La crainte et l'amour unis par une
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
communauté d'empressement et d'affection n'ont donc pas les mêmes causes. La première crainte redoute la peine, l'autre la privation, la troisième ne redoute ni l'une ni l'autre. La charité parfaite chasse la première, supporte pour un instant la seconde, et s'unit indivisiblement la troisième. Filles de Jérusalem, que cette dernière vous anime. Redoutez la crainte que la charité expulse : Il a orné de charité le milieu de la litière. Ici par milieu l'écrivain sacré veut désigner le tout. Que la charité orne donc aussi le milieu de votre cœur, qu'elle le couvre comme d'un vêtement. Car c'est un vêtement, un ornement nuptial. Si on l'exige du convive admis aux noces, à plus forte raison de l'Epouse même. La charité demande à occuper, à remplir seule tous les replis de votre cœur. N'ayez donc en vous aucune affection étrangère à ce sentiment ou qui en soit indigne. Le lit doux et délicat de la charité ne souffre pas même d'être attristé par une
crainte importuue, A cause des filles de Jérusalem. Cela est juste : car une paix profonde est réservée à ceux qui aiment votre loi1. Si quelqu'un se glorifie de la grâce qui lui est accordée, qui a, plus que vous, ce droit? Si tous les dons spirituels renferment de grandes richesses, la charité en renferme davantage : non-seulement elle surpasse tous les dons, mais elle les embrasse. Elle est douce et riche. Et comme dit le Psaume : Au milieu de Vhéritage des vertus*, et dans la communion des grâces spirituelles, on repose sur le lit de la charité. La charité est la médiatrice de toutes les vertus; elle les surpasse en excellence et les comble. Filles de Jérusalem, ambitionnez donc les dons privilégiés, mais surtout la charité, et l'abondance de la charité ; soyez toutes pénétrées de l'amour de cette vertu. Car il est tout aimable, notre bien-aimé Jésus-Christ, qui vit et règne dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SERMON XX
Sor tez et voyez le roi Salomon sous le diadème dont sa mère ta couronné.
Cantiq. ch. m, 11.
1. Vous avez compris où appelait les filles de Sion l'invitation qui leur est adressée ; mais de quel endroit doivent-elles sortir ? Vous ne le savez pas encore. Est-ce de Sion? la lettre ne le dit pas. C'est en Sion que le Dieu des dieux se fait voir x. Ce n'est donc pas à sortir de Sion que sont invitées ces filles appelées à voir Dieu. Mais peut-être est-ce moins à cette vue de Dieu qu'à celle de Salomon sous le diadème dont l'a couronné sa mère, qu'on les invite. En ce sens on s'explique aisément que Dieu exhorte les filles de Sion à sortir de Sion. Mais ce roi n'est-il pas né en Sion ? Si donc on les appelle hors de Sion ce n'est que pour aller à Sion même, de la Sion d'en haut à celle d'en bas. Il n'est pas digne, il ne sied pas que les filles de Sion
1 Ps. ucniii, 8.
en sortent, surtout pour voir le roi qui habite Sion même et qui a pris naissance en cette cité1. Il me souvient qu'un homme éclairé et disert commentant ce passage a dit : « Elles sont donc mal placées, ces filles à qui on ordonne de sortir. » L* à-propos lui avait dicté ce langage, qu'il adaptait à l'utilité de ses auditeurs. Mais, à mon avis, elles sont au contraire heureusement placées, ces filles à qui s'adresse l'exhortation contenue dans le texte que j'explique. Et où sont-elles donc si bien? où? Dans ce reposoir d'or, objet de notre entretien d'hier : lieu riche en délices et qui récèle des joies trop vives pour la capacité du genre humain. Ces délices s'épuisent par leur excès même, et le cœur succombe sous les flots dont elles l'inondent.
1 Ps. cxviu, 165. — « Ibid. lxyii, 14. — » Ibid. lxxxvi, 5, 14.
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILÀNDE
Une pareille joie a ses intermittences, et cet excès ne saurait être éternel. Intermittences fortunées cependant qui ne séparent pas de l'Epoux. Tant qu'on habite cette chair, il est impossible de posséder le reposoir d'or. Voilà pourquoi les filles de Sion reçoivent l'ordre de sortir, à la condition toutefois de ne pas s'éloigner.
2. Sortez, et voyez le roi Salomon sous le diadème dont Va couronné sa mère. On leur détend de s'éloigner du Christ, soit dans l'enivrement, soit dans la sobriété de l'âme. Une bonne sobriété c'est la simplicité de foi que l'œil puisse porter, et qui le ranime. Heureux celui qui en descendant arrive à ce degré, ou qui part de là pour s'élever. C'est pour les âmes qui montent un premier point qui leur permet d'observer. Il est permis d'ambitionner la spéculation ; mais la science est nécessaire. Vos désirs et vos efforts tendent vers ce reposoir d'or, vrai séjour de la contemplation. Je loue vos élans ; mais attendez que je règle votre marche et que je dirige vos pas. C'est ici un point sublime, une région placée bien au-dessus des vapeurs que la terre exhale. Et vous, prétendez vous y élancer sans préparation ? Ainsi qu'il est écrit, aidez-vous de vos mains pour vous habituer à demeurer dans la royale demeure de Salomon1. Rampez, jusqu'à ce qu'une force supérieure vous ravisse. Ce ne sont pas des bonds, mais des ascensions, qu'au dire du Psaimiste, le juste dispose en son coeur. Viendra l'heure où cette ascension se transformera en bonds ou plutôt en assomption. Et ces ascensions que sont-elles, sinon certaines purifications de l'âme ? Aussi s'accomplissent-eiles dans la vallée des larmes *, car on efface ses péchés en les pleurant. Heureux celui qui a assez lavé le lit de sou cœur, qui a pleuré suffisamment, dont la tristesse est finie, à qui parle l'inspiration divine pour l'appeler hors de la vallée des larmes ; qui n'est pas troublé par la colère du juge, et qui peut d'un tranquille regard contempler le roi Salomon au jour des joies de son cœur 1
3. Sortez, filles de Sion, et contemplez le roi Salomon. Pour être digne de cette joyeuse vision, il faut s'être astreint à la loi de la pénitence, enchaîné sous la contrainte de la discipline, et s'être refusé toute consolation. Voulez-vous comprendre les avantages de ce régime ? C'est un jardin fermé, une fontaine scellée*. Levez-vous, hdtez-vous, 6 mon amie,
« Prov. xxx, 28. — ■ Pu. lxxxiii, 6, 7.— • Cant. iv. 2.
