‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 3)Chapitre 96 sur 179 · Vous avez entendu, dans le discourt · texte numérisé non relu

Vous avez entendu, dans le discourt

J recèdent , l'éloge des dents de l'Epouse ; loge bien mérité : car les dents sont une partie importante de la beauté, quand elles sont blanches et bien rangées. Ce qui plaît encore en elles, avec leur belle disposition,; c'est leur utilité. Car, comment saint Jean eût-i ldévoré ce livre qui lui est présenté dans l'Apocalypse, s'il n'avait eu des dents aptes à ce travail1? Ce livre présenté dans son entier, semblait un aliment bien dur. Il fallait donc des dents pour en réduire la grandeur,

en amollir la dureté , et le rendre plus aisé à absorber. Quelle dent excellente , qu'une intelligence exercée aux choses spirituelles, qui juge tout, discute tout, qui scrute et s'assimile les profondeurs divines; qui s'approprie la moelle de ce livre et se nourrit de ce Îu'il y a de plus intime dans la sagesse. 'insensé, est-il écrit , se croise les mains, et mange ses entrailles1. Nourriture sanglante et charnelle, aliment qui périt et qui tue. Qu'il est bien plus doux et pms salutaire de manger les entraillles de la sagesse , et les

Oalat, y, 25. — » Apoc x, 9,

Ps. xvi, 16» — Jean xvn, è — fScdfeiv *

SUR LE CANTIQUE DE SALOMON

secrets de la parole sacrée ! Mais on n'y touche qu'avec des dents purifiées et blanches, parce qu'elle est l'éclat de la lumière éternelle, et que les dents de l'Epoux sont proclamées plus blanches que le lait. Aussi louet-il dans l'Epouse cette ressemblance avec lui : Vos dénis sont comme un troupeau de brebis tondues qui montent dun lavoir, 11 faut avoir un cœur non-seulement purifié, mais libre, si on veut l'appliquer à l'étude de la divine parole.

2. Toutes portent un double fruit, et il n'y en a pas de stériles parmi elles. C'est stérilité que de ne porter qu'un fruit unique. Etes-vous parvenu à entendre les Ecritures, vous avez déjà produit là un premier fruit. C'est un progrès, et un grand, mais il est insuffisant pour arriver au sentiment des choses divines, si l'affection ne répond pas à l'intelligence. Stérile est l'intelligence qui n'a pas pour sœur la dévotion. Partout se trouve répandue dans le champ des Ecritures la semence qui vous aidera à porter ce double fruit. Là tout est non-seulement profond-mais suave. La parole du Seigneur est lumière et feu ; et elle est stérile en vous,quand elle n'y produit pas ce double résultat. Si vous voyez par l'esprit, mais que votre cœur reste glacé , l'ardeur enflammée de la parole de Dieu ne semble-telle pas frappée d'impuissance? Si le feu a la propriété d'éclairer, il possède de plus encore celle d'embraser, La parole qui sortira de ma bouche, dit le Seigneur, ne reviendra pas à moi inutile : elle agira, et elle éteindra le but pour lequel je l'ai adressée !. Quel est ce but ? l'Evangile vous l'apprend : Je suis venu apporter le feu sur la terre, et que veux- je, sinon quil s'allume * ? Cette parole est une semence, et comme on le lit dans Job : Par elle la lumière et la chaleur se répandent sur la terre9. Mais je ne sais comment il se fait que la lumière a eu une germination plus abondante, et que les hommes l'ont préférée à la chaleur; peut-être aiment-ils mieux la lumière parce qu'ils ne s'attachent guère à ce qui est sans éclat. Un feu qui ne brûle pas n'a-t-il pas, à vos yeux, perdu et désappris sa nature? Quand vous entendez un homme se glorifier et dire : Ce langage tiré de l'Ecriture ne m'édifie pas, n'est-ce pas comme s'il disait : Cette parole de feu a perdu pour moi sa vertu ; elle ne m'échauffe pas, elle ne m'enflamme pas; elle n'exerce pas sur moi sa puissance innée ? Jl n'accuse la parole de

* Itaic lv, lt. — • Luo xii, 48. — » Job xxxviii, 24.

stérilité, et autant que cela dépend d'elle, slle croît et fructifie. Pourquoi vous vanter, mon frère, que la parole sacrée ne vous édifie pas ? Le terrain sur lequel elle tombe n'est peut-être ni nettoyé, ni remué ; la semence ne saurait donc ni y prendre, ni y germer, ni y croître. Heureux le cœur où l'amour du monde a séché, et perdu sa force ; le feu de la parole sainte y fait mieux sentir sa vertu. Il brille, il brûle. Qu'il ait en vous cette double propriété, et puissiez-vous produire ce double fruit! Il est stérile le sein qui ne les porte pas. En Jésus-Christ, ni la circoncision, ni Tincirconcision ne servent de rien, mais la foi qui agit par la charité1. C'est un fruit excellent que la charité, car elle est rangée parmi les fruits du Saint-Esprit. Et la double charité est comme un double fruit. Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme, de tout votre esprit. Cest là le premier objet et le plus grand commandement. Le second lui est semblable. Vous aimerez votre prochain comme vousmême. L'un est le premier commandement, l'autre est le second, et tous deux sont trèsgrands puisqu'ils se ressemblent. Voilà deux fruits excellents et qui suffisent, car sur eux reposent la loi elles prophètes1. La fin du précepte c'est la charité % appelée en un autre endroit le lien de la perfection^.

3. Aussi venait naturellement ici cette bandelette de pourpre, dont l'Epoux emprunte la comparaison pour louer les lèvres de son Epouse. Vos lèvres sont comme une bandelette de pourpre. Elles lient, et elles brillent en effet, ces lèvres qui parlent de ces fruits. La charité reçue dans le cœur, comme un feu ardent imprime aux lèvres qui le répandent, la couleur de la pourpre. La chaleur tombée du ciel dans une âme donne à la bouche ce coloris. Pourquoi compare-t-on les lèvres de l'Epouse à la pourpre, sinon pour indiquer qu'elles sontenflammées, car la pourpre a l'éclat et la teinte du feu? Ces lèvres n'ont plus besoin d'être purifiées aux charbons de l'autel, ni touchées par un feu extérieur. Une flamme intérieure les embrase, et elles répandent au dehors ce feu descendu du ciel dans les entrailles. Elles propagent la science du salut, la loi divine dont le Seigneur est venu embraser la terre. Oui elles sont bien toutes empourprées ces lèvres qui communiquent le feu non pas à la terre, seulement, mais jusqu'au ciel. Elles échauffent le Dieu du ciel même.

t Galat, v,6. — «Matb. xxn, 37, 40. — MTim. j,5. 4 Coloss. m, 1».

