‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 15 sur 319 · CHAPITRE LETJXIÉME · texte numérisé non relu

CHAPITRE LETJXIÉME

Déyeloppement de Clairvatix. — Maladie de saint Bernard. — Narration de Guillaume

do Saint-Thierry.

Glairvaux, dans les temps de sa fondation, peut être comparé au mystééieux grain dont parle rÉvangile. Rien, en effet, ne fut plus faible, plus humble, plus cliétif, que cette semence céleste, lorsqu'elle fut jetée dans le champ de l'Église. Elle végéta longtemps sans aucune croissance; elle eut à lutter contre les orages et les tempêtes les plus violentes; mais le principe de vie qu'elle contenait rendait l'œuvre de Dieu indestructible; et après avoir été profondément délaissée, mortifiée, elle prit un soudain essor.

Les souffrances longues et cruelles des religieux de Glairvaux furent enfin divulguées, et elles excitèrent lacompassion publique. On vint apporter de divers côtés des secours imprévus; et Bernard eut à craindre les dangers d'une trop grande abondance plus qu'il n'avait redouté les maux de la disette.

Dans le temps même où les moines étaient encore stupéfaits de la voix surhumaine qui avait retenti au lieu saint, il arriva au monastère deux hommes inconnus qui déposèrent des offrandes considérables. Plusieurs voitures apportèrent des provisions de la ville de Châlons. Bientôt la vallée de Glairvaux, arrosée des sueurs de ces pieux cénobites, et fécondée par leur travail, commença également à produire quelques ressources régulières et à subvenir aux nécessités les plus urgentes.

Bernard, affranchi désormais du soin des choses temporelles, et voyant fleurir dans ses enfants la paix et les vertus évangéliques, put s'absenter du monastère pour se rendre aux invitations de l'évêque de Châlons, qui le chargeait de prêcher dans les églises de son diocèse. Ges missions exerçaient une irrésistible influence ; les populations accouraient pour entendre la parole de l'homme de Dieu ; des ecclésiastiques, aussi bien que des laïques illustres, non contents de réformer leur vie, s'attachèrent à sa vocation et le suivirent dans

le désert de Glairvaux. « Gombien de gens sa- « vants, écrit un biographe, que d'orateurs, que « de nobles et de grands, que de philosophes (( ont passé des académies du monde à l'école « de Glairvaux, pour se vouer à la contem- « plation et pratiquer la morale divine * I »

e Gomme il parlait et vivait plutôt par l'Esprit de Dieu que par l'esprit de l'homme, dit un autre écrivain du même temps, il rendait possible beaucoup de choses qui ne semblaient guère plus faciles que de transporter des montagnes... La grâce se manifestait admirablement danssesprédicationsqui amollissaient lescœurs les plus endurcis; au point qu'il ne s'en retournait pas une seule fois sans remporter les fruits de se» discours. Donc, par ses progrès de tous les jours et par l'exemple de sa sainteté, il jetait les filets de la parole de Dieu au nom de Jésus- Ghrist; et il s'y vint' prendre un si grand nombre de poissons spirituels et raisonnables, que chaque pêche semblait suffisante pour remplir la nacelle de Glairvaux. D'où il arriva, au bout de quelque temps, par le plus beau des miracles, que cet homme languissant et à demimort, auquel il ne restait plus, pour ainsi dire, que la voix, rendit sa vallée tellement illustre, d'obscure qu'elle était auparavant, qu'elle mérita d'être appelée, de nom et de fait, Claire- Vallée; puisqu'en effet elle répandait, comme du plus haut degré des vertus chrétiennes, une clarté resplendissante sur toute la terre *. »

Parmi les nouveaux disciples, il faut particulièrement remarquer le savant Roger, qui devint dans la suite abbé des Trois-Fontaines; Humbert, Rainaud, Pierre de Toulouse, le bienheureux Odon, depuis sous-prieur de Glairvaux, et plusieurs chanoines de Ghâlons et d'Auxerre. Le célèbre Etienne de Vitry vint aussi se ranger sous la direction de saint Bernard et entra au noviciat, au grand étonnement du monde;

4 Vit, Bern., lib. II, auct. Ernaldo, abb. Bonaî-Vallia, — Prœfatio aucloiis. — • * Guill., lib. I, cap. xiii»

VIE MONASTIQUE

mais il fut le seul de ces nouveaux moines qui ne persévéra point.

La grande âme de Bernard semblait se dilater à mesure que ses enfants augmentaient en nombre; et se faisant tout à tous, il ne mit plus de bornes à sa sollicitude, jusqu'à ce qu'enûn, succombant aux fj^tigues, aux yeilles, aux travaux incessants, il demeura sans force, accablé de soufiTrances.

