HISTOIRE DE SAINT BERNARD. —VIE DOMESTIQUE
loppaif chaque Jotir arec une telle vigueur, qu'elle étonnait même le saint vieillard qui gouvernait cette nouvelle école de prophètes *. n avait pris la salutaire habitude de vivre audedans de lui-même, uni à Dieu au fond de son cœur, toujours attentif à la voix de sa conscience; ce qui rendait son recueillement facile et continuel. Et comme les grâces qu'il puisait à cette source mystérieuse rejaillissaient sur son extérieur, il semblait toujours envi- ' ronné d'une auréole de joie céleste; en sorte, dit un contemporain, qu'on Teût pris pour un esprit plutôt que pour un homme mortel; exprimant par toute son attitude la belle parole qu'il aimait souvent à redire aux novices : « Si vous désirez vivre dans cette maison, il « faut laisser dehors les corps que vous ap- « portez du monde; car les âmes seules sont « admises en ces lieux, et la chair ne sert de or rien *. »
Plus il goûtait les délices de l'amour divin qui réchauffait intérieurement, plus il réduisait en servitude ses sens et sa vie naturelle, de peur que les communications avec les choses extérieures ne missent quelque obstacle à la jouissance de ces ineffables consolations. La pratique constante de la mortification finit par amortir sa nature à tel point, que, ne vivant plus que par Tesprit, il voyait sans voir, il entendait sans entendre, mangeait sans goûter, et à peine conservait-il quelque sentiment pour les choses du corps. On rapporte que plus d'une fois il lui arriva de boire, sans s'en apercevoir, de Tliuile ou quelque autre breuvage pour de l'eau; il ne savait pas, au bout d'un an de noviciat, si la pièce destinée au dortoir était plate ou voûtée ; il ignorait s'il y avait des fenêtres au bout de l'oratoire où il priait tous les jours ', La chose uniquement nécessaire l'absorbait tout entier, et concentrait toutes ses pensées. Sa conscience, devenue plus délicate à mesure qu'elle s'était épurée davantage, ne supportait plus aucune imperfection; et la faute la plus légère donnait des angoisses au jeune novice.
Son affection pour sa mère lui avait suggéré le vœu de réciter tous les jours, en sa mémoire, les sept psaumes de la Pénitence. Une fois, dit l'auteur de XExorde de Citeaux *, étant encore au noviciat, il alla prendre son repos sans penser à accomplir le devoir qu'il s'était prescrit. Le lendemain, Etienne, son père spi-
« Hiêt. de Cit., vd. III, ch. x. -* « Idem, loco citalo. — » GuiU., IV, n» 20, p. i085, et Gaudf., Vita S, B., lib. III, cap. I — ^ Dist. I, cap. xvii.
rituel, éclairé d'une lumière supérieure, lui adressa ces mots : « Mon frère Bernard, ditesmoi, je vous prie, à qui donnfttes-vous hier le soin de réciter vos sept psaumes? » A ces paroles, Bernard, étonné qu'on eût connaissance d'une pratique qu'il avait gardée en seci-et, fondit en larmes; et, se jetant aux pieds de son guide vénérable, confessa sa faute et en demanda pardon.
Une autre fois, ayant reçu la visite de quelques-uns de ses parents qui vivaient dans le monde, il prit plaisir à entendre les nouvelles du siècle. Cette vaine curiosité était à peine satisfaite qu'elle porta son fruit amer. Bernard sentit de sombres nuages obscurcir le ciel de son âme ; et longtemps il demeura sans consolation dans la prière, sans joie et sans énergie dans ses exercices ascétiques, jusqu'à ce qu'enfin, ayant reconnu la gravité de sa faute, il se prosterna au pied de l'autel, priant et gémissant pour obtenir le retour de la grâce.
C'est ainsi que l'onction de la vérité, qui rinstruisait au-dedans de lui-même, le purifiait de ses moindres taches; et la grâce divine releva de degré en degré, de clarté en clarté, jusqu'à la plus éminente perfection.
