdre, bois du Liban, colonnes d'argent? Entendre ces choses les recommande assez : et la beauté matérielle destinée à figurer des choses spirituelles tend ici à nous indiquer une beauté intelligible, et à désigner tout ce qui porte l'âme sainte. Les détails du texte ne permettent pas de donner à tout ceci un sens purement matériel. Car comment l'or matériel serait-il couvert par la charité? Tout ici est spirituel, parce que spirituel est l'amour à qui est disposée une si pompeuse litière.
2. A propos de cette litière, je pourrais nous appliquer ces choses et d'autres encore. Mais que ces courtes réflexions suffisent pour satisfaire ou plutôt pour éveiller votre avidité. Eh quoi? voudriez- vous vous appliquer exclusivement ce cantique? Permettez aussi aux jeunes filles de s'en nourrir : laissez-les en détourner quelques mots à leurs propres besoins. Jésus-Christ se doit aux sages et aux insensés. Vous ne perdez rien parce qu'il abonde dans le sens des autres. Contentez vous du lit: laissez la litière aux âmes moins élevées. Le premier est une faveur plus rare; l'autre est une grâce plus commune. Jésus- Christ est renfermé dans le lit; il entre dans la litière. Il a pour vous des attentions plus délicates et plus tendres: mais il n'oublie pas les autres qui n'ont pas encore atteintvotre mesure. Vous pouvez aussi profiter de cette litière et vous excuser à votre toursi vous apportez jusquà nous l'Epoux que
1 Cantiq. v, il.
voustenez renfermé; si vous procurez la paix si vous annoncez les biens, si vous proclamez au-dehors les joies que vous contemplez en vous. N'étaient-ils pas des litières ceux à propos desquels l'Eglise chante: Portant la paix, et illuminant la patrie1 ? Mais que nul n'assume sur lui la charge de la prédication, qu'il n'en usurpe l'honneur qu'après / avoir été appelé de Dieu * . Laissez, laissez à celui qui a fait de vous un flambeau, le soin de vous placer en haut. Elevez-vous à l'aide de la main qui vous a allumé. Personne ne se constitue litière : c'est Salomon en personne qui s'en est fait une de bois du Liban. On est litière quand on porte Jésus-Christ, nonseulement sur ses lèvres, mais en son corps. Glorifiez et portez le Christ en votre corps •, dit saint Paul. Il veut que vous portiez le Christ, que vous le portiez glorieusement, et non avec ennui, murmure, indignation, ou avec une résolution incertaine ; il veut qu'on le porte, et non pas qu'on le traîne. Car à qui le traîne, Jésus est pesant : la chasteté est pesante, pesante l'humilité ; lourde l'obéissance, et la pauvreté méprisable. Vivre ainsi, c'est le porter honteusement. La foi vous est une charge énorme, et la piété un écrasant fardeau. Vous n'avez pas le droit de dire : Mon Bien-aimé est pour moi un bouquet de myrrhe *. Eh quoi ? C'est donc une vile herbe pour vous que la foi qui vous fait crier, murmurer, gémir, comme un chariot chargé de foin ! Ah ! le Christ est plus que cela ; c'est une fleur, c'est un fruit, c'est un arbre de vie, un arbre qui donne du fruitjen son temps ; et vous refusez d'attendre ? Heureux ceux qui s'en nourrissent au temps voulu '. La patience est nécessaire afin d'obtenir les promesses 6. Portez donc patiemment le fardeau, surtout le fardeau de la piété. Car la piété a déjà une partie des promesses qui lui ont été faites, selon qu'il est écrit7.
3. Donc, portez l'image de celui qui vient du Ciel, et portez-la noblement. Car son fardeau est léger. Ne soyez pas un honteux obstacle; soyez un glorieux véhicule, pareil à celui de Salomon. Saint Paul y distingue d'une façon merveilleuse la variété des vertus, en excluant tout d'abord tout vain orgueil. Qu'avez- vous que vous n'ayez reçu ? Mais si vous l'avez reçu, pourquoi vous glorifier comme si vous ne l'aviez pas reçu 8 ? Si vous êtes une litière, c'est lui qui vous a
* Office des Apôtres. — » Hébr. v, 4. — » I Cor vi 20. — ♦ Cant. i, 12. — * Ecole, x, 17. — • Hébr. x9 36. — * I. Tira, iv, 8. - ~ • I Cor. iv, 7.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
fait. Le roi Salomon s'est fait une litière avec des bois du Liban. Et ces bois qui les a faits? N'est-ce pas encore lui, lui qui a planté les cèdres du Liban? Si tous êtes un cèdre élevé sur les cimes du Liban, ne vous enorgueillissez pas : craignez d'être arraché par votre superbe, du lieu où vous avez été mis par élection. Car vous ne vous êtes pas choisi pour ce ministère ; c'est lui qui vous a élu, à lui vous devez ce ministère et la grâce de le bien remplir, il vous a donné la puissance et la dignité. Reconnaissez qui vous a planté ; loin de vous la racine de l'orgueil ; craignez que la main du tentateur ne vous renverse, que ne monte jusqu'à vous pour vous couper la hache de l'ennemi, dont le rasoir n'a pas même touché la tête des saints. Il brûle, cet ennemi, de ravir à son profit la litière de Dieu, et de couper pour lui les cèdres du Liban. Dans Ezécbiel, il dit avec orgueil : Je me suis assis sur le trône de Dieu1. Prenez garde: fiers de siéger sur la chaire de justice, vous pourriez devenir une chaire de pestilence, une litière qui promène le scandale, et par vous, des exemples ou des discours mauvais pourraient s'étendre comme un chancre pour la perte de beaucoup. Soyez la litière de Dieu, portez en vous son image, et que par vous il étende le parfum de sa connaissance. Tel était Paul à qui le Seigneur lui-même rend ce témoignage : Celui-là sera un vase d'élection destiné à porter mon nom. Celui qui vous a choisi a fait de vous une litière.
4. Le roi Salomon s'est fait une litière de bois du Liban. Ce bois est un bois de cèdre : sa nature et son nom nous annoncent je ne sais quoi de grand. Liban veut dire candeur : ses bois sont incorruptibles. Et comme leur essence exclut toute pourriture, aussi répandelle une odeur très-suave. Paul était un vrai Liban, lui qui servait Dieu, comme il le dit, avec une conscience pure1? Et quoi de plus candide qu'une conscience pure? Quoi de plus incorruptible que celui qu'aucune créature n'a pu séparer de la charité de Dieu? Ces vertus passagères, qui ne durent qu'une heure, à mes yeux, sont moins des arbres que des plantes éphémères. Hais en Paul il y avait l'incorruptibilité d'une charité infatigable. Aussi il a combattu le bon combat, achevé sa course, attendant désormais la couronne de justice*, couronne formées des gerbes recueillies par lui, et dont il respirait de près le parfum. Et lui aussi répandait un
* Ezéch. x, 17. — » Act. ix, 15. — » Il Tim. x, 3. — * Id. iv, 7, 8.
doux parfum, une odeur de vie, le parfum de la connaissance de Dieu1. Une bonne renommée est une excellente odeur, et une bonne conscience est aussi un doux parfum. L'une se fait sentir aux autres : l'autre s'embaume elle-même. Et c'est la gloire des saints que le témoignage d'une bonne conscience*. Car les fruits de la béatitude future ont déjà commencé à se faire sentir à nous dans une bonne vie. C'est avec raison que la bonne odeur est jointe à l'incorruptibilité : au contraire la pourriture exhale une odeur repoussante : celui qui sème dans la chair recueillera de cette chair la corruption, et de la corruption s'exhale une triste odeur, comme une douce s'échappe de l'intégrité.
