Tome IV
melles? Les deux fils de l'Eglise ressemblent à deux chevreuils : l'un vient de la circoncision, l'autre de la gentilité. Voyez Paul leur présenter les mamelles à tous les deux. Je me suis fait Juif avec les Juifs, dit-il, et avec ceux qui sont sans loi, j'ai vécu comme si j'eusse été sans loi. Je me suis fait tout à tous pour les gagner tous1. N'était-ce pas mettre ses mamelles à la portée de ces chevreuils, que de se faire ainsi tout à tous? Et il se faisait tout à tous, non par une dissimulation habile, mais par une affectueuse compassion, et une condescendance habituelle. U se conformait aux dispositions des Juifs et desgen tils, tantôt en s'abstenant avec eux des choses licites, tantôt en s'y prêtant, évitant de les choquer quand il le pouvait, sans blesser la foi. Il s'est fait tout à tous, en tolérant au
1 I Cor. «, 20, 22.
SERMONS DE GILLCBRRT D'HOILANDE
commencement chez les Juifs des rites permis, en évitant d'irriter les gentils. Il s'est fait tout à tous en proportionnant l'enseignement des mystères et sa morale à la capacité de ses auditeurs, sous ce double rapport. La compassion a bien des mamelles, mais elles sont intérieures, c'est la condescendance qui les rend accessibles. L'une nous prend en pitié, l'autre guérit. Eli ! à quoi me sert donc une compassion qui ne sait point venir en aide à ma faiblesse, à mon enfance? Une affectueuse pitié vous porte à épouser ma cause: inutile pitié, si vous ne me procurez pas aussi les soins que vous me devez. Deux choses sont, donc ici nécessaires: la compassion et un certain mélange de discipline et de doctrine. La compassion vous inspire l'amour : et le mélange dont je parle vous incline utilement vers vos enfants pour les allaiter. Sous ce double rapport, les saints docteurs se sont toujours mis à la portée de leurs auditeurs, et par la tendresse du cœur, et par des services effectifs. 2. Ces idées devraient être familières à ceux qui sont chargés d'adresser la parole à leurs frères réunis. Ils cherchent à dire des choses plutôt élevées qu'appropriées à ceux qui les écoutent; ils se font admirer des intelligences faibles, sans travailler à les sauver. Us ont honte d'un enseignement simple et accessible à tous ; ils craignent de passer pour n'en pas savoir plus long. Ils rougissent d'avoir des mamelles, de les mettre à nu et d'en allaiter les enfants. Pourquoi donc? Etcs-vous assis d mis la chaire, au milieu de vos frères, pour étaler votre science, ou pour nourrir de lait la tendre enfance de ceux qui vous sont confiés? Votre discours est un tissu de subtilités: vos auditeurs admirent votre talent; ils vantent votre éloquence, cela est bien sans doute, à condition pourtant que la grâce les ébranle, et que vos accents éclairent leur esprit et touchent leurs cœurs. Sinon pourquoi remplir vos discours de considérations incapables d'instruire ou d'émouvoir, et que les auditeurs n'entendent pas? Votre éloquence doit consister à bien développer le sujet que vous avez choisi, à tout y rattacher, à tout ramener au but que vous vous proposez. Traitez avec dignité la matière la plus simple : relevez par la noblesse du langage les choses en apparence les plus basses, les idées estimées les plus vulgaires; mettez-les ainsi en honneur, vous avez donné la preuve la plus évidente de votre talent. Soyez moins préoccupé de ce qui sied à un esprit cultivé, que de ce
qui convient à votre auditoire, et doit l'instruire. Et quel profit retirera-t-il de vos considérations sublimes , admirables , dans lesquelles vous vous surpasserez peut-être, mais qui aussi dépasseront sa portée ? Renoncez à ces hauteurs; daignez condescendre à la faiblesse des petits. Ces sublimités hors de saison ne vous donnent-elles pas l'air d'un homme qui veut imposer silence à tout le monde, et faire dire de lui ce qu'on disait du Sauveur : Jamais on n'a parlé comme lui1? Vous montez dans la chaire pour édifier les autres, et non pour vous enfler: pour remplir et non pour vous anéantir vousmême, sinon peut-être de la façon dont Jésus Christ s'est anéanti, quand il a pris la forme d'un esclave, afin de nous nourrir du lait de sa chair et de nous sauver. Imitateur de son maître, saint Paul au lieu de déguiser ses mamelles s'en vante. Je vous ai donné du lait, dit-il, comme à des petits enfants, et non de la viande1. Et encore: Je nf ai pensé rien savoir au milieu de vous, que Jésus et Jésus crucifié *. Il sait pour qui il dresse la table, et à quelles lèvres il offre ses mamelles. C'est pourquoi ses mamelles ressemblent à deux chevreuils, parce que son langage si plein de doctrine est adouci et mis à la portée de ceux qui ne sont encore que des enfants en Jésus-Christ.
3. Vous savez maintenant quels sont ces chevreuils et pourquoi ils sont deux. Voulezvous savoir pourquoi ils sont jumeaux ?C'est que, dans la foi, point de distinction de Juif et de Grec \ Vous n'avez pas de privilèges fondés sur vos mérites; la régénération absout également tous les hommes sans distinction. Tous ont besoin de la gloire de Dieu, étant gratuitement justifiés par sa grâce *. La foi ennoblit les .deux peuples. Le Juif est d'un autre avis, et dans la clémence commune, il revendique des droils personnels. Ne soyez pas surpris s'il veut être le premier quand il a prétendu être seul. Ne pouvant être fils unique, il entend du moins être le fils atné. Voyez les reproches faits à Pierre, dans les actes des Apôtres, parce qu'il est entré chez les incirconcis et les a admis aux mystères de la foi *. Voyez aussi, dans l'Epitre aux Romains, la peine que saint Paul se donne contre les Juifs qui revendiquent des privilèges dans la foi , et qui prétendent établir des degrés entre ceux qu'unit une même foi7. Tantôt ils se préten-
* Jean vu, 46.— • Philippe n,7. — • I Cor. m, 1,2. * 1 Cor. ii, S. —•Rom. s. 11. — *Id. m, 23, 24. — 7Act. xi.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
dent seul objet de cette grâce, tantôt ils soutiennent y être au premier rang, ne voulant pas avoir pour égaux ceux qu'ils sont contraints de voir partager avec eux la même faveur. Mais Dieu a admis les Gentils à participer avec Israël à la même alliance, il leur a conféré absolument les mêmes privilèges, en purifiant leurs cœurs par la foi. Aussi sont-ils jumeaux. Caria foi met sur le même rang ceux à qui elle confère une même régénération. Ceux qui n'ont pas consenti à être jumeaux, ont cessé de compter, et ceux qui avaient la première place au festin, n'y ont plus même la dernière. Cette distinction ne s'arrête pas seulement aux Juifs et aux Gentils; elle s'étend à tous les bommes, afin de nous empêcher d'envier à qui que ce soit, ou sa participation à la grâce, ou le bonheur qu'il a de la posséder au même degré que nous. Et qui donc viendra alléguer des mérites, lorsqu'il s'agit d'une concession toute gratuite ? Inutile de s'autoriser du passé, quand tout est renouvelé. Et les chevreuils désignent la nouveauté, comme les jumeaux indiquent l'égalité dans la régénération. Ces chevreuils sont bien nommés des faons de biche, c'est-à-dire, des fils de l'Eglise, car comme les biches sont douées d'une vue pénétrante, les yeux de l'Eglise sont aussi perçants, puisqu'elle contemple non les choses visibles mais les invisibles. 4. Vos deux mamelles sont comme deux petits chevreuils jumeaux qui paissent parmi les lis, si toutefois ils sentent la grâce des lis, s'ils leur trouvent Je parfum du lis au lieu d'y trouver une odeur désagréable. Assurément le parfum du lis est agréable : cependant pour les uns le lis sent le lis et pour d'autres l'absinthe. Jésus-Christ est le lis des vallées, lis unique; ses imitateurs étaient aussi des lis. Et entendez le langage d'un de ces lis : Notis sommes la bonne odeur de Jésus- Christ ; odeur de mort pour les uns, et de vie pour les autres*. Vous voyez comment ce lis embaumé de la plénitude de tous les biens, semblait cependant exhaler pour certains hommes une odeur désagréable. Il s'agit ici de ceux qui changent la douceur en amertume et la lumière en ténèbres. Mais celui-là patt vraiment au sein des lis qui jouit de leurs parfums. Des lis, ce sont les exemples de chasteté qui embaument, non- seulement aujourd'hui et de près, mais si loin placés qu'ils soient dans le temps et l'espace. Des lis encore, ce sont les saints
discours dans lesquels nous respirons les joies de l'éternelle vie, et nous attirons l'esprit de qui émanent ces parfums. 0 mes frères! comme vous êtes enveloppés de ces lis ! Si telle est la condition de tous les fils de l'Eglise, c'est plus spécialement la vôtre. A chaque instant vous respirez les chastes paroles des Prophètes, des Apôtres, des Evangélistes, comme autant de lis, et les paroles de ces saints personnages ainsi que leur vie sont remplies du plus délicieux arome.Quels lis sont plus suaves, ou en égalent même le parfum ! Quelle odeur en Marie, en Jean, en Pierre.et dans tous les autres personnages de l'Evangile, en Jésus surtout, rempli d'un parfum particulier ! C'est lui seul qu'on sent dans tous les autres ; et de lui émanent les parfums qu'on trouve en eux. Ses paroles répandent dans le monde une odeur nouvelle ; elles nous révèlent les mystères de la Trinité, la grâce de la Rédemption, l'abondance des vertus, la gloire de la Résurrection ; elles nous exposent l'état que nous réserve la vie éternelle. Vous avez les paroles de la vie éternelle, disait saint Pierre : A qui donc irions-nous1? Inondés de sa douce odeur tenons le même langage. En vous, ô bon Jésus! embaume ladivînitédu Père qui est en vou*, et la grâce du Saint-Esprit qui vous a couvert de son onction. En vous, ce qui embaume encore c'est la virginité de votre Mère, l'intégrité de votre chair, remède de nos langueurs. Toutes ces choses exhalent en vous un parfum qui nous est destiné : à quel autre donc irions-nous ou par l'amotir ou par le souvenir? Elle fait injure à de tels lis, toute odeur étrangère qui vient s'y mêler, qui en altère le parfum, qui gâte le* cœur, le tourne vers le monde, et l'attire vers la fange. Oui c'est un crime, que les vices aient plus de charmes pour vous que les lis. En vérité il est bien difficile, celui qui ne trouve aucun plaisir à se nourrir de lait et au sein des lis Car tout lait ne convient pas aux enfants. Ne trouvez-vous pas du lait dans tout enseignement, toute affection pieuse doucement descendue dans l'âme ?
