‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 3)Chapitre 95 sur 179 · Vos yeux sont des yeux de colombe · texte numérisé non relu

Vos yeux sont des yeux de colombe

Quelle est votre présomption de prétendre à l'amitié de l'Epouse, vous qui ne savez pas avoir de tels yeux? Si bonnes que soient vos œuvres, si votre cœur est impur, c'est en vain que vous vous piquez de beauté. Comment seriez-vous aimée de Jésus-Christ, vous qui n'êtes pas belle? Comment ne seriez-vous pas plutôt une ennemie, vous qui faites le mal dans le lieu saint ? C'est la conduite de celui qui glisse le mal dans le bien, soit le sien, soit celui d'autrui : dans le vôtre, en n'ayant pas en vue le bien même ; dans celui d'autrui, lorsque vous y soupçonnez du mal. L'intention mauvaise, ou l'interprétation défavorable, sont toutes les deux malignité : de part et d'autre il y a fiel, fausseté ; rien par conséquent de commun avec la nature de la colombe : ils ont des yeux de colombe, ceux qui ne veulent

1 Je» vm, i% — » I Jean i, 5, — » Oeo, i, 1, 8.

pas être trompés, et qui ne savent pas tromper. Ignorez- vous que votre Epoux est vérité? Comment vous dira-t-il : Ma colombe, ma bien-aimée1? Vous manquez de simplicité, et la simplicité est amie de la vérité. Aussi converse -t-elle avec les simples9. Il célèbre la simplicité de sont amante en disant : Vos yeux sont des yeux de colombe. Quel bien excellent que cette simplicité du regard, qui exclut la dissimulation, et l'empêche d'être obscur pour voir la vérité. C'est un oiseau bien rare aujourd'hui sur cette terre ; si on la rencontre encore, elle est bien cachée, retirée dans les creux du rocher, dans les aspérités des cavernes, et au bord des eaux. Comment s'est donc obscurci et caché cet œil de colombe? Qui donc n'aime aujourd'hui les finesses du monde, ne met sa joie à les posséder, ou du moins à passer pour les avoir? Qui ne rougit d'avoir des yeux de colombe, et ne met son orgueil à en avoir de milan? Voulez-vous être appelée l'amie du Christ? qu'il n'y ait rien de commun entre vous et cette prudence de la chair, ennemie de Dieu8. Ne travaillez- vous pas à effacer cette opposition et à marier en vous les deux prudences de l'esprit et de la chair ? Un peu de levain corrompt toute la pâte *. Et s'il y a beaucoup de levain et peu de pâte ? Quelle alliance possible entre la loi de la concupiscence et la loi de charité? Celleci ne peut s'unir à l'autre, parce qu'elle ne peut lui être assujettie5. Car la prudence de la chair ou est en lutte avec la loi divine, et elle est son ennemie; ou elle succombe, et alors elle n'existe plus ; ou elle résiste, ou elle disparaît totalement. Elle peut être supprimée au point de n'être plus; mais on ne saurait la comprimer, de façon à la mettre dans une sorte d'équilibre avec la loi de Dieu. Vous souhaitez donc d'avoir une bouche et un cœur exercés dans ce genre de prudence incapable d'être associée ou assujettie à la loi de Dieu. La prudence de l'esprit est la vie et la paix : et elle est la vie parce qu'elle sert et à la vie actuelle et à la vie future. Pour la prudence charnelle, elle s'exerce exclusivement dans cette vie ; elle n'aura plus de place après, puisqu'aux enfers il n'y a ni richesse, ni rien qui puisse servir d'aliment à la concupiscence ; on n'y rencontre que le châtiment. L'une de ces vies est la lutte, l'autre la paix. Oui la paix, puisque cette vie cesserait d'être si on n'y goûtait la paix. Telle est la prudence que

* Cantiq. n, 13, 14. — » Prov. ni, 32. — • Rom. vin, 7. — * I Cor. v, 6. — • Rom* vm, 7.

SERMONS DE G1LLEBERT D'HOILANDE

Jésus-Christ rapporte à la beauté de son épouse. La description qu'on fait de ses yeux indique en elle la simplicité et la spiritualité, parce que l'Esprit-Saint est d'ordinaire figuré par la colombe. Cette simplicité n'est pas vide : elle cache des grâces nombreuses.