5. Il était naturel de faire ici mention de l'intégrité, puisque la candeur virginale semble exprimée par les bois du Liban. La continence virginale exhale un doux parfum, et son usage est perpétuel. En effet, la servitude du mariage finira, les désolations du veuvage auront un terme ; mais la liberté virginale, mais sa grâce ne finiront pas : ceux qui ne se marient pas, qu'on ne marie pas, ressemblent déjà aux anges du Ciel8. On voit dans l'Ecriture la virginité comparée au Liban : Comme le bois du Liban non incisé, j'ai répandu mon odeur, et mon parfum est comme le baume pur et sans mélangea Oui, c'est le Liban qu'un sein immaculé, sans souillure, chaste, et que rien d'humain n'a touché. Il a produit son parfum sans incision, puisqu'il garde son intégrité, et que rien n'a brisé les sceaux de ce sanctuaire. C'est le Liban par sa pureté, et par son intégrité, c'est le cèdre du Liban exempt d'incision. Le cœur virginal n'est pas entamé parce qu'il n'est pas divisé, et voulez-vous la preuve qu'il n'est pas partagé ? La femme mariée songe aux choses du monde, comment elle plaira à son époux, et elle est partagée : partagée entre Dieu et son mari, et peut-être ce partage n'est-il pas égal, et est-il tout au profit du mari. Mais celle qui n'est pas mariée et qui reste vierge^ ne pense qu'au Seigneur, et au moyen d'être agréable à Dieu*. Comme le bois du Liban non incisé, j'ai embaumé ma demeure. Ces paroles conviennent tout spécialement à la mère du Seigneur. Elle est le vrai Liban, le vrai cèdre que rien n'a blessé. Pour vous, vierges sacrées, elle a embaumé sa maison, maison céleste, habitation angélique, quand elle vous a transmis les exemples de sa vie virgi-
i II Cor. h, 14, 16. — ' Id. i, 12. — » Math, xxii, 30. — * Eocll. xxiv, 21. — • I Cor. vu, 34.
SERMONS DE GILLBBERT D'HOILANDE
nale, et qu'elle vous a inspiré l'amour d'une éternelle pureté : et elle exprime bien la grâce de sa demeure en disant qu'elle l'a embaumée de douces vapeurs. Quoi de plus semblable à une vapeur qu'une demeure virginale? La vie n'y a plus rien de charnel, ni de mondain : tout y est céleste, spirituel, pareil à une légère vapeur, mais à quelle vapeur? Mon parfum est comme un baume sans mélange, comme un baume sans mélange, sans corruption, que rien n'a altéré. Il est des mélanges qui sont de fausse imitations du baume ; il en est d'autres qui, sans ressembler au baume, en ont les douces émanations. Il y a donc, pour ainsi parler, un baume vrai et pur, un baume qui sans être pur est vrai, et un baume qui n'est ni vrai ni pur. Le premier est dans les âmes parfaites : le dernier dans les âmes déçues : le second dans ceux qui sans être trompés, sont privés dans leur vertu d'une certaine grâce. C'est donc justement que celle qui seule était pleine de grâce, compare son parfum à un baume sans mélange.
6. Si vous exhalez le parfum de la virginité, celui de la prière assidue, du jeûne et de l'abstinence, votre parfum est bon et semblable au baume, mais si vous êtes encore malade d'impatience, si on trouve en vous le vain babil, la légèreté, la passion de la volonté propre, la tristesse, le dégoût, ou quelque autre chose semblable, votre parfum est mélangé, et vpus n'exhalez pas un baume tout à fait pur. Car l'alliage d'une mixture étrangère atteint toute la masse du baume. On pardonne à celui qui s'empresse de faire disparaître l'odeur moins bonne qu'il peut répandre. Car nom péchons tous en mille points , dit l'Apôtre1. Une chute subite, mais immédiatement réparée, ne laisse aucune odeur; il en est autrement s'il s'agit d'un vice auquel on est sujet. Un mélange dangereux et détestable c'est quand un vice prend les dehors de la vertu, que l'ange de Satan se transfigure en ange de lumière1, et nous donne du poison à respirer en guise de baume. Satan est un parfumeur : n'allez pas acheter chez lui : c'est moins un fabricant qu'un corrupteur de parfums. Et comme il est écrit : // fait bouillir la mer ainsi qxiune chaudière, et la rend semblable à des onguents qui s'élèvent sous l'ardeur du feu*. La mort est dans cette chaudière. Jérémie l'a vue, cette chaudière tout enflammée et venant de l'aquilon4. Quel fabricant de parfum,
* * Jacqnes ni, 2. —« II Cor. xi,U. — » Job xli, 22. — * Je rem. i, 13.
qui d'une chaudière de mort semble tirer des senteurs de vie, qui parait faire bouillonner du côté du midi cette chaudière qui amène de l'aquilon tant de maux ! Il est fils de prophète ou même prophète, celui qui devine que la mort est renfermée dans cet appareil, et que ces vapeurs viennent de l'aquilon. Ce sont des vapeurs de soufre vomies par la chaudière embrasée de votre chair : et vous croyez y respirer l'odeur du baume ! Si vous ne savez discerner le baume pur du baume mélangé, adressez-vous aux prophètes, aux apôtres fils des prophètes; ils vous donneront le secret de ces mixtures qui jettent la mort dans la chaudière. Ainsi Paul osait dire : Nous n'ignorons pas ses ruses1. Y os mains ne suffisent pas à préparer un baume pur ; les saints vous enseigneront l'art des mélanges. Nicodème apporta un mélange de myrrhe et d'aloès du poids d'environ cent livres f, et les Maries achetèrent des aromates *. Mais Marie la mère du Seigneur exhale les parfums plutôt qu'elle ne les prépare, elle qui a enfanté le Christ oint de huile de joie. Mon parfum est comme un baume sans mélange.
