LETTRE LXXIV
AU MÊME
Saint Bernard avait désiré que Rainauld s'abstint de ses plaintes importunes : à présent, il lui ordonne de l'informer exactement de ses ailaires.
J'espérais, mon très-cher, que j'éprouverais quehjue soulagement à mon inquiétude pour vous, si votre silence me laissait ignorer vos ennuis. Aussi je me souviens de vous avoir, dans une lettre précédente, écrit entre autres choses ces paroles : « Et s'il est charitable à moi, disais-je, de ne me dissimuler aucune de vos angoisses, il est cruel à vous cependant de les révéler toutes à un homme ainsi éprouvé. » Mais voilà qu'en croyant alléger mes soucis, je sens que je les aggrave encore, je le reconnais ; car auparavant je ne m'effrayais ou je ne m'affligeais que de ce que j'apprenais de vous : mais maintenant des maux qui peuvent vous arriver, quel est celui que je ne redoute ? Bien plus, comme le dit votre Ovide : a Combien de «fois n'ai-je pas appréhendé des périls plus a graves que la réalité * ? » Soupçonnant tout, parce que j'ignore tout, j'en suis réduit souvent à éprouver une tristesse réelle pour des maux imaginaires. Car une fois que la charité a atteint une âme, elle ne la laisse plus maîtresse d'elle-même. Cette âme redoute ce qu'elle ignore, elle s'inquiète plus qu'elle ne le voudrait et quand elle ne le voudrait pas ; elle est compatissante à regret, elle a de la pitié malgré elle. Ainsi, mon fils, puisque vous voyez que ni mes précautions minutieuses, ni votre tendre prudence ne me servent en cela, veuillez, je vous prie, ne plus me cacher ce qui vous concerne, de crainte qu'en croyant m'épargner vous ne m'affligiez davantage. Faites en sorte de me renvoyer, quand vous le pourrez commodément, ceux de mes opuscules que vous avez.
^ Ovid., Ueroid.f let. 1, vers. il.