‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 139 sur 319 · LETTRE LXXXI · texte numérisé non relu

LETTRE LXXXI

(Ecrite vers Vzn 1430.) A GÉRARD, ABBÉ DE POTTIÉRES ^ Il se défend contre une accusation injuste.

Je ne me souviens pas d'avoir rien écrit au comte de Nevers pour vous accuser, et cela n'est pas. Au reste, si j'ai adressé une lettre à ce prince au sujet de votre église, je crois que je l'ai fait, non contre vous, mais pour vous.

* Job., II, 10. — * II Rois, xvi, 10.— »Matth. v, 39.

s Horslius pense qu'il Taut lire « abbé de PruUy >, mais il se trompe. Les manuscrits s'y opposent, et de plus cette opinion est démentie par les termes mêmes de la lettre. 11 est facile de voir que saint Bernard ne Tadresse pas à un abbé de Tordre de Clteaux, comme est Prully, car alors il n'eût pas invoqué l'autorité du comte de Nevers pour réformer les désordres de l'abbaye. De là il résulte qu'il hnX sjouter Gérard à la liste des abbés de Pottières, sur laquelle il ne figure pas jusqu'ici. Pottières était un monastère de l'ordre de Saint-Benoit dans le dio» cëse de Langres. Il fut fondé par le comte Gérard non loin de son cbàteau, et le comte y ftat plus tard enterré avecBerthesa femme. Le comte de Nevers dont il est question dans la lettre avait succédé aux droits du comte Gérard fondateur du monastère. Voy. Achcry, Notes sur les œuvres de Guibert de No« gent,page 953.

J'avaû appris en effet qu'avec votre assentiment et sur votre conseil il se proposait d'aller vous visiter ; il voulait s'assurer si ces grands maux qu'on publiait de votre maison étaient véritables et à qui en était la faute, afin que, s'il venait à trouver quelque chose de repréhensible, il y portât remède par son zèle et par sa sollicitude. J'ai eu soin d'affermir par mes exhortations un dessein si juste et si pieux; je ne vois pas pourquoi vous vous plaignez d'avoir été par là lésé dans votre droit. Je pense que j'ai bien fait, si, ayant le zèle de Dieu pour sa propre maison, j'ai averti la vigilance de celui qui devait la réformer. Or, quand sur l'auto^ rite de l'Écriture vous m'accusez d'avoir péché parce que je ne vous ai pas repris d'abord, sachez que je n'ai nullement à me plaindre de votre personne et que j'ai seulement voulu travailler par charité à rétablir la paix dans votre Église. Enfin, vous connaîtrez plus complètement la vérité des faits, si, comme vous le dites, vous nous apportez toute l'affaire. Vous pourrez me trouver ici tel jour de la se* maine prochaine qu'il vous plaira,

LETTRE LXXXU.

(Ecrite Yen Tan li28.]

A l'abbé de SAmT-JEAN DE CHARTBES ^

\ le détoorae d'abdiipier la charge paitorale,et d'aller à Jémsalem.

1. J'avais d'abord résolu de ne pas répondre aux choses sur lesquelles vous avez pris la peine de consulter notre petitesse; non que je doutasse de ce que je devais vous dire, mais je jugeais présomptueux ou superflu de donner un conseil à un homme de conseil comme vous. Puis réfléchissant que d'ordinaire la ailupart des sages, et même presque tous, se lient plus dans les choses douteuses au jugement d'autrui qu'au leur, et apportent une hésitation très-scrupuleuse dans leurs affaires, tandis qu'ils élucident facilement toutes les difficultés d'autrui, je change de résolution non sans raison, je pense, et je vous expose simplement ce qui me semble bon, sans préju* dice d'un meilleur avis. Vous m'avez fait savoir, si je ne me trompe, par un homme reli-

1 n l'agit trèa^yraifiemblablement d'Etienne qui, abbé de Saint-Jean deCbartreB,de l'ordre de Saiot-ADgustiQ,fot nommé patriarche de Jémsalem et laccéda à Germond, an commencement de l'année il28. Voy. Qrderic Vital, à la fin du livre xu, Papebrock, préiace sur les patriarches de Jérusalem, mai, t. m.

