‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 12 sur 319 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

Origine de l'ordre de Cîteaux. — Révélation touchant son avenir. — Arrivée de saint Bernard

au monastère.

Les Ordres religieux qui se succèdent sur la terre permanente de TÉglise sont assujettis, dans le cours de leur développement, aux conditions vitales de toutes les existences de ce monde. Semences faibles et imperceptibles à leur origine, ces institutions croissent, fleurissent et fructifient; puis elles décroissent, se décolorent et tombent. Mais elles ont produit un fruit qui contient la semence d'une germination nouYcUe, et qui sort vigoureux de ses enveloppes usées iK>ur'Se reproduire selon son intarissable espèce.

C'est ainsi que Tordre de Saint-BenoU, inèiitué sur le mont Gassin au VI* siècle, s'est prol>agé à travers des transformations successives j usqu'à nos jours ; se dépouillant, à chaque nouvelle phase, de ses formes caduques, pour revivre sous d'autres formes analogues à d'autres temps et à d'autres besoins. On a compté au dernier siècle, en y comprenant les diverses branches et filiations, plus de trente-sept mille monastères qui reconnaissent saint Benoit pour leur patriarche ; et dès le temps de Charlemagne, les moines d'Occident embrassèrent généralement sa règle et sa discipline ^

L'une des transformations les plus mémorables de rOrdre bénédictin, avant le siècle de saint Bernard, fut la réforme de Cluny, ainsi appelée à cause du célèbre monastère de ce nom, fondé vers Tan 910, dans le diocèse de ]kfâcon, par Guillaume le Pieux, duc d'Aquitaine. Cette congrégation, gouvernée durant près de deux cents ans par saint Bemon, saint Odon, saint Mayeul, saint Odilon^ saint Hugues et Pierre le Vénérable, tous illustres par leur savoir et leur haute sageisse, étendit ses brancîhes fécondes sur toute TEurope. Elle était, TiU milieu du moyen âge, le foyer central de la piété, de la science et des vertus les plus solides, en même temps qu'elle devint l'asile de toutes les grandeurs. Ses maisons d'Italie, de France, d'Espagne, d'Allemagne, d'Angleterre,

* Hélyot, nisl. de fO dre de Sainf-^enoft,

comptaient au nombre de simples religieux une foule de princes, de cardinaux, de souverains ; et parmi les moines les plus humbles qui sortirent de Cluny pour gouverner le monde, il faut citer trois papes fameux : saint Grégoire VII, Urbain II, et Gélase.

Cette prodigieuse prospérité alla toujours croissant jusqu'à l'époque de la mort de l'abbé saint Hugues, en 4109. Depuis lors, Cluny, parvenu au plus haut période de sa puissance, s'affaissa de jour en jour sous le poids même de ses richesses et de ses splendeurs. L'abbé Pons, qui succéda à saint Hugues, ouvrit la porte aux abus ; et sous sa courte administration, tous les ressorts de la vie religieuse s'étant relâchés, l'édifice pencha vers sa ruine. Il est vrai qu'après la mort de ce supérieur infidèle, qui périt de la peste, Pierre le Vénérable essaya de remédier aux maux et de restaurer l'antique discipline. Ses tentatives, -selon le témoignage de Saint Bernard lui-même, qui était son ami, eurent des succès peu durables; et il fut le dernier homme illustre que cette congrégation ait produit: après Pierre le Vénérable, sa destinée semble achevée, et elle se perd dans l'obscurité.

Mais à mesure que la sève évangélique se retirait de la tige de Cluny, elle se concentrait sur un autre point de l'ordre de Saint-Benoit; et déjà vers la fin du XP siècle, elle commençait à surgir sous une forme nouvelle. Plusieurs moines bénédictins, animés d'un noble désir de perfection, fixèrent leur retraite dans la forêt solitaire de Molesme, aux confins de la Champagne et de la Bourgogne; ils y construisirent de petites cabanes avec des branches d'arbre, et formèrent, sous la rigide direction de saint Bobert, la congrégation de Molesme. Cependant, dans les desseins de la Providence, cette congrégation ne dut être que la pépinière d'un Ordre plus vaste et plus fécond. Dès que l'établissement nouveau se fut développé, le pieux Robert, agissant sous l'inspiration de l'Esprit