Cependant, dès Tannée de son noviciat, Bernard, qui était d'une complexion faible et délicate, tomba malade ; il perdit entièrement le sommeil, ne put supporter presque aucune nourriture, et éprouva souvent de longues défaillances. <x Comme il mange peu, dit son bio- « graphe contemporain, il dort peu aussi ; et « en ces deux choses, il semble user de ce <c qu'il faut, moins pour entretenir la vie que a pour différer la mort K »
Outre la faiblesse naturelle de son tempérament, il hâta lui-même la ruine de sa santé par l'excès de ses macérations; et dans la suite, il eut lieu de regretter de n'en avoir pas toujours usé avec discrétion. Son estomac rejetait avec douleur toute espèce d'aliments ; et son corps, depuis longtemps exténué, devint si. maigre, qu'il semMait n'avoir plus rien de matériel. Mais ces infirmités ne l'empêchèrentpoint de suivre la règle commune; il évitait avec aversion toute singularité, et s'efforçait de suppléer au défaut de force physique par la ferveur de l'esprit. Son regret le plus vif était de ne pouvoir partager les fatigues et les rudes ouvrages auxquels ses frères étaient appliqués. Il déplorait devant Dieu la triste incapacité qui le mettait hors d'état de servir le monastère par le travail de ses mains; et pour-
1 Goill. s. Th., p. 1086.
tant, à force de zèle et de persévérance, il parvenait à bêcher la terre, à couper du bois, à le porter sur ses chéiiyes épaules.
Durant ces travaux extérieurs, les moines admiraient son profond recueillement; il allait et venait, se prêtait à tous les services, apportant jusque dans les moindres choses une attention sérieuse; et au milieu des occupations les plus fatigantes, il gardait dans son cœur une paix inaltérable, entretenant avec soin le feu d'un vivant amour et les conununications intimes, incessantes, avec le foyer de la lumière. Aussi conserva-t-il un souvenir reconnaissant de cette première initiation à la vie monastique, qui fut pour lui une époque de grâces et de progrès rapides.
a II le déclare encore aujourd'hui, dit le moine déjà cité; il avoue que ce fut principalement dans les champs et dans les bois qu'il reçut, par la contemplation et la prière, l'intelligence des Écritures; et il a coutunie de dire fort agréablement à ses amis, qu'il n'eut jamais d'autre maître en cette étude que les hêtres et les chênes de la forêt ^ b
C'est dans ces paisibles et mâles exercices que s'écoula le temps du noviciat. Le jour si désiré de la profession religieuse arriva enfin; c'était au mois d'avril de l'année 1114*. Bernard et ses anciens compagnons prononcèrent leurs vœux solennels avec une sainte émotion. Les chroniques contemporaines se bornent à énoncer ce fait, sans autres détails; et ils ajoutent que les expressions leur manquent pour en parler dignement. Il faudrait en effet avoir l'expérience intime de la joie dont l'âme est inondée quand elle accomplit une irrésistible vocation ; il faudrait avoir goûté ce bonheur profond et ineffable, pour comprendre le sentiment que durent éprouver ces âmes d'élite, en cette mémorable circonstance. Bernard et ses frères s'offrirent à Dieu sans réserve, comme des holocaustes du divin amour, ne souhaitant plus autre chose sur cette terre que de s'immoler tous les jours au service et à la gloire de Jésus-Christ.
L'esprit qui les poussait est ce même esprit de sacrifice qui, dans tous les siècles, a élevé tant de milliers de chrétiens, à la suite de Jésus-Christ, jusqu'à la cime de la perfection évangélique. Dans ces voies saintes et lumineuses, on perd de vue, on dédaigne, on oublie le monde et tout ce que le monde appelle bonheur; on savoure les effusions d'une joie cent
* Guyi. s. Th., cap. iv, n« 23, p. 1087. ^ Hi8t.de Cit., yoLlll.ip. 58.