et venez *. Voyez-vous comment l'Epoux invite, et appelle d'un nom affectueux l'âme qui sait s'enfermer elle-même? Si vous êtes enfermées, ne sortez pas, que le Christ ne vous y invite. Dina est sorti d'elle-même, sans guide, pour voir non le roi Salomon, mais les femmes du pays ; et vous savez ce qu'elle a trouvé*. Ne sortez donc pas, sinon sur l'invitation de l'Epoux, ou des amis de l'Epoux. Lazare est sorti lorsque le Seigneur l'appelait à la vie •. Noé est sorti de l'arche qui l'avait conservé au milieu des flots, mais seulement lorsque Dieu lui en eut ouvert la porte*. Abraham est sorti de son pays, pour aller contempler la terre qui lui était promise ; mais il ne Ta fait qu'à l'appel d'en haut*. Et vous aussi, filles de Sion, invitées à la grâce d'une plus haute vision, sortez. Il est enfermé, et il Test misérablement, celui qui ne s'efforce, ni ne mérite de sortir pour atteindre à cette vision bienheureuse. Eire enfermé, c'est la condition de l'esclave: sortir c'est la liberté. Lorsque vous serez convertis au Seigneur, on vous ôtera le voile, le voile de l'ignorance et de l'abaissement : Car le Seigneur est l'esprit^ et où est le Seigneur est aussi la liberté. Et une liberté plus large se rencontre aussi avec une plus large effusion de l'esprit : tandis que celui qui est enfermé et enveloppé n'a guère la liberté de respirer.
4. Sortez donc, filles de Sion, afin de pouvoir dire avec saint Paul : Nous contemplons sans voile la gloire de Dieu, et nous sommes transformés à son image*. La vision de Dieu doit toujours être accueillie avec amour. Et elle est vraiment efficace et vive votre vision, ô Jésus, puisqu'elle attire les cœurs de ceux qui en jouissent. Moïse n'a-t-il pas éprouvé la douce violence de son désir d'aller contempler la grande vision T ? Et voulez-vous voir l'efficacité de cette vision? Quand j'aurai été élevé de terre j'attirerai tout à moi9 ? Que sera-ce donc quand vous aurez été humilié jusqu'à terre ? N'attirez-vous pas à vous tous les cœurs? Pour moi, ô bon Jésus, je n'attends pas la gloire de votre résurrection, et ce n'est pas à la puissance qui vous fait remonter au Ciel, que je réserve mon admiration : mais les voix angéliques qui retentissent dès votre annonciation ou votre nativité, frappent mes oreilles; des bruits inaccoutumés me jettent dans l'étonnement, et je suis ravi de cette lumière inusitée qui se lève au
1 Cuntiq. ii, 10. — * Gen. xxxiv, 1. — • Jean xi, 43, 44. — * Gen. vin, 16. — » Id. xn, 1. — « II Cor. m, 16. 18. — 7 Exode ni, 3. — 8 Jean xn, SI.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
sein des ténèbres. La vision nue qui ne se transforme pas au gré de la dignité des affections, est réputée ignorance et cécité. Voulez-vous voir une vision fructueuse?
Les îles ont vu : elles ont tremblé: les extrémités de la terre ont été dans la stupeur, et, se sont approchées. Ainsi parle Isaïe. Voilà les fruits engendrés par la vision de Dieu : la crainte,rétonnement, l'amour. Ils ont vu, ils ont craint, ils ont été frappés de stupeur: ils se sont approchés. Ils vous ont vu, c'est l'intelligence; ils ont tremblé, c'ettle respect; ils se sont rapprochés, c'est la conformité. La vision saisit, la crainte réprime, la stupeur tient en suspens, l'approche entraîne et unit. Ceux-là, en effet, s'approchent, que l'émulation enflamme. La crainte abaisse l'esprit qui contemple, la stupeur le jette dans une sorte de folie, l'amour l'attache. Elle est inutile et indigne d'un pareil nom, la vision qui n'est pas marquée de ces caractères. Voit-il vraiment, celui à qui la connaissance d'un mystère n'inspire ni crainte, ni saisissement, ni ardeur? La crainte donne à l'esprit de la sobriété : le saisissement le ravit : et en s'approchant, il s'unit. Telles sont les vertus dont se compose la grâce de la contemplation, qui renferme surtout l'étonnement et l'amour. Car la stupeur et l'admiration emportent l'âme hors d'elle-même : et c'est par l'amour qu'elle approche de Dieu. La vertu de la contemplation se mesure moins à son objet qu'à son mode. Toutefois, il faut considérer ces deux choses, la nature des choses à contempler, et le degré des affections. Mieux vaut ressentir des affections plus vives en des objets inférieurs, que des affections plus vives en des matières plus hautes. Cette vision, cachée aux sages et aux prudents, est révélée aux petits '. Aussi le Prophète dit-il : Les extrémités de la terre ont été dans la stupeur, et elles se sont approchées.