SERMONS DE GILLEBERT DHOILANDE

Aussi l'Epoux loue-t-il ces lèvres de pourpre parce qu'elles sont telles pour lui, parce qu'elles lui semblent ardentes, pnrce qu'il en sent le feu, et qu'elles enflamment encore l'amour mutuel. Chose merveilleuse ! Dieu est lui-même un feu, et cependant il s'enflamme à nos étincelles. Et pourquoi pas? Le Verbe de Dieu est aussi un glaive *, et pourtant il est blessé. Vous avez blessé mon cœur, ma sœur et mon Epouse, vous l'avez blessé avec un de vos yeux*. Ainsi il est feu et pourtant il est enflammé. Il est blessé d'un regard, il est embrasé par une lèvre, et même lié. C'est pourquoi les lèvres de l'Epouse sont comparées à une bandelette. Mais la charité est une blessure, une bandelette, une pourpre. Voyezvous combien elle est pénétrante, tenace, et ardente? Employez ces lèvres dans la prière ; enchaînez en votre cœur votre bien-aimé avec ce lien solide, serrez-le, et pénétrez-le du feu de vos affections. Qu'il soit doux de vous entendre dire : Votre parole est brûlante, et votre Epoux en fait l'objet de votre bouche, car vos lèvres sont belles comme une bandelette de pourpre. L'éloge des lèvres indique en effet le désir d'un baiser. Il souhaite d'imprimer ses lèvres sur les vôtres, afin que pour lui et pour vous il n'y ait qu'une bouche et qu'une lèvre, et qu'ensuite il puisse vous dire : Voici (a bouche de ma bouche, et les lèvres de mes lèvres. La grâce répandue sur ses lèvres se communique aux vôtres, et leur pourpre devient la vôtre. Souvenez-vous cependant que je ne parle pas ici de lèvres charnelles, mais spirituelles, intérieures. C'est d'elles que l'Apôtre a dit : Chantant des hymnes et des psaumes dans vos cœurs à Dieu *. Si vous êtes l'Epouse de Jésus- Christ, vos lèvres doivent être fermées et enflammées pour adresser des supplications au Bien-aimé, pour s'entretenir avec lui, pour chanter sa gloire et dire avec le Prophète : Mes lèvres tressailleront quand je célébrerai vos louanges. Que dans ces saints entretiens il n'y ait sur vos lèvres rien de vague, et les voilà pareils à cette bandelette ; rien de froid, et les voilà de pourpre. 0 bon Jésus, qui me donnera ces lèvres pour conférer avec vous, ces lèvres promptes, libres, enflammées, joyeuses, qui ne chantent que vous et pour vous? Puissent-elles être toujours embrasées des pieux sentiments d'une méditation continuelle, pour offrir ainsi l'image d'une bandelette de pourpre!

1 Ephés. vi, 17. — « Cantiq. îv, 9. — » Ephéa. v, 19 — * Ps. lxx, 23.

4. Ce sont de telles lèvres que l'Epoux loue en son Epouse, telles, non-seulement dans la prière, mais dans l'exhortation où elle, déploie sa force et la pureté de sa doctrine. Les lèvres, en effet, qui s'astreignent à ce langage répandent vraiment la science du salut, en employant une parole douce et fervente pour éveiller les cœurs des auditeurs : et elles sont de pourpre parce qu'elles enflamment. Mais si elles enseignent et exhortent tout à la fois, si leur doctrine est saine et en harmonie avec les règles de la foi, elles sont comme une bandelette, et elles propagent une science non-seulement salutaire, mais inattaquable. Car quoi de plus adhérent, de plus tenace, de mieux enlacé par un nœud vigoureux que la raison et la foi? C'est là l'enseignement par lequel saint Paul façonnait son disciple quand il disait : Appliquez-vous à l'exhortation et à la doctrine1. Dans les entretiens ordinaires, où on ne traite pas des mystères de la foi, vos lèvres sont encore bien comparées à la bandelette de pourpre, si votre discours est renfermé dans une juste mesure, s'il est sobre, et porte la rougeur si agréable de la retenue, s'il parle souvent et volontiers de la croix du Christ. 0 bienheureuses ces lèvres vraiment dignes des paroles et du baiser du Christ ! ces lèvres pures et brûlantes, pures dans la foi, brûlantes d'amour. Ce feu vient du cœur et du ciel ; il ne jaillit pas d'en bas.

5. Car il y a aussi un feu qui sort de l'enfer. Saint Jacques dit : La langue, petit membre, enflamme tout le cours de notre vief enflammée elle-même par la géhenne '.Comment une langue embrasée d'un feu si fatal peutelle en communiquer un salutaire ? Notre corruption native se précipite aisément vers le mal, et par sa propre mobilité court déjà à l'abîme. Est-il nécessaire d'enflammer encore cette roue, qu'on ne peut arrêter, mais qui d'elle-même est emportée vers le péché? On l'a bien dit : Le cœur de l'homme, dès V enfance, est enclin au vice*. Il ne sait pas résister à l'impulsion première qu'il subit; et vous vous servez d'une langue dépravée pour le pousser encore, et accroître le feu qui l'embrase? La langue dépravée cherche des occasions de colère et d'emportement; elle forge des injures fausses, elle exagère les véritables au lieu de les dissimuler; elle tourne les services en offenses, et pour ébranler Je cœur elle y jette les étincelles de sa parole empoisonnée. Langue funeste! pour-

1 I Tim., ivf 13.— « Jacq. m, 5, 6. — » Gen. vnr. 21.

SUR LE CANTIQUE DE SÀLOMON

quoi mettre ces feux dans votre cœur! N'estce pas assez déjà de sa propre flamme, des ardeurs de la concupiscence charnelle, de sa légèreté innée ? Tout cela ne suffit-il pas à emporter votre cœur pareil à une roue rapide? Votre naissance a mis en vous ces feux que la grâce amortit en vous régénérant. N'ajoutez pas du feu à du feu, et n'accroissez pas les ardeurs de la concupiscence. Ces flammes que vous vomissez, vous les empruntez à l'enfer. Elles en viennent, et elles y conduisent. La langue, dit l'Apôtre, est enflammée par la géhenne. Elle est bien teinte d'une pourpre mauvaise ; mais la bandelette manque. Elle ne lie pas, elle dissipe. Elle répand une flamme désolante, qui divise.ee qui est uni, en semant comme des étincelles de paroles de discorde ; oui, une pareille flamme vient de l'enfer. Car celle qui vient d'en haut est pudique, pacifique, amie du bien, et elle améliore les cœurs. En effet la

parole douce multiplie les amis, et apaise les ennemis. C'est une flamme qui en éteint une autre : une flamme supérieure et céleste qui étouffe une flamme inférieure et infernale, quand un mot sage et doux vient surmonter et amolir une parole méchante et dure. Anssi est-il dit : Vos lèvres sont comme une bandelette de pourpre, et douce est votre parole. A l'Epouse, en effet, ne conviennent que des paroles douces, affectueuses, qui , comme des bandelettes légères et délicates, enchaînent l'Epoux et l'enlacent des liens de la charité. Heureuse l'âme qui sait tresser ces rets, y retenir Jésus, s'attacher le Verbe du Père par l'amour, l'enfermer par ses paroles, le charmer par ses entretiens amoureux en sorte que sa parole soit douce à celui qui possède les paroles de la vie éternelle, qui est le Verbe éternel, vivant avec le Père et le Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

SERMON XXV

Vos joues ressemblent à un fragment de grenade. Cantiq. ch. iv, 3.