Tout ce qu'on suce facilement et avec douceur semble du lait.
5. Les mamelles de l'Epouse étaient remplis de ce lait, ce qui les rend semblables à des chevreuils) on y trouve les consolations toujours nouvelles et renaissantes de la parole,etune richeeténergique doctrine. Elles ne vieillissent pas, aussi sont-elles meilleures
i II Cor. xi, 18, 16.
* Jean, vi, M.
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE
que le vin1, et semblables au vin nouveau. Vos mamelles, est-il dit, sont des grappes de raisin *, elles n'ont pas la dureté du vin déjà fait, elles ont la douceur de la liqueur récemment exprimée du pressoir. Les autres mamelles nourrissent: celle-ci enivrent. Oui elles sont justement comparées à deux chevreuils. L'âge ne les a pas amollies. Noble ornement de la poitrine de l'Epouse que ces mamelles toute jeunes, robustes et intactes encore dans l'Egypte de ce siècle. Aussi ditelle : Mon sein est une tour 8. Ce sein est inexpugnable, et gonflé par le lait qui le remplit, il se dresse comme une tour ; ô les bonnes mamelles, si bien tendues, si pleines de piété ; mamelles jumelles aussi, puisque la piété a des consolations pour la vie présente et pour la vie future. Réjouissez-vous d'une grande joie y est-il dit, afin gue vous suciez et que vous puisiez de ses mamelles le lait de ses consolations ,et que vous trouviez d'abondantes délices dans la gloire *. Voyez-vous où mène l'usage dulzitf A fin que vous trouviez d abondantes délices dans la gloire. Ne sontce pas les mamelles de l'Epoux qui tiennent en réserve ces délices de la gloire, elles qui comme des chevreuils s'alimentent au milieu des lis, en attendant que le jour se lève et que les ombres baissent? Qu'il est doux de sucer ces mamelles, que le ciel remplit, parce qu'elles demandent leur nourriture aux lis? Le parfum des lis est déjà un aliment, une nourriture. L'odeur en effet est une espèce de fruit : Pareille à la vigne j'ai poussé des fleurs dune agréable odeur \ Vous le voyez, la Sagesse estime que son parfum est un fruit. C'est ici une nourriture toute spirituelle, impalpable, que la dent ne touche pas, qu'on mange sans effort, que l'esprit s'assimile, qui descend sur le champ dans le cœur et qui enfle les mamelles. Pourquoi donc ces mamelles exaltent-elles les plus suaves parfums 6 ? C'est qu'on sent en elles le souffle émané des lis même, en attendant le lever du jour, et le déclin des ombres.
6. Il est doux en effet d'attendre au milieu des lis l'apparition de l'aurore; peut-être que le jour est voisin de ces fleurs sur lesquelles il répand son souffle et ses rosées. l'Epoux se nourrit parmi elles, lui le lis des vallons, et la lumière du jour. 11 est doux de l'attendre en se nourrissant avec lui, d'attendre parmi les lis l'éclat du matin. Ce matin c'est le temps dont il est dit : Je serai rassasié quand votre gloire m9 apparaîtra 7.
« Cuit, i, t.— Mb. vu, 7.— »Ib. viii,10.— 'Mteuvi, 10,11. — »Eccli.xxtv,23. — «Cant.i, 2.— ?P8. xvi,
Alors soufflera le vrai jour, le jour sans fin, quand les ombres à travers lesquelles nous voyons la vérité s'enfuiront. Ici-bas il y a des ombres infinies, l'ombre qui trompe, l'ombre qui rafraîchit, l'ombre qui est une figure. Le serpent dort sous la première, l'Epouse repose sous la seconde, et l'Epoux se cache sous la dernière. De la première il est dit: // dort à V ombre1 ; de la seconde : Je me suis assise à F ombre de celui que j'aime *, et delà troisième : £# sagesse est cachée dans ce mystère*. Toutes ces ombres disparaîtront au souffle du jour, ombre de la fraude, ombre de la foi, ombre du mystère. Il n'y en aura plus alors, parce que la vérité apparaîtra sans voile. Alors s'abaisseront les ombres si hautes aujourd'hui. Et voulezvous connaître leur hauteur? Son ombre à couvert les montagnes ■*. Paul était une haute montagne: il se dit pourtant couvert de cette ombre, puisqu'il ne voit la vérité qu'en un miroir et en figure5. Haute montagne facilement ravie au ciel pourtant. Heureux ravissement, mille fois plus heureux que cet autre, qui, à la voix des Apôtres, emporte dans les flots cette montagne dont parle l'Evangile. 11 a été ravi, parce que la divine sagesse a transformé son intelligence. Aussi est-il emporté jusqu'au troisième ciel, au ciel de l'intelligence pure, d'où sont bannies ombres et figures. Les ombres sont plus bas repliées en quelque sorte pour celui qui est ravi au paradis. Il y a ravissement au ciel,et ravissement au paradis. Le ciel c'est le lieu de la sérénité, le paradis est le séjour des voluptés. Saint Paul est ravi à la fois dans ces deux endroits,puisque la contemplation qui ne jouit que d'un seul est incomplète. Mais l'Epouse qui se nourrit au sein des lis en attendant le lever du jour, semble placée dans un paradis de délices et de voluptés. Tant que le jour ne paraît pas,la nuit règne, mais une nuit qui a je ne sais quoi du jour. La nuit qui enveloppe mes délices est toute lumineuse*, est-il dit; car les délices tiennent lieu de lumière.Quel lieu favorable à la contemplation que celui où le simple regard de la foi inspire des affections suaves et célestes, et respire la grâce de l'éternelle lumière! Ce ne sont pas laces délices que Job rappelle quand il dit de la Sagesse qu'on ne la rencontre pas dans la terre de ceux qui mènent une vie douce1. Il y a de la sagesse dans ces délices. Pourrait-il en être autre-
i Job xl, 16. - * Cantiq. u, 3. — » I Cor. n, 7. — * Ps. lxxcix, 11.-» 1 Cor. xiii, 12,-«Ps. Qxxxvm, II. 15.— 7 Job xxyI", 13.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
ment quand la vérité crue, sans être encore comprise, est déjà si douce? L'expérience des délices spirituelles nous apprend assez combien il faut désirer ce qu'elles nous réservent, et dédaigner ce qui leur est un obstacle.
7. Ici trois choses à observer; le temps, l'acte, le lieu. Le temps : c'est à savoir la niîit, heure de repos et de loisir. L'acte : il consiste à se nourrir. Le lieu : il est plein d'agrément; puisqu'il est au sein des lis. Certes elle doit rapporter à ces enfants un sein gonflé de lait, celle qui se nourrit ainsi, et qui, dans les méditations de la foi, puise librement des aliments aussi doux qu'abondants. Salomon dans toute sa gloire a-t-il jamais été vêtu comme l'Epouse qui se repaît parmi les lis? Pourrait-elle n'être pas glorieusement parée quand les lis l'entourent? Si l'ombre lui cache la beauté de son Epoux, elle sent cependant l'odeur, le parfum de ses vêtements; elle y respire en quelque sorte la renommée de sa sagesse, en attendant que les ombres disparaissent, et que luise le jour, le jour éternel. Tant que le jour et la nuit se succéderont alternativement, les ombres ne seront pas définitivement dissipées. Où fuirontelles? Devant le Père delà lumière en qui il
n'y a ni changement, ni ombre, ni vicissi tude1. Toute vicissitude est une sorte d'ombre, et la succession d'une chose à une autre nous cache et nous dérobe pour ainsi dire ce qui précède. Ces paroles jusqi/â ce que le jour se lève et que les ombres s'abaissent, signifient donc : Jusqu'à ce que se lève le jour, le plein et éternel midi qui anéantira les ombres. Ils paissent, en attendant que le jour vienne et que les ombres se retirent ; c'està-dire, ils goûtent le charme et le parfum de la sagesse, jusqu'à ce que la candeur de l'éternelle lumière luise à leurs yeux. Car deux choses recommandent les lis, la blancheur et le parfum. Le parfum n'est autre chose que la grâce de la foi, et la blancheur qu'est-ce sinon sa gloire et sa beauté? La nuit, on sent bien le parfum, maison ne voit la blancheur qu'au jour; car cette blancheur c'est le jour lui-même, sans aucune ombre. Quand ce jour se lèvera, alors les mamelles seront inutiles. Car toutes les âmes seront enseignées par ce jour. Mais en attendant, les mamelles de l'Epouse sont comme ces chevreuils qui paissent parmi les lis, jusqu'à ce que se lève le jour par excellence, le Christ-Jésus.