gieux, Ursus, abbé de Saint-Denis *, qu'il vous était venu à l'esprit d'abandonner votre patrie et la maison dont Dieu vous a donné la direction, pour aller à Jérusalem ne plus vous occuper que de Dieu et vivre pour vous. Certes, pour un homme qui tend à la perfection, il convient peut-être de quitter sa patrie, selon la parole de Dieu : Sortez de votre pays et de votre famiUe *. Hais je ne vois pas du tout pour quelle raison vous devriez abandonner le soin des âmes qui vous ont été confiées. Quoi donc 1 votre liberté sera-t-elle flattée d'avoir déposé son fardeau? Hais la charité ne cherche pas ses intérêts. Peut-être la saveur plus douce du repos et de l'oisiveté vous attire-t-elle ? Hais elle s'évanouira avec la perte de votre paix. Je me priverais volontiers, même d'un avantage spirituel quel qu'il fût, s'il ne se pouvait acquérir qu'avec un scandale. Car, dès qu'il y a scandale, il y a assurément diminution de charité, et dès que la charité dimmue, je me demande quel profit on peut espérer d'un exercice spirituel. Enfin, si chacun préfère son propre repos à l'utilité commune, qui pourra désormais dire avec vérité : Le Christ est ma vie et la mort m'est un gain ' ? Que deviendra ce que dit l'Apôtre : Personne ne vit pour soi, et personne ne meurt pour soi *, et : Non ce qui m'est utile, mais ce qui l'est à plusieurs •; et : Que celui qui vit ne vive plus pour lui-inèmey mais pour Celui qui est mort pour tous •.

2. Hais d'où me vient donc, direz-vous, un si grand désir, sinon de Dieu? Laissez-moi vous dire ce que je pense ; Les eaux dérobées sont plue douces ''; et quiconque n'ignore pas les artifices de Satan ne doute pas que, déguisé en ange de lumière, il ne verse dans votre cœur altéré une douceur, pour ainsî parler, plus amère que l'absinthe. En effet, qui pourrait suggérer des scandales^ causer 1% discorde, troubler l'unité et la paix, sinon 1' \dversaire de la vérité, le rival de la charité, l'antique ennemi de notre race, le diable qui hait la Croix du Christ ? De même que c'est par sa jalousie que la mort est entrée dans le monde, il envie le bien qu'il vous voit faire; et, comme il est menteur dès le commencement, il ment encore

^ Ursns <m Ursion ftit le cinquième abbé de Saint-Denis de Reims, de l'ordre des Chanoines réguliers de Saint-Angnsfin ; il devint ensnite évèqne de Verdun, en 1128, et eut GiUebeit pour successeur à Saint^Denis. Plus tard, ayant renoncé à si dignité, il revint auprès de ses chanoines, et reprit la direction de Tabbaye. Voy. Spidiegium d'Achery, tome xii, page 312 1 Madot, Méiropoie de Aetnif, tom. ii, p. 152.

« Gen., xîi, 1 .— • Philipp., i, 21 .— ^ Rom., xiv, 7.—» I Cor^ X, 33.— « il Cor., y, 15.--'Prov. ix, 17.

à présent en tous promettant des biens plus grands qu'il ne voit pas. Comment serait-ce en effet la Vérité qui contredirait cette maxime si constante : Vous êtes lié à une épouse^ ne cherchez point de rupture */ Ou comment la charité conseillerait-elle le scandale, elle qui déclare que les scandales de tous la brûlent • ? Cest donc lui , ce méchant, qui combat la charité par l'envie, la vérité par le mensonge ; qui mêle de faux miel à du fiel véritable; c'est lui, dis-je, qui vous promet le douteux comme certain, et vous présente le vrai comme faux non pour vous accorder ce que vous espérez en vain, mais pour vous ravir ce que vous tenez effectivement, n tourne et cherche comment il enlèvera la vigilance du Pasteur à ses brebis qui périront sans nul doute, quand personne ne sera plus là pour les sauver. Et néanmoins il fera lui-même tomber sur le pasteur cette horrible malédiction : Malheur à celui par qui le scandale arrive •. Hais confiant dans la sagesse que Dieu vous a donnée, je sais que vous ne vous laisserez entraîner ni séduire par aucune ruse de Fennemi ; que sur l'espoir d'un bien hasardé, vous ne commettrez pas un mal certain et que vous n'abandonnerez pas un bien également assuré.

LETTRE LXXXHL

(Écrite avant Tan 1129.}

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