5. Ce que les âmes humbles sont capables d'atteindre, produit habituellement des affections plus vives, et inspire l'admiration et l'amour. Lorsque j'aurai été élevé de terre, j'attirerai tout à moi. 0 bon Jésus, tout ce qui est en vous a le secret d'attirer, et sollicite l'amour de ceux qui y pensent. Mais toutes les âmes ne sont pas capables de s'élever indistinctement à la hauteur de ces choses. Les sublimes sont réservées aux sublimes, et les humbles sont pour les humbles. Quelle humilité plus grande que d'être
1 Math, xi, 25.
élevé en croix ? Et c'est d'elle que Jésus dit : Quand j'aurai été élevé de terre, f attirerai tout à moi. Cette humilité est douée d'une grande puissance d'attraction. Peut-il en être autrement? Quel est celui que cette seule pensée ne plongerait pas dans la stupeur et l'extase, et dont cette foi n'absorberait pas les affections en les exaltant, et en les réduisant à l'impuissance? C'est ici un objet aussi aisé à contempler que riche en grâces. La simplicité de cette croyance ne demande pas beaucoup d'intelligence; mais elle est un puissant mobile d'admiration et d'amour. C'est un lieu accessible, mais d'où naissent de très-doux transports. Ne dédaignez donc pas ce lieu de contemplation, il est facile d'y penser et fort riche en gloire. Pour moi, dit saint Paul, à Dieu ne plaise que je me glorifie, sinon en la croix de Notre- Seigneur Jésus-Christ1 ! Et pour tout dire, la croix est une couronne de gloire, un diadème royal. C'est sur la croix que Jésus- Christ a triomphé,dépouillé les principautés et les puissances, et expulsé le prince de ce monde. Glorieuse vision que celle de son triomphe.
6. Sortez, filles de Sion, et voyez le roi Salomon sous le diadème dont sa mère Fa couronné. Voyez triompher sur la croix cette chair qu'il a empruntée à la race humaine. Heureuse chair que le Christ a prise non pour s'en faire une prison, mais une couronne, qui lui a été un ornement et non un fardeau ! Nous tous, nous sommes ensevelis dans la chair, comme en un cachot, et nous y sommes enchaînés et asservis à la loi du péché. Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort ? La grâce de Dieu par Jésus-Christ*. Car, Dieu en envoyant son fils dans la ressemblance de la chair deyéché, a condamné le péché dans la chair par le péché même9. La chair vraie prise par Jésus-Christ, et affranchie du poids de la chair, nous a valu à tous la palme victorieuse conquise sur le péché. Oui, c'est vraiment un diadème ce corps immaculé, ce corps de triomphe, ce corps d'honneur et de gloire : ce corps dont le sang efface la cédule du péché, et trace, dans la justice et la sainteté, notre contrat nuptial. Ce fut en effet un jour de noces que celui où répudiant les rites antiques, Jésus-Christ a institué les sacrements de son Église, et où en signe de son indissoluble mariage et de son union avec nous, il laissa couler de ses
» Galbt. vi, 14. — «Rom. vu, 24 25. — » Id. vni, 8.
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE
flancs un mélange de sang et d'eau. Ce jour-là il a répudié la synagogue, il a quitté une épouse odieuse pour une autre, objet de son amour. Il a délaissé l'ancienne pour la nouvelle . pour l'Epouse glorieuse , sans achc. sans ride, sans souillure1. Cette absence de ride est un signe de nouveauté. Le Christ a dégagé des rides de la lettre les nouveautés qui s'y cachaient. Filles de Sion et de la synagogue, pourquoi voulez-vous reprendre ces rides effacées par Jésus-Christ ? Pourquoi vous glorifier encore des formalités anciennes devant les institutions nouvelles? Sortez, filles de Sion, sortez des cavernes de la lettre, de l'intelligence étroite et basse. Sortez, voyez le roi Salomon sous le diadème dont sa mère l'a couronné. C'est une couronne pour nous, que l'incarnation qui vous semble un abaissement. Et voyez comment déjà il a béni la couronne de l'année de sa bonté, et comment les champs sont remplis de richesse *. Voyez la couronne et voyez la richesse, la couronne de victoire et la richesse des vertus. D'où cela vient-il? Le grain de froment est tombé en terre, il y est mort. La victoire qui triomphe du monde c'est notre foi*. Et la multitude des croyants est la couronne et la parure du Christ. Vous serez, dit le Prophète, une couronne de gloire, et un diadème royal dans la main de votre Dieu. Croyez-vous que ceci s'adresse à vous ? Le nom de Dieu n'est-il pas blasphémé par vous? Sortez, filles de Sion, et voyez combien Dieu est glorieux en ses saints. Peut-être cette vision éveillera-t-elle en vous Témulation, et vous fera-t-elle quitter votre isolement pour les rangs pressés de l'Eglise. Si vous avez été condamnée à la solitude, désormais, on ne vous appellera plus délaissée, et vqtre terre ne s'appellera plus une région désolée \
7. Mais cessons d'adresser la parole à ceux qui sont en dehors. Prenons plutôt plaisir à contempler la belle fécondité du désert, et comment dans l'Eglise les croyants forment la couronne de Jésus-Christ. Quelle est notre espérance , et notre couronne de gloire ? N'est-ce pas vous gui l'êtes devant Dieu \ Si Panl parle ainsi, à plus forte raison Jésus- Christ. Je vis, dit le Seigneur, et vous serez vêtu de tous ceux-ci comme dun ornement9. Vous remarquerez comment l'Ecriture déclare que les phalanges des croyants sont, dans l'Eglise, l'ornement du Christ. Pourquoi ne lui seraient-elles pas aussi une cou-
* Ephé*. v, 27. — « Ps. liv, 12. — » I Jean v, 4. — * Isaïe lzii, 3, 4. — • I Thess. h, 1». — • taîe xlix, 18.
ronne ? Mais la couronne a sur les autres ornements une dignité spéciale et plus éclatante : elle appartient à la tête : et les autres ornements ne parent que le corps. La considération de temps ajoute encore à cette distinction de la couronne. Son usage est réservé aux jours solennels. Mais je vois votre attention éclater avec votre joie. Déjà vous vous appliquez ce texte. Déjà, dans la prérogative de la couronne, vous reconnaissez votre privilège à vous qui faites profession d'une vie plus pure, que les exercices de la vie religieuse ont façonnés, dont l'ardeur est infatigable, et que réjouit l'espérance du repos. Le diadème désigne bien les âmes moins préoccupées de la lutte que des joies du triomphe, qui n'ont plus à combattre la chair et le sang, et qui au lieu de surveiller la tête du serpent ornent celle du Christ. Vous êtes la couronne du Christ et sa joie : persévérez donc dans votre condition, mes bien-aimés: demeurez dans le Seigneur, ou plutôt emparez-vous de lui. En un lieu sublime, n'apportez pas de vils matériaux. Considérez votre vocation; voyez pour quel emploi vous avez été choisis. Gardez-vous bien de mêler de l'herbe, du bois, de la paille, dans le diadème du Seigneur. N'y mettez non plus rien qui mérite ou redoute le feu. Les épines sont consumées par les flammes. Ne portez pas envie aux méchants ; ne jalousez pas ceux qui ont placé une couronne d'épines sur la tête de notre roi. Un pareil diadème n'est pas un honneur, c'est une horreur. Jésus-Christ redoute plus les mœurs âpres et dures, les paroles piquantes, que la pointe des épines, surtout en ceux qui sont appelés à la simplicité du silence, aux soins de la charité, au calme du repos, à l'école de l'humilité, au vœu de l'obéissance, au lien de la charité. Mais triste lien que celui qui lie les cœurs et les mains dans le but de déchirer le prochain, et de faire dire avec les Juifs : Faisons disparaître le juste; il nous est inutile, et il est l'ennemi de nos enivres ' . Pour vous, cherchez sans cesse la paix, et cherchez-la dans le bien.