SERMON XXVIII
J'irai à la montagne de la myrrhe et d la colline de Fencens. (Cantiq. iv, 6.)
i . Vos mamelles ressemblent d deux petits chevreuils jumeaux. Que l'Epouse est donc agréable! elle est petite, c'est une jeune fille, et elle a des mamelles. Car l'auteur sacré en la comparant aux petits chevreuils, indique bien qu'elle est toute jeune. Elle est donc tout ensemble et mère et petite, elle nourrit les autres et elle a besoin d'être nourrie. On peut ressembler à Paul; mais tant qu'on reste dans la chair on garde quelque chose de l'enfance. Riche pour autrui on ne croit pav néanmoins avoir touché le but où l'on vise. On voit mais à travers un miroir, une énigme : on est enfant, on est comme le chevreuil qui paît à l'ombre en attendant le jour;
à l'ombre, mais au milieu des lis. Malheureux celui qui, placé au sein de ces fleurs, parmi les lis d'une sainte assemblée embaumée de mille vertus, ne sent rien de ces parfums. Mais il est bon, il partage le privilège de l'Epouse, celui dans le cœur duquel naissent ces lis, symboles des vertus, qui se nourrit au milieu d'eux, y répare ses forces et qui reste avide de ces aliments; car bienheureux ceux qui ont faim et soif des lis de la justice, de la chasteté, des lis de toutes les grâces. Si c'est déjà un bonheur d'être ainsi affamé, c'en est un plus grand d'apaiser cette
1 Jacq. t, 17.
SERMONS DE GILLEBERT D'HOIIANDE
toi m. Etre affamé de vertus, c'est se nourrir: ici l'avidité a ses délices. L'odeur nourrit mais ne rassasie pas encore. Je serai rassasié quand votre gloire m'apparaîtra1 . La gloire de ces vertus reste cachée. Vous n'en puisez que le parfum. La forme se dérobe à nous. Nous n'entendons qu'un écho. Echo, fumée, odeur, faible nourriture, douce pourtant, bien que légère.Et nous voilà rassasiés, riches déjà, contents du seul parfum des vertus. Je ne sais toutefois si nous l'avons ce parfum, quand nous ne sommes pas entraînés parle désir de la perfection. L'odeur des lis est suave; mais le comble de la grâce ne se trouve que dans la vue de leur beauté. Oui ce parfum est doux, mais sa suavité est faible si elle n'est qu'une odeur. Ils paissent parmi les lis : c'est-à-dire au milieu et non sur les lis même; ils en sentent le voisinage sans jouir de leur substance. Le parfum n'exprime qu'un faible usage des vertus; on n'y puise pas encore une réfection abondante, solide, et, si j'ose dire, riche en corpulence. Se nourrir n'est pas réparer totalement ses forces; aussi le texte porte-t-il, qui paissent au sein des lis en attendant le jour, et non qui se rassasient. H est toutefois délicieux d'attendre la lumière en pareil lieu. Et voyez quels sont les lis où l'Epouse cherche sa nourriture. Ce ne sout pas des fleurs éphémères, sujettes à se flétrir; elles sont comme embaumées d'une myrrhe incorruptible; la myrrhe désigne en effet l'incorruptibilité.
2. Après les lis la myrrhe; rien de mieux; les lis de l'Epouse tirent un nouveau charme de la durée que leur donne l'incorruptibilité. J'irai à la montagne de la myrrhe. Eh quoi ! ô bon Jésus! votre Epouse, voirebien-aimée attend, et vous vous éloignez d'elle? Elle se nourrit, elle attend au milieu des lis, et vous allez à la montagne de la myrrhe? Pourquoi n'allez-ivous pas aussi à ces lis, où votre Epouse séjourne jusqu'au lever du jour?
Serait-ce donc que ces lis ne sont guère éloignés de la montagne de la myrrhe, qu'ils y croissent? Il en est ainsi; les lis ne croissent nulle part mieux que sur cette montagne; nulle part ils ne se conservent plus intacts. Sur la montagne de la myrrhe il n'y a point place pour la corruption. Toutes les affections charnelles y meurent, etles lis de la chasteté, de la grâce, y poussent dans toute leur fraîcheur et y fleurissent toujours. Vous voyez donc que l'Epouse est bien à sa place
1 Ps. xvi, 15.
et dans les lis et sur la montagne de la myrrhe. Ce discours vous a déjà montré la convenance d'une de ces places; vous pouvez trouver vous-même la convenance de l'autre Car comment l'Epoux pourrait-il jamais dire qu'il va chercher un autre lieu que celui où il sait qu'il trouvera sa bien-aimce? Si elle l'attend avidement, l'ardeur le pousse vers elle. J'irai pour moi, dit-il. Quoi ! Il n'y va pas pour son Epouse? Ou bien s'il y va pour lui, n'est-ce pas parce qu'il va vers elle? J'irai donc pour moi, dit-il. J'irai pour moi, et non pour elle seule. Elle n'est pas seule à trouver dans mon arrivée un sujet de joie; elle m'inspire aussi à moi de l'ardeur. C'est un plaisir, c'est un bonheur pour moi d'aller à elle. J'irai donc pour moi; aller ainsi m'est un profit, et une source d'émotions délicieuses : j'irai donc pour moi, Déjà il m 'arrive de la montagne de la myrrhe un suave parfum qui m'attire, J'irai donc, car mes délices sont d'habiter avec mon Epouse. Eh quoi ! bon Jésus, vous trouverez ainsi du charme dans les entretiens de votre Epouse? C'est pourquoi vous allez à elle pour vous : vous n'êtes pas comme les amants dédaignés qui s'éloignent quand on les repousse; vous restez à la porte? Vous restez et vous frappez; vous endurez d'injurieux refus et vous restez toujours, pourvu qu'enfin on vous ouvre. Epouse, ô Epouse! inondez donc vetrecouchede myrrhe et d'aioës.Le Christ court à l'odeur de vos parfums. Inondez votre lit de la myrrhe dont parle saint Paul: Vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Christ1. Ah! de cette myrrhe aspergez, arrosez, couvrez votre lit, ou mieux encore, soyez vous-même une montagne de myrrhe.
Car la grâce est plus abondante dans les lieux où naît la myrrhe que dans ceux où on se borne à la répandre. Placez votre lit sur cette montagne, pour vous, ou plutôt pour votre Epoux, dans l'abondance de la myrrhe, là où cette plante aromatique croît au lieu d'y être simplement apportée.
3. En beaucoup d'endroits de l'Ecriture l'usage de la myrrhe a un sens mystérieux* C'est avec de la myrrhe que les Mages viennent à Jésus-Christ *. Nicodème, à son tour, apporte une composition de myrrhe et d'aloës d'environ cent livres *. C'est beaucoup, mais qu'est-ce que cela comparé à une montagne ? Nicodéme apporta cette charge; il ne la tira pas de lui-même; il se borne à l'apporter sans qu'elle lui coûte aucune souffrance. As*
' Colon, m, 8. — ■ Matb. n, 11. — * Jean sot, 39.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMOK
«Ti
sûrement la myrrhe offerte et la myrrhe personnelle sont bonnes toutes les deux, mais que celle-ci est préférable ! La première est apportée à Jésus-Christ ; il va lui-même à l'autre, puisqu'il va à la montagne de la myrrhe, il est en effet uue montagne de myrrhe, celui qui porte en lui-même la mort de Jésus-Christ, qui la porte non partiellement mais dans tout son être ; en qui on trouve non pas une simple aspersion de myrrhe, mais une myrrhe abondante, continuelle, amoncelée, toujours fraîche et toujours nouvelle. Oui il est une monUgne de myrrhe, celui dont le cœur produit plutôt qu'il ne porte la mortification de Jésus-Christ, l'incorruptibilité l'imago de la résurrection future. Tel n'est pis le cœur en qui on ne rencontre aucun siguesérieux,saillatit, durable, de l'incorruptibilité à venir. Heureuse la montagne couverte partout des germes de cette myrrhe, et qui n'offre aucune place nue, stérile, qui produit en abondance cette plante fortunée ! Peut-elle n'être pas heureuse, quand elle attire le Christ par l'odeur de ses aromates ! Ce parfum ne remplit pas seulement la maison du lépreux1, mais aussi le palais du ciel. Parfum cher à Jésus-Christ, et qui le charme, jusque parmi les délices de la divinité. Ses plus vives délices en effet sont de résider sur la montagne de la myrrhe ; ce qui lui fait dire : Tirai à la montagne de la myrrhe. 4. Bienheureuse cette montagne à laquelle vous allez et venez, bon Jésus, que vous parcourez, que vous habitez jusqu'à la un, que vous habitez seul, que vous occupez tout entière. Venez et commencez à la posséder. Que personne ne vous suscite de difficultés et n'ose vous dire : Prétendez-vous donc habiter seul cette montagne? C'est une montagne riche, grasse, abondante en onguents qui l'inondent. Un ne peut les épuiser, car la myrrhe qui les donne couvre la montagne. Les onguents sont donc intarissables; par conséquent, celui qui va à cette montagne n'en manquera jamais, pas plus que celui qui monte au Liban ne manquera de parfums. L'encens ne fait jamais défaut au Liban. Le Liban désigne en effet l'encens. Bon Jésus, venez à ces collines, afin que votre présence fasse couler l'encens. Quelle fumée embaumée monte de ces collines, quand votre feu ou plutôt votre personne les embrase! Votre feu trouve sur ces collines, une matière abondante, un aliment considérable. Ces parfums ne se consument pas sur le
champ, et la fumée de cet encens ne s'évanouit pas facilement. Une si grande quantité d'encens fournie par ces collines ne tient ni dans le creux de la main, ni dans un encensoir, ni dans une cassolette. Elle est inépuisable, par conséquent elle échappe à toute mesure. Oui, il est une colline d'encens, celui qui prie sans cesse, sans relâche ; dont la prière est chaude, énergique, pareille à la fournaise d'où sortent des torrents d'épaisse fumée, qui roule vers le Ciel des vœux ardents et de brillants désirs. Venez, venez, ô Jésus, à ces collines où croît l'encens. Les montagnes que vous touchez laissent échapper les riches parfums de la prière. En est-il ainsi de nos prières, mes frères? Ali ! que notre encens est vite consumé ! A peine jeté sur le feu il s'éteint. Pourquoi cela? Parce que nous n'en avons fait qu'une maigre provision.
