CHAPITRE CINQUIÈME
Vie commune à Châtillon. — Adieux à la maison paternelle. — Vocation de Nivard
Le séjour de Châtillon semble avoir été choisi par la sainte compagnie de Bernard, parce que là se trouvait l'élite des jeunes gens de la province * ; c'était là aussi que Bernard avait passé ses plus belles années; il y possédait de nom-
» GwU.d«S.-T.,cap.in.n«14.— *Guin.,lib.I,cap.m, n^lo.
breux amis, anciens compagnons de ses études et témoins de ses premiers succès.
Cependant, dès qu'ils furent réunis dans une maison appartenant à l'un d'eux, Bernard s'appliqua à en régler la discipline intérieure selon
* Ex epist. cix.
VIË DOMESTIQUE.
l'esprit de l'Évangile. Et d'abord son zèle se porta sur lui-même, afin de se dépouiller du vieil homme, et de donner l'exemple en toutes choses à ceux qu'il avait enfantés à Jèsus-Christ. Il s'efforça de se rendre parfait dans sa voie, s'élevant de plus en plus au-dessus de la sensualité, et ne cessant de combattre la concupiscence jusqu'à ce qu'il eut déraciné de son cœur tous les interstices qui entravent le commerce de l'âme avec Dieu.
La méditation des souffrances de Jésus-Christ était son exercice continuel. 11 comparait cet exercice au bouquet de myrrhe que l'épouse du Cantique recueillait avec une pieuse compassion pour le placer dans son sein. Voici comment il s'exprime sur ce sujet :
«r Pour moi, mes frères, dès le commencea ment de ma conversion, voyant que je mana quais de vertus, je me suis approprié ce a bouquet de myriîie, composé de toutes les « douleurs et des amertumes de mon Sauveur : « les privations qu'il a souffertes dans sou ena fance, les travaux qu'il a endurés dans ses « prédications, les fatigues qu'il a supportées « dans ses voyages, les veilles dans ses oraisons, a les tentations dans son jeûne, les larmes qu'il «a versées -sur les pécheurs, les pièges qu'on o dressait à ses paroles, les périls parmi les faux a frères, les outrages, les crachats, les soufflets, a les moqueries, les insultes, les clous, enfin « les douleurs de toute espèce qu'il a subies a pour le salut des hommes. . .
a J'ai trouvé que la sagesse consiste à méditer a ces choses, et j'ai reconnu que là seul étaient a la perfection de la justice, la plénitude de la a science, les richesses du salut et l'abondance « des mérites. C'est là ce qui me relève dans € l'abattement, me modère dans le succès, et « me fait marcher avec sécurité dans le chemin a royal entre les biens et les maux de cette vie, € écartant de part et d'autre les périls dont je « suis menacé... C'est ce qui fait aussi que j'ai « toujours ces choses .dans la bouche, conune « vous le savez, et que je les ai toujours dans « le cœur, comme Dieu le sait : elles sont ha- « bituelles dans mes écrits, comjne chacun peut « le voir; et la plus sublime philosophie que « j'aie en ce monde, c'est de connaître Jésus, a et Jésus crucifié ^ »
Cette philosophie divine, en même temps qu'elle éclairait son intelligence et rayonnait dans sa parole, se réalisait dans tous les actes de sa vie; en sorte qu'il pouvait dire, comme gainl Paul, à ceux qu'il dirigeait : « Mes frères,
> Seim. LXiii^ iR ComU. cuniic.
a soyez mes imitateurs, je vous en conjure, « comme je le suis moi-même de Jésusa Christ ^ »
Aussi les âmes nobles qui s'étaient groupées autour de lui, marchaient à l'envi sur les traces d'un tel maître, oubliant les délicatesses du monde pour se dégager de l'esclavage des sens; pratiquant des austérités rigoureuses pour assujettir le corps à l'esprit, et s'immolant chaque jour comme des hosties vivantes destinées au sacrifice. Bernard les soutenait de sa parole ferme et douce; il les encourageait selon leurs besoins, les nourrissait de ses sages leçons, compatissait à leurs faiblesses, etleur prodiguait les conseils nécessaires à leur avancement. Ses réprimandes mêmes étaient entremêlées dotant débouté et d'amour, qu'elles excitaient tout à la fois le repentir et la reconnaissance, sans jamais provoquer le murmure. 11 savait d'ailleurs, par les expériences qu'il avait faites, quelles espèces de tentations attaquent ceux qui se donnent à Dieu ; il les prémunissait contre la vaine gloire, et surtout contre le découragement trop ordinaire à ceux qui ne font qu'entrer dans la voie, et qui, déjà sevrés de consolations humaines, ne sont pas encore parvenus au degré où l'on goûte des jouissances plus pures.