4. Vos yeux sont des yeux de colombe^ sans ce qui est caché au dedans. Evidemment il s'agit ici de quelque grande merveille, qu'on ne devait ou ne pouvait expliquer plus clairement, ni représenter d'une façon figurée, comme les autres faveurs, et qu'on laisse soupçonner ou conjecturer de ceux qui ont peut-être expérimenté quelque chose d'analogue. Sans ce qui est caché au dedans; comme si au dedans il n'y avait pas d'autres grâces ou des dons de l'esprit. Comment toute la gloire de la fille du Roi vient-elle du dedans1? C'est que ces yeux de colombe sont au dedans, puisque la simplicité de la foi purifiie et illumine les yeux du cœur, en ces régions où se cache avec ces yeux l'homme du cœur". Mais encore que cette gloire vienne du dedans, il en est cependant une autre plus intérieure relativement à celle-là; et comme |dans l'homme extérieur, il y a dans cet aulre homme du dedans, des choses plus intimes les unes que les autres, cachées à des profondeurs plus grandes, et connues du Bien-aimé seul : car peut-être y en a-t-il de cachées, même pour l'Epouse, et |n'a-t-elle pas pleine conscience des dons qui lui sont conférés. Qu'importe que la sublimité soit cachée, pourvu que l'humilité soit sauve. Votre secret est à vous bon Jésus, il est à vous et vous trouvez vos délices dans les trésors cachés en votre Epouse. Pourquoi ne nous communiquezvous pas un peu de ces secrets, et ne nous montrez-vous pas, ne fût-ce qu'en figure, cette beauté voilée qui vous charme? Vous aiguillonnez nos désirs en parlant de trésors ainsi cachés; vous irritez notre curiosité en couvrant de silence un si grand mystère. Plus vous vous taisez, plus vous nous attirez. Quelle est donc grande cette multitude de douceur que vous jugez devoir couvrir, et que vous ne révélez pas ! Quel qu'en soit l'objet, il est caché au-dedans , mais de sa retraite il laisse échapper un suave parfum. Et je ne sais comment cela se fait, mais en conjecturant qu'il y a là quelque chose d'admirablement doux, je sens déjà cette merveilleuse douceur. L'amour apprécie déjà ce que l'in-

1 P». xuv, 14. — * Rom. vin, 1.

telligence ne peut sonder. Ce bien est au pouvoir de l'Epouse, et scellé en ses trésors ; il est réservé à l'Epoux d'y pénétrer, et de mettre au jour les secrets de cette gloire cachée.

8. Je veux dire par là qu'il n'est pas facile d'apprécier sur des indices la vertu de chacun. Souvent sous des signes et des dehors modestes se cachent de merveilleux secrets. Nous devons donc louer les vertus visibles, mais en ajoutant : Sans préjudice de ce qui est caché au-dedans. Voyez par exemple celte simplicité de colombe, sujet de notre entretien, et louée dans l'Epouse : qu'elle est agréable, douce et charmante. Elle renferme en elle-même des trésors cachés d'un prix encore supérieur; elle y garde, si j'ose dire, un miel plus suave. Quel est donc ce secret, direzvous? Je l'ai déjà dit, et s'il faut le redire, je n'en sais rien. Je pourrais vous exhorter à cette pieuse simplicité, et vous recommander l'imitation d'une vertu qui renferme un si doux et si profond mystère, et peut-être le communique. Mais si j'entreprenais de développer ceci, peut-être arriverais-je,par l'expérience ou la conjecture, à quelque point caché et intime ; mais serait-ce celui que l'Epoux rappelle dans l'éloge de la bienaimée? J'aurais beau pénétrer en ces profondeurs, il y resterait toujours quelque chose d'obscur. Ce secret est enseveli sous d'épaisses ombres ; il se rit de nos plumes et de nos recherches. Je respecterai donc le silence qui couvre ce haut mystère. Car bien qu'il ne soit pas donné de définir ce qu'il est, il nous reste pourtant à croire qu'il y a là quelque chose de singulièrement agréable et doux pour l'Epoux. Nos investigations ne nous apprendront jamais ce que c'est ; mais on peut estimer que c'est quelque chose de grand, précisément parce qu'il n'a pas été permis d'en prononcer le nom.

