‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 136 sur 319 · P8. XLVI · texte numérisé non relu

P8. XLVI

TOUB 1.

du roi souverain. N'est-ce pas là en effet ce qu'il dit : Un sacrifice de louanges me glorifiera * ? Oh I si quelqu'un pouvait regarder avec ces yeux que le prophète par sa prière ouvrit à son serviteur, il verrait, sans nul doute, comment les princes unis aux chanteurs accourent au mt'/tipu des jeunes filles qui jouent du tambourin * ; il verrait, dis-je, avec quelle sollicitude, avec quels transports ils se mêlent à ceux qui chantent, ils se tiennent près de ceux qui prient, ils s'unissent à ceux qui méditent, ils veillent sur ceux qui reposent, ils dirigent ceux qui commandent et ceux qui ordonnent. Sans doute, les puissances supérieures reconnaissent pour leurs concitoyens ceux qui recevront l'héritage du salut, et dans leur sollicitude elles se réjouissent avec eux, les réconfortent, les instruisent, les protègent et prennent soin d'eux tous en toutes choses. Que je me trouve heureux, moi qui ai assez vécu, non pour voir ce spectacle, puisque je suis absent, mais au moins pour en entendre parler 1 Vous, frères, que vous êtes bien plus heureux, puisqu'il vous a été donné d'en être les acteurs. Et béni pardessus tous les autres soit celui que TAuteur de tout bien a jugé digne de présider à un si grand bien ; prérogative dont nous vous félicitons principalement, et à juste titre, mon très-cher, vous par qui se fait tout ce que nous admirons. 7. Nos éloges peut-être vous sont importuns, mais ils ne doivent pas l'être. Ce que nous disons ne ressemble en rien aux flatteries de ces hommes qui appellent Inen le mal et mal le bien ' ; car ils induisent ainsi en erreur tous ceux qu'ils disent heureux. Louange douce, mais dangereuse, que de louer le pécheur dans les désirs de son âme^ et de bénir le méchant^. Nos éloges, quels qu'ils soient, procèdent de la charité et n'excèdent pas les limites de la vérité, telle que nous la connaissons. Celui qui se glorifie dans le Seigneur, c'est-à-dire dans la vérité, se glorifie en toute assurance. Pour nous, nous n'avons pas appelé bien le mal, nous avons appelé mal ce qui l'était. Mais si nous avons aboyé hardiment devant le mal que nous avons aperçu, maintenant qii'on en est arrivé au bien, devons-nous nous taire et ne pas en rendre témoignage ? Nous serions convaincus de déchirer et non de corriger, d'aimer mieux mordre que de réformer, si, après avoir tant élevé la voix devant les méchants, nous gardions le silence devant les bons. Le juste reprend par miséricorde, le pécheur flatte par

* Ps. XLix, 23. — « Ps. Lxviî, 26. — » Isaïe, v, 20. — * Ps. IX, 3.

impiété, celui-là pour guérir, celui-ci pour cacher ce qui a besoin de guérison. Auprès de ceux qui gloriûentle Seigneur dans la crainte, vous n'ayez rien à redouter de Thuile du pécheur, dont on avait coutume autrefois de vous parfumer la tête. Nous vous louons parce que vos actions sont dignes d'éloges. Nous ne vous Qattons point assurément, mais par la grâce de Dieu s'accomplit en vous ce que vous chantez : Ceux qui vous craignent me verront et se ré* iouiront^ parce que j'ai mis toute mon espérance ians vos paroles^; et encore: Beaucoup loueront sa sagesse *• Voilà cette sagesse que plusieurs vantent en vous, après avoir auparavant détesté votre folie.