5. Dans ces collines chargées d'encens, je trouve un symbole des anges et des hommes qui les imitent, et dont la prière s'élève constamment en présence de Dieu, comme un parfum : dont le cœur exhale les plus suaves senteurs de la dévotion, et accumule des nuées d'affections célestes. Heureux le prêtre qui offre de tels parfums, et qu'enveloppe et recouvre la vapeur d'un nuage si suave. Vous trouvez dans l'Apocalypse des coupes remplies de parfums, qui sont des pières des saints l . Quel rapport entre les collines d'encens et des coupes? Quelle coupe est capable de contenir une montagne d'encens? Une coupe pleine de parfums est sans doute chose précieuse. Il y a plus ici. La fumée des parfums monta de la main de lAnge devant Dieu1. Mais quelle main donc suffit à soulever ainsi une colline tout entière? Quelle main, sinon la vôtre, ô bon Jésus ! Cette main qui pèse les montagnes, et qui porte la terre, qui pondère les montagnes et équilibre les collines. Oui, toutes ces montagnes, Seigneur, sont dans votre main, ou, pour mieux dire, elles sont dans votre sein. N'est-ce pas vers ce sein, en effet, que se dirigent les prières des saints, et n'arrivent-elles pas jusqu'à vous? Là est leur vie, là le but qu'ils cherchent. Ils sont en vous, vous êtes en eux. C'est pourquoi vous dites : J'irai à la colline de V encens. Venez donc, Seigneur Jésus, venez : ne tardez pas; venez et ne passez pas par dessus ces collines. Hais que sera-ce si ces collines à leur tour s'élancent vers vous? Les montagnes de myrrhe,
1 Math, xxvi, 6, 7.
1 Apoc. v, 8. — • Apoo. vin, 4.
SERMONS DE 61LLEBERT D'HOILANDE
ces collines d'encens deviennent en effet mobiles à votre arrivée. Elles fondent, elles coulent, elles fument, elles s'élèvent de votre main en vapeurs aromatiques devant Dieu. Allez donc, allez à elles : tout y est encens, tout y est brûlant. Cet encens vous est donné : venez donc le brûler en votre présence.
5. J'irai à la montagne de la myrrhe , et à la colline de l'encens. Venez du Liban, venez. On a expliqué pourquoi l'Epoux va à la montagne. Pourquoi, sinon pour qu'il appelle, entre et dise : venez? Qu'il est bon, qu'il est doux d'habiter sur ces collines visitées sans cesse par le Verbe de Dieu ; d'où il appelle l'Epouse et l'invite à venir recevoir la couronne. Venez, dit-il, venez du Liban, et vous serez couronnée. Liban veut dire blancheur. Comment ne serait-il pas blanc sous la neige du Ciel? Or, il est écrit qu'une neige éternelle cache le lion*. Cette neige descend du Ciel, pénètre la terre, l'inonde et la fertilise. Heureuses les montagnes sur lesquelles cette neige descend; heureuses les collines qu'elle couvre ! Cest ainsi, dit le Seigneur, que la parole sortie de mes lèvres ne reviendra pas sans fruit vers moi1. Or, vous semble-t-elle revenir stérile, la parole qui va aux montagnes de la myrrhe, aux collines de l'encens, qui tombe sur ces hauteurs et les couvre? Non, elle ne reste pas impuissante. C'est pourquoi l'Epoux appelle l'Epouse et lui dit : Venez du Liban, venez. Est-ce sans mystère qu'il nomme le liban après les montagnes où croît la myrrhe, et les collines de l'encens? Est-il rien qui donne à l'âme plus de pureté et d'éclat que la prière? La myrrhe commence par la mortifier, puis l'encens la purifie. La prière ne peut monter pure d'un cœur que s'il n'est d'abord débarrassé des exhalaisons malsaines des passions et de la chair. L'action de la myrrhe resserre Tâme, la ramène à l'unité : l'encens lui imprime une direction, la dilate, l'épanouit et la porte à remplir de ses parfums les régions
* Jérém. xvm, 24. — * Isaïe lv, 11.
du Ciel. Là elle se baigne librement dans l'atmosphère de la vérité ; elle s'en imprègne : et ce cœur d'abord rétréci et concentré sur lui-même, sous l'action de la prière, se transforme, se volatise, se perd dans les hauteurs où il plane.
7. La prière est tout ensemble myrrhe et encens. Elle recueille Tâme qui se livre à cet exercice, et la condense en elle-même ; puis elle la dilate et la répand en Dieu. Quoi de plus semblable à la myrrhe, que cette transfusion en l'union divine ? Et quoi de mieux semblable à l'encens, que cette diffusion d'affections divines qui s'épanchent d'un cœur. Oui, elle est vraiment toute belle, elle est sans tache, l'àme embrasée des ardeurs de la prière, et sur laquelle la candeur de l'éternelle lumière a versé un reflet de son éclat. Vous êtes toute belle, ma bienaimée, et il n'y a pas de tache en vous. Vous êtes toute belle, surtout à cette heure, à l'heure de la prière et de l'encens. Vous êtes toute belle, mon amie, vous êtes toute belle, parce que vous avez toute mon affection, et que vous brûlez exclusivement de mon amour. Vous êtes toute belle, exempte de tache et d'un éclat que rfcn n'altère. Venez du Liban, venez du Liban, venez du Liban, venez du Liban, parce que vous êtes sans tache : venez du Liban, parce que vous êtes toute belle : venez du Liban, parce que vous êtes parfaitement purifiée. Venez du Liban, parce que vous êtes tout illuminée, exempte de péché, étincelante de grâce : Venez et vous serez couronnée. Heureux celui qui, du Liban des pures affections, de la colline de l'encens, des richesses d'une prière fervente, est ainsi appelé à la couronne. Oui, heureuse l'âme qui, à l'heure de l'encens, monte vers le Père, et qui, sans intervalle, passe du Liban à la couronne, à cette couronne de gloire, qu'au sortir de ce monde, elle recevra d'un juge plein de justice, de son doux époux, Jésus-Christ qui vit et règne avec Dieu le Père, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
SERMON XXIX
Vous êtes toute belle, ma bien-aimée. Cantiq. iv, 7.
i. Vousêtes toute belle, ma bien-aimée, et il n'y a pas de tache en vous ; Venez du Liban, ô mon épouse, venez du Liban et recevez la couronne. Qui me donnera d'achever ce voyage de trois jours, si j'ose ainsi parler, et de parcourir d'un pied infatigable la belle et paisible route qui mène du Liban au Liban, du Liban à un royaume 1 Car l'Epouse invitée à venir recevoir la couronne, semble également appelée au partage d'un trône. Voilà un terme bien doux à un voyage, qui a lui-même sa douceur. Oui, ce voyage est plein de charme, puisqu'il ne s'éloigne pas du Liban. Ce n'est pas ici la voie large, suivie par la foule : l'impur n'y peut mettre le pied. Cela ne dépend ni de celui qui court, ni de celui qui veut, maisde Dieu qui fait miséricorde l, je me trompe, de Dieu qui désire. Est-ce qu'un triple appel n'indique pas en effet des vœux et des désirs ardents ? 11 n'y a qu'un amour véhément qui puisse appeler ainsi à plusieurs reprises. Pacourez par la pensée tout ce qui précède dans ce Cantique, vous ne trouverez nulle part l'Epouse appelée aussi fréquemment ni sa beauté louée avec cette insistance. L'Epoux l'appelle par trois fois, etproclame sa beauté absolue. Vous lisez bien précédemment :
Vous êtes belle ma bien-aimée, oui, vous êtes belle*. Et ailleurs encore: O que vous êtes belle, ma bien-aimée, que vous êtes donc belle*. Hais, ici dans ce troisième passage, il la dit toute belle. Dans ces textes, ou il montre qu'elle est belle, ou il admire sa beauté ; mais il ne déclare pas, comme en cet endroit que cette beauté est complète : Vous êtes toute belle, ma bien-aimée. Peut-il en être autrement, quand elle tient à la beauté et à la beauté absolue par des liens si intimes, et que l'éclat de la lumière éternelle rejaillit sur elle? Oui, elle est toute
i Rom. ix, 16. — » Caoliq. i, 4. — » Id. iv, 1.
belle, d'une beauté transcendante, puisque la beauté même de Dieu s'est transfusée en elle avec toute ses richesses. Cette beauté plus élevée que les astres s'est reposée sur l'Epouse. La beauté, est-il dit, réside sur les nuées du Ciel. Tant que l'Epouse est une nuée du Ciel, nuée lumineuse et légère voisine du soleil, qu'elle le reçoit, la splendeur de cet astre la remplit seule de ses rayons, et lui communique sa beauté.