6. Cependant je dois vous dire quelque chose, et ne pas me taire complètement; vos instances me le défendent : apprenez donc ce qu'on peut dire ici de vrai, à mon avis du moins ; vous jugerez si mon langage s'accommode au texte qui nous occupe. Les vertus, par leur nature, sont placées dans le cœur, mais l'exercice de quelques-unes est extérieure ; d'autres, au contraire, déploient leur puissance à l'intérieur. L'une évite les séductions de la chair ; l'autre recherche les retraites où se cachent les délices spirituelles. Celle-ci fuit les occasions qui sollicitent, ou réprime les affections désordonnées, et elle souffre d'un exercice qui, pour être nécessaire

SUR LE CANTIQUE DE SALOMON

n'en est pas moins laborieux ; celle-là trouve sa joie en des matières dont l'honnêteté égale le charme. L'une porte un regard simple, un regard de colombe, sur les beautés extérieures, les hait ou les dédaigne; l'autre plonge avec curiosité dans les beautés célestes, et cette vue embrase ses désirs.Nous pouvons donc établir cette distinction et dire que parmi les vertus, les unes sont extérieures, les autres intérieures, les autres intimes. Les unes s'éloignent des choses charnelles, les autres s'appliquent aux choses spirituelles ; les autres goûtent déjà certaines prémices.Les premières s'abstiennent des attraits du monde qu'elles refoulent; les secondes se disposent aux biens spirituels, objet de leurs aspirations; les dernières usent déjà de l'objet de leurs vœux. 0 Dieu ! quelle lumière ! quelles délices en ces retraites intimes ! Puissé-je m'y cacher, afin de pouvoir m'écrier avec le Psaume : Cette nuit devient toute lumineuse pour m* éclairer en mes délices */

7. J'ai donc touché à quelque mystère caché en ce degré suprême . c'est celui-ci ou quelque autre pareil que l'Epoux a voulu indiquer. Je veux désormais respecter ces mystères; car il n'est pas permis à une parole audacieuse d'en sonder les secrets; il est interdit

à des langues moins saintes de découvrir les beautés enveloppées dans le Saint des Saints, de toucher à cette manne cachée, contenue dans une urne d'or, et renfermée dans l'arche. Ce seul nom de manne indique du reste quelque chose de mystérieux, et sur lequel on peut plutôt demander : Qu'est-ce donc ? que de dire précisément ce que c'est. Et à quoi mieux qu'à la manne comparer la chose cachée qui nous occupe? La manne est un aliment doux et céleste, mais vous la voyez cachée dans une urne, au fond de l'arche, et dans le Saint des Saints, afin d'en éloigner tout œil curieux et indiscret, tout œil qui n'a pas la simplicité de la colombe, et que ne dirigent ni une foi pieuse, ni une intention pure. Mais nous vous en prions, mes frères, embrassez la sainte simplicité, le calme de l'âme, les méditations pures, les prières librement épanchées; car c'est dans de tels vases, si j'ose ainsi parler, c'est dans l'arche de la sainte méditation, dans l'urne intérieure de la prièrequ'est déposée notre divine réfection, cette portion de gloire de laquelle il est dit : Je serai rassasié lorsque votre gloire m' apparaîtra*. Que sa plénitude nous procure la vie éternelle par Jésus-Christ à qui soit honneur et gloire pendant tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

SERMON XXIII

Vos cheveux sont comme des troupeaux de chèvres qui sont montés sur la montagne de Galaad. Vos dents sont comme des troupeaux de brebis tondues, etc.

Cantiq. ch. iv, 1, 2.

1. C'est à l'Eglise, comme vous le savez, que s'adressent ces paroles gracieuses, et dans l'entretien précédent nous avons traité de ses yeux spirituels. Hais parce qu'ils sont tels, ne sont-ils pas rares! Voyez comme son corps tout entier, devant et derrière, est couvert d'yeux. Les Prophètes sont ses yeux, les Apôtres ses yeux, eux qui prédisent l'avenir,

'Pfl. CXXXVUI, 11.

Tom. IV.

ou prêchent ce qui est arrivé. Ses yeux sont les interprètes et les docteurs des deux peuples; grâce à leur ministère nous voyons et nous discernons nettement tout ce qui regarde l'âme, tout ce qui contribue à son bien ou tout ce qui le menace. Mais je ne sais si tous ceux qui font office d'yeux en tiennent vraiment lieu. Ces guides aveugles

* Ps. xvi, 15.

SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE

non-seulement d'aveugles, mais, ce qui est plus indigne, de gens qui voient, ne semblent-ils pas ressembler à des yeux, sans en posséder la vertu ? Encore s'ils n'étaient privés que de la faculté de voir le bien, et si leur cécité relativement aux intérêts de tous ne s'alliait pasàune clairvoyance très-pénétrante de leurs intérêts personnels. Mais ils sont à la fois aveugles et adroits : insensibles aux avantages de l'Eglise, et très-fins en ce qui concerne leurs avantages propres. Est-ce un œil de colombe, cet œil qui ne sert pas à la colombe, qui ne voit pas, ni ne prévoit pas pour elle; qui, au lieu delaguider,détourne l'Eglise de sa route, et, autant qu'il est en son pouvoir, la précipite à sa ruine par des exemples pervers? De ces guides l'Apôtre dit : Tous cherchent leurs intérêts, personne ceux de Jésus-Christ *. Ils ont une fonction et ne la remplissent pas. D'un autre côté, il en est qui, sans être régulièrement promus à cette fonction d'yeux, l'usurpent par présomption; et ils forment une foule pressée. Quel est aujourd'hui, parmi les disciples, celui qui ne soumette pas à son jugement les actes des supérieurs, et ne les reprenne, corrige et châtie, comme du haut d'un tribunal? Ils ne sont plus les yeux des membres, mais en quelque sorte ceux des yeux même : c'est comme si dans le corps de la colombe les plumes et les ailes prétendaient diriger les yeux. Mais je ne dois pas trop m 'étendre sur ce sujet, pour n'avoir pas l'air de vous attaquer. Soyez contents de votre lot : tout dans le corps de ta colombe a son office, et sa gloire, plus abondante même pour les portions les plus cachées. Les cheveux de l'Epouse ont aussi leur dignité. Si les yeux désignent les supérieurs, par les cheveux que faut-il entendre, sinon les disciples? Et les bons disciples se montrent flexibles et maniables sous la main du Maître, comme les cheveux sous le souffle de l'air;dégrossis et amincis par la discipline spirituelle, ils sont presque sans corps, sans chair, insensibles aux injures, et ne sentent presque pas les coups de l'instrument qui les taille; dans la souffrance une seule chose les contriste, c'est d'être séparés de la tête à laquelle ils sont attachés. Morts en tout le reste, ils ne gardent de sensibilité que parle point qui les unit aii chef d'où ils sortent. Voisins de la cervelle, siège de la sagesse, dit-on, ils semblent s'efforcer d'y pénétrer jusqu'à la région la plus intime ; et pour eux c'est être

arrachés et déracinés, que d'être appelés par une occasion quelconque aux soucis extérieurs. Pour ceux qui s'échappent de ce point sans douleur, comment les y croire nés ou enracinés?

2. Que les cheveux de l'Epouse montent au lieu de tomber. C'est ce que dit la suite du texte : Vos cheveux sont semblables à des troupeaux de chèvres, qui montent sur le mont de Galaad, Comme un troupeau de chèvres, parce que nourris et élevés sur les hauteurs, et montant toujours à la façon des chèvres, ils ne s'enorgueillissent pas, mais gardent le sentiment de leur faiblesse charnelle. L'orgueil descend, l'humilité monte. Ils sont comme des chèvres, parce qu'ils cherchent sans cesse les hauteurs, sans perdre de vue leur infirmité. Et c'est avec raison qu'ils montent sur les monts de Galaad, et seulement sur lui, puisque Galaad signifie monceau. Et qu'est-ce donc sinon Jésus-Christ, sur qui sont amoncelés tous les témoignages des Prophètes, et à qui Jean, à qui le Père,à qui ses œuvres ont rendu témoignage ?Cette montagne est la tête de l'Eglise. Ne tombez pas' de cette cime, si vous êtes cheveu.Ponrquoi nous menacer de vous séparer, et de vous arracher de la masse des cheveux?

Votre chute rendra-t-elle chauve le front de l'Eglise? L'Eglise ignore cette infirmité. Tous ses cheveux sont comptés. A la synagogue le Prophète a adressé cette menace : A la place de vos cheveux frisés, vous aurez la calvitie1. Les cheveux do l'Eglise sont frisés, se rapprochant sans cesse de la tète, s'enroulant sans cesse autour d'elle en boucles amies qui semblent vouloir pénétrer jusqu'aux intimes secrets du chef. C'est pourquoi ils ne tombent pas, ils montent sur le mont Galaad, amoncelant pour les imiter les exemples de Jésus-Christ. Plût à Dieu que toutes mes œuvres devinssent des témoignages de ma foi en Jésus-Christ, et qu'en s'entassant par un progrès continuel elles formassent un monceau ! Hélas I que j'ai peu de pierres é réunies pour être témoignage. Et jecrains bien d'en avoir trop entassé en sens contraire. Car ce n'est pas amonceler des preuves contre la foi que de vivre de façon à paraître appartenir à une croyance différente du Christianisme? Et combien nous en voyons dont on a trop le droit de dire : Ils ne se conduisent point comme des gens qui s'estiment rachetés par le sang du Christ, qui espèrent une autre vie, qui craignent un ju-

Philipp. 21.