a Tous tant que nous sommes, qui avons été a convertis au Seigneur, disait-il, nous éprou- « vons en nous-mêmes et nous reconnaissons a la vérité de cette parole des saintes Écritures : a Mon fils, quand tu entreras au service de Dieu, « demeure ferme dans la justice et dans la crainte, (c et prépare ton âme à la tentation '.
a Or la première chose qui nous arrête au a commencement ne notre conversion, selon « l'expérience commune à tout le monde, c'est a l'appréhension que nous cause l'image de la « vie sévère que nous embrassons, et à laquelle a nous ne sommes point habitués... Nous ne a savons point alors que les souffrances de la vie a présente ne méritent point d'entrer en comparaison a avec la gloire que Dieu doit un Jour manifester en d nous ^; et nous craignons de souffrir des maux « certains pour des biens dont nous n'avons a point encore l'évidence. 11 faut donc que ceux a qui entrent en religion veillent et prient pour a surmonter cette première tentation, de peur « qu'étant abattus par le découragement et par
* I Cor., IV, 16.
> Fili, accedcDs ad scrvilutem Dei, sta in justitia et timoré et prxpara animam tuam ad tentationein. (Eccli., ii, 1.)
3 Existimo enim quod non sunt coodignai passiones higua temporis ad futuram gloriam qus revelabitnr in nobis. (Rom.,
Vlil, 18.)
a les Tames frayourd dont ib sont assaillis, ils « ne Tiennent (ce qu'à Dieu ne plaise 1) à se dé- « sister du bien qu'ils avaient commencé. Mais^ 0 après avoir vaincu cette périlleuse épreuve, « il faut encore se précautionner contre celle « des louanges et contre les tentations d'amouiv a propre qui exaltent la vertu... EfForcez-vous, « mes frères^ à l'exemple du Sauvetu*, de vous « élever au-dessus de ces choses *. »
Telles sont les instructions fortes et salutaires que le disciple de Jésus-Ctirist donnait à ceux qui marchaient sous sa direction^ Gomme un guide plein de vigilance, il leur aplanissait la voie étroite du salut, en écartait les obstacles, et les prémunissait contre les appréhensions qui se trouvent principalement à l'entrée de cette voie. Ces soins d'une culture vraiment ovangélique portèrent leurs fruits. On vit alors rétonnant prodige que la fbi chrétienne seule peut produire, sans que la magie du monde ait jamais pu l'imiter; prodige perpétuellement nouveau et admirable, et quicependant, à cause de sa fréquence même, échappe à l'attention du vulgaire, comme ces merveilles de la nature dont le spectacle se renouvelle tous les jours sous nos regards distraits ou dédaigneux. On vit des hommes de différents âges, et de toutes les conditions sociales; des étudiants, des seigneurs, de vieux guerriers, des chevaliers habitués à la vie des camps; des jeunes gens nourrisdanslesdélices; deshommesdu monde, qui jusqu'alors n'avaient connu que la passion de la gloire et des plaisirs ; des pauvres et des riches, des savants et des ignorants, des faibles et des puissants, vivre tous d'une seule et même vie, et marcher ensemble, sur un même plan, dans un même chemin, serrés étroitement les uns contre les autres, comme des brebis dociles sous la houlette d'un enfant.
0 vous, hommes de nos jours, qui, dans vos généreux pressentiments, rêvez la fraternité et une égalité parfaite, ce que vous cherchez, ce que vous inventez, ce que vous découvrez partiellement avec tant de labeur, ce que vous proclamez toujours, sans l'avoir jamais pu réaliser, se trouve écrit en toutes lettres dans l'Évangile, et a été mille fois accompli dans rÉglise! Considérez une communauté chrétienne dans sa noble perfection, et voyez s'il est I>ossible de faire mieux I
Us étaient alors au nombre de trente, et ne formaient qu'une seule âme. « L'intérieur de « leur habitation, dit le vénérable Guillaume « de Saint-Thierry, offrait l'image que l'apôtre
* Serm. xxxiii, tu Cant, eantic.