fois plus délicieuse que les joies terrestres : c'est le centuple promis dès cette vie à ceux qui quittent tout pour Jésus-Christ; c'est une jouissance qui surpasse toute autre jouissance, et qui faisait dire à saint Bernard, comme à saint Paul : « Ce qui autrefois passait à mes yeux pour des biens, ne me semble aujourd'hui que préjudice et détriment. Je dis plus : les choses qui me paraissaient les plus avantageuses me semblent une perte en comparaison de cette haute connaissance de Jésus-Christ Notre -Seigneur, pour l'amour duquel j'ai voulu perdre toutes choses, les regardant comme des ordures, pourvu que je possède Jésus-Christ. Ce n'est pas que je sois parvenu à ce terme; mais, oubliant ce qui est derrière moi, et m'avançant de plus en plus vers ce qui est devant moi, je m'efforce d'atteindre mon but, afin de remporter le prix auquel Dieu me convie d'en-haut, par Jésus-Christ *. »
L'exemple de saint Bernard, plus puissant encore que sa parole, avait attiré à Cîteaux beaucoup de postulants ; et déjà le monastère ne suffisait presque plus au grand nombre de disciples nouveaux, la plupart de noble extraction, qui sollicitaient leur admission. Les historiens, étonnés de cet accroissement extraordinaire, l'attribuent à la jalousie de quelques anciens Ordres religieux qui, même par les médisances qu'ils répandaient sur le nouveau monastere, comme on l'appelait, l'avaient fait connaître partout; ce qui ne contribua pas médiocrement à attirer des curieux qui, par l'effet de la grâce, devinrent des religieux '.
Ces derniers augmentant de jour en jour, Etienne se vit contraint de s'occuper de l'établissement d'une colonie. Le lieu que l'on trouva convenable à cette fondation avait éte offert à l'abbé de Cîteaux par les seigneurs du pays de Châlons. C'était une forêt que l'on défricha en partie; et après y avoir construit une humble église entourée de cellules, Etienne y envoya douze moines sous la conduite de Bertrand, homme vénérable par sa piété autant que par son grand âge. Ce fut la première filiation de Cîteaux; et saint Etienne, à l'imitation des anciens patriarches, voulut lui donner un nom symbolique ; il l'appela Fîmite', pour marquer la force et la consistance que Dieu avait données à l'Ordre naissant.
A peine le monastere de la Ferté était- il établi, que l'on vint demander à saint Etienne une seconde colonie de moines pour le diocèse
* Ad Philip, m. — « Am. Ctsl.^ p. 78, l, ï. — • Fenuelé, Ferté.
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d'Auxerre.Bien que le digne abbé désirât vivement la dilatation de sa famille religieuse, il ne s'empressa pas d'accepter le domaine qu'on 'avait mis à sa disposition; il craignait les dangers d'un développement trop rapide et trop précoce; il consulta ses frères, examina mûrement les circonstances, et attendit avec tran- ^quillité les indications d'en-haut. Mais enfin, le monastère continuant à se remplir de novices, il fallut se décider.
Etienne désigna derechef douze de ses religieux, et leur donna pour abbé le célèbre Hugues de Mâcon, le plus ancien ami de Bernard. On peut juger du mérite de Hugues par le choix dont il fut l'objet, et par l'accroissement prodigieux que prit, sous sa direction, le monastère de Pontigny. Cette communauté devint comme une pépinière de saints pontifes, qui jetèrent le plus vif éclat sur l'ordre de Citeaux.
Cependant lamaison^mère, semblable à une ruche dont l'enceinte était trop étroite pour abriter les abeilles qui s'y multipliaient en toutes saisons, se trouva, dès l'année ill5, si remplie d'une nouvelle affluence de postulants, que saint Etienne, après en avoir ajourné un grand nombre, se crut encore une fois obligé de procurer un établissement à ces essaims d'ouvriers évangéliques. On lui avait indiqué un lieu inhabité dans le pays de Langres. Ce désert étant fort marécageux et presque inaccessible, on ne douta point que les religieux de Citeaux n'obtinssent facilement la permission de s'y établir. Etienne , quoiqu'il ne connût dans ce diocèse personne qui pût soutenir la fondation, exposa sa pensée aux frères assemblés, et demanda leur sentiment. Les uns jugèrent cette entreprise impossible, à cause du manque de ressources; les autres, parmi lesquels était saint Etienne, croyaient qu'il Dsdlait s'en remettre avec confiance à Dieu pour le succès de l'œuvre.