de Dieu, fit un choix des moines les plus fervents, et, les tirant de Molesme, comme des plantes précieuses, il les abrita dans le désert de Cîteaux. Là, ils demeurèrent d'abord au nombre de sept, savoir : Robert, Albéric, Etienne, Odon, Jean, Letald et Pierre '. Plus tard, quatorze autres religieux de Molesme se joignirent à eux, dans le but de mener une vie plus parfaite; et, en Tannée 1099, ils achevèrent la construction d'une chapelle en bois qu'ils dédièrent à la Très-sainte Vierge, pour se vouer plus particulièrement à la Mère bien-aimée du Sauveur.

Tel fut le grain béni dont la fécondité, longtemps douteuse, dut un jour remplir le monde de ses fruits savoureux.

Citeaux, dans le diocèse de Châlons, à quelques lieues de Dyon, n'était alors qu'une solitude presque inaccessible, dont la nature sauvage n'avait jamais été adoucie par la main de Thomme. Robert et ses compagnons, retirés dans l'épaisseur de la forêt, en défrichèrent une partie, et bâtirent un oratoire autour duquel ils passaient leur vie, adonnés tout à la fois à la contemplation et au travail. Ces religieux n'eurent d'abord ni règles particulières, ni constitutions; ils s'attachèrent à la pratique littérale de la règle de Saint-Benoit, sans y rien changer *. Mais Robert ayant été obligé de retourner à Molesme, ce fut Albéric, son disciple et successeur, qui donna à l'institut naissant une constitution définitive et la forme de vie des anciens Pères du désert.

Les observances de Citeaux tendaient au dépouillement du moi, à la mortification de la nature corrompue, au détachement des liens de la terre et de la chair, afin de dégager l'âme de ses entraves, de lui rendre sa sainte liberté, de la remettre dans son rapport vivifiant avec Dieu, son principe, et avec le monde invisible. Les hommes d'élite appelés à cette haute spiritualité trouvaient, dans la discipline de Citeaux, tout ce qui était capable de développer en eux le sens divin. Un travail calme et soutenu, un perpétuel silence, le recueillement de l'oraison qui concentrait profondément les forces morales ; l'éloignement de toute dissipation, de tout objet capable d'exciter l'imagination et les sens; une obéissance ponctuelle; la chasteté angelique, la pauvreté, le dénùment complet des choses superflues : tel était le genre de vie, sanctionne par l'expérience des siècles, que ces moines embrassèrent avec ardeur; et ils s'y affermirent avec d'autant plus d'énergie, qu'af-

» Ànn, CUL^ tom. i,cap, I, p. 6. — * Ibid,, p. 11, n» 5.

franchis de toute espèce de joug, ils purent s'élever, sur les ailes de la prière, vers la source des joies véritables.

Une vie si pure dut trouver des détracteurs. L'homme charnel ne comprend point les austérités de l'homme spirituel; il ne voit que le dehors des choses; il condamne comme des folies les mortifications qui éteignent la concupiscence et purifient la nature humaine. Confondant, dans son ignorance, ce que cette nature était en sortant des mains de Dieu, et ce qu'elle est devenue par son alliance avec le péché, il demande si Dieu l'a douée d'une sensibilité si délicate pour n'en point jouir ; si Dieu lui a donné des organes pour n'en point user; si Dieu peut se plaire au spectacle des souffrances de l'homme. C'est demander pourquoi le christianisme est fondé sur la croix, pourquoi le Christ lui-même a dû souffrir et mourir. La doctrine des souffrances et des larmes n'est point une règle exceptionnelle de la morale chrétienne; elle est la promulgation des lois mêmes et des inévitables réalités de la vie terrestre. La vie, qui doit passer par la mort pour s'épurer, se transformer et s'épanouir en Dieu, implique une série de douleurs nécessaires au dépouillement de la nature. Heureux ceux qui se prêtent volontairement à cette opération suprême, et qui n'attendent pas la dernière heure pour subir avec violence ce qui doit se faire graduellement dans la période actuelle! Je meurs tous les jours, disait saint Paul ; et en effet, la vie du chrétien n'est qu'une préparation à la mori, comme la mort n'est qu'une préparation et une condition de la vie.