» saint Paul trace de l'Église de Gorintbe ^ » Quiconque entrait dans cette maison se sentait comme investi d'une atmosphère de paix céleste; et l'émotion qu'il éprouvait était si pro« fonde, que, se prosternant le visage contre terre, il rendait gloire à Dieu, et confessait qw le Seigneur était véritablementau milieu d'eux* « Et alors, se liant à cette- pieuse société, il de- « meurait dans son sein ; ou bien, s'il se retirait, c( il allait publiant partout la félicité de ces (S hommes bienheureux, et pleurait sa propre a infortune '• »
Il y avait en effet quelque chose d'émouvant dans la réunion de ces hommes d'une si haute distinction, demeurant encore au milieu du monde, avec l'habitdu monde, et offrant leq^eo* lacle d'une vie qui n'avait presque plus rien d'humain, s'exhalant devant Dieu comme un holocauste sacré. Tous étaient appliqués, sous la conduite de Bernard, à la pratique sérieuse des conseils évangéiiques; ils s'exerçaient au jeûne,' aux saintes veilles, à i'oraison du cœur, à la mé* ditation des vérités éternelles; se soutenant les uns les autres par les prévenances réciproques d'une vive et tendre charité. Saint Bernard, au milieu d'eux, bien qu'il fût l'un des {dus jeunes, était comme l'atné d'entre ses frères; il les nourrissait d'amour.
et II faut, disait-il, que le supérieur soit une a mère, bien plus qu'un maître; et qu'il se oc fasse aimer plutôt que craindre ^. »
Ce sentiment si vrai donnait à son autorité autant de charme que de puissance. Sa parole, expression fécondeetintarissable de son amour, formait la chaîne vivante qui les entrelaçait tous entre eux et les attachaità son propre cœur. Autour de lui régnait un silence habituel; mais ce silence n'avait rien de morne ; il était, au contraire, tout vivantetvibrantd'une angélique éloquence.
Les vrais sages ont entre eux un langage in* connu au reste des hommes : communication mystérieuse et substantielle, vive, rapide, élec* trique, par laquelle les âmes sympathisent, les esprits parlent, les affections s'épanchent, les sentiments se pénètrent, les pensées se découvrent et se révèlent; langue des anges qui n'est comprise que du Roi des anges et de ceux qui vivent de la vie des anges. En eux s'ouvre un sens nouveau, le sens intime du vrai, du beau et du bien : sens qui est à la fois un œil pur, une oreille chaste, un tact subtil, un goût
* I Cof., XIV. — * GuilL, lib. I, cap. m, no 15, p. 1084.
* Discitc subditomm matres tos esse debere, non dommos; Btndete magis amari quam nuM. {Sem* XJUU.)
VIE DOMESTÏQDE.
^irituelettin divin odorat; ce n'est point Tlndomptabie organe par lequel, dans un même instant, on bénit le Père céleste, et on maudit l'homme fait à son image *■ ; ce n'est point la langue qui se prête à la fois au bien et au mal, à la paix et à la discorde ; c'est, nous le répétons, tin langage propre aux disciples de la Sagesse, à ceux dont il est écrit : « Bienheureux le« o pacifiques, parce qu'ils seront appelés enfants «de Dieu 't 0
Telle était la vie sainte et solennelle des disciples de Châtillon. On pouvait leur appliquer cette belle parole de l'Eccléisiastique : « Les « enfants de la Sagesse forment la grande fa- « mille des justes; c'est une nation qui vît d'oa béissanee et d'amour *. »
Or, comme il arrive d'ordinaire, ce petit troupeau choisi ne resta pas longtemps sans être en butte aux propos du monde. On avait commencé par les louer Jusqu'à l'excès ; bientôt l'adulation tourna en médisance; et, selon le rapport d'un« chronique du temps, on les tenait pour suspeets *. Aussi, à peine s'était-il écoulé six moifi depuis leur établissement à Châtillon, queBernai:d duts'occuper définitivement d'une forme de vie régulière, analogue à l'esprit qui animait sa famille spirituelle.
