A SUGER, ABBÉ DE SA1NT-DENIS
Il lone Suger de ce que, renonçant an faste et à l'éclat du monde, il s'est tout-à>coap converti à la simplicité et à la discipline religieuse. Il blâme vivement un clerc, qui était plus attaché à la cour qu'au service de Dieu,
1. Une bonne nouvelle s'est répandue dans notre pays, et, en quelque lieu qu'elle parvienne, elle aidera certainement les gens de bien à pratiquer le bien. Tous ceux en effet qui craignent Dieu, en apprenant les grandes choses qu'il a faites pour votre âme, se réjouissent et s'étonnent devant cet immense et si soudain changementde la droite du Très-Haut. Partout on loue votre âme dans le Seigneur : ceux qui sont doux l'apprennent et se réjouissent; ceux-mêmes qui ne vous connaissent pas, et qui ne savent que par oui-dire ce que vous étiez et ce que vous êtes devenu, s'étonnent et glorifient Dieu en vous. Mais ce qui
A L'abbaye de Saint-Denis TAréopagitea, pôtre de la France, était une des plus célèbres abbayes, de l'ordre de Saint-Benoit. Elle fut fondée par Dagobert l^' au commencement du Vil^ siècle. Suger en fut élu abbé l'an 1123 pour succéder à Adam. Il était alors à Rome où il avait été envoyé par le roi Louis le Gros auprès du pape Calixte II pour les affaires du royaume. Il n'était que diacre, mais à son retour il fut ordonné prêtre, puis installé dans sa nouvelle dignité par l'archevêque de Bourges en présence du roi. Suger trouva l'abbaye dans un grand état de relâchement, auquel il l'abandonna lui-même pendant quelque temps. Il fut converti par les exhortations de saint Bernard et entreprit la réforme de son monastère. La chronique de Nangis place cette réforme en l'an 1123, mais il parait qu'elle n'eut lieu qu'en 1127. Suger fit reconstruire l'église telle qu elle existe aujourd'hui ; il mourut en 1152, à l'Âge de 70 ans.
augmente la joie en même temps que le mira-f cle, c'est qu'après avoir reçu du ciel ce conseil de salut, vous vous soyez aussitôt appliqué à le répandre dans les vôtres et à. accomplir ainsi cette parole : Que celui qui entend, dise: Venez *, et cette autre : Ce que je vous dis dans l'ombre, dites-le en plein jour^ et ce que vous entendez à l'oreille, prêchez-le sur les toits*. Ainsi, dans le combat, un vaillant soldat, ou mieux, un courageux et dévoué capitaine, s'il aperçoit par hasard sa troupe prenant la fuite et tombant; çà et là sous le glaive de l'ennemi, bien qu'il' croie pouvoir s'échapper seul, aime mieux ce-' pendant mourir avec ceux sans lesquels il au-; rait honte de vivre. En conséquence il de-: meure ferme dans la lutte, il combat vaillamment, et courant dans les rangs au milieu desglaives ensanglantés, de la voix et de l'épce il épouvante autant qu'il le peut les ennemis et encourage ses soldats. Où il voit que l'ennemi presse avec plus d'ardeur et qu'un danger plus grave menace ses compagnons, îl se montre. Il va au devant de celui qui frappe, il secourt celui qui périt, et il est d'autant plus déterminé à mourir pour chacun, qu'il désespère de les sauver tous. Mais tandis qu'il s'eiforce de retenir et d'arrêter quelques instants les vainqueurs, qu'il relève autant qu'il peut parmi les siens ceux qui succombent, qu'il rappelle les fuyards, le plus souvent il arrive que sa main vaillante obtient pour son parti un salut aussi doux qu'inattendu et qu'elle jette la confusion dans l'ennemi. Les fuyards font fuir enfin ceux devant lesquels ils reculaient; ils triomphent des vainqueurs dont ils soutenaient à peine le choc, et après avoir eu leur vie en péril, ils ont, en définitive, à se glorifier de la victoire.