8. Je vous permets de prendre plaisir aux éloges de ces personnes, qui craignent autant de flatter les vices que de décrier les vertus. €e sont là des approbateurs sincères, qui ont coutume de louer le bien, mais sans savoir jamais flatter le mal. 11 y en a, au contraire, qui louent le mensonge et rabaissent la vérité, et l'Écriture parle d'eux en disant : Les enfants des hommes sont vains; les enfants des hommes ont de fausses balances^ afin de donner par là même une valeur mensongère à la vanité *. Ce sont eux surtout qu'il faut fuir, selon ce conseil du Sage : Mon fils, si les pécheurs vous flattent, ne les écoutez pas ^. Car ils ont du lait et de l'huile, doux sans doute, mais empoisonnés et qui portent la mort. Ses discours, dit-il, c'est-à-dire les discours du flatteur, sont plus doux que l'huile, mais ce sont des flèches *. Le juste aussi a de l'huile, c'est celle de la miséricorde, de la sanctification, de la joie spirituelle. Il a encore du vin qu'il verse dans les blessures de l'âme superbe. S'il voit quelqu'un qui soit dans l'affliction et qui ait le cœur brisé, il a coutume d'adoucir sa tristesse par l'huile de la miséricorde. Quand il reprend, il verse le vin; l'huile, quand il flatte ; et ce vin est sans haine, et cette huile sans fraude. Car tout éloge n'est point une flatterie, de même que toute réprimande ne vient pas de la haine du cœur. Heureux qui peut dire : Le juste me reprendra et me corrigera dans la miséricorde ; mais l'huile du pécheur ne parfumera pas ma tête •. C'est là ce que vous avez éloigné de vous, en vous montrant ainsi digne de l'huile et du lait des saints.

9. Que ces mères doucereuses, mais cruelles, cherchent donc parmi les petits enfants de Babylone, ceux qu'elles allaiteront de leur lait empoisonné, qu'elles entoureront de leurs

* Ps. cxviii, 74. — « Eccl., xzxix, 12. — » Ps. LXl,tO. — * ProY., I, !0.— » Pb. Liv, 22.— « Ps. CXL. 6.

caresses trompeuses, qu'elles nourriront pour les flammes éternelles. Car l'enfant de l'Église, ayant goûté aux mamelles de la sagesse la douceur d'unlait meilleur, commence à croître ainsi dans le salut, et, rassasié, il s'écrie : Vos mamelles sont meilleures que le vin, et plus odorantes que les plus précieux parfums ^. Il dit cela à sa mère. Puis, ayant goûté et éprouvé combien le Seigneur est doux, il s'adresse à lui comme au plus tendre des pères, et lui dit : Quelle est grande^ Seigneur, tabondance de votre douceur^ que vous avez réservée à ceux qui vous craignent *. Assurément notre désir est rempli. Autrefois, je m'affligeais en vous voyant recevoir avec tant d'avidité des lèvres des flatteurs une nourriture de mort, et sucer ' l'aliment du péché; dans mes gémissements et mes Tœux pour vous, je disais en moi-même : Qui me donnera de vous avoir pour frère, et suçant avec moi les mamelles de ma mère ^? Loin de vous ces flatteurs qui vous nourrissaient de leurs mensonges, et qui, en vous bénissant en face, vous exposaient à l'opprobre et aux outrages de tous. Leurs encouragements jetaient sur vous le ridicule et même faisaient de vous la fable du monde. S'ils murmurent encore, dites-leur : Si je vous plaisais, je ne serais plus le serviteur du Christ *• Nous ne pouvons plaire également dans le bien à ceux auxquels nous avons plû dans le mal, à moins que, changés eux-mêmes, ils ne conunencent d'abord à détester ce que nous étions et à aimer ensuite ce que nous sommes.

10. Deux nouveautés téméraires et exécrables sont nées en notre temps dans l'Église ; l'une, soH dit sans vous blesser, est le scandale de votre vie passée ; mais Dieu l'a réformée, el nous en aurons, lui la gloire, vous la couronne, nous la joie, tous l'exemple. Dieu peut encore faire que nous soyons consolés plus promptement du second scandale. Je redoute de décla rer en public cette odieuse nouveauté, et je souffre de la taire. La douleur pousse malaogue à parler, mais la crainte l'enchaine, la crainte d'offenser quelqu'un, si je révèle ce qu* m'émeut ; car la vérité engendre quelquefois la haine. Cependant, j'entends la Vérité ellemême qui me console en ces termes de cette haine qu'elle produit : // est nécessaire que les scandales arrivent ; et je ne crois pas que ce qui suit, m'atteigne : Mais malheur à l'homme pat

* Gant., 1, 1, 2.— * Ps. xxx, 20.