7. Ignorez-vous l'art des mélanges ? adressez-vous aux docteurs de l'Eglise, colonnes et soutiens de la vérité, colonnes d'argent de la litière du Seigneur, dispensateurs de la parole sainte ; vous apprendrez d'eux à peçser aux choses de Dieu, et à vous rendre agréable à Jésus-Christ. Alors vous aurez aussi en vous des colonnes d'argent, si vous vous appuyez sur la science des deux Testaments. C'est pourquoi après les bois du Liban, la parole sacrée mentionne les colonnes d'argent, afin que vous portiez le mystère de la foi en une conscience pure. Ce mystère de la foi c'est une parole d'argent : méditezla en vous appuyant sur les préceptes de l'Evangile et des Apôtres, conservez-la et repassez-la en votre cœur : ne la laissez pas s'oblitérer en vous dans l'inertie et l'immobilité : gardez cet argent de la parole divine et préservez-le de la rouille de l'oubli.
8. Mais il nous est impossible de donner place à ces colonnes dans le discours d'aujourd'hui. Les bois du Liban ont absorbé toute notre attention, et nous nous sommes arrêtés à leurs parfums plus longuement que je ne pensais : j'ai cédé au charme du sujet. Seigneur, je vous recommande ce Liban, ce précieux Liban, ce chœur de vierges, cette réunion de pieuses femmes. Défendez -le
* II Cor. it, II. — * Jeaa. xix,39.— » Marc xvi. I.
contre la hache qui abat, préservez-le de toute atteinte ; qu'il conserve son intégrité, et la candeur de sa chasteté, puisque Liban veut dire candeur ; qu'il garde la pureté de l'âme, et que toutes ici soient saintes d'esprit et de corps. Gardez ce Liban, dont les bois sont par vous destinés à servir de matériaux à votre litière. Loin de lui cette menace
du Prophète : Ouvre tes portes, ô Liban, le feu va dévorer tes cèdres l. Que ces portes fermées à tous ne s'ouvrent que pour vous . Soyez-en la clef et la clôture; mettez-y, et plusieurs fois, votre sceau, et qu'ils ne souffre d'autre clef ni d'autre sceau que vous, Jésus- Christ, qui êtes le Dieu béni dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SERMON XVIII
Le Roi Salomon s'est fait une litière de bois du Liban. Cantiq. \\\, 9.
1. Les bois du Liban ont été pour vous le symbole de la chasteté du corps, et de l'éclat de la pureté. La chasteté est bonne ; mais ce qui ne vient pas de la foi est péché '. C'est par la foi, dit f Ecriture, que Dieu purifie les cœurs f. La seule continence charnelle n'est pas la chasteté qui consiste bien plus dans la pureté du cœur. Vous êtes déjà purs, (usait Jésus-Christ, pursà cause de la parole que je vous ai adressée '. Heureuse parole de la foi qui purifie ; et c'est pourquoi dans l'ornementation de la litière, après le bois du Liban, viennent les colonnes d'argent, et l'âme virginale est invitée à la méditation de la sainte parole, de cette parole chaste, comparée à un argent de choix \ Dans le cœur des vierges des colonnes sont dressées, quand elles s'appuient sur la connaissance exacte de l'Ecriture sainte, et sur son souvenir fréquent. Vous êtes un vrai Liban, si vous avez le cœur pur, pur de toute pensée honteuse, ou contraire à la foi. C'est une grande corruption de l'esprit,que l'altération de la foi. Que si votre foi est saine vous avez déjà une colonne. Ne vous en contentez pas: ajoutez-en une autre à celle-là. Méditez nuit et jour la loi du Seigneur. Regardez comme une infidélité et une sorte de fornication que votre esprit s'éloigne en quoi que ce soit de la foi. Ainsi la connaissance et le souvenir de la loi, une croyance orthodoxe et la mémoire de ses enseignements sont autant de
1 Rom. xiv, 23. — • Àcf. xv, 9. — * «Jean xv, 3. — * Ps. xi, 7.
belles colonnes. Vous êtes une colonne si vous êtes ferme dans la foi, et vous êtes une colonne d'argent si vous êtes dressée à faire un saint usage de la parole divine. La parole du Seigneur est droite, et toutes ses œuvres montrent sa fidélité*. La foi et la parole de foi sont donc de solides colonnes : que cette parole soit près de vous, dans votre cœur, bien près, toujours là. Que votre parole jaillisse de l'abondance du cœur. Sept fois le jour, dit le Prophète, j'ai célébré vos louanges?. Et vous, vierges sacrées, célébrez aussi sept fois ses louanges, dans les heures solennelles; mais de plus, qu'une hymne éternelle s'échappe du fond de vos cœurs.
2. Que vos langues soient d'argent, et elles le sont si, dans le texte sacré que vous chantez, vous entendez le Christ. Qu'on ne vous mette pas dans la bouche une masse de plomb. Une bouche de plomb est celle qui ne dit rien d'élevé, de pénétrant, de surnaturel ; elle est sans énergie, sans vertu ; elle ne parle que de choses basses, peut-être même coupables. Car l'iniquité est assise sur un talent de plomb \ Ce ne sont pas des talents de ce genre que l'homme de l'Evangile partant pour un voyage, distribua à ses serviteurs5. Ne trafiquez pas d'eux, et qu'on n'en trouve pas dans vos trésors. Soyez attentifs à l'avertissement de saint Paul : qu'aucune parole mauvaise ne sorte de votre bouche, mais que vos discours tournent à
1 Zacbar.xi, 1. — *P». xxxii, 4. — 8IhW. cxxni,164. — * Zacb. v, T, 8. — » Math, xxv, 14, 15.
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE
l'édification de la foi ' ; à son édification, et non à son renversement. Elle est de fer la bouche qui renverse la foi, qui détruit la vie sainte, qui est un instrument de guerre, un foyer de disputes, et qui n'exhale que murmures et amertumes. Daniel nous décrit un monstre semblable armé de dents et d'ongles de fer, qui broie tout et dévore tout ». Que parmi les brebis, parmi les amies du Seigneur, il ne se rencontre jamais une bête pareille ! Que dans ce virginal troupeau il n'y ait aucune virulence, aucune violence ; et que le sifflement du serpent ne retentisse pas dans ce paradis. Des paroles méchantes ne vont pas à une bouche virginale. Etquoi ! vous offrez aux baisers de l'Epoux des lèvres souillées par des discours coupables? Ah! il est l'éclat de l'éternelle lumière, et rien de souillé ne peut l'atteindre. Souvenez-vous donc que votre bouche est consacrée aux baisers et aux oracles célestes. C'est un sacrilège qu'elle profère autre chose que des paroles douces, divines, et tirées des pages sacrées. Sotmez de la trompette au premier jour du mois, au grand jour de votre grande solennité •. Tout jour pour vous doit être solennel. Pour vous c'est toujours le premier du mois, toujours le sabbat; que votre bouche donc soit une trompette harmonieuse, une trompette d'argent ; une trompette qui ne sonne pas la discorde mais la joie, mais la solennité, mais les cantiques spirituels.