2, Et l'Epouse est une nuée, quand elle acquiert la légèreté de l'amour spirituel et la lumière de l'intelligence. L'âme toute spirituelle demeure-t-elle comme suspendue dans les hauteurs, par l'oraison et la contemplation, à la façon d'une nuée légère et lumineuse, elle est alors toute belle, parce qu'elle est sous tout rapport aimée de l'Epoux : elle est sans tache, parce qu'elle est toute pénétrée des feux de la charité : en ce moment l'Epoux se donne une épouse glorieuse, exempte de souillures et de rides, purifiée moins dans son sang que dans sa lumière pourrait-elle n'être pas toute belle, quand elle porte imprimée en elle la divine beauté ? A quelle cause oser assigner ce caractère, sinon à celle qui se trouve dans ces moments de beauté parfaite, plus encore enivrée des ardeurs de l'amour que revêtue de la beauté de l'Epoux ? Dans les autres moments elle est réputée sans tache, parce qu'on ne lui impute aucune faute. Mais, si dans celui-ci, elle est proclamée sans tache, ce n'est plus indulgence, c'est amour, c'est désir, c'est dévotion. Et qu'elle place restet-il donc au pardon, au milieu de ces vœux embrasés de la charité ? L'amour n'a pas besoin d'indulgence : là où il règne seul, la grâce règne aussi exclusivement: voyez donc maintenant le péché banni, et la grâce, la grâce seule célébrée. Vous êtes toute belle, ma bien-aimée, et il n'y a pas de tache en vous. Ce n'est pas ici une flatterie indulgente : ce
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILÂNItE
sont les accents de l'affection, de l'amour et de l'admiration. Charmé par la beauté de l'Epouse il souhaite sa présence. Venez du Liban : Venez du Liban, et vous serez couronnée. Cette invitation réitérée trahit l'affection et montre les désirs de l'Epoux.
3. Que d'autres sondent les mystères de ce triple appel, e en assignent les degrés : c'est assez pour noi d'admirer l'affection de la divine majesté envers l'âme humaine. Cette tâche me suffit et j'y succombe même. Puissé-je être uniquement occupé à contempler, dans le ravissement, l'étendue de la grâce qui nous est concédée, tout en mêlant les désirs à l'admiration, et en lui donnant la charité pour sœur ! Car l'affection mérite l'affection, et un abîme en appellle un autre où retentit la voix des calaractes * : heureuses cataractes, ô Jésus, celles qui distillent votre amour et le répandent dans les cœurs,! L'amour n'est pas muet : il parle, car ce qui contient tout sait parler*. Ceci est dit du Saint-Esprit, et vous savez l'affinité ou plutôt, l'identité de la charité et du Saint-Esprit. La charité renferme aussi tout puisqu'elle est la plénitude de la loi \ L'esprit dit des choses mystérieuses*, et aussi ces choses affectueuses. 11 rend témoignage à notre esprit B, il peut donc aussi lui faire entendre un langage flatteur. Sa voix, c'est le sentiment de l'amour, ce sont les désirs de nos cœurs. L'expérience personnelle que nous avons de la grâce, est ce qui parle, invite et dit : Venez du Liban. Si cet appel est repété trois fois, c'est peut-être parce qu'un triple lien est plus difficile à rompre. Et quel lien tenace que l'amour ! L'amour est une attraction affectueuse, et, pour lui, attirer c'est parler. Rien n'est plus résistant, rien n'attire mieux que le lien de l'amour. Entendez la loi divine nous montrer ellemême le triple nœud de ce lien. Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre coeur de toute votre âme, et de tout votre esprit •. Comme si elle disait : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu, par une résolution du cœur, par une affection vitale de l'âme, par une entière et raisonnable disposition de l'esprit, afin que l'amour soit en vous tout à la fois une résolution, un penchant une lumière. C'est assurément une chose louable que la pieuse direction du cœur vers Dieu; mais à quoi sert-elle si elle est nonchalante, morte, sans énergie, sans âme ? Ce qu'il faut, c'est une intention pure qui
1 Ps. xli, 8. — • Sagesse î, 7.— • Rom. xin, 10. — * 1 Cor. xiv, 2. — • Rom. vin, 16. — • Math, un, 37.
trouve la chaleur et la force dans un sentiment fervent et doux. Ce sentiment qui est comme l'âme d'une sainte résolution, est formé par une méditation discrète, ranimée par une oraison fréquente. Ce triple lien ainsi formé, est-il un titre plus fondé à la couronne qui nous est réservée ? Est-il rien qui nous touche plus vivement? Cette triple dilection n'est-elle pas, dites-moi, l'invitation qui semble nous redire à trois fois : venez ? ■4 Dieu semble encore nous inviter, quand il nous inspire une audace fondée sur nos mérites, et une avidité qui a sa source dans l'expérience. Venez, dit-il, et vous serez couronnée. Au livre de l'Apocalypse vous trouverez des âmes qui viennent de ce Liban : Ceux qui sont couverts de blancs vêtements, qui sont-ils et doit viennent-ils ? Ce sont ceux qui viennent d'une grande tribulation, et qui ont lavé leurs robes et les ont blanchies dans le sang de r agneau *. Ils ont blanchi leurs robes dans le sang de l'agneau ; c'est en prenant sa foi pour règle de leur croyance, c'est en réglant leur vie sur la sienne, c'est en suivant dans les tribulations cet agneau qui n'ouvre pas la bouche quand ont le traîne à la boucherie, et qui se tait devant celui qui le tond1 : en attendant sans tristesse ni précipitation, le jugement de Dieu * et la fin du combat qui leur prépare la couronne, car il n'y aura de couronnés que ceux qui auront vaillamment combattu4. Et parce que le combat est la condition de la couronne, l'Epoux n'invite ainsi l'Epouse que pour exprimer la cause qui la lui méritera : Venez du haut (TAmana, du sommet de Sanir, des retraites des lions et des tanières des léopards. Ces noms et ces genres d'animaux laissent entendre je ne sais quoi d'âpre, de sauvage et de faux. S'il est dit que l'Epouse vient de là pour être couronnée, c'estqu'ayant vaincu tous ces obstacles, elle y puise la matière d'un triomphe. Ainsi il est couronné par sa patience dans la tribulation, celui qui vient d'une grande épreuve avec la douceur et la mansuétude de l'agneau, couvert du vêtement neuf de la charité, que l'impatience et le murmure n'ont assombri d'aucune tache. Voilà ceux qui viennent du Liban, qui accourent des sommets d'Amana et de Sanir, des antres des lions et des léopards, pour ceindre la couronne. On est couronné en effet par les épreuves même qu'on a subies. N'est-ce pas là cueillir des raisins aux épines et des figues aux ronces ? Les tribulations si
1 Apoc. vu, 13, 14. — Isaîe lui, 7. — • Id. xui, 4. Math, xii, 20 — » H Tin», a, 13.
courtes et si légères du présent produisent en nous le poids éternel d'une sublime et incomparable gloire *. Les souffrances de cette vie, encore qu'elles ne puissent être comparées à la glorieuse couronne que l'avenir nous réserve, contribuent cependant à nous la préparer. On accumule la matière de cette couronne, quand parmi les mérites les plus purs, on est brisé par des souffrances de toute sorte, et le nœud qui rattache ensemble les diverses parties de cette couronne, c'est la pureté de vie unie à l'humble acceptation de la douleur. Le poids de la douleur est lourd ; peut-être est-il, pour cette raison, désigné par des noms de montagnes. Masse énorme ; mais la foi qui ne se laisse pas abattre s'élève plus haut; elle foule aux pieds les sommets de ces montagnes. Elle frappe le chef de la famille de l'impie. C'est donc justement que sa tête, triomphante d'une autre tête, est couronnée, puisqu'elle écrase la tentation à son début, et qu'elle ne cède pas à la violence des tribulations. En tout, la tête est ce qui vient en premier lieu ou ce qui domine. Par ce mot de tête employé ici, entendezdonc le commencementou le comble des choses dont ces montagnes sont la figure. Il est couronné des sommets d'Amana, des cimes d'Hermon et de Sanir, celui qui saittriompher des injustices les plus criantes , et des tribulations amoncelôcs contre l'humble science de Jésus-Christ.
Hais le poids de ces masses est léger : elles s'enflent un moment et disparaissent.
5. S'il y a là une montagne, n'avez-vous pas lu que les montagnes coulent et fondent, et que les rochers se déplacent * ? Et voyez comment ces montagnes se déplacent et s'en vont. Elles sont déplacées parce qu'elles sont changées. Us sont déplacés, transportés ailleurs ceux à qui l'Apôtre a dit : Voilà ce que vous avez été autre fois ; mais vous êtes lavés, sanctifiés, justifiés*, par cette purification et cette ablution qu'opère la parole de Dieu. Le léopard a perdu la variété de ses couleurs : il est sans tache, d'une seule couleur ; il n'a plus qu'une foi et qu'une ligne de conduite. L'hérétique, avec la variation de ses dogmes est une sorte de léopard : l'homme sans cesse différend de lui-même, mobile, inconstant variable, est aussi un léopard. Car le léopard, si j'ose dire, veut et ne veut pas. Appliquez cela à la conversion des gentils, et vous comprendrez bientôt comment ceux qui se sont convertis à Dieu semblent avoir
trouvé dans l'unité de foi et d'espérance l'uniformité de couleur. Ils ont ainsi dépouillé avec la variété la férocité ; ils ont quitté les antres des lions; ils ont déserté les lits impudiques pour des lits arrosés d'aromates, pour des jardins embaumés; ils ont échangé des couches honteuses et dignes de la bête pour des fleurs. En effet, le lit de l'Epoux et de l'Epouse est tout fleuri. C'est à contre-cœur que l'Epouse paraît quitter le Liban, et passer de la Judée chez les gentils; il faut bien qu'elle ait de la peine à s'éloigner, puisqu'on l'appelle tant de fois. Elle ne veut pas abandonner le Liban pour les montagnes d'Amana et les cimes de Sanir et d'Hermon. Mais son passage transforme ces montagnes stériles et sauvages en Liban.