2. Mais pourquoi comparer aux événements du monde une action si sainte, si courageuse, comme si les exemples nous manquaient dans la religion elle-même? Moïse n'était-il pas absolument certain, sur la promesse de Dieu, que si le peuple qu'il commandait venait à périr, non-seulement lui-même ne périrait point avec ce peuple, mais qu'il serait envoyé au sein d'une grande nation ? Et cependant, avec quelle affection, avec quel zèle, avec quelles entrailles de miséricorde ne vient-il pas au secours des hommes qui offensent Dieu, ne court-il pas au devant du Dieu offensé ? Enfin, s'offrant lui-même pour les coupables, il dit : Si vous voulez pardonner, pardonnez ; sinon,
» Apoc, xxii, 17. — « Matl. x,27.
e/facexrmoi du livre que vous avez écrit ^. Avocat fidèle , qui obtient facilement ce qu'il demande, parce que ce n'est pas son propre intérêt qu'il poursuit. Homme plein de bonté, qui, attaché à sa nation par une charité indissoluble, comme la tête est unie aux membres, ou sauvera son peuple avec lui, ou ne pourra que partager ses dangers. Jérémie, lui aussi, inséparablement lié aux siens par un sentiment de compassion, mais non pas d'approbation pour leur révolte, a dédaigné le sol natal et sa propre liberté pour partager leur exil et leur servitude. Car il lui était loisible de demeurer libre dans sa patrie, quand les autres la quittaient ; mais il a mieuxaimé étreemmenc captif avec son peuple, auquel il savait qu'il serait nécessaire au milieu de la captivité. Paul désirant, dans le même esprit, être anathématisé par le Christ lui-même pour ses frères, éprouvait par ses propres sentiments combien est vraie cette maxime : L'amour est fort comme la mort, et le zèle est inflexible comme f enfer *. Voyez-vous qui vous avez pris pour modèle ? Mais j'ajoute encore ce que j'allais oublier, l'exemple du saint David, qui, s'apercevant et gémissant de la défaite de son peuple, s'empresse de courir au devant des coups de l'ange, et demande que la vengeance divine retombe plutôt sur lui et sur la maison de son père '.
3. Qui vous proposait une telle perfection? Bien que je désirasse, je l'avoue, apprendre de vous une si heureuse nouvelle, je ne l'espérais pourtant pas. Qui pouvait croire, en effet, que d'un seul bond, pour ainsi dire, vous vous placeriez soudain au sommet des vertus, et que vous atteindriez aux mérites les plus sublimes? Mais loin de nous d'apprécier aux étroites mesures de notre foi et de notre espérance, l'immense miséricorde de Dieu, qui produit ce qu'il veut, en qui il lui plaît, accélérant l'œuvre et allégeant le fardeau! Quoi donc? c'étaient vos égarements, en vérité, et non ceux des vôtres, qui animaient le zèle des saints : ils s'irritaient contre vos désordres, et non contre les leurs; et le murmure de vos pères s'élevait contre votre personne, et non contre votre abbaye. C'était vous seul enfin qu'on mettait en cause. Que vous vous corrigeassiez, et rien ne restait plus pour alimenter l'accusation. Oui, vous changé, tout bruit devait bientôt s'éteindre, tout murmure s'apaiser. Une seule chose nous touchait, c'était ce luxe et cet équipage avec lesquels vous marchiez et
1 Exod., xxxir, 31, 32. — • Cantic. VIII, 6. — » U Rois, XIV, 17,
qui semblaient un peu trop hautains. Que vous déposassiez le faste, que vous changeassiez vos habitudes, et l'indignation générale pouvait facilement se calmer. Eh bien, vous avez satisfait à ces plaintes, et vous avez fait en plus ce que nous louons à juste titre. Car que devrat-on louer dans les œuvres humaines, si cela ne passe point pour digne de la plus haute admiration et des plus grands éloges, quoique un changement si soudain de tant de monde ne soit pas une œuvre humaine, mais une œuvre divine? Un seul pécheur qui se convertit fait naître une grande joie dans lescieux, que sera-ce de toute une conmiunauté? que sera-ce de celle-ci?