3. Je ne sais comment est venue cette digression qui, de colonnes d'argent, nous a amenés à parler de trompettes : à moins de dire que celui qui a une pareille bouche est une excellente colonne dans la maison de Dieu, une colonne sur laquelle s'appuient ceux qui sont fatigués. Vous lisez dans Isaïe : Le Seigneur m% a donné une langue instruite, afin que je sache soutenir par la parole celui gui est tombé *. C'est une douce langue que celle du Seigneur Jésus ; il annonce la paix, il proche le bonheur. La langue pacifique est un arbre dévie', la colonne, l'appui de la vérité. Vous qui êtes vierges, portez donc l'image de votre Epoux, ayez aussi une langue instruite, une langue douce, qui ne sème point l'erreur, qui ne se dépense pas dans l'inutilité : que ses paroles soient pleines de justice, de consolation ; qu'elle soit une colonne, un soutient pour édifier la foi, soit en vous, soit dans les autres. Que la parole de foi soit près de vous, sur vos lèvres, et dans votre cœur 6,
Epbés. nr,29. — » Du. vn, 7. — • P». lxxx, 4. — Isaïe l, 4. — • Piov, vx, 4. — •Rom. x, 8.
Voulez- vous voir une colonne d'argent? La loi de Dieu est eti son cœur, est-il dit : c'est l'argent. Et ces pieds ne chancelleront pas * ; c'est la colonne, vraie colonne qui ne peut être renversée. Les deux sont affermis par la parole du Seigneur, dit le Psalmiste f .Que cette parole affermisse aussi le cœur d'une vierge, afin qu'il devienne un ciel, le trône de Dieu, un reposoir d'or. Par l'argent entendez la raison et la science de la foi : par l'or, l'éclat de l'intelligence et de la vérité. Ce reposoir d'or est placé sur ces colonnes. Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas 9. La connaissance de la foi sert de degré à la pureté de l'intelligence. C'est sur ce fondement que repose la grâce de la contemplation. En méditant fidèlement la parole de Dieu et en vous élevant vers l'espérance par la patience et la consolation puisées dans les Ecritures, vous vous montrez une colonne. Vous devenez un reposoir d'or, quand la vérité commence à briller à vos regards toute nue et dégagée de l'enveloppe delà parole.
4. Hais considérez plus attentivement encore Tordre et le progrès qui mène ici des bois du Liban aux colonnes d'argent et au reposoir d'or. Le Liban c'est la pureté du cœur : l'argent c'est la connaissance de la loi de Dieu, et l'or représente les mystères sacrés exposés dans toute leur splendeur par le ministère de la parole. D'abord vous purifiez l'œil de l'âme : puis vous regardez de loin et enfin vous apercevez. Ou si vous l'aimez mieux, vous êtes purifié, vous méditez, vous contemplez. La confession et la bonté sont devant luik. Le Liban, c'est la beauté, l'argent la confession, l'or la vue de la divine présence. Que grande est la grâce de cette confession et de cette louange, puisqu'elle est mise devant Dieu ! Voulez-vous trouver la même distinction ailleurs,dans le Psautier? O Dieu créez en moi un cœur picr, et renouvelez en mes entrailles un esprit droit. Ne me rejetez pas loin de votre face \ Vous voyez l'abîme appeler l'abtme, et les divers passages de l'Ecriture s'harmoniser entre eux. Rattachez la première idée du texte à la candeur du Liban ; car bienheureux les cœurs purs, ils verront Dieu6. La seconde aux colonnes d'argent : car la parole de Dieu est pleine de rectitude. La troisième au reposoir d'or, où le Seigneur laisse voir son visage dégagé de tout voile. Dans l'or éclate
1 Ps. xxxvi, SI. — * Ibid. xxxii, 6. — • Isaïe vu, 9. selon les Sept. — ♦ Ps. xov, 0. — » Ibid. l, 12, 13. — • Math, v, 8,
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
la majesté royale; c'est pourquoi le Psalmiste demande'un esprit purifié, éclairé et, pour ainsi dire, poli. Il est purifié au Liban, instruit dans l'argent, poli dans l'or. En effet, dans la contemplation, l'âme purifiée est comme polie et affinée, et elle reçoit les reflets de l'intime lumière. Suivez donc la marche de ces progrès , vous qui aspirez à la grâce de la contemplation. Ne souffrez en vous rien d'impur, rien de contraire à la foi ; vous pourrez alors recevoir les rayons de la pure vérité. Commencez par vous purifier, puis exercez-vous, enfin contemplez. Dégagez- vous de la loi de la chair, exercezvous dans celle de la foi ; regardez et contemplez dans la loi de la liberté parfaite, la loi spirituelle, car là où réside l'esprit du Seigneur, là est aussi la liberté *. C'est la loi que ne recouvre plus le voile de la lettre, et où il ne reste de place ni pour l'erreur, ni pour l'ignorance, ni pour la figure. L'erreur, quand elle existe, est un guide séducteur. L'ignorance ne conduit pas ; quant à la figure , encore qu'elle guide , elle ne mène pas au but. Mais ici, qui peut errer? C'est un reposoir, c'est la paix, c'est le terme de tous les désirs. Qui peut ignorer? C'est un or étincelant de flots de lumière. Quelle figure reste-t-il? C'est la fin de tous les vœux, c'est la claire vérité qui n'admet plus ni ombre, ni images. Ici, rien de faux, rien de caché, rien de figuré : c'est de l'or, et un or qui brille. C'est un lieu de repos, et il charme ; c'est un doux foyer, mais le temps y fuit rapide. Et cet éclat est comparable à l'éclair ; il ne dure qu'un instant, un clin d'oeil; c'est la trompette suprême. Le son de cette trompette retentit , quand la vérité se montre non plus dans les pages du livre sacré, mais par sa propre présence, quand l'homme est instruit par Dieu même, quand, après la parole des Apôtres et des Prophètes, le Fils de Dieu le Père, le Verbe se fait entendre lui-même. Cette trompette n'a pas de sons incertains : elle ne retentit qne pour les solennités pompeuses , et au lever d'une lumière nouvelle.