8. Enfin, la forme de la couronne présente une sorte d'image de l'unité. Il ne faut pas seulement en apprécier la matière : sa forme offre aussi de belles significations. Les extrémités de la couronne adhèrent et se ferment en cercle : la couronne est élevée. Voulezvous voir aussi l'adhérence mutuelle ? Les croyants, est- il dit, n'avaient qu'un coeur et
i Sagesse xi, 12.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
qu'une âme l. Et quel est le terme de cette unité ? L'espérance qui a pour objet les biens célestes. Voilà donc l'adhérence dans l'unité et l'élévation dans l'espérance. L'Apôtre dit aussi : Prenez le casque du salut*. Cette mention du casque vient bien ici, puisque le casque se rapproche de la couronne. Tous les deux recouvrent la tête, le casque pour la protéger, la couronne pour l'orner. On peut donc trouver dans tous les deux une image de l'espérance. Car nous sommes sauvés par l'espérance*. Mais c'est assez parler de la forme de la couronne. Que vous dirai-je de sa matière? Vous savez comme moi qu'une place sublime repousse une matière fragile et obscure, qu'elle veut de l'or et des pierres précieuses. Dans l'Apocalypse vous trouvez des couronnes d'or. Cette matière est toujours de prix, qu'elle soit de l'or pur ou un mélange d'or et de pierreries; mais voici quelque chose de plus riche encore indiqué dans ce texte, où l'or est écarté, et où il est dit : Vous avez placé sur sa tête une couronne de pierres précieusesk. Et voici enfin une matière supérieure à toutes les autres : Un grand prodige apparut dans le Ciel: une femme revêtue du soleil, et sur sa tête une couronne de douze étoiles*. Ce nombre et cette matière indiquent le chœur des Apôtres. Car ceux qui enseignent aux antres la sagesse brilleront comme des étoiles datis toute la durée de r éternité B. Une couronne de frères environna Jésus, selon ce qui est écrit7. Et dans l'Apocalypse, la tête de l'Epoux porte plusieurs diadèmes *, selon la diversité des grâces et des rangs; elle porte surtout celui dont il a été couronné au jour de ses noces, au jour où, dans la personne de ses disciples, il a épousé l'Eglise. Il l'a épousée dans la foi, et en mettant dans leurs cœurs, pour arrhes et pour gages, les prémices de l'esprit. La participation de l'esprit s'appelle du nom de noces, puisque l'âme attachée à Dieu n'est plus avec lui qu'un esprit9. Voilà Thomme qui abandonnant son père et sa mère, s'est attaché à sa femme, et ils sont deux en une seule chair 10. 0 heureux commerce! Vous ne faites plus qu'une chair avec votre épouse : et elle n'a plus avec son époux qu'un seul esprit!
9. Ame fidèle, quelle joie il vous fallait concevoir d'un pareil mariage! Quels transports il devait vous inspirer! Quel jour de
1 Act. iv, 32.— » Epbés. vi, 17. — » Rom. vin, 24.— 4 Ps. xx, 4.— » Apoc. iv, 4. — 6 Dan. xii. 3. — i Luc xxiv, 36. — » Apoc. xîx, 12. — » I Cor. vi, 17. — « Eph. V, 3i.
fête pour vous ! Prenez, prenez vos vêtements de gloire, ô cité sainte1, épouse de T Agneau. Tressaillez d'allégresse, ô Sion unie au Christ. Pourriez-vous ne pas vous réjouir, quand il est lui-même dans la joie ? L'Epoux mettra sa joie dans r Epouse, et Dieu mettra la sienne en vous1. Mais quelle joie? Au jour de ses noces , est-il dit, au jour de la joie de son cœur. On nous donne à entendre qu'il ne s'agit pas ici d'une émotion légère, puisqu'il est question d'une joie du cœur : Et que parlé-je de joie? Ce sont des délices. Mes délices sont d'être avec les enfants des hommes9. O bon Jésus, que ces joies vous coûtent cher ! Vous les avez acquises au prix des souffrances de votre chair: ce qui fait que l'Ecriture parle seulement d'une joie du cœur. Vous faites injure à l'Epoux, si vous n'applaudissez pas de cœur à sa joie, si vous ne lui apportez pas vos félicitations et vos sympathies. C'est dédain, c'est mépris de ne pas partager les joies d'un, homme, et cela au jour ds ses noces. Quelle beauté attirera donc vos affections si vous êtes insensibles aux charmes du plus beau des enfants des hommes? Réjouissez-vous donc dans le Seigneur et que votre âme tressaille en votre époux, en votre Dieu. S'il n'était pas Dieu, mais un pur homme , quelles séductions n'aurait pas un tel homme si riche de grâces? Etudiez-le dès le premier moment de sa conception, vous le verrez étinceler, en sa nature humaine, de la singularité et de l'excellence de ses vertus : c'est un homme innocent, immaculé, séparé des pécheurs : je pourrais ajouter qu'il est plus grand que les cieux \ qu'il sait compatir à nos infirmités, et qu'il a été éprouvé comme nous en tout, à l'exception du péché*. La grâce est répandue sur ses lèvres, la miséricorde en ses entrailles, la puissance est en ses mains. Sa vie est d'une perfection sans exemple, sa parole simple, ses réponses sont pleines de prudence : ses discours respirent la vie. Qu'ajouterai-je? Il a été conçu par la foi ; il est né d'une vierge ; il a triomphé de la mort; il règne dans la gloire.