4. Ce lieu était depuis longtemps illustre, et de dignité royale; il servait ordinairement aux affaires du palais et aux armées du roi. Sans retard ni fraude, on rendait à César ce qui était à César, mais on ne payait point aussi fidèlement à Dieu ce qui était à Dieu. Nous parlons de ce que nous avons entendu dire, et non de ce que nous avons vu. Le cloître même du monastère était fréquemment envahi par les soldats, embarrassé par les affaires, troublé par les discussions, ouvert quelquefois même, aux femmes. Dans ce milieu, que pouvait-on penser de céleste, de divin, de spirituel? Mais là, maintenant, on s'occupe de Dieu, on s'applique à la continence, on veille à la discipline, on s'adonne aux lectures saintes. Un silence perpétuel, un repos incessant de tous les bruits du monde forcent à méditer les choses du ciel. Les efforts de la chasteté et les rigueurs de la règle sont soutenus par la douceur des psaumes et des hymnes. La honte du passé tempère l'austérité d'une vie nouvelle; les fruits de la bonne conscience, recueillis actuellement par la patience, produisent encore un désir des biens futurs qui ne sera point trompé, et une espérance qui ne sera pas confondue. La crainte du jugement à venir fait place aux pieux exercices de la charité fraternelle; car la charité chasse la crainte. La variété des saintes observances repousse au loin la tristesse et l'ennui. Nous avons rapporté ces choses à l'honneur et à la gloire de Dieu, auteur de tout, et sans vous oublier vous-même, qui l'avez secondé en tout. Il pouvait sans doute agir sans vous; mais il a mieux aimé vous faire paiiager son œuvre pour vous faire partager aussi sa gloire. Le Sauveur reprochait à quelques-uns de faire de la maison de prière une cavernede voleurs *• Il reconnaîtra donc les mérites de celui qui
i Mati., XXI, 13.
8*est appliqué à retirer aux chiens les choses saintes, et les perles aux pourceaux; de celui, dont le zèle et les soins semblent avoir rendu aux célestes exercices l'atelier de Vulcain, et restituée Dieu sa demeure, reprise, à juger par ce qu'elle était auparavant, aux assemblées de Satan.
5. Certes, ce n'est ni pour confondre ni pour réprimander personne, que nous avons rappelé les maux passés, mais pour faire apparaître la splendeur des nouveaux jours d'une façon plus éclatante et plus solide, par leur comparaison avec les anciens; car des biens récents brillent d'une lumière plus douce quand on les rapproche des maux qui les ont précédés. Les choses semblables s'éclairent les unes les autres, mais les contraires plaisent ou déplaisent davantage par le contraste. Mettez du noir à côté du blanc, les deux couleurs apparaîtront plus distinctes par leur rapprochement. De même, la laideur mise en face de la beauté, la rend plus belle et en devient plus laide. Mais pour ne donner lieu à aucun sujet de confusion ni d'offense, nous vous appliquons cette parole de l'Apôtre : Voilà ce que vous avez été; mais vous êtes purifiés^ mais vous êtes sanctifiés ^ Il n'y a plus d'entrée pour les séculiers dans la maison de Dieu, plus d'accès au sanctuaire pour les curieux, plus d'entretiens avec les oisifs; et l'on n'entend plus le babil accoutumé des jeunes garçons et des jeunes filles. Le lieu saint ne se présente et ne s'ouvre plus qu'aux seuls enfants du Christ, dont il est dit : Me voict et mes enfants avec moi*; et il est réservé avec la sollicitude et le respect qui lui sont dus, pour le chant des louanges divines et des prières sacrées. De quelle oreille joyeuse les martyrs, dontla troupe innombrable honore cette demeure, entendent-ils les clameurs et les chants de ces enfants, auxquels ils répondent par lescris non moins retentissants de leur cœur. Enfants, huez le Seigneur, louez le nom du Seigneur "; et encore : Chantez en l'honneur de notre Dieu, chantez ; chantez en l'honneur de notre roi, chantez *.
6. Tandis que les mains frappent les poitrines, que les genoux heurtent le pavé^ les autels se chargent de vœux et de prières ardentes, les joues se mouillent de larmes, les cellules retentissent de gémissements et de soupirs , et à la place des affaires du monde, des cantiques spirituels résonnent dans le sanctuaire ; nul spectacle n'est plus agréable aux citoyens du ciel ; rien de plus doux ne s'ofi&e aux regards
* I Cor., VT, H. — • baïe, viii, 18. — • P?. cxii, i. —