1 Isaïe m, 24.

SUR LE CANTIQUE DE SALOMON

gement futur, qui reconnaissent comme venus du ciel les préceptes de l'Evangile ! Je souhaite qu'on rencontre en moi peu de témoignages de cette nature ; j'aimerais mieux qu'on n'en trouvât pas du tout, dans la crainte qu'un peu de levain ne vienne gâter le monceau de mes bonnes œuvres.

3. Et vous, mes frères (laissez- moi me glorifier des vertus communes, moi qui ne suis guère autorisé à le faire par mes qualités propres), si vous considérez la suite de votre vie , et le cours de l'observance régulière, à laquelle vous êtes soumis, il n'est pas petit le monceau de bons témoignages que vous élevez à votre profit. Si, à commencer par ces vigiles nocturnes, sorte de prémices offertes par votre cœur, et dans lesquelles vous répandez votre âme en présence de Dieu; si, dis-je, vous voulez bien parcourir les divers détails de votre vie religieuse, qu'y trouverez- vous qui ne respire la discipline, la foi, la mortification , qui n'élevé l'esprit, ou ne le maintienne dans l'élévation ? Durant la psalmodie, quelle contrainte imposée au corps, et chez quelques-uns, quelle violence faite à l'esprit qui ne peut presque pas se distraire du sens des paroles ! Car ou on le tient sévèrement attaché au sens des choses chantées, ou on ne lui permet que des pensées analogues, jamais d'étrangères. Lui arrive-t-il de se distraire (l'esprit est si fugitif!) avec quelle promptitude il est châtié, et comme on lui tait payer avec usure le temps perdu! Les intervalles mêmes qui séparent les heures nocturnes chantées en commun ne sont pas livrés à l'oisiveté. 0 Dieu, ces heures de ta nuit ne méritent pas ce nom, tant une vive lumière en éclaire les délices! Elles sont remplies par des prières privées, mais qui ne sollicitent rien de privé. On y baisse la voix, mais le cœur n'en est que plus ardent, et ces oraisons silencieuses ont une vertu puissante. Souvent même la ferveur coupe la voix, et une prière sortie d'un cœur pur et rempli n'a plus besoin pour s'exprimer de sons ni de paroles. L'amour, qui seul retentit aux oreilles de Dieu , dédaigne ces accents matériels, qui, en animant les débuts de la prière, l'entravent quand elle est parfaite. Et après ? aux heures du matin, les religieux recommencent leurs oraisons, se confessent, et dans un aveu modeste mais exact, se purifient des plus petites fautes. Du reste, ils n'estiment pas petit d'oftenser Jésus-Christ, ne fût-ce que par un léger souvenir. La malice de l'ennemi leur a-t-elle envoyé quelque suggestion mauvaise, ils se

l'attribuent, injustes appréciateurs sur ce point, puisqu'ils regardent comme une faute personnelle, la provocation et les vaines attaques d'une fraude étrangère. Que dirai-je du travail quotidien qui, en fatiguant le corps, lui ménage une alimentation sobre ? Ils ne mangent pas seuls le travail de leurs mains, mais ils partagent leur nécessaire avec les pauvres ; peu leur importe de souffrir si d'autres sont dans l'abondance. Ils donnent à certains intervalles du repos à leurs corps, dont la fatigue n'arrête pas les élans de cœur. Des larmes silencieuses coulent avec abondance, les gémissements sortent des poitrines, les soupirs éclatent, en sorte que ceux qui sont tout près peuvent réchauffer à ces étincelles voisines la froideur qu'ils ressentiraient. Ils ne songent ni au lendemain, ni même au jour présent. Ils se déchargent de toute sollicitude sur leur supérieur ; ils ne cherchent d'autre salaire que le royaume de Dieu. J'allais oublier que chaque jour, dans le chapitre, les religieux se présentent à l'examen de l'abbé, comme au tribunal de Jésus-Christ. Là, chacun est son premier accusateur, et se hâte de prévenir ceux qui le chargeraient. Quel silence» continuel ! quelle gravité de maintien! Et ce silence et cette gravité embellissent toute leur vie, et y répandent un air touchant de sainteté. Leur sommeil même rend témoignage à leur vertu ; car leur cœur ne cesse de confesser Jésus-Christ, pendant que le corps est enseveli dans le sommeil. Est-il possible en effet, que, durant le repos, les images de leur vie quotidienne ne reviennent pas s'offrir à leur esprit, et n'y veillent pas?