6. Mais considérez les noms de ces montagnes. Amana signifie peuple vain ou étroit, Sanir peuple hérissé, et Bermon anathème. Quoi de plus vain que ce peuple, dont les docteurs mêmes se sont évanouis dans leurs pensées ? Us ont prétendu être sages ; ils sont tombés dans la folie. Quoi de plus étroit que ceux que leur désespoir a précipités dans l'impureté ? Il est étroit le cœur qui borne ses désirs aux jouissances présentes, sans étendre ses espérances jusqu'aux choses éternelles. Quoi de plus hérissé , de moins ordonné que ceux dont l'Apôtre dit qu'ils sont sans affection, implacables* , et qu'ils vivent dans la malignité et Y envie * ? Ne sont-ce pas là autant de Sanir? Par Hermon, il faut entendre ceux qui sont étrangers aux sentiments de Jésus-Christ, sans espérance dans la promesse , qui ne comptent pas parmi les concitoyens des saints, les habitants de la maison de Dieu, mais sont plutôt sans Dieu en ce monde. Gentils I voilà ce que vous fûtes jadis ; mais vous êtes purifiés, sanctifiés, justifiés au nom de Notre - Seigneur Jésus-Christ ; aussi vous êtes la couronne de l'Epouse, votre changement est sa gloire 0 l'heureux changement qui convertit Sanir en Liban ! Et le Liban à son tour, le premier Liban juif, semble transformé en Sanir et en Hermon : c'est pourquoi venez du Liban, et voyez combien d'autres Libans s'élèvent pour vous à la place de cette petite et étroite montagne. Levez les yeux autour de vous et voyez : toutes les montagnes de ce monde vont se changer pour vous en Liban. Il est triste assurément d'assister à la ruine et à la désolation de son peuple : mais cette tristesse est largement compensée par
» H Cor. iv, 11. — « Job. «v, 18. — » I Cor vi, 11. * II Tina, m, 8. — ■ Tlte m, S.
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE
les riches résultats qui rachètent le malheur d'un peuple. Donc ne tardez pas : venez d'un Liban qui cesse d'être un Liban ; venez ; et que la foi et la conversion des Gentils vous soient une couionne. Au lieu d'entendre ceci des montagnes de la Judée et des Gentils, préférez-vous ne l'entendre que de l'Eglise? On peut encore donner de ceci une interprétation acceptable. Vous trouverez en effet dans l'Eglise, et le Liban, et Amana, et Sanir, et Hermon , avec les hauteurs habitées par les léopards et les lions.
7. Ah 1 dans ce Liban qui est à nous, dans cette assemblée de religieux que leur profession et leur vie embellissent et parent, dans ce Liban, dis-je, puissé-je ne voir jamais les cimes d' Amana, ni les hauteurs de Sanir et d'Hermon ! Renconlrez-vous dans l'assemblée des saints une âme fière et éprise d'idées charnelles, livrée à la vanité et à la jactance, enflée et turbulente extérieurement et intérieurement, agitée par l'oisiveté (l'oisiveté , mère de l'ennui), que voyez- vous dans cette âme, sinon les hauteurs d'Amana mariées au Liban? Rien de plus vain que l'oisiveté, de plus cruel que l'ennui, déplus troublé que l'orgueil. Amana signifie un peuple vain et troublé : c'est pour cela qu'on va d'Amana à Sanir , à ce qui est hérissé, couvert de poils. A côté de l'ennui l'enflure : avec le trouble point de douceur, d'ordre, de règle, tout est hérissé. Un homme, dans cet état, est sans affection, dur, implacable; c'est un ennemi, un cœur aliéné, chargé d'anathème; c'est le sens du mot Hermon. Ah ! celui-là n'est pas de la maison de Dieu, ce n'est ni un citoyen, ni un voyageur, ni un hôte : aussi pour lui point de grâce, nulle dévotion. L'Epoux ne vient pas à lui pour le visiter au passage, ni comme un hôte qui séjourne. En lui habitent plutôt des léopards, des démons de toute espèce, avec leurs ruses infinies; les lions y ont leurs tanières. Ils n'y passent pas seulement; ils possèdent ce cœur et y prennent leur gîte. Cependant, ne désespérons pas de ces âmes. Un grand nombre d'entre elles sont prédestinées à la parure de l'Epouse. C'est pour cela qu'il est dit v Venez des sommets d'Amana et des cimes de Sanir, vous serez couronnée. Vêtiez du Liban, vêtiez. Il faut bien qu'elle vienne avec lenteur du Liban pour qu'on lui adresse t*nt d'appels. Toutefois, cette lenteur n'est pas de l'obstination, mais de la prudence. Qui donc délaisse en effet volontiers la sérénité de la contemplation et la région paisible du calme intérieur et" de
la pureté ? Qui n'éprouve de la peine à sortir, ne fût-ce que pour un moment, du séjour des délices ? Peut-être le bien qu'on espère faire aux disciples flatte, mais le travail fatigue. Le bien à réaliser est enviable, mais les chutes sont à craindre. Or, je tiens pour suspects des profits dont l'issue est incertaine, qui exposent le salut à un péril prochain, et qui ravissent certainement la suavité intérieure. Ne soyez pas surpris des lenteurs de l'Epouse : n'est-il pas pénible de quitter le Liban, et ne doit-on pas redouter d'aborder ces montagnes sauvages infestées de bètés féroces? Peut-être les lenteurs de l'Epouse sont-elles la censure de nos empressements. Avec une promptitude excessive et sans prévoyance, sans essai de nos forces, nous nous précipitons dans les labeurs de la prélature, au sein des embarras et des difficultés, dans les occasions de chute. Nous n'attendons pas qu'on nous appelle, même une fois ; nous nous emparons des honneurs : nous prévenons les appels ou nous avons l'adresse de nous les ménager. Il ne faut pas porter dans une si grande charge cette présomption aveugle, ni la redouter nou plus avec obstination.
8. Confiance, si Jésus-Christ commande, si l'Epoux appelle et promet des succès abondants, comme ici : Venez des sommets d'Amana, de Sanir et (THermon% des antres des léopards et de la retraite des lions, venez et vous serez couronnée. Le changement des mœurs barbares en ceux qui lui sont soumis ; les retraites impures transformées en lits embaumés de fleurs et d'honnêteté, et en jardins parfumés, en retraites où les pleurs ont remplacé les frémissements, et la componction du cœur, l'agitation des pensées : ces taches de toute sorte enlevées , et auxque lie s succède la simplicité toute nue, les mœurs transformées par son ministère, voilà la couronne de l'Epouse. Et elle est vraiment couronnée de toutes ces choses, lorsqu'elle trouve un ornement dans une conduite qui jadis était son épouvante, et quand la charité unit et rattache des cœurs jadis divisés par la férocité des sentiments. Cette union est chère à l'Epoux : peut-être est-ce pour cela qu'il se dit ensuite blessé par un des yeux de F Epouse et par un des cheveux de son cou. Mais renvoyons à un autre temps l'explication de ce texte. Bornons-nous à dire en finissant : si le zèle dei progrès du prochain vous porte à désirer un poste plus élevé, je ne vous blâme ni ne vous loue. Je me contente de vous adresser cette exhortation : qui
SUR LE CANTIQUE DE SÀLOMON
que vous soyez, imitez et la lenteur et la candeur de l'Epouse, qui ne se contente pas d'être appelée une fois, et qui n'est digne des appels de l'Epoux qu'à la condition de venir du Liban d'une conscience pure et
sans tache : car c'est du Liban seul que la bien-aimée est appelée à la couronne par le Christ Jésus, son époux, qui est le Dieu béni dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
SERMON XXX
Vous avez blessé mon cœur, ô ma sœur, mon épouse ; vous avez blessé mon cœur
par un de vos yeux. Cantiq. iv, 9.
1. Cœur dur, et d'une dureté perverse, celui que ne blessent pas ces paroles ! Cœur stupide, celui qui reste insensible à ces accents, et qui n'est pas saisi d'une si grande condescendance ! Que dis-je , condescendance ? Ah ! ici il y a plus. Ce serait déjà beaucoup, ce serait une grande et merveilleuse chose qu'une majesté si haute daignât honorer la faiblesse humaine des noms de sœur et d'épouse. Mais ici ce n'est plus de la condescendance, c'est du dévouement. En voulez-vous la preuve ? Vous avez blessé mon cœur, 6 ma sœur, vous l'avez blessé, dit-il. La blessure du cœur, c'est la vivacité de l'amour. O le cœur véritablement doux, que notre affection porte à nous payer de retour. C'est une parente, c'est un échange : la parenté est désignée par les noms de sœur et d'épouse; rechange par la blessure. Les liens qui unissent à une sœur sont forts , plus forts ceux qui unissent à une épouse : les premiers sont des nœuds de parenté, les seconds des nœuds d'affection. Le premier nom indique qu'ils ont la même origine, l'autre qu'ils ne font qu'un. Elle est sœur, parce qu'elle partage sa nature: mais elle est épouse, parce qu'elle ne constitue avec lui qu'une personne. Ils expriment bien la parenté, ces noms qui rappellent la nature ou la grâce. 0 de quel amour doit brûler celle qui se sait rattachée au Christ par de telles affinités ! Si vif que soit son amour, ce n'est plus de l'amour, c'est l'acquittement d'une dette. Car Dieu nous a aimés le pre-
mier1. Et notre amour pour lui, si ardent soit-il, n'est que la reconnaissance du sien : il est dû et non plus gratuit, et il ne saurait jamais égaler celui qui nous a été témoigné. Et comment, je vous prie, pourrait mériter et obliger celui qui est dans l'impuissance de s'acquitter? O Epouse, vous ne sauriez payer l'Epoux d'un vrai retour. Il ne cesse cependant d'ajouter de nouvelles preuves d'amour à celles qu'il vous a déjà données. Vous n'avez pas encore payé ses faveurs passées, et il se regarde comme l'obligé. L'amour que vous lui rendez, à ses yeux est moins une dette qu'une grâce. Il semble s'estimer provoqué à l'amour en avouant que son cœur est blessé.