Les religieux de Citeaux, absori)és dans la contemplation des destinées inunortelles, et le regard toujours tourné vers la céleste patrie, n'admettaient dans leurs exercices ascétiques aucun des adoucissements qui retardent l'immolation volontaire. 11 faut lire le tableau que l'annaliste des Cisterciens a tracé de leur discipline.

« Ces saints moines, dit-il, voulurent vivre a ignoréset oubliés dans leur profonde solitude. a Leurs macérations semblaient au-dessus de^ a forces humaines; ils étaient à demi nus, exce posés tantôt aux plus grands froids, tantôt aux a plus ardentes chaleurs de l'été ^ A des travaux

*L*haT)it que portaient les Bénédictins était de couleur brune ou noire. Saint Albéric y BubsUtoa h robe blanc-grisàtre, après avoir pris la sainte Vierge pour pationae («t^rsm kabitum in griâeum commuton/ef). C'étaii la&uao€6 de l'haUt monastiqte de saint Bernard « dont la coule se garde encore aujourd'hui an monastère de Saint-Victor de ?aris» » dit le P. Lenain, sousprieur de Tabbaye de la Trappe. (JBitt. et CHeaux, ro\. I, ch. XIV, p. 57.)

VIE DOMESTIQUE

c rudes et continuels, ils joignaient les plus a rigoureuses pratiques. Les veilles dans les- « quelles ils passaient presque toutes les nnits, « l'office divin, les lectures spirituelles, les « longues oraisons et les autres exercices se « succédaient de telle sorte, qu'ils n'avaient B aucun relâche... Il n'y avait parmi eux, Œ ajoute le même chroniqueur, ni tumulte, ni a agitation, ni confusion, ni contestation, ni a aucun incident qui pût troubler la paix de a leur retraite. La Vierge, reine des anges , « était la lumière de saint Albéric; saint Al- « bérîc était la lumière de saint Etienne ; tf saint Etienne était la lumière des reli- « gîeux; et ceux qui recevaient la lumière « obéissaient avec joie à ceux qui projetaient la € lumière*.»

Ce fut saint Etienne, anglais de naissance, qui prit le gouvernement de la congrégation de Cîleaux, à là mort de saint Albéric, arrivée en Tannée 1109.

Rien n'est plus touchant que le récit de ses obsèques. Les paroles que saint Etienne prononça en cette circonstance peuvent nous faire apprécier les sentiments qui animaient ces heureux moines. « Hélasl disait-îl à ses frères, a Albéric est mort à nos yeux I Mais il ne Test G point aux yeux de Dieu; et tout mort qu'il « nous paraît, il vît pour nous devant le Sei- « gneur : car le privilège des saints, c'est que, a lorsqu'ils vont à Dieu par la mort, ils em- « portent leiu's amis avec eux dans leur cœur, a pour les y conserver toujours; en sorte que a nous pouvons dire que, la mort l'ayant joint a à Dieu par un amour éternel et immuable, il 0 nous a portés avec lui en Dieu '. »

Sous la ferme conduite de saint Etienne, Citeaux commença à exciter les murmures des monastères du voisinage. Ceux de Cluny, dégénérés de leur ancienne ferveur, voyaient avec déplaisir un nouvel ordre dont la régularité condamnait leur mollesse. Bientôt des accusations inventées par la jalousie se propagèrent de toutes parts contre Etienne et ses frères; on les dénonçait à l'Église comme des novateurs qui poussaient au-delà de toutes limites les mortifications et l'ascétisme; on les accusait même d'introduire le schisme et la division parmi les Ordres religieux *.

Dansées pénibles conjonctures, la patience du saint abbé fut admirable. Persuadé que si le nouvel institutétait l'œuvre de Dieu, il se main-

« Amt. CUi.yJ^. «,«~ 4, 2.^HisL de CiL, v. I,c. jcvu.

s Ann. Cist^^. 23, n« 5.

» m$L de C«.,T0l. I, p. 120, 151 etwiiv.

tiendrait malgré lesconlradictionsdes hommes» il persévéra dans la sévère observance de la règle, et ne répondit à ses détracteurs que par un redoublement de vigilance.