Ce dernier avis prévalut. On désigna, pour former le nouvel établissement, les frères de Bernard, son oncle Gauldry, deux religieux nommés Godefroy, dont l'un était son parent; un autre, nommé Elbold, d'un âge déjà avancé ; auxquels on joignit, pour compléter le nombre de douze, le moine Gauthier et le jeune Robert, cousin de Bernard. Saint Éjtienne mit à la tête de cette précieuse colonie celui-là même qui avait été l'ange conducteur de ses frères et le consolateur angélique de Citeaux : Bernard entrait alors dans sa vingt-cinquième année ^
^ Hisl.deCIUf t.I,p. 196.— Habilloa rapporte que Bernard TOMB I.
On s'étonnait qu'un jeune homme d'un tempérament si délicat, et qui n'avait aucun usage des affaires extérieures, fût chargé de cette laborieuse fondation ; mais sa vertu avait brillé d'un éclat si extraordinaire, que saint Etienne, plus initié que les autres dans les voies cachées de la Providence, n'hésita point à maintenir ce choix, dont les conséquences furent si heureuses et si glorieuses pour l'Eglise.
Le jour du départ de la nouvelle colonie étant venu, les religieux désignés, et dont le nombre de douze dut rappeler le collège apostolique, se mirent en route sous la conduite de Bernard,' lequel, étant devenu leur supérieur, représentait Jésus-Christ au milieu de ses disciples. Le cérémonial qu'on observait en ces circonstances était simple et touchant. L'abbé de la maison-mère remettait solennellement une croix entre les mains de celui qui devait être revêtu de la dignité abbatiale; puis, le nouvel abbé, sortant de l'église avec la croix et suivi de ses douze religieux, prenait congé de ses frères, et entonnait en partant une gravç psalmodie.
a Lors donc, dit la Chronique de Citeaux, a que Bernard et ses compagnons quittèrent a silencieusement Téglise, vous eussiez vu les a larmes couler des yeux de tous les frères, a sans qu'on entendit autre chose que les voix a de ceux qui chantaient des hymnes; et cn- « core ne pouvaient-ils retenir leurs sanglots, (X malgré la modestie religieuse qui leur faisait a faire des efforts pour les étouffer. On avait « peine à distinguer ceux qui partaient d'avec a ceux qui demeuraient; tous étant également « émus et affligés; jusqu'à ce qu'enfin ils a fussent arrivés à la porte du monastère qui a s'ouvrit pour les uns et se referma pour les a autres ^ »
Qui n'admirerait ici l'humble obéissance de ces vrais disciples de Jésus-Christ? Ils se séparent, avec une abnégation magnanime, des amis d'enfance, des compagnons fidèles avec lesquels ils avaient vécu dans le monde et dans le monastère ; ils quittent un supérieur vénérable qu'ils aimaient comme leur père ; une sainte maison qu'ils avaient choisie pour asile; une compagnie édifiante, objet de leurs plus chères affections ; ils renoncent aux plus légitimes consolations du cœur; et ils partent sans
ne quitta Clteaox qu'après avoir atteint Vâge où il put recevoir les ordres sacrés; ce qui s'accorde avec les indications que donnent les autres annalistes.
* Am. C4W.,I,n"6,7,p. 79.
regarder en anière, sans savoir où ils vont, sans prévoir ce qu'ils deviendront I
Bernard, toujours plein de vigueur apostolique, retrouve des forces et fortifie ses frères; il marche en avant comme le bon pasteur; il les guide, les inspire, les élève au-dessus des prévisions humaines, et les remplit d'espérance. Longtemps ils errent à travers un pays inculte et des forêts sauvages; ils ne sentent ni les privations ni les fatigues : le voyageur épuisé n'aspire pas avec plus d'empressement au gîte de l'hospitalité, que ces hommes de Dieu ne soupirent après les austérités du désert. Ils arrivent enfin dans une vallée marécageuse : c'est un ancien repaire de voleurs, et dans le pays on l'appelait la Vallée d'absinthe; mais le saint abbé lui donna le nom de Claire Vallée, car désormais elle deviendra un des plus ardents foyers de la lumière divine.