2. Quel est ce miracle, mes frères ?N'esti mez-vous pas bienheureuse l'âme dont la pieuse affection pénètre ettransperce le cœur de Jésus-Christ? Qu'il est vif, efficace, violent même, l'amour qui mérite et excite, ô Jésus, votre affection. Grande et puissante est la force de la charité qui monte et pénètre jusqu'au cœur de Dieu, comme une flèche qui le blesse. Est-il surprenant que le royaume de Dieu souffre violence"? Le Seigneur lui-même reçoit une blessure de l'amour. Mais voyez quels sont les traits qui le blessent. Vous avez, dit-il, blessé mon cœur par un de vos yeux, et par un des cheveux de votre cou. N'épargnez pas, ô Epouse, n'épargnez pas ces traits à votre Epoux : cou-
' I Jean iv, 10. — «Math, xi, 12.
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE
rage, ne tous bornez pas à l'atteindre une fois,multipliezles coups. Quel bonheur pour vous, si vos flèches le couvrent, si votre amour lui livre des assauts réitérés, si votre œil est constamment fixé sur le Christ. Heureuse blessure d'où sort la vertu. Une femme toucha jadis la frange de la robe de Jésus- Christ; elle en sentit sortir une vertu1. A plus forte raison, si on touche son cœur, si on le blesse, en sentira-t-on la grâce couler. Cette blessure n'est pas insensible : lancez donc vers elle les traits d'un regard pur : voyez en elle un bui. à ces flèches qu'il reçoit volontiers, puisqu'il en lance de pareilles. Il a regardé Pierre, il a brisé son cœur, il lui a inspiré des sentiments de repentir1. Les larmes sont la marque d'un cœur blessé, et Jésus-Christ blesse d'un regard clément le cœur en qui il excite quelque amour pour la vertu. Ah ! qu'il me couvre de ces blessures, des pieds à la tête, qu'il n'y laisse au-» cune place saine. Quelle triste santé que la nôtre, si nous ne portons en nous aucune de ces blessures que fait le doux regard de Jésus I Un regard en appelle un autre : essayez donc de le blesser du vôtre. Que vos yeux soient sans cesse levés vers le Seigneur, afin qu'il se prenne dans vos signes d'affection, et qu'il s'enlace dans vos cheveux.
3. Cependant l'Epoux ne dit pas dans vos yeux, dans vos cheveux ; il parle au singulier : Vous avez blessé mon cœur, ma sœur, mon épouse, vous avez blessé mon cœur par un de vos yeux, par un des cheveux de votre cou. Si vous avez plusieurs yeux, fermez les autres, et servez-vous uniquement de celui avec lequel vous avez l'habitude de regarder le bien-aimé, le seul qui vous donne de la puissance. Ceux qui veulent considérer un objet d'une façon plus directe, ferment un œil et fixent l'autre, le tiennent ferme et droit, afin de mieux saisir l'objet. Votre œil est un s'il est pur; il est un s'il n'erre pas sur plusieurs objets; il est un s'il est (pour parler de la sorte) simplifié, condensé, dirigé vers un but unique, au lieu de se répandre, de se diviser, de s'éparpiller sur plusieurs. Votre œil est un si vous portez votre regard vers ce but unique. Enfin, si votre œil est animé par l'amour, il est un. Toi sollicité du Seigneur une grâce unique^ dit le Psalmiste: c'est d'habiter dans sa maison, durant de longs jours, afin d'en contempler les joies1. 11 est un cet œil qui ne demande,qui ne voit qu'une chose. Et par un des cheveux
de votre cou. Les cheveux ne doivent pas flotter au hasard et sans règle : éparse et vagabonde, la chevelure se répand sur les yeux. Il ne sied pas que l'œil soit discipliné et la chevelure en désordre. L'œil se trouve offensé par des cheveux qui flottent jusque sur lui. Si l'œil désigne l'intention, que marquent les cheveux, sinon la pensée? Voulezvous avoir l'unité dans tout cela, ne posséder qu'un cheveu et qu'un œil, une intention et une pensée ? Que votre volonté soit attachée à la loi du Seigneur, méditez-la nuit et jour, et cette volonté uniforme c'est l'œil unique , et cette méditation c'est le cheveu unique. Autrement, si votre intention n'est pas simple et constamment dirigée vers Dieu, si vos pensées flottent sans règle, ces fluctuations indisciplinées de l'esprit, les images étrangères qui le remplissent, troublent l'attention de l'œil, divisent la simplicité de l'intention, et dissipent le cœur. Que la pensée réponde à la pureté de l'intention, qu'elle soit une, comme l'autre est uniforme. Car un vrai cheveu est celui qui, au lieu de se répandre en desordre, est recueilli dans l'unité, qui adhère au cou, à ce cou dont il est dit : Votre cou est un cou de colombe : mille boucliers y sont suspendus !.
4. Par ce cou entendez la sainte Ecriture, canal qui nous amène les paroles messagères de la volonté divine. Le cheveu du cou, c'est la pensée méditant assidûment la loi de Dieu. Si ce cheveu est appelé un cheveu du cou, c'est que vos pensées, vos idées, vos conceptions, loin de se substituer à la parole sacrée, doivent lui être subordonnées et émaner d'elle. Que si vos cheveux sont divisés en désordre, et comme arrachés, bien qu'ils tiennent au cou, ils cessent de plaire à l'Epoux et de blesser son cœur: ils n'éveillent plus son affection ; ils ne méritent plus la grâce. Il exige donc qu'ils soient unis, adhérents au cou, et qu'ils aient tout ensemble de l'ordre et de l'autorité. Qu'importe que vos pensées aient pour objet la loi divine, si elles-mêmes elles sont sans règle? Et elles sont sans règle, quand elles sont sans ordre, et errent à l'aventure. Parun cheveudevotre cou- Ce cou, c'est l'autorité de la parole sacrée qui doit donner leur forme à vos idées: l'ordre réside dans l'unité. L'ordre vrai, c'est que vos pensées recueillies eu elles-mêmes se portent sur un seul objet, vers cet unique bien qu'on ne peut nous ravir. Ou encore si l'Epoux dit : Vous m'avez blessé par un che-
* Luc vm, 43, 46.— * Id. xxn, 61, 62.— * Ps. xxvi, 4. * Cant rv, 4.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
peu de votre cou, c'est pour montrer que le visage de l'Epouse est libre et à découvert,car les cheveux sont un voile. Il veut doue en son Epouse un visage dégagé et sans entrave, qui lui permette de considérer la gloire divine, et de diriger sans obstacle Vers elle l'œil de la contemplation : c'est la raison qui lui fait louer ces cheveux convenablement agencés et ramenés du visage sur le cou.
5. Hais pourquoi appliquer ce texte exclusivement à l'âme? Etendons-le à l'état de l'Eglise. Ce qui appartient à tous est plus agréable. Rien ne plaît mieux à l'Epoux que la communauté, que l'unité des croyants, que le corpB de l'Eglise. Dans l'éloge qu'il fait de l'Epouse, il a accumulé les qualités dont il se montre charmé; mais jamais il n'a exprimé sa joie et son amour comme il le fait ici, en mentionnant cette unité d'oeil et de cheveu. Comment sa joie ne serait-elle pas au comble,quand il voit observé le plus grand des commandements? Je vous donne un commandement nouveau, dit-il, c'est que vous vous aimiez les uns les autres. Les yeux de l'Eglise sont les docteurs : les toucher, c'est toucher Dieu même à la prunelle de l'œil. Les cheveux sont les peuples croyants. L'Epoux aime l'unité ici et là. La marque à laquelle on vous reconnaîtra pour mes disciples\ c'est si vous vous aimez mutuellement l. L'accord de deux ou trois personnes rend leurs prières puissantes a : à plus forte raison l'accord de l'Eglise entière en Jésus Christ. L'unité qui pénètre le cœur même du Seigneur pourrait-elle n'obtenir pas? Vous avez blessé mon cœur% ma sœur, mon épouse, vous avez blessé mon cœur par un de vos yeux, par un cheveu de votre cou. Dans toute la parure d'une femme, est-il rien qui éveille et touche plus un amant qu'une chevelure habilement disposée? Hais pourquoi cornbler de nos éloges les cheveux de l'Epouse si pompeusement ornés et si richement rassemblés? Nous avons bien plus sujet de pleurer que d'applaudir.
6. Nous voyons aujourd'hui les cheveux de l'Epouse dans un lamentable désordre, divisés, arrachés et les peuples qui appartiennent à l'Eglise combattre entre eux pour l'Eglise même. Vous voyez ce spectacle, ô bon Jésus ! Ces scissions ne vous touchentelles pas? Ces blesssures profondes de votre épouse ne vous blessent-elles pas? Si l'unité vous porte une blessure heureuse, ces dissidences doivent vous blesser de compassion.
' Jeta xni, 34, 35. — * Math, xvni, 20.
L'ordre, l'unité vous touchent : 6ôyéz aussi louché de cette rupture de tant d'éléments jadis unis. Vos cheveux sont divises, séparés les uns des autres, ou plutôt ils s'élèvent l'un contre l'autre. Us se vantent d'appaWenir tous au cou de l'Epouse, et fiers de leur privilège, ils s'efforcent de séparer d'eux leurs voisins. Dieu commit ceux qui lui appartiennent : que quiconque invoque le nom du Seigneur s'éloigne de V iniquité x. Mais, munie du double sceau dont parle saint Paul, l'Epouse reste immobile au milieu des mains impies qui la déchirent et la mettent en pièces. Les rois et les princes de la terre se sont ligués contre le Seigneur, contre son Christ % et aussi contre son épouse. Mais l'Epouse connaît son époux, et ne s'attache pas à d'autre. Elle ne s'ignore pas, elle n'ignore pas à qui elle est unie : voilà pourquoi elle refuse de sortir et de suivre les troupeaux de ses compagnons. Ils ont été ses compagnons, ils ne le sont plus. Us sont sortis de nos rangs, mais ils ne sont pas de nous. Compagnons? ils ne sont pas amis. Or, l'ami de l'Epoux se tient debout, et écoute, et la voix de l'Epoux le remplit de joie '. Quant à ces gens-ci, ils n'écoulont pas, ils ne se réjouissent pas à la voix de l'Epoux, mais plutôt à la voix de l'empereur romain : à moins de dire (ce qui est plus vrai) que c'est moins la joie que la crainte qui les saisit au rugissement de ce lion. Mais Dieu connaît ceux qui sont à lui ; il ne connaît pas ceux qui sont à l'empereur. Aussi les frémissements de Léon * ne les émeuvent guère; ils restent inébranlables sous le sceau de la divine connaissance.