Dans cette décisive circonstance, le saint donna une preuve d'humilité qui peut-être surpasse tout ce qu'il fit de plus humble dans la suite de sa vie.
C'était la coutume généralement admise, surtout à cette époque, que les hommes appelés simultanément au service de Dieu, restassent unis dans l'esprit de leur vocation, pour constituerune congrégation distincte dans l'Église. Du temps même de saint Bernard, plusieurs hommes apostoliques fondèrent, avec l'approbation du Saint-Siège, diverses communautés nouvelles, adaptées aux œuvres auxquelles ils s'étaient voués. Saint Bruno, persécuté à Reims, s'était retiré, en 1086, dans une solitude près de Grenoble, où il commença, avec six compagnims, la célèbre Chartreuse destinée aux âmes contemplatives.
Un autre fondateur, compatriote de Bruno et contemporain de Bernard, le pieux Norbert, institua, en l'année 1120, l'ordre des chanoines réguliers de Prémontré. Peu d'années auparavant, saint Robert et saint Jean Gualbert, entourés d'un petit nombre de disciples, érigèrent, dans un butspécial, diverses congrégationsdont le développement fut rapide et vaste. En 1116,
le bienheureux Robert d'Arbrisselles fonda l'ordre de Fontevrault, illustre par l'influence qu'il s'est acquise. Huit ans après, en 1124, saint Etienne et quelques-uns de ses compagnons posèrent les bases de l'ordre célèbre de Grandmont. Enfin un autre Robert, le saint abbé de Molesme, s'était fixé avec ses plus fervents disciples, vers 1100, dans les déserts de Clteaux, pour y faire revivre dans sa pureté primitive l'antique règle de Saint-Benoît.
Il est évident que Bernard, entouré d'une nombreuse compagnie, et déjà en réputation de sainteté, pouvait espérer, à l'exemple de tant d'autres fondateurs, de se former une existence à part et de vivre en union avec les enfants que Dieu lui avait donnés. Mais telle était sa répugnance pour toute espèce de prérogatives, que, par une complète abnégation de lui-même, il préféra s'ensevelir avec ses disciples dans un ordre déjà existant; et d'un commun accord, ils choisirent le nouvel institut de Cîteaux, le plus humble de tous, où la mortification était si excessive, que même parmi les religieux, on n'en parlait qu'avec çtonnement et com-^ passion *.
La communauté de Ctteaux, comme nous'' l'avons dit, avait été récemment fondée pajj saint Robert dans les sombres forêts de Beaune en Bourgogne; et à l'époque dont nous parlons, le premier instituteur étant mort, Etienne Harding, gentilhomme anglais, dirigeait ces religieux avec une haute sagesse. Mais, d'un coté, les ravages que causa dans cette maison une maladie qui avait décimé le pays; et d'une autre part, les rigueurs extrêmes qu'on y pratiquait, en éloignaient tout le monde; en sorte que l'abbaye de Cîteaux, dénuée de ressources, languissait depuis sa fondation, et on désespérait de son avenir. Le digne abbé du monastère gémissait de ce délabrement, comme une mère stérile qui voit s'éteindre à jamais l'espérance d'une postérité ■.
C'était là cependant, dans cette communauté dépourvue de religieux et de toutes les choses nécessaires, que saint Bernard résolut de se vouer à Dieu, et de conunencer avec ses amis le noviciat de la vie monastique.
Ils achevèrentde régler leurs affaires, conune des hommes qui se préparent à la mort; et après que leurs dispositions furent prises, à la veille de réaliser leur projet, Bernard et ses frères se rendirent à Fontaines pour dire adieu
* Jac, III. — ' Matth., lib., ly cap. III, Qo 16.
* Villef., i, p. 32.
s Eccl., III. — ^ Goill., * Voy. tes manuscrits publiés par Hoistios* Op. S, BciD.,
a leur père et lui demander une dernière bénédiction paternelle.
