‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 131 sur 319 · LETTRE LXXIII · texte numérisé non relu

LETTRE LXXIII

AU MÊME

Il donne des instructions k Rainauld, qui se plaignait et se tourmcnlait outre mesure de la charj^e de supérieur qui lui avait été confléc. Il l'engage à'donncr son appui et ses consolations à ses religieux plus qu'à leur en demander.

A son Irès-aimé fils, à l'abbé de Foigny : l'esprit de force.

1. Vous gémissez, mon très-cher fils Rainauld, de vos nombreuses tribulations, et par vos tendres plaintes vous me poussez moimême à gémir. Je ne puis pas, en effet, ne pas souffrir quand vous souffrez, et je ne saurais apprendre vos angoisses ni vos chagrins sans les partager. Mais comme j'avais prévu et que, si vous vous en souvenez, je vous avais prédit ces maux que vous vous plaignez d'avoir rencontrés, je croisque lesayant connus àl'avance, vous devez les porter plus légèrement et ne point me causer une peine que vous pouvez m'épargncr. Je suis déjà assez et même trop tourmenté d'être privé de vous, de ne point vous voir, de ne point jouir de votre consolation qui m'était si douce que je me repens presque de vous avoir éloigné de moi. Bien que la charité m'ait contraint par une sorte de nécessité à vous envoyer là où je ne puis plus vous voir, je vous pleure comme si vou« étiez perdu. Ainsi lorsque vous venez encore à ce sujet m'accabler de votre faiblesse, vous qui devriez être mon bâton d'appui, vous ajoutez tristesse à tristesse, et vous entassez tour-

ments sur tourments ; s'il est charitable à moi de ne me dissimuler aucune de vos angoisses, il estcruelà vous cependant de les révéler toutes à un homme ainsi éprouvé. Qu*est-il besoin d'inquiéter encore davantage celui qui est déjà assez inquiet, de torturer par de plus vives douleurs les entrailles d'un père déjà déchirées par l'absence de son entant ? Je vous ai partagé mon fardeau comme à mon fils, comme à mon ami, comme à mon ûdèle auxiliaire. Voyez comment vous devez porter le fardeau d'un père. Car si vous le portez de façon, non à me soulager, mais à m'accabler davantage, vous serez sans doute sous le faix, mais moi je n'en serai pas déchargé.

â. Or, ce poids est celui des âmes, et des âmes malades. Car celles qui sont saines n'ont pas besoin qu'on les porte, et ainsi elles ne sont pas un fardeau. Donc tous ceux des vôtres que vous trouvez tristes, faibles, plaintifs, sachez que vous en êtes le père, que vous en êtes l'abbé. En les consolant, en les encourageant, en les reprenant, vous faites votre œuvre, vous portez votre fardeau, et en le portant vous guérissez ceux que vous portez pour les guérir. Mais si l'un d'eux est assez sain pour vous aider plus encore qu'il n'est aidé par vous, reconnaissez que vous êtes, non son père, mais son égal, non son abbé, mais son compagnon. Pourquoi donc vous plaignez-vous que la société de quelques-uns de ceux qui vous entourent vous accable plus qu'elle ne vous apporte de consolation? Vous seul leur avez été donné comme leur consolateur à tous, comme plus sain que tous, comme plus fort que tous, comme devant suffire à les soulager tous par la grâce de Dieu, sans avoir besoin d'être reconforté par aucun d'eux. Enfin, plus vous êtes chargé, plus vous y gagnez, et toute l'aide que vous recevez, diminue d'autant vos récompenses. Voyez donc qui vous voulez choisir, de ceux qui en vous chargeant vous aident, ou de ceux qui en vous aidant vous chargent ; ceux-ci vous créent des mérites, ceux-là vous en enlèvent; car ceux qui partagent le travail, partageront sans nul doute aussi la récompense. Ainsi, puisque vous savez que vous avez été envoyé pour aider, non pour être aidé, reconnaissez en vous le vicaire de Celui qui est venu, non pour être servi, mais pour servir. Je voulais vous en écrire davantage pour vous consoler, mais cela n'est pas nécessaire. Car qu'estil besoin de couvrir de paroles superflues une lettre morte, quand une lettre vivante sera près de vous et vous pailera? Puisque vous

verrez le Prieur, je pense que ces mots vous suffiront ; qu'en sa présence votre esprit revivra et que vous ne chercherez plus de consolations écrites, alors qu'il vous sera permis de recevoir de vive voix les siennes. En lui et par lui, c'est mon esprit même, demandé par vous dans votre lettre, que je vous envoie, autant que je le puis, n'en doutez pas ; car vous savez bien que le Prieur n'a d'ordinaire avec moi qu'un même sentiment et qu'une seule volonté.

Page 1