10. Je tais le nombre Mes croyants, et les mérites des peuples qu'il s'est unis dans la foi et la charité, en envoyant ici-bas son esprit. Mystère de bonté, principe énergique d'amour que Jésus-Christ manifeste dans la chair où il a souffert : justifié en esprit, apparaissant aux anges, prêché aux gentils, cru dans le monde, élevé dans la gloire '. Ah ! qui
1 Isaïe lu, i. — * Id. ui, 6. — 8 Prov. vm, 31. — * Hébr. vu, 26. — » Id. iv, 15. — • 1 Thn. m, 16.
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE
me donnera de parcourir souvent ces lignes de la figure du Christ, et à chacune de ses œuvres et de ses vertus de m'écrier : Seigneur, qui est semblable à vous1? Qui me donnera que ces discours soient gravés en mon cœur, avec un stylel énergique, en traits ineffaçables? Votre doigt, Seigneur, est un stylet puissant, ce doigt qui écrivait à terre des paroles mystérieuses, ce doigt dont les calomniateurs ne purent endurer la vertu*. Inclinez-vous, mon Dieu, et gravez en mon cœur les tables de votre loi. Ce cœur est de pierre, mais le dur rocher oublie sa nature sous l'impression de votre doigt ; il cède aisément à vos coups. Mais nous avons parlé longuement de la joie que l'Epouse devait ressentir au jour de ses noces, et au jour de la joie du cœur de son bien-aimé. Ce jour en effet, porte avec lui de grands motifs
de joie, et d'une joie supérieure à la capacité des affections humaines. Il ne faut pas introduire ici une joie étrangère : à chaque jour suffit la sienne. Tous êtes bon, Seigneur, et vous répandez sur nous votre esprit, un esprit plein de suavité. Vous avez, pour les âmes humaines que vous vous unissez, un amour d'époux; leur conversion est votre joie. 11 est dur, le cœur qui se ravit à luimême ce sujet de joie, qui eu diminue les occasions, et les motifs. Quelle impudence, quelle ingratitude en moi, de ne pas aimer un pareil Epoux si pur, si compatissant, si libre et pourtant esclave de sa bonté ! Je vous aimerai, doux Seigneur, sinon pour moi, du moins pour vous, afin de satisfaire votre désir, de vous procurer des causes de félicité, preuves de joie, au jour de vos noces, au jour de la joie de votre cœur.
SERMON XXI
Sortez et voyez le roi Salomon, etc. Cant. ch. m, M.
i. Et moi aussi, j'ose vous inviter à la joie de cette vision, filles de la céleste Sion, de la Jérusalem d'en haut, vous filles delà véritable Sion qui contemplez toujours la face du Père. Vous, dis-je, habitée par des anges innombrables, je vous invite, je vous appelle. Sortez et voyez : sortez du secret de la vision intime,du sein de l'inaccessible lumière. La terre vous offre un spectacle nouveau : car le Seigneur a fait quelque chose de nouveau sur la terre. Je vous appelle de l'éternité au temps. Invitation surprenante : mais je ne sais pourquoi les choses éternelles toujours nouvelles et merveilleuses par ellesmêmes, brillent plus nouvelles et plus merveilleuses encore, grâce au prodige inouï arrivé sur la terre. 0 l'heureuse nouveauté réalisée dans le temps et ici-bas, et qui rend l'antique et éternelle nouveauté plus neuve encore aux yeux des anges î Le Seigneur fera sur la terre un prodige nouveau : une femme environnera un homme1. Quel homme ? Voi-
là F homme 9 est-il dit, Orient est son nom '. L'Orient, la splendeur de l'éternelle lumière, est enfermé dans le sein virginal d'une femme, et revêtu de chair. Voilà cette nouveauté qui se refuserait à toute croyance, si la foi n'en était autorisée déjà par des prodiges inouïs. Et même, parmi tant de témoignages manifestes de prophéties et de miracles, quelques esprits ont été saisis d'un tel étonnement, que refusant leur foi à une chose si nouvelle, ils ne se sont point rendus à l'évidence de ces signes prodigieux. Mais pourquoi vous inviter à sortir, vous qui devancez et instruisez les Apôtres mêmes?
Partout vous êtes empressés à écouter les admirateurs et les messagers de cette nouveauté. Un ange annonce à Marie la conception de Jésus-Christ1. Un ange apporte aux bergers la nouvelle de sa naissance. Et même c'est aux anges et non aux seuls pas* teurs qu'il paraît l'avoir annoncée. Un l'annonce,les autres y applaudissent. Avec l'ange,
1 Jérém. nu, 88.
i Zaohar. vi, 12. — * Luc i, 26, 38.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
est-il dit, parut la multitude de Formée céleste qui louait, et disait : Gloire à Dieu au plus haut des cieuxK L'un annonce ce que les autres savaient bien. Et cependant ils écoutent comme une chose nouvelle et récente ce qu'ils ne pouvaient ignorer. 0 bien* heureuse nouveauté, qui réjouit l'oreille des anges! Si j'ose le dire, c'est pour eux un bonheur d'entendre et d'apprendre d'une autre bouche, ce que dès le commencement la Vérité leur a elle-même enseigné. Piété humble et infatigable et envers Dieu,, et envers eux-mêmes!