> Sugefe peceati fomitem, jeu de mota intraâttitible Kur le nom de Suger.

♦ Gant., VIII, !. — < Galat., i, 10.

qui le êôtméàk oftive^. Car lorsqu'on reprend les Yices et que de là le scandale natt, la cause de ce scandale est celui qui a fait ce qui devait être blftmé, et non celui qui blâme. Enfin je ne suis pas plus prudent dans mes paroles, ni plus circonspect dans mon sentiment, que celui qui dit : « Il vaut mieux faire naître le scandale que d'abandonner la vérité *. » D'ailleurs, je ne sais à quoi il me servirait de taire ce que tout le monde publie, de dissimuler seul Todeur in*« fècte qui frappe tout le monde, et d'être seul à ne point oser mettre la main devant mon visage pour le garantir de cette exécrable puanteur, il. Qui donc n'a pas l'indignation dans le cœur, ou tout au moins quelque murmure secret sur les lèvres, en voyant un diacre • servir en même temps, contrairementà l'Évangile, Dieu et Mammon, un diacre à la fois tellement élevé dans les honneurs ecclésia* stiques, qu'il ne semble pas inférieur aux évéques, et tellement engagé dans les emplois de la guerre, qu'il soit préféré même aux chefs ? Je demande quel est ce monstrueux résultat, que, voulant être clerc et soldat, il ne soit ni l'un ni l'autre. L'abus n'est-il pas égal des deux côtés, soit qu'un diacre serve aux offices de la table du roi, soit qu'un séné^ chai du roi assiste aux mystères de l'autel ? Qui ne s'étonnerait, bien plus, qui ne s'indi^ gnerait de voir une seule et même personne, couverte d'une armure, commander des soldats en armes ; puis, revêtue de Taube et de rétole, lire l'Évangile au milieu de l'église ; annoncer le combat à l'armée au son de la trompette, et faire connaître aux peuples les ordres de leur évêque ? Peut-être, ce qui est moins supportable encore, il rougitde TÉvan^ gile, quand toute sa gloire est d'en être le vase d'élection. Il a honte d'être clerc et il juge plus honorable de passer pour soldat ; il préfère la Cour à l'Église, la table du roi à l'autel du Christ, et le calice des démons à celui du Seigneur. On n'a que trop de raisons de le croire, puisque, possédant dans l'Église de nombreuses dignités, dans une mesure qui n'est possible qu'en faisant violence aux canons, il est pour«

1 Hatth., xviii, 7. -< * s. Grég.-le-G., hom. 7.

> Ce diacre était Etienne de Garlande, sénéchal dn roi, qne Ton confond à tort avec Etienne, chancelier, qui devint plus tard archevêque de Paris. Comme sénéchal, Etienne de Garlande commandait les armées et remplissait en outre les fonctions de mattre-d'bôtel. Saint Bernard y fliit allusion. Etienne enivré par sa hante fortune indisposa la reine Adèle et finit par être déposé de sa dignité. H essaya alors de troubler le royaume et de provoquer une guerre civile. Plus tard il fut converti par saint Bernard. Voy. Dnchetne, Notes sur Abailard.

tant plus fier, dii-on, de porter le seul titre qu'il ait acquis dans le palais et il le préfère à tous les autres. Bien qu'il soit archidiacre^ doyen, prév6t dans diverses églises, rien de tout cela ne lui platt autant que d'être appelé sénéchal du roi. 0 nouvelle et odieuse perver* site 1 est-il plus honorable d'être dit serviteur d'un homme que serviteur de Dieu, et consi* dère-t-on comme une dignité plus haute d'être officier d'un roi de la terre, qu'officier du Roi des cieux? Qui préfère la milice au clergé et le forum à l'église, est convaincu de mettre les choses humaines au-dessus des choses divines, les biens de la terre au-dessus des biens du ciel. Esirce donc plus beau d'être appelé sé« néchal que doyen, qu'archidiacre? Oui sans doute, mais pour un laïque, non pour un clerc; pour un soldat, non pour un diacre.