Les généreux moines ne trouvèrent aucune difficulté à s'établir dans un lieu abandonné de tout le monde. Loin de leur disputer une retraite qui jusqu'alors n'avait inspiré que de refTroi, les habitants des contrées voisines aidèrent à défricher le terrain, à bâtir de petites cellules; et ils se félicitaient de voir arriver des hommes de Dieu dont la vie édifiante les touchait de componction. Dès qu'ils eurent achevé leur humble oratoire et que les constructions eurent pris quelque forme de monastère, le jeune abbé organisa avec une parfaite sagesse les emplois et les exercices religieux; il confia la charge de prieur au moine Gauthier, auquel saint Etienne avait particulièrement assigné cette fonction importante; il donna à son frère Gérard l'office de cellérier, et chargea André, son autre frère, du soin de la porte. Puis , ayant mis en pleine activité les règlements de Cîtcaux, il partit, accompagné d'un religieux, pour recevoir à Châlons la bénédiction abbatiale. Voici en quels termes Guillaume de Saint-Thierry rapporte les détails de ce voyage :
0 Lorsqu'il fallut que Bernard reçût la consécration de l'évèque dont il relevait, le siège de Lan grès se trouvait vacant; et les frères délibérant entre eux où ils le mèneraient pour le faire ordonner, la grande réputation du fameux docteur Guillaume de Champeaux, évoque de Châlons, leur fit penser à ce prélat vénérable. Il alla donc à Châlons-sur-Hame avec le moine Elbold. Quand Bernard, alors âgé seulement de vingt-cinq ans, entra dans la maison cpiscopale, le corps usé et la mort peinte sur le visage, tandis que le moine qui l'accompagnait
était grand, robuste et d'une mine avantageuse, les uns riaient, les autres murmuraient; mais plusieurs, mieux avisés, et jugeant selon la vérité, furent touchés de respect. L'évèque, sans demander lequel des deux était l'abbé, jeta les yeux sur Bernard, ot reçut le serviteur de Dieu comme étant lui-même serviteur de Dieu. Depuis ce jour et depuis cet instant, ils se lièrent ensemble et ne firent plus qu'une âme en Notre-Seigneur. Ils se visitèrent souvent avec une si grande intimité, que Clairvaux devint la propre maison du saint évêque ; et Châlons offrait une retraite hospitalière à ceux de Clairvaux. Le diocèse de Reims, et la France entière fut excitée, par l'exemple de Guillaume de Champeaux, à révérer l'homme de Dieu; car tout le monde apprit d'un si pieux évêque à le respecter comme un ange descendu du ciel. On disait avec raison qu'il fallait qu'un prélat d'une si grande autorité eût reconnu en Bernard beaucoup de grâces et de vertus célestes, puisqu'il lui témoignait une prédilection si vive, quoique Bernard ne fût qu'un jeune moine inconnu qui s'abaissait lui-même autant qu'il le pouvait, et s'effaçait par sa modestie et' sa grande humilité *. »
; Cependant, comme il arrive d'ordinaire parmi les hommes, les habitants du pays, qui avaient d'abord témoigné un vif intérêt à ces pauvres religieux, s'accoutumèrent bientôt aux' exemples de sainteté dont ils étaient journellement les témoins; et, se lassant de les assister à -mesure qu'ils cessaient de les admirer , Clairvaux tomba peu à peu dans une extrême détresse. Les moines, occupés sans relâche aux constructions du monastère, étaient dans l'impossibilité de gagner leur pain par leurs travaux; et comme leur établissement s'était fait après la saison des semailles, la terre ne leur donnait rien. Ce fut avec des peines incroyables qu'ils se procurèrent quelque peu d'orge et de millet, dont ils faisaient du pain, n'ayant, pour se nourrir, que des feuilles de hêtre cuites dans l'eau, et du sel. L'hiver vint ajouter de cruelles rigueurs à cette situation douloureuse ; et Clairvaux eut à subir des maux de tous genres.
