Tome IV
buer. Là l'exubérance d'un brûlant amour condensé et fixé sur un but unique blesse le cœur même du bien-aimé. Ici une doctrine tempérée, une parole sobre offre aux petits un lait qui les rassasie. Vous voyez que dans cet éloge de l'Epouse il n'y a pas de milieu : à l'exemple de Paul, elle est transportée en Dieu, où elle condescend à nos besoins. Car la charité nous presse1 > est-il dit. Vers quel but donc? Est-ce vers l'extase? Non, mais vers la condescendance. L'une de ces choses est l'objet de ses vœux enflammés; elle se prête à l'autre pour nous obliger; c'est exhaler un doux parfum que de puiser d'un côté pour s'épuiser de l'autre. L'Epouse puise dans l'extase les eaux que sa bonté répand ensuite en nous ; elle nous enivre après s'être elle-même enivrée. Heureuse succession d'exercices, si c'est une succession 1
2. C'est votre ordre, Seigneur, qui fait ainsi se succéder l'une à l'autre la contemplation et la consolation. Qu'il est heureux, celui dont toute la vit: se passe, soit à porter au Christ d'amoureuses blessures, soit à offrir à des inférieurs un sein riche de tendresse ! Pour moi, quand je me sens enivré de l'abondance de la maison de Dieu (si toutefois cette grâce m'est quelquefois accor-
• Il Cor. v, 13, U.
SERMONS DE GILLEBERT D'HOILANDE
dée), je parais avoir les mamelles tendues : mais bientôt des affaires et des soucis de tout genre m'assiègent, et mon sein d'abord chargé du lait de la science et de la grâce se dessèche et s'épuise. Heureux ceux à qui de saints loisirs permettent de pénétrer, si j'ose dire, jusqu'au sanctuaire, au cœur même de la sagesse, et d'eu revenir les mamelles remplies des joies dont elle est la source ! L'Epouse sait se ménager ces alternatives. C'est pourquoi, dans son éloge, après l'extase de la contemplation, il est immédiatement question des mamelles de la consolation et de la doctrine : Que vos mamelles sont belles ! Son œil est pur pour l'Epoux, et ses mamelles belles pour les enfants de l'Epoux. C'est pour cela qu'il est parlé de l'œil au singulier et au pluriel des mamelles qui ont besoin d'être adaptées aux divers états de ceux qui les sucent. Voyez comment Paul s'est fait Juif avec les Juifs, sans loi en quelque sorte avec ceux qui n'étaient pas sous la loi, faible avec les faibles1. Se modifier ainsi, n'est-ce pas présenter à ses disciples autant de mamelles différentes? Ces tempéraments divers quel but avaient-ils, sinon d'insinuer doucement sa doctrine à la façon d'un lait dans les esprits délicats de ses auditeurs ? Il semble avoir autant de mamelles qu'il emploie de manières ingénieuses de se proportionner à la capacité des faibles. Je me suis fait, dit-il, petit ait milieu des petits, comme la nourrice gui caresse son enfant *,
3. Et si vous le voulez, je vous dirai quelles sont ces deux mamelles de la bonté maternelle; saint Paul les indique lui-même dans ces paroles : La piété est utile à tout ; elle a les consolations de la vie présente et celles de la vie future*. 11 doit avoir pour ses inférieurs ces deux mamelles, celui qui, dans l'Eglise, remplit la fonction de docteur et de père ; il doit en être muni à droite et à gauche, afin d'abreuver de lait ceux qui lui sont confiés, et de les rassasier de ses consolations. L'une est à droite, l'autre esta gauche : à gauche les secours matériels, à droite les consolations spirituelles. Vous exercez un ministère de miséricorde ; faites-le avec simplicité4. Celui qui, selon le langage du prince des Apôtres, veille sur le troupeau confié à sa garde, non par force, mais spontanément*, présente la mamelle gauche, et dans Isaïe, il est promis à l'Eglise qu'elle sera allaitée à la mamelle des rois6. A la ma-
1 1 Cor. ne, 20, 22. — « I The**, n, 7. — • ITira. iv, 8. — * Rom. xxi, 8.— • i Pierre v, 2«— * Isaïe ut, 16.