2. Il y a ici quelque chose que nous devons et observer et suivre. Qu'est-ce donc? A l'exemple des anges, prêtons une oreille humble et attentive aux discours des autres, même sur les points que nous n'ignorons pas. Celui qui est de Dieu ne peut être un étranger pour nous, à moins que nous ne nous regardions nous-mêmes comme étrangers à Dieu. Fût-il étranger, le sujet divin qu'il traite lui donne de l'autorité. Trouver fastidieux ce qui nous est connu, c'est ou curiosité, ou obstination. Les esprits ange-* liques, à qui le mystère de l'incarnation a été révélé dès le commencement , ne cessent pas de l'admirer, même dans sa manifestation nouvelle. Et cette connaissance ancienne qu'ils en ont puise une joie toujours nouvelle, non-seulement dans une vue, mais dans une audition nouvelle de ce mystère. Jésus-Christ est sorti à la fin des temps : et ils sortent aussi. Sa sortie date des jours de l'Eternité *. Mais à la fin des temps il est sorti du sein de la femme qui l'enfermait. C'est pourquoi les filles de la céleste Jérusalem sortent, pour admirer dans leur accomplissement les merveilles qu'elles avaient toujours admirées dans l'attente. Il y a un ange à son annonciation ', un ange à sa naissance \ un ange à son baptême *. Un ange lui est apparu dans sa prière6, un ange a été le témoin de sa résurrection T; un ange était présent à son ascension8. Quelle doit être l'affection de ces messagers empressés, de ces infatigables admirateurs! Us passent à travers tous les degrés de ces mystères, immolant une hostie d'admiration, une hostie à la voix puissante. Us chantent, ils adressent une hymne au Seigneur. Voilà leur vénération extérieure sans parler de celle qui est intérieure. Et si le Seigneur a réalisé sur la terre une merveiUe inouïe, le parfum en a
1 Luc n, 9, 14. — « Mich. v, 2. — * Id. îi, 9, 14. — • Id. m, 21. — ' Id. xm, 4. — • Aot l, 40.
8 Luc i, 26, 38.
• Id. xxn, 43.
rempli les deux. Une femme environne un homme, comme une couronne environne la tête quelle ceint. La tête de l'Eglise c'est Jésus-Christ '. Il est plein de gloire dans l'éternelle splendeur qui l'environne, comme figure de la substance de son Père : mais en voilant son éclat sous les ombres de notr nature, et en l'obscurcissant, il plait davantage, non-seulement aux yeux incapables de supporter autrement sa lumière, mais encore à ceux qui sont inondés du pur éclat de sa splendeur.
3. Je parle ainsi parce que la bonté qui l'a porté à s'incarner a ajouté comme un certain lustre à sa majesté. Et comment donc une sublimité abaissée , une immensité anéantie, la divinité incarnée ne plairait-elle pas davantage?Quoi de plus beau que cette variété? Et que parié-je de variété? il y a plutôt ici un contraste, dont la contemplation est d'autant plus saisissante, que les oppositions s'y marient au lieu de s'y heurter. En ellemême la simplicité divine est admirable. Mais la composition (si j'ose ainsi parler) qui se rencontre dans ce mystère est d'autant plus admirable qu'elle est plus nouvelle. Je ne suis pas capable de m'extasier suffisamment devant l'art de ce mélange : les anges euxmêmes ne le pourraient ; et pourtant ils ont» pour le faire, plus de raison que nous, eux à qui la simplicité de la nature divine est mieux connue. Elle est d'une incomparable simplicité, ce qui doit rendre ce mélange plus surprenant pour eux. Et quel mélange donc, quand chaque nature garde son intégrité? L'une ne se transforme pas en l'autre; de ces deux il ne s'en forme pas non plus une troisième et nouvelle. Ce qui est nouveau, c'est que ces deux natures s'unissent en une seule personne. La contemplation de chacune est comme le cellier au vin. Les esprits angéliques ont été introduits dans le cellier tout plein du nectar de la majesté éternelle, ou plutôt ils y sont placés dès leur origine. Et voilà qu'à la fin des temps l'autre cellier devenu le nôtre ici-bas, nous offre un vin nouveau. 0 celliers bien remplis, abondants et débordant de l'un dans l'autre! Sortez, filles de Sion, du cellier au vin pur. Venez boire ce vin doux mêlé par la sagesse dans une coupe nouvelle. 0 calice enivrant ! que vous êtes beau, votre éclat enivre. La liqueur éternelle versée dans ce calice nouveau se boit avec un amour plus vif, quoique dans une lumière plus tempérée ; c'est
Ephés. v, 23.
AU
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE
pourquoi l'amour doit être intempérant.
Comment en effet contenir son amour, quand l'infinie majesté s'est ainsi proportionnée à notre capacité? 0 calice qui enivre non-seulement le cœur des hommes mais celui des anges, et qui, par ce mélange nouveau, détourne de la contemplation de la divinité pure! Sortez, filles de Sion, quittez cette riche profusion de vin pur, pour cette coupe mêlée. Sortez et goûtez combien le Seigneur est doux. LÀ, on a sous les yeux la nature simple de la divine suavité; ici on trouve l'usage et les preuves de cette suavité. Là on l'aperçoit en elle-même, ici dans ses effets. Dans ce dernier état d'ailleurs, tout est merveilleux; et je ne sais ce que je dois admirer davantage de l'union de deux natures en une seule personne, ou de la cause de cette union. Pourquoi nous étonner de rencontrer trois personnes dans l'unité de l'essence divine? Admirez plutôt en une seule personne plusieurs natures gardant leur intégrité. Qu'y a-t-il ici qui n'offre à la contemplation un doux objet, et ne touche vivement.
4. La cause de «ette union portera l'admiration à son comble. Cette cause ne manque ni de suite rationnelle, ni de salutaire efficacité, ni de compassion gratuite. Voulez-vous entendre la suite ?