5. Faites-nous entendre aussi, Seigneur Jésus, la trompette des grandes solennités, Et c'est un jour solennel que celui où la majesté divine se manifeste. Je dis un jour, et ce n'est qu'une heure, mais une heure insigne et vraiment solennelle. Que votre cœur nous ménage quelques heures de ce jour éternel. Vous produirez de suite ce jour,
en y versant la parole de votre lumière,vous qui êtes le jour sans fin. Répandez sur nous de telles clartés. Il brille comme l'éclair celui que vous entourez de lumière. Vous le rendez semblable à vous en l'irradiant de vos clartés. Nous lui deviendrons semblables lorsqu'il nous apparaîtra1. Les montagnes que vous touchez de ce rayon ne fument pas ; elles étincellent. Ils deviennent tout d'or ceux sur lesquels brille votre or. Votre tête qui est d'or choisi ne trouve pas un reposoir d'or ; elle change en cette matière celui où elle s'incline, Ce n'est plus le lieu de dire avec l'Evangile: Le fils de F homme n'a point oit reposer sa tête9. Voyez-vous, Seigneur Jésus , combien de reposoirs vous avez ici ? Votre front majestueux ne se repose nulle part plus volontiers que sur le sein d'or de la virginité. Regardez ces poitrines virginales, ces cœurs qui sont à vous : vous y reposez souvent, à l'heure de raidi, dans une clarté sereine. Ici les renards n'ont pas de tanières, ni les oiseaux du ciel de nids. Ce reposoir est trop solide pour que la ruse du renard s'y creuse un asile. L'hérésie ne peut dresser ses pièges dans les clartés de la pure vérité. Ce séjour est trop élevé pour que le renard trompeur ou l'oiseau superbe en approchent. Ces choses sont cachées aux habiles et aux prudents : elles sont révélées aux petits, qui aiment les humbles degrés, les degrés de pourpre , et qui marchent sur les vestiges de la passion du Christ. Montée vraiment de pourpre, que Jésus-Christ a marquée de son sang et que la foi en sa passion a colorée.
6. Mais il faut voir comment et de quelle harmonieuse façon les colonnes d'argent se marient avec ces degrés de pourpre. Ces colonnes marquent les sentiments de foi, ces degrés les sentiments d'humilité. Les premières indiquent la méditation, les secondes l'imitation. Car le royaume de Dieu n'est pas seulement dans les paroles, il est dans la vertu. Et que direz-vous ici, vous qui voyez un esclavage dans l'humiliation? Ce que la pourpre royale annoblit ne peut être servile ; et la pourpre est un ornement royal . Si vous dédaignez , si vous redoutez ces degrés, considérez qu'ils sont de pourpre* Embrasser pour Jésus -Christ l'humilité, devient une dignité souveraine. Pour vous, Epouse du Christ, posez un pied candide sur ces degrés de pourpre ; c'est une noble route que celle où votre bien-aimé vous a pré-
* II Cor. m, n..
* I Jean m, 2. — • Lao b, 68.
SERMONS DE G1LLEBERT D'HOILANDE
cédée. Ah ! qu'ils sont beaux ces degrés, que de son pied sacré Jésus-Christ a le premier tracés à ces pieds qu'aucune poussière n'a souillés, à ces pieds de neige, et sur lesquels il a laissé l'empreinte de son sang. Suivez avec ardeur ces traces : ôtez de vos pieds une chaussure charnelle. Sainte est la montée que tous tous disposez à gravir. Posez un pied nu et agile sur ces degrés. Cette pourpre n'est pas tirée d'un coquillage : c'est le sang du Christ. Mettez-y donc volontiers le pied, et votre pied se teindra du sang de Jésus. Loin de vous le pied de l'orgueil, si vous suivez cette humble montée marquée des vestiges sanglants de l'Epoux. Ahl mettez-y non-seulement le pied, mais la main, afin de monter tout empourprée, toute royale, tout ennoblie parla passion du Christ. Si vous souffrez avec lui, vous partagerez son trône. Ne vous croyez pas illustrée par la noblesse du siècle. Vous vous abaissez au contraire en y songeant, en prétendant vous faire auprès de l'Epoux un titre de votre naissance, en vous préférant à autrui à cause d'un faste mondain, ou en croyant tirer de là quelque privilège. Infidèle à l'humilité de vos résolutions, vous abdiquez la gloire qui vient de Jésus-Christ, en cherchant aileurs, dans une généalogie humaine , un autre titre de noblesse. Que cette pourpre soit tout votre faste, toute votre élévation, toute votre
gloire ; enorgueillissez-vous uniquement de la croix de votre maître. Ces degrés de pourpre vous conduiront au reposoir d'or ; car aux âmes humbles et paisibles est due la grâce de la contemplation ; on la cache aux habiles et aux sages, tandis qu'elle est révélée aux petits. Cette pourpre est une marque insigne d'amour que le Bien-aimé vous a donnée. Oui la passion et la mort de Jésus- Christ sont des gages immenses de sa charité. Personne ne peut montrer une plus grande affection que de donner sa vie pour ses amis *. Voilà ce que Jésus-Christ a fait, et votre passion, votre abaissement ne sont qu'un juste retour payé à ces témoignages d'amour. Rappelez-vous ce que Jésus-Christ a enduré pour vous, à quel point il vous a aimée, lui qui s'est abaissé si profondément pour vous. Aimez donc , aimez celui qui vous a aimée le premier et d'un amour si vif. Les temps où nous vivons ne réclament pas l'effusion de votre sang. Répandez votre âme, épanchez votre cœur comme l'eau. Car à quoi vous servirait donc de livrer votre corps aux flammes, si vous n'avez pas la charité ' ? La charité est placée en dernier lieu comme la conclusion finale de toutes les grâces; et le milieu du lit de Salomon est orné, est-il dit, de la charité, en faveur des filles de Jérusalem.
SERMON XIX
Il en a couvert le milieu de charité à came des filles de Jérusalem. Cantiq. m, 10*
i. Vous voulez entendre quelque chose de [nouveau, et je n'ai rien de nouveau à vous dire, sinon que je souhaite que l'amour vous renouvelle. Je vous donne ce commandement nouveau. Rien n'est plus connu, et rien n'est plus nouveau, Du reste, sur ce point vous n'êtes ni novices, ni inexpérimentées, puisque votre office spécial est d'être vouées à l'amour. S'il est dit de la litière de Salomon que le milieu en est revêtu
de charité, cette parole s'adresse à vous. Par une sorte de privilège , elle vous a confié ce ministère delà charité. Filles de Jérusalem, enviez les dons les plus exquis, mais par dessus tout l'amour. Il l'emporte sur toutes les grâces ; et dans la description de cette litière, la charité vient après tout le reste, comme l'ornement et la conclusion
1 Jean xv, 13. — « I Cor. xm, 3.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
de toutes les faveurs célestes. On y trouve une longue énumération de grâces, dont la charité est le comble. Elle en est à la fois le comble et le fondement. Soyez, dit l'Apôtre, enracinés et fondés dans la charité \ Elle est au commencement, elle est à la fin, elle est au cœur ; elle commence, elle finit, et elle est inséparable des autres faveurs : aussi estelle placée au milieu comme un ornement, et comme le complément de la litière. Et la couleur de pourpre, et l'éclat de l'or seraient obscurs sans le revêtement de la charité. Quelle n'est pas sa fera ce, puisqu'elle orne l'or môme de la contemplation ! Elle est le centre et comme la moelle des autres grâces. Aucune vertu n'est si intime, aucune ne pénètre et ne remplit autant les cœurs, jusqu'en leurs plus secrets replis. L'amour s'infiltre dans toutes les fibres, il coule jusque dans les veines les plus insaisissables. L'auteur sacré a donc raison de le placer au milieu de la litière, puisqu'il est si intime. La charité est la plénitude de la loi, et la loi est inutile si elle est destituée de la charité, qui en est la vie, ainsi que de toutes les vertus. Les autres vertus ont chacune leur rang ; celle-ci est commune à tous les degrés. Que vous soyez emporté parles extases de l'esprit, ou que vous restiez dans le calme, toujours la charité est nécessaire et douce. Les fonctions des autres vertus varient, et alternent entre elles : les droits de la charité sont de toutes les rencontres. Si notre esprit est emporté par l'extase, c'est pour Dieu ; si nous sommes sobres, la charité de Jésus-Christ nous presse s. Et vers quel but nous pousset-elle ? vers elle-même. Les autres ont des emplois variés : le vôtre c'est l'amour. L'amour est un provocateur impitoyable, et il exerce sur ceux qui le souffrent une douce tyrannie. L'amour se pousse lui-môme en des progrès toujours nouveaux.