1 . Quelle est donc, selon vous, la douceur des joues de l'Epouse, puisqu'on peut les manger et qu'elles ont la grâce d'un fruit salutaire ? Vous verrez en effet régner sur les joues de certaines personnes une telle douceur, que leur aspect récrée les regards, et nourrit le cœur de la grâce intérieure que la physionomie révèle. La douceur du visage est l'interprète des sentiments de l'âme ; la physionomie en est l'expression. Il était donc naturel de parler des joues après les dents blanches et les lèvres de pourpre. Les joues sont voisines des lèvres, et pendant leur silence, elles redisent par une sorte de langage visible les secrets du cœur. Elles remplacent les accents de la voix : elles supléent la bouche, ou lui donnent un charme de plus. Si doux et si chaleureux que soitundiscours la hardiesse ou la légèreté du visage lui enlèvent sa grâce ou son autorité. C'est pourquoi l'auteur sacré traite ici des joues de

l'Epouse, parce que leur modestie et leur sérieux ajoutent un charme de plus à la pourpre des lèvres. Et il semble indiquer en elle une certaine maturité en les comparant à un fruit. Dans les fruits la maturité est toujours désirable. Précédemment l'Epoux, décrivant encore les joues de l'Epouse les comparait à la tourterelle, pourfaire entendre qu'en elle il n'y a rien de lascif, de léger, de hardi ; mais que l'ardeur de ses désirs y répand uno douce gravité. Les affections inquiètes ôtent à la physionomie tout air frivole, et les méditations de l'amour éloignent des joues toute légèreté. La tourterelle est un oiseau toujours inquiet et toujours gémissant. Aussi saint Paul veut-il qu'une vierge soit pleine de sollicitude pour ptaire à Dieu *, et qu'elle dise sans cesse : Mon âme a soif du Dieu qui est la fontaine

1 1 Cor., vii, 32.

SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE

de vie : quand viendrai-je et paraitrai-je devant la face du Seigneur*. N'est-ce pas ici un gémissement? Et il est doux le gémissement né de l'amour. Pourraient-elles n'être pas empreintes de gravité etdesérieux ces joues qui reflètent les sentiments d'un cœur gémissant ? Et ici il y a plus que des gémissements, il y a une nourriture. Vous nous nourrirez du pain des larmes*, est-il dit. Actuellement les joues de l'Epouse sont comparéee aune pomme de grenade, parce qu'un cœur affectueux et aimant, en répendant la maturité sur les traits, nourrit ceux qui les contemplent. Carlagrâee qui reluit dans l'âme semble reposer les regards ; en impressionnant doucement le prochain, elle lui communique doucement ces propres émotions. Il m'est impossiblede ne pas ressentir une sensation délicieuse, quand je me représente une pareille physionomie; et des joues où l'amour se peint produisent quand j'y pense, un sentiment analogue. A plus forte raison si je les vois, la vue étant de nature à impressionner plus que la pensée. Belles sont donc ces joues où brille tant de grâce, et que rélève une si agréable humilité : là, nul orgueil, nulle dureté. Elles sont comme brisées par la discipline et toutes empreintes de modestie et de simplicité.

2. Comme un fragment de grenade, ainsi sont vos joues. N'a-t-il pas eu les siennes brisées, celui qui lésa abandonnéesaux coups, aux mauvais traitements, et aux crachats3 ? Précieuse brisure qui a laissé paraître leur vertu intérieure, et échapper la grâce enfermée sous l'écorce de la chair. Elle semble comme broyée, cette haute majesté qui s'anéantit sous les injures de la Passion. Mais quelle richesse de salut est sortie pour nous de ces fragments 1 Et vous, si vous accomplissez en votre chair, ce qui manque à la Passion de Jésus-Christ4, si vous portez les stigmates du Christ dans votre corps 6 , le Christ vous dit alors : Vos joues sont comme une moitié de grenade. Sont-elles broyées, crucifiées, domptées, et soumises parla discipline, ne sont-elles pas alors comme des fragments d'un excellent fruit? Dans la suite du Cantique, il est dit à l'Epoux que ses joues sont de petits parterres de plantes aromatiques % parce qu'elles ont été sillonnées, cultivées et disposées à recevoir ces herbes aromatiques. C'est de la sorte qu'ici il compare les joues de l'Epouse à un fragment de grenade. Heureux fractionnement

1 Ps. xli, 3. — f Ibid. lxxix. 6. — »i»aïe l, 6. — * Co- W i. 24. — 5 Galat. vi, 1 7. — • Caatiq. v, 13.

qui, au lieu de livrer passage à la mort, laisse paraître un fruit spirituel. Heureuses aussi les joues que l'humilité a si bien broyées, que les fruits qui y sont cachés, loin de perdre leur grâce, la répandent au dehors. Des grenades, par la couleur rouge de leur écorce, expriment la pudeur d'un visage modeste. Or, la pudeur est une parure convenable Pour l'Epouse du Christ. Comme une aurore, la pudeur colore les principes de tous les actes, et elle ajoute aux autres vertus le charme d'une modestie virginale; au lieu de vanter effrontément ses œuvres, elle n'en parle qu'avecréserve, et elle les indique à peine, quand la nécessité l'exige. Obon Jésus! qu'elle réserve en vos discours! que vous avez été sobre à vous louer, vous (jiii pouviez le faire, sans exposer votre humilité, ni blesser la vérité! Parlait-il de choses qui le touchaient, il taisait le nom. Il était libre pourtant de s'étendre, mais à l'exemple de l'Epouse, il s'enveloppait de modestie et de pudeur. Je ne parle pas seulement de cette pudeur qui colore le visage, mais de celle qui embellit tout l'ensemble de la vie. Car il y a les joues de la vie, comme il y a celles du corps ; et leur plus belle couleur est l'humilité qui recouvre toutes les œuvres, et. qui cache plus de vertus dans le cœur qu'elle n'en laisse paraître au dehors. Ici encore l'Epoux peut dire : Vos joues sont comme un fragment de grenade; sans parler de ce qui est caché au-dedans. Joues pleines de beauté, qui n'offrent rien de faux, mais qui cachent beaucoup de merveilles : si elles n'ont rien de factice, elles n'étalent pas non plus au-dehors tout ce qu'elles recouvrent et leur aspect ne promet pas tout ce que donne leur vertu.