12. Etrange, mais aveugle ambition, qu'un homme se plaise dans la bassesse plus que dans la grandeur, et, tandis qu'une part d'héritage lui est échue dans les cieux, qu'il s'attache à du fumier avec une insatiable ardeur et qu'il tienne pour rien la terre désirable, n confond complètement deux ordres ; il abuse de deux fonctions, pour satisfaire sa mollesse ;• puisque, d'une part, c'est la pompe et non le métier de la guerre qui lui plait, et que, de l'autre, ce sont les profits et non le culte de la religion. Qui ne remarque facilement com^ bien il en résulte de honte, non moins pour le royaume que pour le sacerdoce ? Car, s'il est constant qu'il ne convient pas à la dignité ecclésiastique de faire la guerre à la solde des rois, il ne convient pas davantage à la majesté royale de faire administrer par des clercs les affaires des braves ? Quel roi a jamais mis à la tête de son armée un faible clerc, et non pas plutôt le plus vaillant de ses soldats ? et de même, quel clerc ne juge pas indigne de lui de se mettre au service d'un laïque, quel qu'il soit ? Le signe même qu'il porte sur la tête, s'acconunode mieux de la grandeur royale que de la domesticité, et d'un autre côté la dignité royale s'appuie mieux sur des armes que sur des psaumes. Sans doute, si, comme il arrive d'ordinaire, ce qui est ôté à l'un était ajouté à l'autre, c'est-à-dire, si l'humiliation du roi servait à l'élévation du clerc, ou si l'abaissement du clerc contribuait à l'honneur du roi, comme par exemple, le mariage d'une femme noble avec un homme du peuple amoindrit l'une, mais élève l'autre ; si de même, dis-je, le roi tirait du clerc, ou le clerc du roi, quelque avantage, le mal produit d'un côté eût peut*

£tre dû être supporté. Mais ici, commeramoindrissement d'aucun des deux ne grandit l'autre et qu'ils perdent plutôt tous deux beaucoup de leur dignité, puisqu'il ne convient, comme on l'a dit, ni à un clerc d'être appelé sénéchal du roi, ni à un roi de confier le gouvernement de son royaume, sinon aux mains des braves, il y a lieu d'être surpris que les deux puissances souffrent cela : que l'Église ne rejette pas un clerc soldat, que la Cour ne méprise pas un officier clerc.

i3. J'aurais voulu, j'aurais dû peut-être insister sur ce point avec plus de vivacité et d'étendue, si la brièveté épistolaii*e ne m'eût averti de m'arrêter. Surtout, comme j'ai craint de vous blesser, j'ai ménagé un homme qu'on dit lié depuis longtemps avec vous par une étroite amitié. Mais je ne voudrais pas que vous eussiez un ami contre la vérité. Si cependant, vous persistez, montrez -vous ami véritable et appliquez-vous à ce qu'il soit lui-même ami de la vérité ; caries amitiés ne seront véritables, que quand le nœud de la vérité les consolidera. Que s'il ne vous écoute pas, gardez ce que vous avez, joignez la queue à la tête de la victime ^ et prenez soin que votre robe, qui par la grâce de Dieu est déjà de plusieurs couleurs * vous couvre jusqu'aux talons; car il ne vous servira de rien d'avoir commencé si, ce qu'à Dieu ne plaise, il vous arrive de ne pas persévérer. Que ma lettre finisse ainsi, en vous avertissant de faire le bien jusqu'à la fin.

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