2. Filles de Jérusalem, ambitionnez les grâces les plus élevées, et surtout l'amour. Que ce désir vous presse sans cesse ; que ce commandement vous soit toujours nouveau, et il l'est en effet, si pour votre cœur le doux Jésus ne perd jamais ses charmes. Puisse votre affection pour lui être toujours nouvelle, et ne rien perdre de son attrait 1 Quant à lui, il est toujours nouveau en vous, sans être pour cela un Dieu étranger ; toujours nouveau, puisque vous soupirez sans cesse après lui, et que votre unique vœu est qu'il vous plaise chaque jour davantage. Qu'il est
* Ephôa. m, 17. — «Il Cor. ?, 13, 14. TOMK IV.
donc grand le charme de celui qui ne peut jamais plaire assez! Et vous-mêmes vous n'avez pas de plus sûr moyen de lui être agréables que de mettre en lui vos complaisances. C'est le cœur qu'il veut; il ne cherche pas d'autre objet. Le cœur suffit seul, à la condition pourtant d'être donné tout entier. C'est assez relativeœent à vos forces : c'est peu relativement aux mérites de Jésus-Christ. Si vous vous comparez à vous-mêmes, et si vous vous mesurez à votre mesure, c'est assez ; pourvu que vous ne vous réserviez rien de vous. Mais mesurezvous à sa mesure, mettez-vous en balance avec lui, comment pouvez-vous tenir devant lui ? Votre amour est-il inférieur à vos forces, il est injuste ; et il est petit si seulement il les égale. Et quoi? essaierez-vous d'inutiles efforts pour les dépasser ? Pourquoi pas? L'amour ne cherche pas une excuse dans l'impossibilité. Pour lui, il n'y a pas de devoirs qui excèdent sa puissance, quand il ne s'est pas attiédi. Comment serait-il ménager quand il s'agit de ses intérêts, lui si fidèle à soigner les intérêts d'autrui ? Et comment se dévouerait-il à ses fonctions, s'il n'avait d'abord soin de lui-même? Ce que l'amour répand avec plus de joie et d'abondance, c'est lui-même. Et quelle abondance plus riche que celle qui ne s'amoindrit pas en se donnant? L'amour bouillonne, ne peut se contenir, il déborde, il cherche l'immensité, puisqu'il ne sait pas mettre de borne à son affection. C'est une huile qui ne s'arrête que quand les vaisseaux manquent l, et même alors, il ne sait pas se maîtriser. L'amour est un vin nouveau que la jeune ardeur emporte; il monte, il s'échappe malgré les obstacles qu'on lui oppose, et il s'échauffe, il fermente avec une énergie toujours plus grande. Au lieu d'alléguer l'impossibilité, il s'en plaint : rien ne suffit à l'amour de ce qui est moins que lui. Il ne peut se rassasier, et pourtant il ne peut se nourrir que de luimême : il est à lui-même son aliment.
L'amour ne veut qu'aimer. Et qu'est-ce que l'homme donnera en échange de l'amour?
Que donnera-t-il, ou que recevra-t-il? Aucune dépense n'est plus agréable que celle de l'amour : aucun sentiment plus doux que celuilà. Doux sont ses désirs, doux son exercice, douces ses délices, douces aussi ses plaintes. Oui, l'amour est vraiment doux, il l'est seul; et tout amour possède cette douceur ; mais aucun n'est comparable à celui de Jésus-
* IV Rois iv, n.
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE
Christ. Sa beauté surpasse toute beauté. J'ai aimé la sagesse plus que toute beauté1, est-il écrit. Et comment ne serait-il pas beau celui qui est la splendeur de l'éternelle lumière ? Jonathas, mon frère, que tu es aimable et beau*l Je voulais dire Jésus, mais l'habitude a mis sur mes lèvres le nom de Jonathas : douce erreur qui exprime pourtant la grâce. Erreur dans le nom, mais j'ai conservé la propriété exprimée par le sens de ce nom. Jonathas veut dire don de la colombe, et désigne l'enfant plein de grâce et de vérité qui nous a été donné. Que je dise Jonathas ou Jésus, j'entends toujours Jésus. Que vous êtes aimable, Jonathas mon frère, que vous êtes beau ! Vous m'accusez de présomption, parce que je l'appelle mon frère. Ces paroles expriment moins la témérité qui est en moi que la charité qui est en lui. Je serais coupable de présomption, s'il n'avait lui-même encouragé ma hardiesse. Mais il a lui-même pris les dehors de cette parenté, et il en a montré l'affection : // ne rougit pas de nous appeler ses frères 8, dit l'Apôtre. S'il n'en rougit pas, pourquoi ne diriez-vous pas avec confiance : mon frère Jonathas, ou tout autre nom qui indique des liens domestiques. Jésus, mon frère, vous êtes aimable et beau; votre amabilité surpasse celle des femmes. Vos sentiments pour Jésus-Christ sont bien ardents, femmes pieuses qui m'écoutez; mais il est bien plus aimable encore qu'il n'est aimé de vous.