4. Ne trouvez- vous pas une masse énorme de témoignages dans tous ces exercices pratiqués non d'une façon confuse, mais avec ordre, suite, et chacun en son temps? Tous ces témoignages ne sont-ils pas dignes de foi? Car la sainteté convient à la maison de Dieu. Plaise à Dieu que mon cœur jette de fortes racines dans ce monceau! Une vie où il y a tant de bien ne saurait être stérile. C'est un endroit élevé, fécond, comme celui dont parle le Prophète : Mon bien-aimé avait une vigne sur un lieu élevé, gras et fécond1. Ce qui est une preuve solide de la fertilité d'un sol, c'est l'abondance des fruits: et, au contraire, la fertilité du sol accuse l'arbre qui reste sans fruits. N'est-ce pas un mauvais arbre celui qui , occupant une bonne terre, ne donne pas de fruits dignes de cette

1 Isaîe v, i.

SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE

provenance, et qui n'offre même pas de fleurs riches au moins d'espérance? Peutêtre ce figuier stérile que le Seigneur ordonna de couper *, irouva-t-il sa condamnation dans la fertilité des vignes voisines. C'est une iniquité d'être comme planté au sein d'une vie sainte, et de n'y rien essayer de saint, d'apporter des raisons réfutées par les exemples qui nous entourent, et de descendre là où les autres montent. Bornezvous au moins à descendre pour votre propre compte. Pourquoi voulez-vous détruire ce monceau de bonnes œuvres que les autres gravissent avec empressement, changer les observances régulières dont vous accusez et le nombre et la rigueur ? Ne soyez pas un obstacle à ceux qui font le bien : si vous le pouvez, montez vous-jnême. Et apprêtiez qu'elle cîme les saints ont gravie. Ils ont éprouvé les outrages, les coups, les chaînes et les cachots : ils ont été lapidés, sciés, tourmentés, tués par le glaive : ils ont erré çà et là sous des peaux de brebis et de chèvres, dans le besoin, F angoisse et ? affliction ; ils ont erré dans les déserts, les montagnes, les antres et les cavernes de la terre. Or, tous ont obtenu un bon témoignage de leur foi *. Voyez-vous à quelles épreuves, et à quel contrôle leur foi a été soumise? Demandet-on ou attend-on de vous rien de pareil? Et cependant, ces témoignages moins éclatants que vous donnez, sont d'autant plus croyables et plus probants, qu'ils sont volontaires et non contraints. Que la volonté soit donc volonté, qu'elle repose sur le droit de la liberté primitive; qu'elle se montre libre pour persévérer, et non pour s'éloigner. Qu'elle reconnaisse la dette de la nécessité, sans en sentir le joug. Qu'elle soit libre dans le bien, dont elle est déjà en possession, et libre pour Le bien auquel elle doit tendre; mais qu'elle ne se croie nulle licence de revenir en arrière.

4. Quelle montagne de témoignages Paul a gravie î Ecoutez : U Esprit-Saint rend luimême témoignage à notre esprit, que nous sommes les enfants de Dieu 8. Quel monceau dans ce seul témoignage ! Mais n'a-t-il pas aussi rendu une attestation extérieure?

Dieu lui a rendu témoignage par des miracles et des prodiges, par différents effets de sa puissance et par les dons de V Esprit-Saint, qu'il a distribués à sa volonté k. Et cependant, placé à la cime de ces vertus et de ces grâces, je ne crois pas encore être arrivé au but,

1 L'ic xiii, 1. — » Hébr. xi, 37, 39. — 3 Rom. vm, 16 — * Hébr. fi. 4.

dit-il, f oublie ce qui est derrière moi pour tendre en avant1. Et nous, ayant sur nos têtes une nuée si imposante de témoins, déchargeons-nous de tout poids et du péché qui nous enveloppe, et courons par la patience au combat qui nous est proposé : contemplant l'auteur et le consommateur de la foi, Jésus qui, malgré la foie qui lui était proposée, a souffert la croix, méprisant la honte, et qui est maintenant assis à la droite de Dieu. Pensez donc à cehd qui a supporté une telle contradiction de la part des pécheurs, afin de ne point vous lasser. Car vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang*. Les témoignages de ceux qui ont versé leur sang pour la foi du Christ sont des témoignages privilégiés : c'est le martyre. Voyez le premier martyr saint Etienne ; de quel monceau de pierres il s'est élevé à Jésus- Christ, que suivent toutes les âmes justes ! Comme un troupeau de chèvres qui montent sur la montagne de Galaad. Us portaient le trésor de la foi en des vases fragiles, mais leur sublimité venait de la vertu de Dieu. Aussi, on dit qu'ils montent, parce que les horribles tortures, loin de les briser, leur ont plutôt donné la force de rendre un énergique témoignage, Quel est donc le courage de ces religieux incapables d'endurer, de la part des supérieurs, un seul reproche, léger et ami ? Un mot un peu austère fait évanouir toute la force de leurs bonnes résolutions ? Soutenus de tant d'appuis , leurs témoignages tiennent à peine ; et ceux des martyrs, malgré tant de supplices, éclataient de toute part. Et ces supplices innombrables ne formaient-ils pas en effet une masse énorme de témoignages? Immolés tout le jour, considérés comme des brebis destinées aux sacrifices , ils triomphèrent et ils montèrent au Galaad, à la cîme du martyre. Les saints combattaient pour la conservation de leur foi, et non de leur vie, pour la garde de cette foi qui est la vie du juste. Aussi sontils vainqueurs en tout, puisque leur cause est sauvée. Et comment ne triompheraientils pas, puisqu'en persistant dans leur confession, ils sont entrés dans l'éternité, et qu'en persuadant leurs persécuteurs, ils les ont enfantés à la vérité? Et encore qu'on les ait regardés comme des brebis vouées à la mort, ils ont, d'une dent innocente, arraché du cœur de leurs ennemis la racine de l'infidélité, et les ont placés au cœur vivant de l'Eglise.