me lie, et non aux mamelles, parce que c'es aux rois de procurer surtout à l'Eglise les biens temporels ; c'est là pour elle le côté gauche où sont les richesses et la gloire1. Voici maintenant saint Paul qui nous offre la mamelle droite : Consolez les cœurs abattus *; consolez-celui qui est dans cet état, pour rempêcher de tomber dans F abîme du désespoir^ et encore : Vous quiètes spirituels, instruisez cet homme avec douceur*. Il en est, si j'ose ainsi dire, qui n'ont d'office que la mamelle gauche, comme les rois et princes dont nous avons parlé plus haut. Et d'autres, en vertu même de leurs fonctions, doivent présenter la droite, comme les prêtres du Seigneur, les docteurs dont les lèvres gardent la science, et à qui on demande la loi \ Ceux-là moissonnent des biens charnels auprès des peuples, dans le cœur desquels ils sèment des biens spirituels : mais ceux qui renoncent à toute propriété, disent adieu aux choses temporelles, qui se donnent, eux et ce qu'ils ont, à un monastère, qui passent sous la juridiction d'un abbé, sans s'inquiéter désormais d'eux-mêmes; ceux-là qu'on les allaite aux deux mamelles de la consolation. A leurs supérieurs, il les faut toutes les deux, sous peine de n'offrir qu'un sein mutilé et difforme. Quant à ceux qui n'en ont aucune, leur position dans l'Eglise est leur damnation; c'est un péril pour les autres, puisque la langue du nourrisson s'attachera à son palais, parce que le sein de la mère est desséché. Ah ! ceux-là ne méritent pas l'éloge adressé à l'Epouse : Que vos mamelles sont belles, ma sœur, mon épouse /Toutes les mamelles n'ont pas cette beauté, remarquez-le. La louange est mal placée sur les lèvres du pécheur9. Mon fils, dit le Sage, si les pécheurs s% efforcent de V attirer par leurs caresses, ne les écoute pas1. Ainsi, l'écrivain sacré, non-seulement refuse la beauté à certaines mamelles, mais il les tient pour suspectes. S'il célèbre celles de l'Epouse, c'est pour que vous sachiez bien quelles sont celles où vous pouvez appliquer une lèvre confiante.
4. Que vos mamelles sont belles! Elles sont plus agréables que le vin. Deux choses sont ici l'objet des éloges de l'Epouse : la beauté de ces mamelles et leur vertu. Cette beauté convient à l'amant, cette vertu à celui que ce sein doit allaiter. Et qu'importe, en effet, à ce dernier, que les mamelles soient
1 Prov. m, 16. — * I Thess. v, 14. — » H Cor. u, 7. — * Galat. vi, 1.— * Malach. n, 7.— • Eccli. xv. 9. — T Prov. i, 10.
SUR LE CANTIQUE DE SALOMON
belJes, pourvu que ce soit des mamelles, et qu'elles regorgent du lait salutaire ? Si l'Epoux mentionne cette beauté, c'est pour lui ; s'il parle de ce lit, c'est pour ses enfants. A moins que vous n'ayez une explication préférable, rapportez cette beauté à la beauté de la conversion, et appliquez à la doctrine et à renseignement le reste de l'éloge qui est ici fait des mamelles. On suce plus doucement en effet cette doctrine, quand la vie du maître ajoute au charme de sa parole. Et si vous voulez que je tire de ce sein une leçon toute spirituelle, je vous renvoie aux soins que se donnent ici les femmes jalouses des agréments et de la beauté, et qui possèdent l'art de les relever. Quelle attention pour empêcher leur sein de se développer à l'excès, ou de flotter d'une façon répugnante, ou d'envahir la poitrine ! Appelant l'art à remédier à la nature, elles en compriment, sous les liens et les bandelettes, les excès ou la flaccidité. Pour être belles, les mamelles doivent être d'une élévation et d'un relief médiocres, n'être ni trop fortes, ni aplaties au niveau du reste de la poitrine, être contenues sans être déprimées, refoulées doucement sans flotter cependant en une liberté excessive. Que l'orateur appelé à faire entendre des paroles bonnes, des paroles spirituelles (consolantes), suive l'exemple des femmes, et qu'il imite leur zèle et leur adresse. Que son discours soit châtié, qu'il ne flotte pas sans règle et à l'aventure. Qu'il n'envahissti pas seulement le cœur et le sanctuaire de l'âme, qu'il en soit l'ornement : qu'on n'y trouve pas plus de matière que de grâce, plus de chair que de lait. Que sa parole soit pure, prudente, adaptée aux circonstances, et que la piété en couronnant ces qualités en complète la beauté. Qu'elle n'ait pas plus de figure que de force, et qu'elle ne laisse pas s'échapper inutilement le lait qu'elle renferme. Les mamelles doivent sortir de la poitrine, y adhérer, sans toutefois se confondre avec elle. Que la bouche parle de l'abondance du cœur, sans cependant en épuiser au dehors la plénitude. Les mamelles ont aussi besoin d'être contenues pour ne pas prendre un volume extrême. Vous verrez des gens que leur ardeur immodérée à chercher des paroles consolantes rend frivoles : ils veulent égayer des auditeurs fatigués d'un long silence, en proie à l'ennui et à la tristesse, et leur langue intempérante, après des choses utiles, débite des bouffonneries : avant ou après une poignée de froment» ils sèment à profusion