3. Ceci peut encore s'appliquer à ces joues intérieures de l'âme à la conscience, où l'œil de l'homme ne pénètre pas, mais où Dieu voit. La conscience de chacun a sa physionomie propre. Et les joues en sont empourprées des couleurs de l'humilité, si cette conscience, au lieu d'exalter ses œuvres et d'exagérer ses mérites, les estime faibles, et rougit de leur infériorité. Et qui donc se glorifiera de posséder un cœur chaste et pur1? S'il a reçu du Ciel ce don, comment s'en glorifierait-il, comme s'ilne l'avait pas reçu ? D'ailleurs qui comprend les dons qu'il a reçus? Si on ne comprend pas ses péchés, encore moins les dons, dont on a été comblé ? Ces dons viennent d'en-haut et du

1 Prov. xx, 9.

SUR LE CANTIQUE DE SALOMON

Père des lumières. Or, il n'y a que l'Esprit de Dieu qui connaisse les choses de Dieu. C'est pourquoi si Dieu, par son esprit,révèle ces choses à une âme, c'est moins ellemême; que l'Esprit de Dieu en elle qui les connaît. Pour nous, dit saint Paul, nous avons reçu l'esprit qui est de Dieu, afin que nous sachions les dons que Dieu nous a faits1. Mais est-ce tous les dons? Ou si saint Paul a pu les connaître tous, a-t-il pu en avoir une connaissance parfaite? Je crois qu'il n'en a pas connu un seul pleinement. Non pas même un, malgré les leçons de l'épreuve. C'est ulilement que la conscience est en partie cachée à elle-même, et que l'âme avide de perfection ignore ses propres progrès. Ce ne sont pas des fruits entiers de vertus, mais seulement des fragments, (jue l'écrivain sacré nous montre sur les joues de l'Epouse. Ce qui est sur les joues esi en évidence. Si quelqu'un trouve en soi la grâce de quelque vertu, l'y trouve-t-il dans sa force, sa constance et sa persévérance? Aucun de mes os,, qui sont votre œuvre et qui sont cachés, ne se dérobe àvos regards*, dit le Psalmiste. Caché pour moi, il ne l'est pas pour vou6,ear votre esprit sonde tout, même ce qu'il y a en moi de plus obscur. 0 Jésus 1 puisse-t-il y avoir en moi beaucoup de secrets de cette nature, connus de vous et déposés dans vos trésors. Déposés dans ma connaissance, ils seraient en péril : aussi je les confie plus sûrement à votre science, ou plutôt, ce n'est pas moi qui vous les confie, c'est vous qui ne me les remettez pas. Et vous conservez sûrement en vous ce qui est votre œuvre cachée. La perfection de l'Epouse elle-même ne parait pas et ne se rencontre pas tout entière sur ses joues.

4. Ainsi sont vos joues, sans ce qui est caché au-dedans. Il est des secrets qui viendront au jour en temps opportun, et que le visage laissera paraître. En attendant, ils sont cachés ainsi qu'en une semence; le temps leur donnera toute leur beauté. Aujourd'hui vous êtes épouse, mais on ne voit pas encore toute Ja destinée qui vous est réservée. Qui me sera semblable, quand j'apparaîtrai dans tout mon éclat? Présentement, vous n'avez qu'une ressemblance commencée, parce que vous n'avez qu'une science partielle. Vous voyez déjà ma gloire face à face, mais vous vous transformez encore, allant de clarté en clarté s, et cette transformation prouve que vous n'êtes pas

encore arrivée à l'image parfaite. La transformation est un progrès, ce n'est pas la perfection. Vos yeux ne voient pas la perfection : les miens l'aperçoivent : et en moi, vous êtes telle que vous serez. Déjà vous êtes inscrite au livre de vie,et j'ai peint votre portrait en mes mains. Votre visage est sans cesse devant moi, il y brille, bien qu'en vous il soit encore voilé. Déjà j'ai trouvé en vous la drachme de mon image, mais couverte de rouille et sans éclat. Déjà la foi rougit vos joues et y répand l'incarnat de la vie : mais l'objet de la foi reste obscur. Aussi vos joues sont-elles comme un fragment de grenade, sans parler de ce qu9 elles cachent. La vue de votre foi m'est agréable: mais ce qu'il y a de caché en vous vous recommande bien plus à mes yeux.La vertu de patience est visible, c'est un charme sur vos joues; mais je vous estime bien davantage pour la gloire qui la doit suivre. En effet,mes frères, il n'y a aucun rapport, je ne dis pas entre les souffrances, mais entre la passion pratiquée dans cette vie, et la gloire future qui s élèvera en nous *. Déjà il en a été jeté en nous des semences , qu'une sourde élaboration conduit à leur parfaite maturité, et à la substance d'un fruit parfait. Cette substance est actuellement cachée en nous par une grâce séminale. Ma substance est au fond de la terre •. Voyez-vous où elle est cachée, au dire de David? Dans le fond de la terre. C'est un bonheur que ce ne soit pas dans les parties infimes de la terre. Car, je distingue dans la terre une région supérieure, une région inférieure, et une région infime. La région supérieure, c'est la nature du corps de l'homme; la partie inférieure, c'est la corruption de la nature; et la partie infime, c'est l'iniquité, c'est le péché issu de la corruption, et qui ajoute à la corruption. David ne dit pas que sa substance est cachée dans cette dernière région : car la grâce spirituelle (et c'est la noble substance du Prophète) n'a aucun commerce avec le péché. 11 la place dans la partie inférieure de la terre. Ma substance; dans un but médicinal, la grâce de l'esprit reste cachée dans l'infirmité de la chair : comme un levain qui opère et guérit, jusqu'à ce que la vie absorbe enfin la mortalité. La pâte, en effet, ne doit pas corrompre le levain, c'est plutôt le levain qui lui doit communiquer sa saveur.

5. Mais dans un autre endroit, le Prophète dit ; Ma substance est devant vous 3. Sa sub-

1 1 Cor. n, 17. — » Ps. cxxxvni, 15. — •!! Cor. in, 18. * Rom. vin, 18.— » P8,a»arviii, 15.— • Id.ixxvm, 8.

SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE

stance est donc à la fois et dans la région inférieure de la terre et devant Dieu. La voilà cachée en des lieux bien éloignés l'un de l'autre, au Ciel et dans la terre, dans l'éternité et dans l'infirmité, ici par l'opération de la grâce, là par la prudence. Elle est puissante la grâce qui fait progresser nos vertus, en nous inspirant le goût de la perfection, et qui nous dévoile les mystères cachés depuis l'origine du monde, cachés au monde, et cachés en Dieu, où notre vie elle-même est cachée avec le Christ. Elle est vraiment immense, Seigneur, votre douceur que vous avez cachée à ceux qui vous craignent ,mais non à vos amis. Aussi, cette douceur n'a-t-elle pas été peut-être dérobée à l'Epouse. Ces secrets sont aussi à elle, puisqu'il est dit : Ainsi sont vos joues, sans parler de ce qui s'y cache. C'est pourquoi cette parole n'est pas seulement pour elle, mais pour ceux qui l'entourent, plus encore pour ceux qui sont loin d'elle, et qui lui résistent : pour ceux qni se soustraient à sa vie sainte, ou que la jalousie porte à la déchirer. Les uns estiment la vie retirée, la vie des saints, stérile et sans honneur. Les autres sans la croire vide, en considèrent la suite avec effroi : pour la fin et l'issue, ils n'osent pas lui refuser l'honneur. La religion, aux yeux de ceux-ci, est vaine, aux yeux de ceux-là amère. Les uns ne la respectent pas, les autres craignent de l'embrasser.