Il se passa dans cette entrevue une de ces scènes déchirantes que le cœur humain, quelle que soit sa force, ne saurait supporter qu'une seule fois dans le cours d'une longue vie.
Depuis longtemps Técelin considérait avec anxiété les voies de ses enfants; et, bien qu'il s'attendit à une séparation inévitable, son cœur n'avait pu consomnertantde sacrifices. Perdre en un seul jour cinq fils dont les éminentes qualités avaient fait sa gloire et son bonheur I Se voir privé, au déclin de la vie, de toutes ses espérances et de toutes ses joies 1 C'était un trop rude coup pour un vieillard courbé sous le poids de 1 âge. « L'appareil de cet adieu, dit un biographe, lui saisit le cœur; il jeta sur ses enfants des yeux presque éteints; la voix lui manqua, et toute sa personne demeura dans une défaillance presque universelle *. »
On voyait là, près du père, la jeune Hombeline qui versait un torrent de larmes; elle portait à chacun de ses frères une grande affection ; mais dès son enfance, et surtout depuis la mort de sa mère, elle ressentait pour Bernard une prédilection plus intime, une tendresse plus confiante. Maintenant, elle le regardait comme l'auteur de la ruine de sa maison et de son avenir; et d'un accent où perçaient à la fois le ressentiment, l'amour, le dépit, le respect, l'espérance, elle suppliait Bernard de suspendre ses projets; elle le conjurait d'avoir égard aux cheveux blancs d'un vieillard, à l'abandon où il laissait le plus faible de ses frères, et enfin d'avoir pitié d'une jeune sœur qu'il avait tant aimée et qui bientôt se trouverait seule et sans appui...
Bernard posséda son âme au milieu des tourments d'une si accablante épreuve. Dieu seul, le Dieu qui habitait dans cette âme aimante, put lui donner la force surhumaine de consommer le sacrifice, selon la parole de Jésus-Christ : « Que celui qui veut me suivre se renonce lui- « même, qu'il prenne sa croix et me suive ' I » i( Quiconque aura quitté à cause de moi sa « maison, ou ses frères, ou ses. sœurs, ou son a père, ou sa mère, ou sa femme,.ou ses enfants,
^ Guil). apnd Surium. — * Mattb, xvi, 24.
cou ses terres, obtiendra le centuple en ce « monde et possédera la vie éternelle *. »
Les fils de Técelin, subjuguant leurs larmes, reçurent la bénédiction paternelle, et se retirèrent...
Hâtons-nous cependant de le dire, et devançons, pour la consolation du lecteur, le cours des événements.
Le vieux Técelin, vers la fin de sa vie, rejoignit ses fils, et mourut plein de jours dans les bras de saint Bernard.
Et ainsi, pour un sacrifice momentané, accompli dans la courte période de leur existence terrestre, les voilà tous réunis éternellement et inséparablement au ciel!
Bernard, en s'éloignant des lieux où sa présence venait de faire éclater un si violent orage, échappa aux dangers d'un attendrissement funeste aux grandes âmes, l^is à son père était réservé un dernier coup de foudre qui, visiblement dirigé par la main de la Providence, dut lui ouvrir les yeux sur l'irrévocable destinée de sa famille.
En sortant du château de Fontaines, les fils de Técelin aperçurent leur plus jeune frère qui jouait sur la place avec d'autres enfants de son âge. Alors Guido, l'aîné de tous, lui dit en l'embrassant : « Mon petit frère Nivard, vois-tu « ce château et ces terres? eh bien, tout cela te « reviendra, à toi seul. — Quoil répondit l'enc( fant avec un sentiment qui ne tenait point de a l'enfance; quoil vous prenez pour vous le <f ciel, et vous me laissez la terre? Le partage « n'est point égal * ! »
Depuis ce moment, le jeune Nivard ne put être retenu ni par son père, ni par sa famille, ni par aucune influence humaine. Il rejoignit saint Bernard; et celui-ci, avec ses frères et ses compagnons, au nombre de trente, se mit en route pour Cîteaux.
Ils partirent tous ensemble à pied, sous la conduite de l'homme bien-aimé qui marchait à leur tète.
C'était en l'année 1113.
» /f/ew, xix, 29. — « Gttill., lib. I, cap. m, n» il
VIE DOMESTIQCE.