Un jour, raconte un pieux chroniqueur, le sel même vint à manquer. Bernard dit à l'un de ses frères : a Guibert, mon fils, prends l'âne et va acheter du sel au marché. » Le frère répliqua : « Mon père, me donnerez-vous de quoi payer? — Ayez confiance , répondit l'homme de Dieu ; car pour de l'argent, je ne sais quand
* Guill., lib. I, cap. vu, p. 1090.
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nous en aurons; mais là-haut est Celui qui a ma bourse et mon trésor. » Guilbert sourit, et regardant Bernard, il lui dit : « Mon père, si je m'en vais les mains vides, je crains fort de revenir les mains vides. — Va toujours, reprit Bernard, et va avec confiance; je te le répète, Celui qui possède nos trésors sera avec toi en chemin, et te fournira ce qui sera nécessaire.» Sur cela, le frère, ayant reçu la bénédiction du révérend abbé, sella son fine et se rendit au marché, qui se tenait près d'un castel nommé RisneUus. Guibert, ajoute la naïve chronique, avait été incrédule plus quil ne fallait * ; néanmoins le Dieu des consolations lui procura un secours inattendu; car, non loin du bourg voisin, il rencontra un ecclésiastique qui le salua et lui demanda d'où il venait. Guibert lui confia l'objéi de sa mission et la pénurie de son couvent; ce qui toucha tellement le charitable prêtre, qu'il lui fournit des vivres en abondance. L'heureux Guibert revint en bâte au monastère , et se jetant aux pieds de Bernard, raconta ce qui lui était arrivé en chemin. Alors le père lui adressa ces paroles avec douceur : « Je te le dis, mon fils, il n'est rien de plus nécessaire au chrétien que la confiance; ne la perds donc jamais, et tu t'en trouveras bien tous les jours de ta vie '. »
Néanmoins ces secours partiels, et plusieurs autres ressources qui leur avaient été présentées d'une manière non moins admirable, s'étaient épuisés; et Clairvaux retomba dans les embarras d'une indigence complète. Les religieux, en proie à la faim, au froid et à des privations presque insupportables, s'abandonnèrent au découragement, et manifestèrent avec quelque véhémence le désir de retourner à Citeaux. Bernard lui-même était accablé au spectacle des souffrances morales et physiques
* nos quam oportet incredulos.
• Joan. Erem., Yiia 4% lib. 0, vfi 3, p. 1303.
de ses enfants; son cœur se brisa et ses forces défaillirent, au point qu'il cessa même de les nourrir de sa parole ; et ainsi, ajoute l'annaliste de Clairvaux, les religieux furent privés à la fois du pain du corps, à cause de leur pauvreté extrême; et du pain sacré de l'âme, à cause du silence que gardait le saint abbé ^
Cet état de choses, qui avait commencé dès la fin de l'année ill5, se prolongea durant l'hiver de l'année suivante, et l'on ne saurait dire ce que Bernard eut à souffrir pendant ces seize à dix-sept mois, pour empêcher la dissolution de Clairvaux et pour faire tourner à l'avantage des frères l'épreuve terrible qui, dans les desseins de Dieu, dut affermir à jamais leur confiance, leur foi, leur courage, leur abandon à la divine Providence,
0 hommes courageux I vrais disciples de l'Évangile ! qui donc vous a embrasés de l'amour des souffrances, sinon Celui qui est descendu sur la terre pour naître dans une crèche et mourir sur la croix? Qui a pu mettre dans vos âmes la pensée d'abandonner vos terres, vos châteaux, vos amis, vos familles, et de vous arracher à vous-mêmes, si ce n'est le Dieu d'amour qui, par amour pour nous, s'est fait homme lui-même et s'est livré pour nous ?
Un jour, Bernard, baigné de larmes, était prosterné sur les marches de l'autel avec ses frères, gémissant et implorant avec supplications la miséricorde du divin Maître, auquel ils s'étaient voués dans la simplicité de leur cœur.
Tout à coup ils SQAt frappés d'un bruit de voix étrange qui paraissait venir du ciel. Les frères étonnés prêtent une oreille attentive, et entendent distinctement ces mots qui retentissent dans l'église : a Bernard, lève-toi, ta prière est exaucée M »
i Hist d€ CIL, toi. m, Uy. Il» ch, viu. * Idwi^ loc. cit., p. 99,