Aussi l'Epoux fait-il une allusion délicate aux secrets de l'Epouse, dans le but de toucher indirectement les uns, d'attirer les autres, en parlant ainsi à mots voilés des délices intimes de l'Epouse : Ainsi sont vos joues, sans ce qu'elles recouvrent. Il semble dire : si les autres savaient, ô Epouse, de quels trésors cachés votre sein est rempli, ils sacrifieraient tout pour les conquérir. Ils perdraient avec joie leurs biensjilsendureraientavec bonheur tous les genres de souffrance, pour mériter de participer à ces douceurs cachées. Mais leurs yeux ne connaissent pas les compensations réservées aux âmes saintes. Us sont consolants pourtant les retours qui charment de longues douleurs : et elles ne sont pas médiocres ces délices qui s'étendent jusque dans l'avenir. Pourquoi craignez-vous de trouver la pauvreté chez l'Epouse? Ses trésors renferment des délices et en abondance. Oui, l'abondance règne dans vos tours, ô Epouse! Et votre cou est semblable à la tour de David: si vos délices sont chachées, votre vertu se montre. Pourrait-elle n'être pas visible, quand on la compare à une tour? Mais renvoyons ce sujet au discours de demain. Et au sujet de cette tour, nous dirons ce que nous inspirera le vrai David, son architecte et son défenseur, Jésus-Christ qui vit et règne dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

SERMON XXVI

Votre cou est semblable à la tour de David qui est bâtie avec des boulevards. Mille boucliers y sont suspendus, etc. Cantiq. ch. iv, 4.

1. L'Epoux tient à l'Epouse, et à son sujet, un langage plus énergique. Précédemment ce n'était que délicatesse, quand il disait : Votre cou est comme un collier x .Vous trouvez dans le psaume quelque chose d'analogue : Le Seigneur s* est revêtu de beauté, il s'est enveloppé de force '.Excellents vêtements dont l'un est un ornement et l'autre une

1 Cantiq. i, 9. — • Pe. xgii, 1.

armure. Il a mis en premier lieu ce qui semble mieux convenir à l'Epouse : maintenant il va décrire sa force. La vertu de force dans l'Epouse est d'autant plus précieuse qu'elle est plus rare : en effet, qui trouvera une femme forte1? Et si quelqu'un la peut rencontrer, vous cependant, ô bon Jésus, vous la trouvez moins que vous ne la rendez

1 Prov. xxxï, 10.

SUR LE CANTIQUE DE SALOMON

telle, par les prévenances de votre grâce. Cette tour ne s'édifie pas elle-même. Elle est l'œuvre de celui sans qui sont vains tous les travaux des architectes. Et voyez quelle force il veut nous montrer en elle puisqu'il la compare à la Tour de David. Comme la Tour de David, tel est votre cou. Par ce cou n'entendez ni l'inflexibilité ni la dureté. Ces choses loin de mériter des louanges n'attirent qu'une sentence de malédiction. Maudite soit leur fureur, parce qu'elle est obstinée , et maudite leur obstination, parce qu'elle est dure l. Ta tête est un nerf de fer*. Tout ceci est une condamnation et non un éloge. Cette roideur obstinée prétend imiter faussement la liberté que je trouve dans ces paroles : Votre cou ressemble à la Tour de David. Tête libre en effet, tête qui ignore toute condition servile, aussi droite, aussi bien défendue que la tour de David. Je ne crois pas ce cou asservi à aucun joug abject. Un joug pesant charge tous les fils d'Adam, dès leur naissance '; mais l'Epouse ne semble pas être une fille d'Adam. Depuis longtemps elle a échangé pour la nouveauté de la régénération son ancienne naissance ; elle ne connaît plus le vieil Adam depuis qu'elle est passée au Christ ; attachée à lui elle ne fait plus qu'un esprit avec lui. Elle est donc libre, car là où règne l'esprit de Dieu règne la liberté, cette liberté par laquelle Jésus-Christ nous a affranchis, liberté donnée et non pas innée. Car les fils d'Adam dès leur apparition dans cette vie sont assujettis à un joug pesant. Oui pesant ; il avait, durant dix-huit ans, tenu courbée cette femme de l'Evangile, et il l'empêchait de regarder le ciel * ; à rencontre de celle qui porte comme une tour son cou vers le ciel.

2. Lourd est en effet le joug que le genre humain tout entier ne pouvait secouer dans cette femme courbée. Incapable de le déposer, il ajoutait sans cesse péché sur péché ; il accumulait infirmité sur infirmité ; il était fécond mais d'une fécondité malheureuse.

Voulez-vous apprendre comment il entassait joug sur joug? Ecoutez à l'aide de quelle excuse un des invités du festin évangélique s'en tient éloigné : Tai acheté cinq jougs de bœufs*. Ame stupide ! tête faible ! cou rompu à l'esclavage ! Tu portes un joug que tu tiens de la naissance ; et tu t'en donnes de nouveaux ! Ah ! tu n'as pas besoin d'acheter ce que tu trouves gratuitement en toi. Tu te fatigues à acquérir des jougs, quand tu ne

1 Gen. xux, 7. — * Isaïe xlviii, 1. — • Eccli. xl, 1- — 4 Luc xin, 11. — » Ibid. xiv, 14,

peux soustraire ta tête à celui qui t'accable. J'ai acheté, dit-il, cinq jougs (paires) de bœufs, et te voilà impuissant à secouer ce joug si lourd qui courbe tous les fronts. Et tu n'as pas la rançon nécessaire à ta délivrance. Ne sais-tu pas quel pesant fardeau t'accable? Le sang du Christ seul peut t'en délivrer. Quoi tu as de quoi acheter ; et tu n'as pas de quoi te racheter ! Malheureuses richesses ! Tu es assez fortuné, non pour adoucir mais pour multiplier les chaînes et les entraves de ton cou, Contente- toi donc du joug cruel dont tu portes le poids. Ce joug, si tu l'ignores, est une sorte de nécessité qui t'entraîne au péché, et une impossibilité d'eu sortir. Ce joug c'est la difficulté au bien, c'est l'amour du mal. Ce joug, c'est l'iniquité dont tu es coupable, et qui te voue au supplice; c'est la faiblesse qui te sollicite au vice. Ce sont là des choses originelles, puisées à la source d'une race viciée; et tu y ajoutes des charges volontaires! Pendant que la curiosité de tes cinq sens te conduite considérer des beautés extérieures, tu allumes en toi la flamme intérieure de la concupiscence que le sang de Jésus-Christ peut seul éteindre. Seule, la concupiscence a déjà assez d'ardeur ; mais les aliments qu'on lui fournit du dehors achèvent de déchaîner ses fureurs. Nous sommes exposés à deux maux, la corruption de la nature, et cette curiosité qui lui cherche au-dehors des excitations. Notre misère est doublée par nos penchants propres et par les impulsions de l'ennemi. Elle l'est encore parla flamme de la concupiscence et le souffle incendiaire qui l'active.