Comme tous meurent en Adam, ainsi en Jésus- Christ tous seront vivifiés l : comme par la désobéissance dun seul, beaucoup sont devenus pécheurs, ainsi par V obéissonce dun seul , beaucoup deviendront justes*. Quoi de plus logique? Mais l'efficacité éclate encore davantage du côté de la justice : car là où le péché a abondé la grâce a surabondé •. Avec le péché, il y a eu séduction et tromperie : aussi ne semble-t-il pas absolument volontaire. Mais dans la grâce, il n'y a rien que d'arrêté et de voulu. Comment donc le bien volontaire serait-il plus efficace qu'un mal partiellement contraint? La grâce d'ailleurs est habile et puissante. Et je ne sais ce que je dois le plus admirer, ou l'artifice qui a combiné ce mystère, ou la force de sàlut qui en découle. Tout y est plein de grâce, et la volonté et l'événement, ajoutez même une troisième chose, le mode et le plan. Rien de plus affectueux que cette volonté. Quel plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis? Et c'est ce que Jésus-Christ a fait pour ses ennemis. Et ils étaient à la fois ennemis et
1 I Cor. iv, 22. — ■ Rom. v. 19, 20.
amis, puisqu'ils étaient aimés de Dieu avant la création du monde. Quoi de plus riche que l'issue de cet événement? Une large effusion de l'esprit sur toute chair le montre assez. L'effusion du sang du Christ nous a obtenu cette effusion spirituelle. Après nous avoir lavés de son sang, pouvait-il ne pas nous inonder de son Esprit-Saint? Il a donc commencé par nous purifier, avant de préparer des sujets sur lesquels l'esprit se répandrait. Est-il rien de plus logique que cet ordre de choses? Je suis embarrassé dans l'étude de cette matière, et je ne sais quel point choisir ici de préférence, la piété, la prudence, le succès. Tout cela s'offre simultanément à notre contemplation, et si l'esprit penche vers un côté, il se sent tiré vers l'autre. Toutes ces idées me flattent et me touchent d'affections diverses. Je me sens embrasé, étonné, heureux. Heureux de l'utilité, étonné de la prudence, embrasé par l'amour et la bonté qui m'ont été prodigués. 5. Mais pourquoi ces divisions? Toutes ces choses se confondent, et s'entre-mêlent souvent. Car, et le mode, et l'utilité, et l'affection, ou si vous l'aimez mieux, la prudence, le profit et la bonté, ces trois choses, dis-je, considérées soit ensemble, soit séparément, attirent mon cœur, le retiennent et le jettent dans l'admiration et l'extase. C'est de la variété de ces vertus que la foi de notre mère l'Eglise a tressé son diadème. Elles marquent ici le nombre, le poids et la mesure. Dans l'ordre et la suite du mystère on trouve le nombre et le mode harmonieux. Le poids c'est la force de l'affection. Et il est puissant ce poids de la grâce qui, du Ciel, attire sur la terre l'immensité de la divine majesté. Cette immensité à laquelle rien de créé n'est comparable, s'est réduite à une mesure, et à une mesure qui l'amenât jusqu'à nous : elle ne s'est pas librement dilatée comme si elle refusait de venir à nous : mais c'est avec mesure qu'elle distille sur nous les dons de l'esprit. Je prends ici la mesure pour l'effet des dons. Car Dieu nous dispense son esprit avec mesure. Avec mesure contre une autre mesure : en une mesure de grâce contre la mesure de l'injustice. Car la grâce a abondé ainsi que le péché. N'y a-t-il pas ici mesure contre mesure? Oui assurément et au-delà, puisque la grâce a surabondé. Est-ce seulement au-delà de la mesure du péché ? Non, mais aussi au-delà de celle de la grâce. La grâce abonde, et contre et par-dessus la mesure de l'injustice, et au-delà de celle de la grâce, mais pas contre elle. Car là où l'une
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
abonde, l'autre le fait aussi nécessairement, et il faut qu'il soit donné plus abondamment à celui qui a davantage. C'est ici une mesure bonne, pleine, entassée, foulée, débordante. Il y a superfluité, quand on a nonseulement le nécessaire, mais encore ce qui sert au plaisir. Parmi les dons du Saint- Esprit, les uns sont utiles, les autres instruisent, les autres charment, guérissent, ornent, réjouissent. Comment ne déborderaient pas des dons si abondants? Hais c'est assez sur le nombre, la mesure et le poids du diadème que la mère du roi Salomon lui a préparé. Elle lui communique comme une guirlande glorieuse, en unissant , et ce qu'il a pris de nous, et ce qu'il nous a donné. Vous voyez maintenant de quelles prérogatives de grâces ce diadème est formé. Mais quel rapport entre les grâces et le diadème ? Elle mettra, disent les Proverbes , elle mettra sttr votre tête un accroissement de grâces1. Le père donne, la mère couronne. Elle couronne parce qu'elle croit, elle environne , elle couronne. L'Eglise, ô bon Jésus, se pare de vous, se revêt de vous, elle se chausse, et se couronne de vous. La chaussure désigne la perfection, comme la couronne. Merveilleux changement qui, secouant la poussière attachée à elle, transforme une chaussure en couronne !
6. Au jour des noces et de la joie. Voyez l'ordre : le même jour est celui des noces et celui du couronnement. Si vous savez cela, vous êtes bien heureux de l'imiter. Vous changez Tordre si vous prétendez être uni avant d'être couronné, et si vous voulez être enchaîné à Jésus-Christ dans la joie et le repos, avant de vaincre avec lui. C'est anticiper d'une façon déréglée, que d'aspirer au lit
1 Prov. iv, 9.
avant le triomphe, et à la félicité avant le travail. Le même jour est assigné à ces trois choses, au diadème, aux noces, à la joie du cœur. Et quel est le cœur de notre Salomon? Vous êtes le corps de Jésus- Christ et des membres a'un membre1. Heureux le membre dépendant de ce chef; mais celui qui en est le cœur occupe une place plus noble. Et n'est-il pas cœur, celui qui est réchauffé dans le sein des secrets de Dieu, à la chaleur vitale de son amour, au milieu des saintes méditations? Car du cœur viennent les pensées et non les opérations1. Il est donc vraiment cœur, celui qui est placé au milieu des pensées spirituelles, dans l'abondance des grâces au sein de la vérité et de la sagesse, dont Salomon est le type. Et la même Eglise ou la même âme est à la fois couronne, cœur, épouse: couronne sur la tête du Christ, épouse tirée de son côté, cœur dans son sein : couronne en haut, épouse auprès, cœur dans son intimité. Toutes ces places ne sont-elles pas excellentes et joyeuses? Sortez donc, filles de Sion, et voyez, devenez l'affection de ce cœur, ayez la grâce de l'Epouse, et la beauté du diadème. Ne mettez pas votre gloire dans un vain nom. Soyez vraiment ce que vous passez pour être, les filles de la contemplation. Que la réalité autorise le nom. C'est là le jour des fiançailles, digne de recevoir Dieu, et qui aboutit à un plus joyeux, celui des noces: de ces noces qui ne connaissent ni libelle de répudiation, ni divorce; l'Epoux ne s'éloigne jamais ni pour un long voyage, ni pour un court ; il est toujours en sa maison cet époux, et c'est Jésus-Christ qui vit et règne avec Dieu le Père et l'Esprit-Saint, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
* I Cor. xn, Tl. — i Math, xv, 19.