Mais sa fidélité subit une autre épreuve qui le jeta dans une nouvelle perplexité. Nous l'avons déjàdit dans le chapitre précédent : une maladie épidémique avait fait d'affreux ravages dans la contrée; nulle part elle ne sévît plus violemment qu'à Citeaux ^ Les religieux, déjà épuisés par d'excessives macérations, mouraient presque tous à la première atteinte du mal; et dès l'année 1112, il ne restait plus qu'un très-petit nombre de moines infirmes. « Outre les diverses « afflictions qui m'accablent, disait à ce sujet « le vénérable TÉtienne, mon cœur est percé « d'une violente douleur quand je considère ce «peu de religieux; parce que nous mourons «journellement les uns après les autres; en « sorte que nous sommes à la veille de voir « arriver ce que je redoute si fort, que notre « congrégation ne périsse et ne disparaisse avec, « nous *. »

Cette désastreuse mortalité avait tellement* frappélacommunauténaissante,que les moines commençaient à craindre que les accusations dont ils étaient l'qbjet ne fussent fondées; ils appréhendaient que leur vie austère ne fût point réglée selon la sagesse chrétienne. Le saint abbé lui-même se sentit ébranlé dans sa confiance; et ne sachant quel parti prendre au milieu de ses perplexités, il eut recours, pour connaître la volonté de Dieu, à un moyen extraordinaire qui marque en même temps la puissance de sa foi et la pureté de sa conscience. Le fait que nous allons rapporter, quelque étrange qu'il puisse paraître, nous a semblé réunir les caractères de la plus grande authenticité; c'est pourquoi nous n'hésitons, pas à le transcrire avec peu de retranchements, tel que le racontent naïvement les annalistes de Cî teaux.

^ A roccasloù de cette êpidënùe, les chronl^ears mentionnent une cotttmne <iui existaH dans presque tons les monastères. Les moines se disaient saigner Tégulièremeat (jBOlrt Sam par an, savoir ; aux mois de fiôvrier, d'avril, de juin et de septembre; et ces saignées étaient tellement abondantes, qu'elles réduisaient les patients k une faiblesse complète. C'était là k peu près te seul remède qu'ils employaient pour prévenir on pour gnérir leurs maladîep. Cet usa^e n'était pas seulemenl in ai03pen curatif; ransaliste lui attniHi^ d'autres e0éts^ ea pariaat des moines 4u se fiûsaieat tirer du sang pour l'amour de Dieu. «5 C'est qu'ils croyaient, par ce tnoyen, arrêter l'ardeur de la ff concupiscence, trop excitée par la surabondance du sang. Si « leur pensée était j«Bte cm. non, iQOute Iliiitorien de Citeaux, % cela ne nonsregwde pas; noos noos costeotoBS de apporter « la cbose sans la juger. » {Riil* de Cit,^ p. 158,)

* HisL de Cit., I, p. 152,

« U y avait en ce temps un frère qui était sur le point d'aller recevoir la récompense de ses travaux. Alors saint Etienne s'approchant de lui, poussé par l'Esprit de Dieu, lui parla de cette sorte, en présence de tous les moines : Vous voyez, mon frère bien - aimé, quelle est l'affliction, la peine et l'abattement où nous sommes plongés. Nous croyons certainement marcher dans la voie étroite que notre bienheureux père saint Benoît nous a tracée; mais nous ne savons si notre genre dévie est agréable à Dieu, surtout en considérant que les moines de ce pays nous condamnent comme des gens qui ont inventé une nouvelle manière de vivre et qui causent du scandale et des divisions. Je suis sensiblement attristé de voir nos frères qui nous quittent tous les jours nous réduire à un si petit nombre; et comme Dieu ne nous envoie personne pour remplir la place de ceux qu'il appelle à lui, je redoute que ce nouvel institut ne finisse avec nous. C'est pourquoi, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, pour l'amour duquel nous avons choisi cette voie étroite qu'il a proposée dans son Évangile, je vous commande, en vertu de la sainte obéissance, qu'après que vous serez allé à Dieu, vous nous reveniez trouver au temps et en la manière qu'il lui plaira, pour nous faire savoir, selon qu'il le voudra, ce que nous devons croire de notre état et de la vie que nous menons.