i Philipp. m, 13. — «Hébr. xh, 1, 4.

SUR LE CANTIQUE DE SALOMOX

6. N'est-ce pas ce que veut dire l'auteur sacré en ajoutant : Vos dents sont comme un troupeau de brebis tondues ? Vous connaissez ces brebis capables d'être tondues, sans que leurs dents puissent être pour cela brisées. On peut les tuer, mais non les abattre. Elles ont, an contraire, vaincu leurs bourreaux, les ont amollis par une doctrine invincible, les ont comme broyés sous leurs dents, et les ont fait entrer dans l'unité des fidèles. A Pierre il fut dit : Tue et mange *, et les dents de Moïse ne branlèrent jamais *. Leurs dents sont des armes , des flèches : armes spirituelles, puissantes, pour abattre les forteresses élevées contre Dieu. Ne sontce pas en effet des dents, ceux dont l'Apôtre dit : Si un fidèle ou un ignorant entre, il est convaincu par tous, jugé par tous: les secrets de son cœur sont dévoilés, de sorte que, tombant la face en terre, il déclarera que Dieu est vraiment en vous %? Ah ! mes frères, ne redoutez pas la morsure de ces dents, vraies dents de brebis et non de chiens. Ce qu'on loue dans le chien, ce n'est pas qu'il mord, c'est qu'il aboie. Chiens muets,d\llsaïe, incapables à? aboyer : chiens sans pudeur, qui ne se rassasient jamais*. Comme si le Prophète leur reprochait de renoncer à l'office de chiens, pour devenir chiens sous un autre rapport : de ne pouvoir aboyer, et de déchirer toujours. Tels sont ceux qui se mordent les uns les autres, qui se dévorent et sont dévorés. Encore s'ils se bornaient à se mordre et déchirer entre eux, et n'essayaient pas de briser les dents des brebis? Les docteurs et les chefs de l'Eglise à leur tour ne sont-ils pas des dents? Leurs répliques pleines de bonté, semblables à autant de morsures, mettent la conviction dans le cœur de leurs subordonnés, les jugent, les mettent au jour, et les ramènent doucemeut à un meilleur état. Mais si vous êtes dur, incapable de vous laisser amollir, ne leur répondezvous pas en mordant? N'est-ce pas les mordre, que de les déchirer en secret, ou de les contredire publiquement? Pourquoi opposer dent à dent, une dent méchante à une dent inoffensive ? Vous pouvez bien mordre, mais non dévorer. Ces dents-là sont fermes, solides ; ils ne redoutent pas la distraction ; ils se souviennent qu'avec le Prophète, ils habitent au milieu des scorpions et des incrédules1; qu'ils ont été envoyés comme des brebis au milieu des loups", afin de les changer

1 Act x, 13. — * Deutér. xxxiv, 7. — 8 I Cor. xrv. 24, 25. — Usaïe lvi, 10, 11. — * Ézéchiel h. 6. - • Matb. x, 6.

en brebis, par des exhortations raisonnables et patientes. Ces brebis sont bien nommées brebis tondues, car on ne doit pas fuir les morsures de ceux qui présentent à leurs inférieurs de saints exemples, comme autant de toisons.