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE
SERMON XXII
Que vous êtes belle, mon amie, que vous êtes belle I vos yeux sont des yeux de colombe
sans ce qui est caché au dedans. Cantiq. iv 1.
1. L'Epoux ne craint pas que ces louanges enorgueillissent celle dont il loue si vivement la beauté, ou compromettent son humilité. Souvent un grand désir de plaire cache la crainte de déplaire : et une dévotion trop empressée diminue ou ôte la sécurité de la conscience. Quoi de surprenant si l'Epoux loue la beauté de l'Epouse, et par de douces paroles calme les émotions que la crainte avait éveillées en elle ? Une âme humaine appelée à épouser notre Salomon pourrait-elle ne pas redouter sa propre laideur ? On le lui a représenté le front orné du diadème, au jour de ses fiançailles et de la joie de son cœur, dans l'abîme de la gloire, et dans une pompe inusitée: elle pourrait appréhender de se voir repoussée, si elle ne considérait que sa difformité et son abjection. Il fallait donc qu'elle reprît sa sécurité et sa confiance, et que la joie répandue en son cœur colorât son visage d'un vif incarnat. La paix de l'âme ajoute beaucoup à la beauté de la vie et des œuvres. C'est pourquoi l'Epoux s'adresse à son amie en ces termes : Que vous êtes belle, ô mon amie ! On a entendu précédemment un langage analogue: Voilà que vous êtes belle, mon amie, voilà que vous êtes belle* : ces deux textes sont à peu près identiques. Dans les deux on vanle la beauté de l'Epouse, et cet éloge réitéré est une confirmation de ses qualités. Cependant, à mon sens, il y a ici une différence. En disant : Voilà que vous êtes belle, l'Epoux parle uniquement de sa beauté ; mais il indique une beauté extrême en s'écriant : que vous êtes belle ! amie, que vous êtes belle/ Dans le premier cas, c'est une simple attestation de la beauté qu'il trouve dans l'Epouse ; dans l'autre, c'est une admiration pour la grandeur de cette beauté : là
' Cantiq. i, 14.
c'est un témoignage rendu à la beauté de l'Epouse, ici c'est un plaisir causé par cette beauté ; l'Epoux se prononce avec plus d'affection et d'admiration, et son langage traduit bien l'émotion de son cœur : Que vous êtes belle, ô mon amie, que vous êtes belle! Dans la suite du Cantique, il a fallu adresser à l'Epouse des éloges plus parfaits : voilà pour distinguer des paroles qui paraissent se ressembler tout à fait. Les interprétations relatives à la beauté de l'Epouse ont été données en leur lieu avec soin et étendue. Et je me garderai bien de toucher, même du bout du doigt, à un sujet déjà traité dans les homélies d'un homme en qui je ne sais ce qu'il faut le plus admirer, l'érudition ou l'éloquence1.
2. Il est à remarquer, qu'après un éloge général de la beauté de l'Epouse , ayant à faire d'elle un portrait détaillé, l'Epoux commence par les yeux. Et c'est avec sagesse, car si l'œil est simple, tout le corps sera éclairé 2. Aussi compare-t-il ces yeux à des yeux de colombe, afin de nous apprendre que son amie est , selon la doctrine évangélique, simple comme une colombe. L'œil de l'intention, s'il est simple, éclaire tout le corps de l'action, et fait briller devant Dieu des œuvres qui d'elles-mêmes pouvaient briller devant les hommes. Car une bonne œuvre a un éclat extérieur ; mais l'âme qui n'a pas une volonté droite, c'est comme un œil aveugle en un corps illuminé. Dans leur genre, les œuvres sont quelquefois bonnes et utiles au prochain : mais leur bonté ne profite pas à celui qui les fait, quand en agissant il n'a pas un œil simple. Elles sont ténébreuses, parce qu'elles manquent de la lumière de l'intention droite. C'est donc un bonheur que cet œil simple, exempt de
* Saint Bernard. Serm. sur le Cantiq. serm. XL. — • Math, w, 18, 14. - » Id. x, 16.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
ténèbres, et qui rend lumineux tout l'ensemble de la vie. Ou cet œil est totalement ténébreux, ou il est complètement lumineux, ou il est à la fois l'un et l'autre : il est totalement ténébreux quand, dans une action mauvaise, il se propose le mal même : il est totalement lucide quand, dans une action bonne, il se propose exclusivement le bien. Mais si, dans une bonne œuvre, l'intention se dirige non-seulement sur le bien, mais sur un autre but : ou si, dans un acte mauvais, on aime, par erreur, un bien qu'on y croyait, l'œil est en partie obscur, et perd sa pureté parfaite. Mais qu'arrive-t-il si, sous prétexte de bien, on a en vue, non pas le bien luimême, mais uniquement un autre but?
L'œil sera-t-il ténébreux tout à fait ou en partie ? A mon avis, il l'est plutôt totalement; car encore qu'il y ait lumière dans l'acte, on n'en voit aucune dans l'intention. Or, comment l'intention serait-elle bonne, elle qui n'a pas le bien en vue? Comment seraitelle simple, si elle se cache elle-même sous le voile du bien? On loue donc deux choses dans les yeux de l'Epouse, la simplicité et la spiritualité : c'est pourquoi on les assimile à ceux des colombes. L'Epoux a donc raison de louer d'abord dans son épouse la lumière, pour montrer quelle ressemblance elle a avec lui, qui est appelé la lumière du monde *, en qui il n'y a point de ténèbres *. Dans l'ordre des six jours, la lumière a été créée la première 8 ; et dans la peinture de l'Epouse, on remarque d'abord l'éclat de ses yeux.