l'ivraie. Ils disent des choses agréables, ils emploient en risée le pain ! de la doctrine, comme il est écrit ; mais après la risée plus de pain, plus de parole salutaire. Il ne faut pas altérer ainsi la parole de Dieu •, ni la corrompre en y introduisant des éléments étrangers. Laissez-lui ses deux mamelles,les mamelles des deux Testaments. Qu'elles soient attachées à votre pensée, à votre cœur: puisez à cette source le lait des consolations : qu'elles vous suggèrent ce que suceront les autres. Que ces paroles sortent du fond de votre cœur, afin que votre langage, exempt d'affectation Jaillisse de l'àme, conformément à ce mot du poète : Tu veux que je pleure : commence par pleurer loi-même1. Que les sentiments qui vous font ressentir les peines ou les joies de vos frères prennent leur source en vous, mais qu'ils s'épanchent au dehors pour le profit de vos auditeurs, par les paroles de l'Ecriture, comme par des mamelles. Que votre langage soit réservé et sérieux : soyez calme, ne vous emportez pas. Car ce qui contribue à la beauté des mamelles, c'est leur élévation et leur gonflement, gonflement modéré toutefois, qui leur donne une autorité suffisante, exempte d'austérité 5. Voilà pourquoi il est dit qu'elles sont meilleures que le vin : car, voici la suite de l'éloge que l'Epoux en fait : Vos mamelles sont pré f érables au vin. La grâce, la consolation, sont en effet meilleures que le vin de l'austérité et de la rigueur, elles sont plus efficaces, plus propres à transformer les cœurs tristeset aigris, et k ranimer les âmes faibles et délicates. Elles touchent mieux, elles ont une action plus suave.En effet, une parole douce apaise les ennemis et multiplie les amis *. Douce est la parole de l'Evangile, dure celle de la loi. Voyez comment la parole douce a changé les cœurs indociles de la gentilité, et communiqué aux ondes amères et salées de l'océan la saveur du lait. Ils suceront comme le lait les flots de la mer1, est-il écrit. Ceci est dit des Apôtres, sous l'emblème de Zabulon et d'Issachar. Aujour d'hui, quelle est l'onde qui coule amère et troublée ? Ne désespérez pas : présentez vos mamelles : faites-en couler du lait, et peutêtre bientôt cette onde deviendra elle-même ce lait. Qui sait? Une goutte suffira pour transformer la masse entière. Car le Setgneur donnera la puissance à ceux qui évang élisent avec force. La sévérité de la loi est stérile et infirme : elle trace des préceptes
* Ecole, x, 19. — MI Cor. iv, 2. — » Horace. Art. poét. 108, lad. — 4 fioelt. vu». — * Dealer, sain, 19.
SERMONS DE G1LLEBERT D'HOILANDE
que la grâce n'accompagne pas, elle punit sans pardonner jamais : elle est sans mamelles : elle les figure sans les offrir en réalité. Rappelez-vous que vous êtes un ministre de l'Evangile et non de la loi, un ministre de Jésus qui, dans sa passion, a repoussé le vinaigre, et, dans la Cène, l'aigreur du vin vieilli. Novatien n'a pas la mamelle du pardon, ni Pelage celle de la grâce. Celui-ci vante les avantages de la nature tombée et corrompue, et soutient qu'elle suffit à nous justifier : celui-là ôtc à Dieu sa bonté innée en refusant la pénilenceaux pécheurs.Celuici détourne de la prière : celui-là repousse le repentir. Le premier nous tend la coupe de la vétusté ; le second celle de la dureté. La doctrine de l'un n'a pas la nouveauté, celle de l'autre n'a pas la douceur du lait. Vous avez préparé au pauvre un mets plein de douceur !, dit le Psalmiste. Pelage est riche, il n'a pas besoin, lui, de cette douceur : elle lui est naturelle, inutile de la lui préparer. Pelage dit : Moi, je n'ai pas de besoin ; Novatien dit : Je ne pardonne pas, moi. L'un est riche, et l'autre dur à l'excès. Ah! préparez, Seigneur, préparez dans votre douceur un aliment à votre pauvre. Préparez le et disposez-le saDS cesse cet aliment, mais toujours dans votre douceur. Quelle abondante douceur on exprime de vos mamelles! Combien de fois, après de lourdes chutes, je m'en suis approché et je les ai pressées! Quelle richesse de lait j'en ai tirée, vous le savez, vous, mon Dieu ! La grâce a surabondé là où avait abondé le péché *. C'était déjà une fortune pour moi que le pardon. Vous y avez ajouté la grâce dans une large mesure. J'ai pressé une de vos mamelles, elles ont coulé toutes les deux à flots. C'est pourquoi votre épouse, abreuvée du lait de la grâce, et rassasiée aux mamelles de la consolation, a appris à présenter à son tour la mamelle plutôt que du vin. Car son sein est préférable à cette liqueur. Le vin s'aigrit avec le temps : tandis que les mamelles ne versent qu'une liqueur toujours nouvelle et douce. La crainte est bannie et la charité ne périt pas1. .Voilà ce commandement nouveau, dont la douceur est toujours vive. L'amour ne peut exister sans douceur.