7. Cependant, les dents ne servent pas uniquement à mordre et à broyer les erreurs; elles ont un autre usage plus spécial, chez ceux qui sont capables de manger le pain de la céleste nourriture, de discerner et de juger les sens cachés de la doctrine sublime, qui ne demandent plus seulement du lait, mais un aliment solide qu'ils sont aptes à broyer et à réduire, afin de le mettre à la portée de ces âmes impuissantes par elles-mêmes de le digérer, puisqu'elles ne savaient encore qu'user de lait. Ils jouent en effet le rôle d'un instrument qui broie les aliments, ceux dont l'esprit est exercé à distinguer le bien du mal, et même le bien du bien, qui ne jugent pas seulement entre la nuit et le jour, mais qui jugent le jour même. Us sortent vraiment du lavoir, puisqu'ils sont appliqués à purifier leur cœur, car la science divine est promise aux cœurs purs. Voyez quelle doit être la sainteté inattaquable de ceux qui ont pour mission de reprendre et de corriger les autres: quelles doivent être la pureté et l'innocence de ceux qui doivent dispenser le pain de la parole sacrée, en redire les significations profondes, pénétrer jusqu'au fond et au-delà des entrailles de la sagesse.

8. Vos dents sont comme un troupeau de brebis tondues. Pourquoi donc comme un troupeau ? Sans doute parce qu'au lieu de se heurter et de se combattre, les dents de l'Eglise s'accordent dans la simplicité et l'unité des mêmes sentiments, comme un troupeau de brebis tondues qui sortent du lavoir. En dépouillant le vieil homme, en se débarrassant d'un fardeau superflu, en se purifiant, on monte avec plus de légèreté dans les hauteurs. La vieille laine devient un poids pour les brebis, quand la nouvelle toison se met à pousser, après l'hiver, la pluie et la mauvaise saison. Sentez-vous donc le besoin de vous envelopper encore dans la toison vieille et superflue des choses légères et vaines, l'hiver et les froidures de l'âme durent encore pour vous. Ceux qui sortent du lavoir tondus et dépouillés, sont ceux qui ne gardent rien de leurs anciens fardeaux, ni de leurs souillures passées. Remarquez qu'il ne vous suffit pas d'être tondus,déchargés, lavés et renouvelés, si vous ne montez,

SERM \S DE GILLEBERT PHOILANDE

si vous ne marchez en esprit, vous qui fites renouvelés par l'esprit. Si nous vivons par l'esprit, dit l'A; ùire, marchons aussi selon l'esprit l. Si donc vous prétendez monter, sortez sans cesse du lavoir, toujours nouveaux et toujours purs. Baignez chaque nuit votre lit de vos larmes. Ou si le péché , au lieu de vous envelopper comme une nuit, passe au-dessus de vous comme une nuit, lavpz-vous cependant chaque nuit, et effacez en vous , par vos pleurs , jusqu'aux vestiges des moindres fautes. Celte vallée de larmes est un lavoir. Pourquoi donc réservez-vous au lavoir du siècle futur ces souillures amoncelées et ces péchés ? Savez-vous si, au lieu d'un lavoir, vous ne rencontrerez pas un brasier ? Car ces fautes laciles à purifier aur jourd'hui, sont purifiées là, plutôt dans un esprit de rigueur et de justice que de miséricorde. Et heureux celui qui , sortant de cette vie , non comme de la fange, mais comme d'un lavoir, n'a plus rien à purifier, parce qu'il est entièrement pur 1 11 méritera de manger avec des dents blanches, c'est-àdire avec une âme intelligente , le pain des anges; non plus ce nain de douleur, mais ce pain qui réjouit le cœur de l'homme,

et que désignait le Prophète quand il s'écriait : Je serai rassasié quand votre gloire m' apparaîtra*. Si cette gloire nourrit déjà avant de se montrer, en se révélant elle rassasie. Et qu'est-ce que la pleine révélation de cette gloire , sinon la vraie sagesse ? Elle nous invite à nous nourrir d'elle ; et nous la mangeons quand nous la méditons, quand un cœur pur y puise ses délices , et son aliment intarissable. Ayons donc les sens de notre âme purifiés et exercés non plus seulement à distinguer le bien et le mal. mais à percevoir un d grand bien. Faisons souvent présentement ce qui sera ailleurs notre éternelle occupation, et exerçons - nous d'avance à ce qui deviendra notre tâche incessante. Regardons aujourd'hui comme notre suprême affaire, ce qui sera un jour notre unique affaire, car la contemplation de la sagesse est l'éternel aliment de l'âme. L'âme n'a pas de plus doux travail que de ruminer, si j'ose dire, ce pain vivant qui a dit au Père : La vie éternelle consiste à vous connaître, vous le Lieu véritable, et Jésus-Christ que vous avez envoyé*, et qui vit et règne dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-iL

SERMON XXIV

Toutes portent un double fruit, et il rf y a pas de stérile parmi el

sont comme une bandelette (fécarlate. Cantiq. ir, 8.

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