3. Tai acheté cinq jougs de bœufs. Oui de bœufs, car le travail de la curiosité fatigue les âmes grossières. Vous souhaitez un joug: ne cherchez pas ; prenez sur vous le joug de Jésus-Christ, joug gratuit, agréable et non écrasant. Mon joug est doux, dit-il, et mon fardeau léger l. Ce n'est pas un joug de bœufs, car c'est un joug raisonnable ; au lieu de fatiguer il repose. Et voyez en quel sens il appelle ce joug léger. Le joug pesant, c'est le joug mentionné plus haut, et qui charge les fils d'Adam depuis leur naissance jusqu'à leur mort. De quelle mort, croyez- vous? de la mort de celui dont il est dit : Vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu *. Heureuse mort qui met au tombeau notre antique naissance, pour nous en donner une nouvelle, qui absorbe la servi -

1 Math, xi, 30. — * CoIom. m, 3.

SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE

tude et engendre la liberté; car ils sont libres les enfants qui doivent la vie à cette naissance. Heureuse aussi cette mort qui nous dépouille du vieil Adam et brise le joug accablant que nous tenons de lui. En sortant de la vie charnelle, on rompt en effet le joug qui nous tenait captifs ; désormais il ne pèse plus, il tombe dissous par l'huile, dès que nous avons commencé à porter un autre nom, et que pour nous a été invoqué le nom du second Adam, ce nom répandu comme l'huile *. Et voulez-vous voir ce joug à la fois se rompre et tomber en dissolution ? Il vous pardonne toutes vos iniquités, il guérit toutes vos infirmités *. Le péché est remis tout entier. Voilà le joug brisé ; de plus l'infirmité est guérie. Voilà le joug dissous. Ce qui se dissout font lentement, et ne se décompose pas subitement. Les résolutions de la volonté peuvent être retranchées et comme rompues; mais une passion invétérée se désapprend bien plus qu'elle ne se retranche. Et quand l'impossibilité du salut est ôtée par la grâce, alors le joug qui nous tenait captifs estbrisé. Mais reste la difficulté du bien; difficulté guérie doucement, et alors le joug est comme dissous. Il pourrira, dit le Prophète8; et encore que cette dissolution ne se fasse pas tout d'un coup, on nous donne à entendre que ce lien finira par être consommé par la pourriture. Est-ce que dissolution n'est pas synonyme de corruption? Or, comment ne serait-il pas libre, celui dont le joug ou se rompt subitement ou se consomme lentement? Or, un joug, un lien corrompus semblent hors d'usage. Ils ne pèsent plus, ils n'enlacent plus de leur étreinte. Bienheureux donc celui dont les liens se dissolvent de façon à ne plus servir! celui dont les chaînes tombent sous des flots d'huile !

4. Mais vous me direz : Vous aviez commencé à parler du cou de l'Epouse : pourquoi vous arrêter si longuement au joug? Entre ces deux choses qu'y a-t-il de commun? Plût à Dieu qu'elles fussent étrangères l'une à l'autre ? Mais hélas I le joug n'est-il pas destiné au cou? Non pas à celui de l'Epouse dont les chaînes sont rompues, et qui ne connaît plus de joug. Votre cou est comme la tour de David. Ceci nous montre la trèslarge liberté dont jouit l'Epouse, liberté affranchie de tout assujettissement, mais qui n'est pas seule, car elle est mêlée de force. Dans une tour on ne trouve pas seulement l'élévation, mais aussi le rempart puissant

* Cantiq. i, 2, — * Ps. en, 3, — • Inaie x, 27,

qu'elle oppose à l'ennemi. La liberté vous est rendue, mais la sécurité ne vous est pas encore permise. Si le filet qui vous tenait captif est brisé, l'ennemi rêve de vous enlacer par un autre moyen. Il a perdu ses droits il n'a pas perdu l'espérance de vous ressaisir, ni l'obstination à vous attaquer. Vous êtes devenu libre : mais il vous reste le souci de protéger votre liberté. Ah ! ce cou livré aux baisers de l'Epoux, n'allez pas l'exposer, ne fût-ce qu'un instant , à un joug indigne. Le père du prodigue accouru au-devant de son fils tomba sur son cou. Doux fardeau, joug suave ; cependant il n'a mérité ni de te porter, ni de le sentir,qu'après être entré en lui-même, evoir brisé les liens de son esclavage, pour retournera son père f. Votre tête est redressée : soyez fort comme la tour de David; afin de pouvoir dire : C'est à vous que je réserverai ma force*. Car David, Salomon, c'est Jésus-Christ, c'est la vertu, et la sagesse deDieu.Vous êtes sa toursi vous avez pour lui des sentiments élevés et énergiques. Mais la sublimité de cette tour vient de Dieu, et non dp vous. Il ressemble, \ une tour, mais à une tour dirigée contre David, celui qui, enflé d'idées charnelles, se dresse contre la science de Dieu. C'est un cou élevé ; mais la Sagesse se plaît à abaisser les têtes superbes et hautaines, et à exalter les humbles. C'est même l'humilité qui procure les moyens nécessaires à l'édification de la tour évangélique. Ne craignez pas que ces moyens manquent à l'Epouse ; elle peut puiser des ressources abondantes dans le trésor de son Epoux. Apprenez de moi, a-t-il dit, que je suis doux et humble de cœur*. Vous ne comprenez pas encore comment l'humilité fournit les moyens d'édifier la tour ? Celui qui s'abaisse sera élevé1. Il y avait, en un verset précédent une juste allusion à l'humilité, dans la mention qu'on y faisait des vertus cachées de l'Epouse. C'est en effet un bel acte d'humilité que de cacher ces mérites et de se dérober ainsi aux éloges. Mais après l'humilité vient l'élévation. Une tour assise sur des fondements profonds ne peut rester longtemps cachée.