3. Ambitionnez donc les grâces privilégiées, et surtout l'amour. Après avoir énuméré les bois du Liban, les colonnes d'argent, le reposoir d'or, les degrés de pourpre, l'écrivain sacre couronne sa description par la charité. Pourquoi non? J'ai encore, dit saint Paul, à vous montrer une voie plus élevée. Ce sont choses excellentes que ces colonnes d'argent, et grande est la sagesse de la parole sacrée. Mais, quand je parlerais le langage des anges, si je n'ai pas la charité, je ne suis qu'un airain retentissant, qui produit un son vide et stérile, sans le sentiment de la charité. Grande est la gloire du reposoir d'or qui représente de sublimes mystères. Mais, quand je connaîtrais tous les mystères et toute la science, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. Vous montez les degrés de pourpre, et vous vous réjouissez de posséder les insignes de la passion du Christ. Mais je livrerais mon corps aux flammes, si je n'ai pas la charité, rien ne me sert, pour-
suit l'Apôtre. La charité ne s'enfle pas, elle n'est pas ambiteuse, elle ne cherche pas ses intérêts f. Elle aime à partager, et elle met tous ses biens en commun. Il a orné le milieu de la litière de charité. Elle ne s'enfle pas, elle n'est pas ambitieuse. Le bien de la charité ne lui appartient pas exclusivement : le possède-t-eUe, elle l'aime ; si elle ne l'a pas, elle le désire. Elle ne cherche ni à éclipser les autres, ni à posséder exclusivement ce bien. Beaucoup connaissent la faiblesse de leurs mérites : c'est pourquoi ils ne s'enorgueillissent pas, ils île s'enflent pas, mais peut-être ont-ils une ambition. Us n'ont pas sujet de s'enfler ; mais ils souhaitent assez vivement d'avoir ce qu'ils n'ont pas. Us aiment leur excellence personnelle, soit en désirant ce qu'ils n'ont pas, soit en se consumant du regret de n'y pouvoir atteindre. Mais la charité ne marche pas avec cette amère envie : eUe ne cherche pas son intérêt propre : comment pourrait -elle donc blesser ceux d'autrui ?
4. Pourquoi votre jalousie veut-elle corrompre le bien qui est dans les autres ? Ajouterez-vous à votre trésor ce que vous ôterez à celui du prochain? Oui, si vous lui ravis* siez une fortune matérielle. Mais ce n'est pas dans les cloîtres qu'il faut redouter ce genre de rapacité. L'envie est un larcin d'une nature plus raffinée. Eh quoi ! ménager l'argent du prochain et lui ravir sa bonne renommée ne vous parait pas un vol? Vous ne désirez pas ses possessions, et vous déchirez sa réputation. Que gagnez-vous donc à déprécier ainsi les autres? Ce travers vous grandit-il ? Peut-être que l'évidence de la vertu de votre frère brise en votre bouche les dents qui aUaient la mettre en pièces, et rend leurs coups impuissants. Vous n'osez critiquer et vous ne pouvez louer. Se taire ainsi sur les qualités du prochain, n'est-ce pas encore les lui ravir ? N'y a-t-il pas un vol à refuser à un bien manifeste un témoignage qui lui est dû? Vous n'altérez pas, à l'aide d'un mensonge, la gloire de votre frère ; mais vous l'étouffez dans le silence. Voulez-vous une preuve que dans l'appréciation seule il peut y avoir vol ? // n'a pas pensé que ce fût une usurpation de se faire égal à Dieu *. Une âme jalouse n'admet pas une appréciation bienveillante des qualités d'autrui. Elle refuse de comprendre qu'un autre puisse faire bien ; et si eUe n'ose pas toujours dire ce qu'elle pense en elle-même,
Sagesse vn,lû.-« II Rois 21, 26 —3 Hébr.xi, 11.
* 1 Cor. xn, un, 5. - PhlUsp. nr6.
SUR LE CANTIQUE DE SÀLOMON
elle voile et atténue les mérites d'autrui. Pourquoi ? Parce que la jalousie, éternellement préoccupée de sa propre excellence, refoule dans l'ombre toute autre supériorité. Mais la charité ne pense pas le mal, elle ne se réjouit pas de l'injustice, ou pour ainsi dire, de l'inégalité: elle met sa joie dans la vérité '. Rien de personnel ne l'occupe : son bonheur est le bien général : elle ne cherche pas ses intérêts, mais ceux de Jésus-Christ. C'est la gloire de Notre -Seigneur qu'elle aime et souhaite en tout. Car Jésus-Christ est à tous, puisqu'il est médiateur1; par conséquent tout ce qui n'est pas commun, tout ce qui se fait une place à soi ne vient pas de Jésus-Christ. Pourquoi voulez-vous, par jalousie, faire de Jésus-Christ un bien individuel ? C'est rendre avare la grâce de l'Esprit-Saint que d'en réduire les bienfaits à vous exclusivement. Laissez-la croitre,déborder, se répandre sur toute chair, et remplir le monde entier. Ne prétendez pas emprisonner dans l'étroit espace d'un cœur une bonté commune à tous les cœurs. Dieu est riche envers tous 8 : et vous tentez d'amoindrir l'afflué nce de la grâce, et de réduire presque à rien son immensité ? Jésus-Christ dédaigne les bornes avares d'une âme envieuse. Sa bonté ne se laisse pas enchaîner Îar votre jalousie : elle coule, et verse son uile non pour vous seul, mais dans tous les vases voisins d'elle. Faites que ces vases soient aussi les vôtres, et ils le seront si vous vous réjouissez du bien commun :
sinon vous laissez échapper de votre âme l'huile qu'elle renferme, et le Christ médiateur ne laisse pas de se donner aux autres ; c'est pourquoi il veut que tout ce qui est à lui soit à tout le monde. On connaîtra que vous êtes mes disciples, dit-il , si vous vous aimez les uns les autres \
5. Voyez-vous comme la Charité est la marque d'un disciple du Christ et le signe spécial de sa doctrine? C'est pour cela qu'elle est ici placée en dernier lieu, comme l'ornement des autres grâces. ' Le milieu de' la litière est couvert de charité. 0 qu'il est doux ce lit de la charité ! L 'amour du prochain est exempt de jalousie ; l'amour de Jésus- Christ est exempt de crainte. La charité ne redoute pas le châtiment: c'est là le partage de la crainte,que la charité ne connaît pas ; au contraire la charité parfaite la bannit ». Et que pourrait-elle craindre ? Les fautes du passé ? Mais la charité couvre la multitude
*I Cor. mu, 5, S, -~*lTUn. u. 5. «~»Heni.x,12. - * Jean xmf 35, — * I Jeaa xv, 18,
des péchés '. L'abattement de sa propre conscience? Hais l'amour est fort comme la mort, et la charité dissipe cette double crainte. Parfaite, la charité ne craindra même pas d'endurer pour Jésus-Christ des souffrances temporelles; et parvenue à sa pleine consommation, elle ne succombera mêmepas devant desépreuveséternelles.Une fois qu'elle a goûté à la connaissance d'une si vive douceur, elle ne sait plus s'en rassasier. Si la Charité aime, ce n'est pas pour ne pas mourir ; elle préfère la perte éternelle à la privation de l'éternel amour. Car, quand l'homme donnerait tout ce qu'il a pour l'amour, la charité le dédaignerait comme si rien n'avait été donné *. Oui, il est doux ce lit qui fournit, jusque parmi les injures, un repos aussi sage que saint. 0 bon Jésus ! accordez-moi de me souvenir de vous sur ce lit, et de m'y occuper de vous dès l'aurore. Doux souvenir amené par l'amour ; suave méditation suggérée par la Charité. Car toute pensée qui a Jésus-Christ pour objet, ne peut manquer d'être agréable. L'amour du prochain est plein de compassion, et il est moins doux, parce qu'il gémit avec ceux qui gémissent. Mais comment compatir à Jésus-Christ? S'il a été crucifié dans l'infirmité, il vit par la vertu de Dieu, et il donne plutôt sujet de nous réjouir avec lui ; il est tout désirable, tout environné, tout rempli de charité. Que verrez-vous en lui qui ne retrace sa charité et n'appelle la nôtre ? Tout y charme, tout y excite l'amour ; il ne laisse plus de placer à aucun sentiment pénible. Il veut être aimé tout entier, lui qui le mérite tout entier. 0 Vierge, oubliez les tourments à la vue des charmes qu'offre votre époux 1 La crainte est superflue, devant des marques si éclatantes d'amour. La charité dédaigne l'alliage de la crainte, elle qu'on ne peut ni contraindre, ni arrêter.
