LETTRE LXXIX
(Écrite vers l'an 1130.)
A l'abbé LUC.
n l'engage i^ éviter la société des femmes, et il Un dit ce qu'il doit Taire vis-à-vis d*uu frère tombé dans le pécbé.
1. Vous nous avez fait voir de vous, mon très-cher, un acte de veiiu, et de veiiu tout à fait rare, lorsque non-seulement vous n'avez point méprisé les conseils d'un plus petit que vous, mais que vous avez encore rendu grâces
t Expression familière à saint Bernard, et qui signifie: terminer comme vous avez commencé. Voy. Exode, ch. xxix ; Levit. ch. m; S. Greg. Moral, r, cliapitre 40; homél.25 sur TEvangile.
s Allusion à la robe de Joseph.
* Luc était abbé du monastère de Cuissy de l'ordre de Prémonlré, dans le diocè.se de Laon. Ce monastère fut fondé par Barthélémi, évoque rie Laon, vers Tan 1 123, et Luc en fut le premier abbé. Voy. Des Miracles de sainte Marie de Laon, liv.ur, €hap. 16.
au conseiller en considérant très-sagement ce qu'était, et non d'où venait l'avis. Moi aussi je rends grâces à Dieu que ma témérité m'ait valu votre reconnaissance, au lieu de m'attirer votre indignation. Possédant là une marque de votre si grande humilité, nous vous renouvelons avec encore plus d'assurance le conseil que nous vous avons déjà donné. Nous vous conjurons par ce sang qui a été versé pour les âmes, de ne pas traiter légèrement le péril de ces âmes achetées si cher. Un tel danger, surtout quand il résulte de la cohabitation des hommes et des femmes, est à bon droit redouté par ceux qui, ayant déjà longtemps lutté dans l'école du Seigneur contre les tentations du diable, sont instruits par leur propre expérience et peuvent dire avec l'Apôtre : Nous n'ignorons pas ses artifices ' . Enfin avec quelle attention ne devez -vous pas écouter là-dessus, non pas mon conseil, mais celui de l'Apôtre lui-même, ou plutôt le précepte qu'il proclame hautement : Fuyez la fornication " ; et qu'à présent surtout l'exemple de ce frère si honteusement tombé et sur lequel vous avez daigné consulter notre petitesse, vous serve de leçon. Ce qui m'étonne, en vérité, c'est que vous ayez jugé bon de prendre en moi un conseiller si éloigné, quand vous avez près de vous un homme sage de notre Ordre, qui aime particulièrement votre maison, Guillaume ', abbé de Saint-Thierry. A Prèmontré également, je ne doute pas qu'il ne se trouve des gens de conseil qui soient prudents et sûrs pour résoudre les questions douteuses.
2. Cependant, puisque cela vous a plù ainsi, et c'est à vous d'en voir la raison, je ne fermerai pas ma bouche. Si le frère avait le premier avoué sa chute, quelque grave, quelque honteuse qu'elle fût, il devrait être guéri, et non pas renvoyé. Hais maintenant, puisque c*est d*ailleurs que s'est répandue l'infection d'un si gi'and péché, il n'eu est pas moins nécessaire sans doute de travailler, s'il est possible, à sa guérison, mais dans un autre endroit. Peutêtre en effet ne convient-il pas qu'on le laisse plus longtemps demeurer chez vous, de peur que la contagion, suivant les craintes légitimes que vous exprimez dans votre lettre, ne vienne à infecter le tendre et faible troupeau. Cependant le sein paternel ne doit pas être entièrement fermé à un fils, quelque pécheur qu'il soit. Je crois donc qu'un parti qui répond à la piété du père et aux intérêts du fils est de
* n Cor., u, H. — « I Cor., v[, 18.
* Voy. sur cet abbé les lettres 85 et 86.
chercher à celui-ci les moyens d'être reçu dans quelqu'une des maisons du seigneur Norbert les plus éloignées; que là, changeant de lieu, non de règle, il fasse pénitence sous une discipline plus austère, jusqu'à ce qu'il soit rappelé dans son propre monastère, quand vous le jugerez à propos. Car peut-être ne convient-il pas à votre Ordre qu'il passe dans le nôtre. Quant à ce que vous écrivez, qu'il vous a dit souvent avoir de nous la promesse d'être reçu chez nous, s'il se présentait avec une permission, il l'a nié lui-même en notre présence. S'il ne vous plaît point de l'envoyer dans aucun des lieux que j'ai dits, ou que par hasard, vous y consentant, il ne s'y soumette», pas, ou |que, tous deux le désirant, on ne trouve personne qui veuille le recevoir, alors il faudra que vous cédiez à la nécessité et que vous l'envoyiez avec une lettre faire son salut où il voudra; ou que vous obéissiez à la miséricorde, et que vous le reteniez dans sa résidence actuelle, .pourvu toutefois qu'on trouve le moyen de lui enlever absolument toute occasion de renouveler ou de répandre là cette turpitude. Mais cela suffit pour lui.
3. Il y a chez vous une autre affaire, dont je n'hésiterai point, avec ma hardiesse accoutumée, à dire ce que je pense. Je veux parler de |ce moulin où les convers qui le gardent sont forcés de souffrir la présence des femmes. Si l'on m'en croit, on ferade trois choses l'une : ou l'on interdira d'une façon absolue aux femmes l'accès du moulin ; ou l'on en confiera la garde à quelque étranger, et non pas aux convers ; ou on l'abandonnera tout à fait.