5. Votre cou ressemble à la tour de David. Voyez le privilège de l'Epouse. L'apôtre saint Pierre nous exhorte à devenir des maisons spirituelles*. Et l'Epouse n'est pas seulement une maison, elle est une tour. Saint Paul souhaite nous voir édifiés sur Jésus-Christ, et devenus r habitation de Dieu*. L'Epouse ne

1 Luc xv, 20. — * Pa. lviii, 10. — • Math, xi, 29. — * Lac xiv, 11. — » I Pierre n, 5. — • Ephée. u, 22

SUR LE CANTIQUE DE SALOHON

se contente pas de si peu. Elle ajoute à sa construction des défenses qui rendent sa demeure et plus haute et plus sûre. C'est peut-être là une de ces tours dont il est dit : Que la paix soit dans ta force , et que Fabondance remplisse tes tours. 11 convient en effet qu'elle y règne. Car c'est une extrémité doublement dure que d'être assiégé au dehors, et affamé au dedans. Qu'importe que toutes les issues de la tour soient closes et défendues, si la famine, impitoyable ennemie, jette partout le deuil dans son enceinte. Or, cette fatale famine, c'est l'ennui. Les portes sont fermées, les issues extérieures fortifiées, si la mort n'entre plus par l'ouverture de vos sens, et si leur liberté indisciplinée ne laisse plus arriver à vous du dehors des influences qui attisent vos passions. Vous rejettez l'avarice, vous fermez l'oreille à la voix du sang, vous fermez les yeux pour ne plus voir le mal; vous voilà bien clos, vous habitez les hauteurs, vous résidez à la cime as-

surée des rochers. Mais est-ce assez? A quoi servent ces hauteurs si bien fortifiées, si la famine, la cruelle famine de l'ennui désole votre intérieur? Vous êtes placé sur le roc inaccessible; mais vous y manquez de pain; vous n'y avez pas d'eau. L'abri que vous offrent ces lieux n'est bon qu'à la condition que vous y puissiez vivre. Ces rochers et la défense que vous y trouvez sont inutiles si de leur dureté on ne peut tirer ni lait ni miel. Or, la rigueur des observances religieuses, le roc de la discipline laissent souvent échapper de larges ruisseaux d'huile, et la sévérité de notre ordre procure à l'ame les douceurs de la dévotion. Ne lisez-vous pas en effet dans le Psalmiste : Que la paix soit dans ta force et F abondance dans tes tours, ô Jérusalem/ mais une abondance réservée à ceux qui Faimenl1. Celui qui ne l'aime pas, encore qu'il soitdansses murs, reste affamé. Mais comment la faim se ferait-elle sentir dans cette tour spirituelle, dans cette tour de David, dans ce cou de l'Epouse, qui constamment uni au chef y puise la vie et s'en remplit; dans ce cou, canal où circule sans cesse le Verbe sacré, à travers tequel court le souffle qui l'exprime, qui exhale l'abondance de la suavité, et ces paroles excellentes sorties d'un cœur libre? Le cou est une sorte de lien, de ciment entre le cœur et la bouche, le corps et la tête qu'il unit ensemble. Le cou est une chaîne et c'est une route. Quelle chaîne, sinon la charité qui rattache le corps

à la tête, l'Eglise au Christ? Et quelle est la route de l'esprit, sinon la charité encore; Voilà cette route excellente entre toutes; par elle l'esprit passe et revient pour remonter à son principe. Il retourne à son point de départ. Sur la charité reposent la loi et les Prophètes.

6. C'est pourquoi mille boucliers sont suspendus à cette tour. La parole de Dieu est un bouclier, et les créneaux de la tour se rapportent aussi à cette parole. Plus loin, l'écrivain sacré dit : Si c'est un mur, bâtissons dessus des créneaux d'argetit *. Les créneaux sont construits avec les mêmes matériaux que la tour, ils font corps avec elle. Et voyez comment la charité porte aussi des moyens de défense qui ne font qu'un avec elle. La charité est inséparable d'une certaine sollicitude, d'une certaine prudence, de la vigilance et des précautions qui écartent les assauts et les machinations hostiles. Les créneaux ont une partie fermée, destinée à couvrir les assiégés, et une partie ouverte, à travers laquelle on surveille les pièges dressés par les assiégeants. Ici on observe, là on s'abrite. L'édifice de la charité est muni de ces créneaux, puisqu'elle est à la fois forte et prudente. Elle est à elle-même comme un puissant rempart. Oui, c'est une tour solide que l'amour. Il sait discerner les occasions qui tentent, les fuir quand il le faut et résister vaillamment quand la fuite est impossible. Si forte qu'elle semble par elle-même, la charité ne refuse pas les secours étrangers. Défendue par ses créneaux, elle accepte encore l'aide du bouclier, et quel bouclier excellent que l'ordre dans la vie, que la loi que les hommes nous imposent 1 Si cette loi n'est pas nécessaire à la charité, elle ne lui est cependant ni superflue, ni onéreuse. La charité est spirituelle : elle n'a pas besoin de loi, mais elle ne la dédaigne pas : elle en fait un bon emploi : la loi la protège sans l'opprimer. C'est encore un excellent bouclier que la méditation de la parole sainte : car il est écrit que la parole de Dieu, purifiée comme par le feu, est un bouclier à ceux qui espèrent en lui %.

7. La charité ne se contente pas des méditations spirituelles qu'elle enfante. Elle est elle-même la loi du Seigneur, et elle médite les paroles de cette loi. C'est là qu'elle emprunte des preuves pour se défendre et s'en couvrir comme de nombreux boucliers. Elle a au dedans d'elle-même le témoignage du

* Pb. gxxx, 7, 6.

* Cantlq, vin, 0 — * Prov* xxx, 5.

SERMONS DE GILLKBERT D'HOILANDE

Saint-Esprit, et cependant elle demande aux saintes lettres des armes pour se défendre. Et elle est puissante la protection que suggère l'expérience de la charité,ouque donne la connaissance familière de la parole sainte. Saint Paul, dans une de ses é pitres, vous dépeint quelques-uns des créneaux de la charité : La charité, dit-il, est patiente, elle est bienveillante. Lisez tout ce passage relatif à la charité. De chaque grâce que l'Apôtre énumère, ne vous semble-t-il pas voir se dresser autant de créneaux? Elle n'est pas jalouse, elle n'est pas méchante, elle ne s'enfle pas, elle n'est pas ambitieuse, elle ne cherche pas ses intérêts, elle ne se réjouit pas de l'iniquité, elle met, au contraire, sa joie dans la vérité, etc., elle est immortelle *. Voyez combien d'ouvrages de défense l'environnent?

Toutes ces propriété ne sont-elles pas comme consubstantielles à la charité, et ne sortentelles pas du même principe? Et cependant, ces sentiments que la charité engendre naturellement, la doctrine les dirige, la discipline les règle, et l'exercice les élève. Le bien originel, que la charité met en nous, doit sa préservation ou ses progrès à cet ordre prescrit par l'expérience. C'est pourquoi la charité ne se contente pas de l'inspiration intérieure : elle suspend de toute part autour d'elle, comme autant de boucliers, les préceptes de la parole divine, que la mémoire lui rappelle. Jetez les yeux sur l'Epoux luimême, médiateur entre Dieu et les hommes, lui qui est comme le cou qui rattache le corps à la tête, tour puissante opposée à l'ennemi : jetez, dis-je, les yeux sur cet Epoux si bien pourvu d'armes, et voyez comme il emprunte à l'Ecriture les boucliers de la vérité, comme il recourt à l'autorité des livres sacrés, pour repousser ainsi les embûches et les habiletés perfides d'un interprète pervers.