7. Car, quel sceau excellent que la connaissance que Dieu a de nous, cette connaissance conforme au projet qu'il a formé de nous appeler à la sainteté : sceau ferme et solide, car pour lui rien ne périt. Au contraire, cette connaissance engendre les élus, elle les prédestine, elle marque les âmes que. Dieu se réserve. Le double sceau, c'est d'une part le plan divin, et de l'autre la volonté humaine, la providence de Dieu et l'activité de l'homme : c'est au sujet de cette activité que l'Apôtre ajoute : Que quiconque nomme le nom du Seigneur, s éloigne de C iniquité. Voyez les deux parties de ce sceau : l'une c'est la grâce seule, l'autre la grâce et la liberté : Tune le plan de Dieu, l'autre le secours qui en aide l'exécution. Cette seconde partie dirige la faiblesse de cotre libre ar«
* II lim. ii, 19. — • Ps. ii, 2. — • Jean m, 29. — 4 AUuftian k l'antipape Pierre de Léon.
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE
bitre : car la première le dispose en nous prédestinant. Dans la première, Dieu, par la prévision, connaît ceux qui sont à lui : dans la seconde, il se révèle à nous. L'une est la cause, l'autre l'effet. L'un de ces sceaux est immobile, l'autre probable: l'un est le sceau, l'autre le signe. Ici la racine, là le fruit, et c'est à ces fruits que vous connaîtrez ceux qui nomment le nom du Seigneur. Car, c'est dans son bon vouloir qu'il connaît ceux qui sont à lui, et qu'il les établit, afin de porter du fruit en abondance. C'est pour cela qu'il dit : Que quiconque prononce le nom du Seigneur s'éloigne de l'iniquité, et que celui qui prétend lui appartenir ne déserte pas l'unité. Et ceux qu'a formés la connaissance, ceux qu'elle a affermis ne sauraient la déserter ; un cheveu ne tombera pas de la tête de l'Eglise. Car ses cheveux sont tous comptés, et marqués du sceau de la prédestination. Cette connaissance est sans repentir, ce qui rend inébranlable le fondement posé par Dieu, et empreint de son sceau, à savoir le secours qui nous aide à exécuter la volonté de Dieu et les efforts de notre liberté. Les cheveux liés sous ce sceau, nul ne parviendra à les enlever du front de l'Epouse. Us sont dans votre main, Seigneur, ces cheveux, et per sonne ne vous les ravira. Tenez bien, bon Jésus, ceux que vous tenez, et rassemblez ceux que vous connaissez. Et que celui qui sait vous appartenir, qui dit, je suis à Dieu, qui prononce votre nom, s'éloigne du mal, s'approche de l'unité de l'Eglise, de l'unité de la tête et du corps, c'est-à-dire, qu'il soit un cheveu du cou, un cheveu un.
8. Rien ne blesse le cœur de l'Epoux, rien ne le pénètre comme l'unité de l'Epouse, surtout quand elle se trouve conservée et affermie au milieu des assauts les plus hostiles. Les évêques fidèles abandonnent leurs sièges et fuient de ville en ville devant la persécution. Les gens pieux, les clercs, les moines accablés d'insultes et d'outrages , acceptent avec joie la perte de leurs biens, sachant bien qu'une meilleure espérance les attend dans l'unité de la charité fraternelle et ecclésiastique. Quand l'homme, en effet, donnerait tout ce qu'il possède pour la charité, il croirait encore n'avoir rien donné *. Quelques-uns rachètent à l'aide de présents la liberté de la communion de l'Eglise. Heureux achat, mais vente honteuse 1 Pourquoi vendez-vous donc ce que vous condamnez?
Si vous voyez des schismatiques dans ceux
1 Caotiq. vin, 7.
qui sont séparés de vous, vous ne devriet pas, même pour de l'argent, leur laisser la licence de suivre Terreur. Il y a là schisme, selon vous : pourquoi vendre la liberté d'y vivre? Et si l'unité ecclésiastique est vraiment de votre côté, pourquoi essayer de la scinder? Vous occupez le siège de Pierre, en vertu d'une succession régulière : exécutez donc les sentences de Pierre contre ceux en qui vous trouvez le schisme. Que ton argent périsse avec toi, disait Pierre à Simon *. Et aujourd'hui vous dites : Que ton argent soit pour moi; mais que toc âme périsse ! et n'est-ce pas la mort que d'être séparé de l'unité du corps? Ni à moi, nid toi; qu'on le partage *, disait cette femme. C'est ainsi que vous prenez l'argent, ne pouvant avoir les âmes. Prenez ce que vous avez à prendre. Gardez les présents, et laissez les âmes à l'Eglise. C'est le seul bien qu'elle revendique. Qu'ils vous abandonnent leurs biens temporels, pour ne pas dissiper auprès de vous ceux de l'âme, car ne pas amasser avec l'Eglise c'est dissiper. Jésus-Christ l'a déclaré : Qui n'amasse pas avec moi dissipe. Réunir est une sorte d'unité, comme dissiper une sorte de séparation. L'Eglise sait bien dire avec son Epoux : Qui riest pas moi, est contre moi s. Point de milieu : ou vous amassez avec elle, ou vous dissipez ; vous êtes avec elle ou contre elle. Mais vous vous plaisez, dit-on, à répéter : Si vous ne voulez pas dissiper avec moi, au moins n'amassez pas avec eux. Si vous n'êtes pas avec moi, au moins ne soyez pas contre moi. Il me suffit que vous ne vous rangiez ni de notre côté, ni de celui de nos adversaires k.
9. Mais tel n'est pas notre Jésus qui a dit : Etes-vous des nôtres, ou êtes-vous un ennemi \ sans laisser de milieu. Eh ! quoi ! Seigneur Jésus, n'y a-t-il plus de résine en Galaad ? D'où vient donc que les blessures de votre Epouse n'ont pas été guéries 6? On ne les a point pansées, soignées, ointes d'huiles ni bandées 7. N'avez-vous pas assez abreuvé votre amie du vin de la douleur? Ah 1 quand la ranimerez-vous de vos onguents sacrés? Les parfums du pécheur ne l'inonderont pas. Ses adversaires, en effet, se vantent aussi d'avoir de l'huile. N'est-ce pas de l'huile
* Act. vi:i, 20.— » III Rois m, 26. — » Matb. xn, 30,
— * Ce n°8 semble une allusion à Alexandre III, à qui l'empereur Frédéric opposa l'antipape Victor. C'est le dernier que l'auteur, à la Tin du sermon, souhaite voir détruit; on y lisait jadis ultorem (vengeur), et non tictorem (Victor), véritable version du ma. de Clairvaux.
— • Jos. v, 13. — « Jérém. vin, 22.— 7 Isaïe i,6.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
qu'ils vendent, en effet, quand ils flattent, promettent des honneurs et offrent des présents? Cette huile ne fait qu'élargir la plaie au lieu de la guérir. Leur huile ressemble à leur vin. II faut mettre dans la même balance leurs paroles et leurs coups. Mon âme repousse les consolations de leurs mamelles : car ils ont fait comme les bêtes farouches, ils ont découvert leurs mamelles pour allaiter leurs petits \ mais non les enfants de l'Eglise. L'Eglise, elle, a ses mamelles, c'est pour
cela qu'on lit ensuite dans son éloge : Que vos mamelles sont bel/es, ma sœur, mon épouse! Seigneur Jésus, rappelez vos fils qui s'égarent, rappelez-les à ce doux lait, afln que les petits enfants, encore à la mamelle, célèbrent vos louanges, quand vous anéantirez votre ennemi vainqueur. Hâtez-vous, que la justice triomphe enfin, et que ceux qui invoquent votre nom habitent dans l'unité, car c'est à cette unité que vous promettez la bénédiction et la vie. Ainsi soit-il
SERMON XXXI
Que vos mamelles sont belles, ma santr, mon épouse l Elles sont plus agréables que *e vin
Cantiq. iv, 10.
1. Il nous faut maintenant toucher doucement les mamelles de l'Epouse, déjà pressées plus haut en plus d'un endroit. Je doute qu'on en ait exprimé tout le lait qu'elles contiennent; peut-être qu'en les touchant encore, elles nous verseront un lait nouveau. Qui ne recourrait avidement et avec espérance à ce sein si soigneusement loué par l'Epoux? Ce sont là les mamelles dont saint Pierre nous exhorte à désirer le lait, comme des nouveau-nés1. L'éloge que nous venons de lire n'équivaut-il pas à une recommandation 1 Que vos mamelles sont belles là ma sœur, mon épouse! Cet éloge n'est pas formulé d'une manière simple : la façon dont il est formulé prouve l'admiration et le ravissement qui remplissent le panégyriste.
Quelle est donc la raison de l'ordre qu'on trouve ici ? Pourquoi l'Epoux , après les yeux et les cheveux, en vient-il aux mamelles? Et pourquoi, après avoir loué là l'unité, rappelle-t-il ici la pluralité? A mon avis, le texte précédent semble insinuer l'extase qui emporte l'esprit et les pensées vers Dieu, et celui-ci, la sobriété et la modération dont il faut user envers les petits. D'un côté, c'est l'unique nécessaire ; de l'autre, c'est la ' sollicitude, c'est la doctrine qu'il faut distri-
1 Thren. iv, 5. — » I Pierre h, 2.