« A ces paroles, le moribond répondit avec simplicité : Mon révérend père, je ferai très-volontiers ce qu'il vous plaît de me commander, pourvu que vous m'assistiez toujours de vos saintes prières, afin que je puisse exécuter vos ordres.

« Quelques jours s'étaient écoulés depuis la mort du religieux; et ie saint abbé, se trouvant au travail avec ses frères, avait donné le signal du repos, comme c'était la coutume. Il se retira un peu à l'écart; et s'étant assis et couvert la tête de son scapulaire, il allait se mettre en oraison, quand soudainement le moine défunt se présenta à lui, tout resplendissant de clarté, sans toucher la terre.

0 Le saint abbé lui demanda comment il se trouvait : Je suis heureux, lui répondit-il, et je prie Notre-Seigneur qu'il vous rende aussi heureux que je le suis ; car, grâce à vos instructions et à votre paternelle sollicitude, je jouis présentement de ces joies incompréhensibles qui passent toutes les pensées des hommes. Et maintenant, pour obéir au commandement qu'il vous a plu de m'imposcr, je reviens pour vous faire savoir, à vous, mon pcrc, et à ircs

frères, les desseins de miséricorde de Notre- Seigneur Jésus-Christ au sujet de ce nouvel Ordre. Sachez-le donc et n'en doutez point : votre genre de vie est saint et agréable à Jésus- Christ. Bannissez votre affliction, ou plutôt qu'elle se change en allégresse; car voici que dans peu de temps Dieu vous fera connaître la magnificence de sa volonté. H vous enverra un grand nombre de personnes, entre lesquelles il y en aura de nobles, d'illustres et desavants; et ils rempliront tellement cette maison, qu'ils en sortiront comme des essaims d'abeilles pour se répandre en diverses parties du monde, et ils les peupleront de monastères qui seront les heureux rejetons de la semence de bénédiction qui a crû et s'est fortifiée en ce lieu par la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ *. »

Le défunt, continue l'historien, après avoir proféré ces paroles étonnantes, demanda la bénédiction de celui qui avait été son supérieur et son père à l'école de la sainteté; puis il disparut, laissant saint Etienne dans l'extase de l'admiration et de la reconnaissance. Cette révélation solennelle ranima singulièrement le courage des pieux cénobites.

Hais un autre fait, arrivé dans le même temps, fut regardé par eux comme un nouveau présage des consolations qu'ils attendaient. Un frère avait eu une vision en songe : il vit une multitude d'hommes qui arrivaient à la fontaine du monastère pour laver leurs vêtements, et il entendit une voix qui lui dit que cette fontaine serait appelée Ennon : c'était le nom du lieu sacré où le précurseur de Jésus-Christ avait donné le baptême. La vision parut significative au saint abbé, et depuis lors il était dans l'attente continuelle « d'un grand nombre de a personnes qui devaient venir purifier leurs « souillures dans les travaux et dans les larmes 0 de la vie pénitente de Cîteaux '. »

Cette attente fut enfin remplie.

Un jour saint Etienne, entouré du faible reste de ses moines, se tenait devant Dieu, et tous ensemble priaient avec effusion de cœur pour obtenir l'accomplissement des célestes promesses.

A ce moment, une troupe d'hommes, au nombre de trente, conduite par un tout jeune homme, traverse lentement la forêt et arrive à la porte du monastère. Saint Etienne, le cœur ému de pressentiments, les accueille. Bernard se jette à ses pieds; ses compagnons se pro-

« Ann. Cist,, vol. I, p. 64 et 65, n» 2. — Hist. de CU.^ ▼ol. I, p. 102 et siiiv. /M., vol. IV, Reanarq., p. 323. » Uni. de Cit., 1,171.

VIE DOMESTIQUE

stement, et demandent avec humilité leur admission au monastère.

Alors la joie de l'abbé de Ctteaux s'épancha dans un cantique d'action de grâces; et au S])ectacle d'une si vive allégresse, écrit Guillaume de Saint-Thierry, il semblait que cette maison eût entendu la parole du Prophète :

({Réjouissez-vous, stérile, qui n'enfantiez pas. Chantez des hymnes de louange, vous qui ne deveniez point mère ; parce que celle qui était abandonnée a plus d'enfants que celle qui avait un époux, dit 1î Seigneur ', »

1 Isale, uv, 1.

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