8. Etes-vous à votre tour médiateur entre les hommes et Dieu? Etes-vous le cou qui unit la tête et le corps, portez aussi mille boucliers, les boucliers variés de la parole sainte. Ayez sous la main cette autorité sacrée, qu'elle vous prête son aide en toute rencontre ; qu'elle ne suffise pas seulement à vos besoins ; qu'elle pourvoie encore abondamment à ceux des autres. Soyez prêt à rendre raison à qui vous interroge de votre foi et de votre espérance *. Or, il semble vous demander raison de votre loi, celui qui s'efforce de l'attaquer en vous suggérant des

idées qui la combattent. Votre cou porte donc un bouclier excellent, si vous êtes couvert de l'armure de la foi, de la vérité, delà bonne volonté, de la parole sainte. Mais si vous êtes porté par la charité à des hauteurs sublimes; si vous ressemblez à une tour; si la grâce de la contemplation vous a transformé en ce cou qui, excédant le reste du corps, s'agence à la tête du Seigneur ; si vous êtes caché dans le secret de sa face, dans le sanctuaire de l'Epoux , dans la chambre nuptiale de la vérité, n'êtes- vous pas alors protégé par le plus merveilleux bouclier ? En est-il un qui nous couvre mieux que ces embrasse ments de l'Epoux? C'est un bouclier de feu, aussi il éteint les traits enflammés de l'enfer ; le feu éteint le feu. Le bouclier de la foi lui-même éteint déjà ces traits : n'est-on pas mieux abrité encore par le bouclier de la charité, quand on se cache dans les ardeurs mêmes de cette foi ? Or, la méditation de la vérité brûle, et elle éteint, avant qu'elles n'atteignent l'âme, les suggestions de l'ennemi et leurs dangereuses flammes. Placée entre les embrassements de l'Epoux et les soins de la charité, l'Epouse ne peut guère recevoir d'autres traits. Oui, ce bouclier protège le cou de l'Epouse, puisque la charité seule ressent la grâce de cet ardent baiser, puisqu'elle connaît seule ces excès. En unissant l'âme à Dieu, elle la fait, au moins pour un instant, vivre du même esprit. Heureux cou qui garde ainsi la brûlante parole de Dieu, heureux cou où je vois gratuitement suspendus dans ces embrassements, le Verbe,du Père, la vérité, la vertu ! Ne vous paraît-il pas merveilleusement armé, celui qui est couronné et ainsi entouré de toute part de boucliers? À ce clou léger on trouve suspendues des armes de tout genre : et ces armes pendent vraiment au cou de la charité, puisqu'ele est l'onction qui nous enseigne et nous suggère toutes choses : c'est en elle que toutes les grâces sont conférées ; elles se rapportent toutes à elles ; elles sont pesées et appréciées sur sa mesure. Mille boucliers sont suspendus, armure des braves. Armure véritable dont saint Paul parle aux Ephésiens '. Armure des forts, c'est-à-dire de ceux qui aiment, car l'amour est fort comme la mort1. Eh ! qtioi ? Il n'y a donc à ce cou que des armes pour les forts, et point de mamelles pour les enfants ? La charité qui s'élèvecomme une tour ne sait-elle pas condescen

* I Cor. xiu, 48.— « I Pierre iu, 15,

1 Ephés. vi, 13, 18.— * Cantique vin, 6.

SUR LE CANTIQUE DE SALOMON

dre à la faiblesse? Si nous sommes emportés comme hors de nous-mêmes, c'est pour Dieu : si nous sommes plus retenus, c'est pour vous1.

9. Vous avez vu l'Epouse dans ses pieux emportements : voulez-vous la voir dans sa retenue et ses condescendances ? Vos mamelles sont comme deux petits chevreuils jumeaux. L'Epouse est une tour solide ; elle se munit de tous côtés par la règle mise dans sa vie; elle s'entoure de boucliers sans nombre, empruntés à la doctrine des Ecritures, et les extases de la contemplation la portent à des hauteurs sublimes. Sa vertu est forte, sa doctrine exacte, ses transports tout célestes ; toutefois son vol sublime sait aussi s'abaisser; l'abondance de sa doctrine se restreindre en des limites plus étroites; sa dureté s'amollit et se fond en un lait plein de douceur; l'armure qu'elle réserve aux forts se convertit en mamelles pour les fai-

bles. La charité de Jésus-Christ la presse sans cesse ; elle l'emporte en haut vers lui ; elle la tire en bas pour lui, sans l'y retenir toutefois, car elle revient bientôt aux délices de l'extase. Aussi est-il dit: Vos mamelles sont comme deux petits chevreuils jumeaux : elle a les yeux toujours dirigés vers les montagnes couvertes de pâturages ; les aliments bien connus d'elle, et qu'elle trouve en ces lieux, l'y ramènent ; elle s'élance d'un bond léger parmi les lis de l'Epoux, elle s'y rassasie d'une nourriture délicate que lui offrent les plantes célestes, et elle rapporte ensuite à ses enfants un sein chargé de lait. Quand, à vos prières, Dieu m'accordera du loisir et du temps, je ne vous refuserai pas l'office de ma bouche, si Jésus-Christ qui vit et règne avec Dieu le Père et TEsprit-Saint, dans les siècles des siècles, me donne des paroles pour louer, comme il nous en donne le désir. Ainsi soit-il.

SERMON XXVII

Vos deux mamelles sont comme deux petits chevreuils jumeaux qui paissent au milieu

des lis, en attendant le jour. Cantiq, îv, 5, 6.

1. Vous voyez ici, mes frères, les mamelles de l'Epouse louées à leur tour. Ce mot est souvent employé dans d'autres endroits de l'Ecriture, mais particulièrement dans ce Cantique. Ainsi les mamelles sont préférées au vin1, comparées à une grappe de raisin8, assimilées à une tour*; et maintenant les voilà comme de petits chevreuils jumeaux. Vous voyez comme l'écrivain sacré les célèbre en mille façons. Si l'Epouse est mère, elle doit avoir des mamelles. Saint Paul se connaissait ces mamelles quand il disait : Nous nous sommes faits petits au milieu de vous, comme la nourrice gui prend soin de ses enfants1. Ne vous paraît-il pas devenu semblable à un jeune chevreuil, celui qui s'est fait ainsi petit ? Hais comment prenaitil soin de ses enfants, s'il n'avait pas de ma-

* H Cor. v, 13, 14. - * Cantiq i, 1. - * M. vu. 7. - * ïd. vin, 10. — «ITtaess. u, 7.

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