6. C'est pourquoi la charité parfaite bannit la crainte, comme inutile et superflue; mais non pas cette crainte chaste qui est éternelle 8. Car il est une crainte écartée par la charité, et une autre inspirée par la vérité, et il en est une enfin mise en nous par charité et la vérité tout ensemble. La première est prudente ; la seconde chaste, mais elle ne subsiste pas toujours; et la troisième chaste et stable en même temps. La première redoute le châtiment , la seconde l'offense,et la troisième est un respect plein de liberté et de sécurité. L'une redoute bien
* I Pierre iv, 8.— • Caotiq. vin, 6, 7. — » Pi. xvra, 10.
SEHMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE
le péché, mais à cause de la peine qui le suit ; et l'autre redoute l'offense, mais uniquement pour l'offense. On fait injure à la justice quand on ne se conserve dans la grâce que par peur du châtiment. La grâce mérite bien par elle-même notre zèle et notre amour. C'est cette crainte que la parfaite charité chasse du cœur. Et comment seraitelle parfaite si on a besoin de l'aiguillon de la crainte pour pratiquer la justice? La charité parfaite possède l'âme tout entière, et exige qu'on rapporte à elle tous les devoirs de justice. La crainte est froide, lente en sa marche ; pourvu qu'elle échappe au châtiment, c'est assez pour elle. L'amour ignore l'ennui, il brûle, et toujours il marche en avant ; la crainte est moins active, et n'accepte les devoirs de la justice que par nécessité. Dans tous ses actes l'amour parfait n'a d'autre but que la seule justice : la crainte n'a aucun droit sur lui. Pourquoi en serait-il autrement? La justice n'a-t-elle pas assez de titres à devenir l'unique but de nos bonnes œuvres ? Le Christ s'est fait notre justice. Eh quoi ! Jésus-Christ n'a-t il pas assez de qualités pour nous plaire? Pour y réussir auraitil donc besoin d'autres secours ? Si en lui obéissant on se propose autre chose que lui, l'aimera-t-on d'un amour parfait ? Je vous aimerai, bon Jésus ; je vous aimerai, vous ma vertu, que je ne puis aimer ni gratuitement, ni suffisamment. Soyez le but complet de toutes mes pensées ; qu'aucune idée, qu'aucune affection étrangère ne vienne les distraire, ni les détourner de ce but. Mes sentiments sont déjà si faibles, même lorsqu'ils vous appartiennent uniquement. Comment amoindrir ce qui, en son entier, est déjà si mesquin ? 0 Dieu bon ! que mes désirs m'emportent donc vers vous. Attirez-moi en vous, afin que je n'aie plus besoin des impulsions de la crainte, mais qu'un amour parfait l'éloigné de mon cœur.
7. Mais quoi? ne faut-il plus redouter les peines éternelle s? Certes il faut les craindre, il faut les éviter. Car personne ne hait sa propre chair '; mais un ardent amour pour Jésus-Christ n'a pas besoin d'être mu par la crainte pour embrasser la justice. Un pareil amour n'appréhende rien tant que l'offense, mais pour l'offense seule, et non pour la peine. Encore ce sentiment n'a-t-il d'autre durée que celle des choses humaines, de leur incertitude, et de la durée de cette vie où on ne peut jamais nous louer sûrement. Mais
1 Kphétf. v, M.
aette existence, quand nous serons au sein de la vérité, cette crainte cessera ; elle fera place à la troisième crainte, qui, succédant à ses devanciéres,ne finira pas, car elle est immortelle. La première crainte appréhende donc de payer la peine de sa témérité; la seconde redoute de pécher par faiblesse; la troisième est sans objet. Car que peut craindre la félicité complète, et la charité consommée? Cette crainte naît du sol même de la charité. Je n'ose pas dire qu'elle soit la charité; je n'ose pas non plus le nier. L'âme qui est insensible à la crainte à quoi tendelle, sinon à être toute amour? Et comment ne le serait-elle pas quand la crainte a disparu ? Une crainte sans objet mérite-t-elle encore ce nom? Une crainte si pleine de sécurité, je l'appellerais volontiers l'amour, si dans l'amour, Dieu ne nous aimait luimême, et si dans cette grande majesté la crainte avait encore accès. Mais en nous comment cette crainte serait-elle séparée de l'amour? Et craindre, qu'est-ce autre chose ici sinon ne pas s'élever contre le Dieu de majesté ? Qu'est-ce que cette crainte sinon une soumission volontaire, une obéissance sans contrainte, un respect spontané? Y a-t-il crainte quand on ne craint pas d'offenser, et quand il ne manque que la seule possibilité de le faire? Mais d'un autre côté n'est-ce pas une vraie crainte, celle qui n'ose pas offenser Dieu ? Ainsi la crainte ne paraît pas, parce qu'on ne redoute ni péché, ni péril ; et elle est réelle parce qu'on ne cède à aucune présomption audacieuse, ou téméraire. Qu'estûe qu'une telle crainte, sinon un humble respect devenu en quelque sorte nécessaire et qui cependant n'a rien de forcé? Car obéir est une nécessité de notre condition, nécessité étrangère à la liberté de l'amour. Qu'estce que cette crainte, sinon plutôt l'absence de la témérité et de la négligence, qu'une contrainte de la nécessité ? Voyez-vous à quel point elle approche de la charité ? C'est presque ce sentiment, pas tout à fait pourtant. Elle s'en sépare par la cause ; elle y touche par le sentiment qui l'inspire. Et quelle est cette cause, demandez-vous? C'est la nécessité pour l'être inférieur de se soumettre à toutes les volontés d'une si haute majesté. Nécessité bien juste ; mais la charité ne considère pas cette cause ; entraînée par l'admiration pour la majesté divine, elle oublie sa condition dépendante. Préoccupée d'une cause plus élevée, la charité ignore la raison qui justifie cette crainte.