Depuis longtemps ses infirmités s'étaient aggravées d'une manière alarmante ; et une fièvre continuelle, jointe à sa rigoureuse abstinence, avait miné son corps. Hais vers la fin de l'année 1146, la maladie se déclara avec des caractères si compliqués, qu'on n'attendait plus que sa fin prochaine.

A cette triste nouvelle, l'évêque de Châlons, Guillaume, qui souhaitait ardemment la conservation du saint abbé, accourut en toute hâte a Clairvaux. Il était persuadé qu'un régime plus doux, accompagné de repos et déménagements, serait capable de ranimer une santé si précieuse ; etdanscette conviction, i)avait demandé à genoux au Chapitre de Citeaux la permission de diriger la conduite de Bernard durant une année entière.

Le Chapitre, touché de la charité du pieux prélat, plaça l'abbé de Clairvaux sous son obéis- ,sance piaurticulière; et en vertu de cette déléga-tion, Guillaume de Champeaux exigea que Bernard fût complètement déchargé, pendant une année, de tous les soins spirituels et temporels du monastère. Il lui fit construire une habitation isolée hors de l'enclos du cloître, et confia le malade à un médecin dont les ordonnances durent être rigoureusement exécutées. Malheureusement ce médecin, indigne de la réputation dont il jouissait, n'avait ni science, ni conscience; et l'autorité pédante qu'il exerçait sur Bernard devint pour celui-ci une occasion«de peines plus vives que les souffrances physiques. Diurant dix à douze mois que se prolongea cette sorte d'exil, Bernard supporta, sans se plaindre, le traitement brutal de cet empirique; et comme si Dieu, content de son abnégation, voulait prouver que c'est lui qui ôte et rend la santé, selon qu'il est opportun, sans l'intermédiaire des hommes, et souvent malgré les hommes, Bernard reprit peu à peu quelque force et entra en convalescence.

Un de ses plus fidèles amis, celui que nous avons déjà cité plusieurs fois, l'abbé de Saint- Thierry, vint rendre visite à Bernard durant i*e(te retraite, et passa plusieurs jours auprès de lui, de manière à observer ses mœurs privées

et intimes. Il a trace dans son journal les impressions qu'il avait emportées de Clairvaux; récit naïf et tellement propre à édifier le lecteur, quo nous en donnerons ici la traduction, ne l'abrégeant que très-peu, de crainte d'en affaiblir l'intérêt *.

« Ce fut en ce temps que je commençai d'aller à Clairvaux et de visiter le saint. Étant venu le voir avec un autre abbé, je le trouvai dans sa cellule, qui était semblable aux loges qu'on assigne ordinairement aux lépreux sur les grandes routes. Il jouissait alors d'un complet repos, étant déchargé de toutes fonctions parle commandement de l'Évêque et des abbés ; vivant en Dieu, et comblé de joie comme s'il goûtait les délices du paradis. Lorsque je mis le pied dans cette cellule royale, et que je consi^ dérai quel était ce logement et celui qui y logeait, j'en atteste Dieu, je fus saisi d'autant de respect que si je me fusse approché de l'autel sacré. Je me sentis pénétré d'une si vive suavité en abordant ce grand homme, et je conçus un si extrême désir de demeurer avec lui, de partager sa pauvreté et sa simplicité, que, si l'on m'eût permis de choisir entre toutes sortes de conditions, je n'eusse rien demandé avec plus d'instances que de rester toujours avec lui pour le servir.

« Après que de son côté il nous eut accueillis avec une gracieuse charité, nous lui demandâmes ce qu'il faisait et comment il vivait dans sa retraite. Il nous répondit avec ce sourire de bonté qui lui était habituel : Je suis bien, parfaitement bien ; car auparavant des hommes raisonnables m'obéissaient, tandis que, par un juste jugement de Dieu, j'obéis maintenant à un homme sans raison. C'était une allusion au

* Le B. Guillanrae, abbé de Saint-Thierry, était l'un des personnages les plus ioslruils de ce grand siècle, comme on le voit par ses oavrages recueillis dans la Bibliothèque des Pères, et par l'estime particulière qne lui témoigne saint Bernard dans ses épltres. L'ouvrage qu'il adressa aux religieux de Moatdieu, où il traite des avantages de la solitude, renferme les plus sublimes principes de la vie ascétique. Il fut si édifié de la sainteté de l'abbé de Clairvaux, que, de son vivant même, il retraça les faits les plus remarquables de son histoire; mais cet écrit, interrompu par la mort de Guillaume, n'a malheureusement qu'un seul livre, et s'arrête avant l'époque où saint Bernard entra dans la vie publique. Plusieurs auteurs prétendent que Guillaume se démit de son abbaye pour embrasser la règle de Citeaux. Ce fiiit ne nous parait pas démontré : car, que tel ait été son désir, cela résulte sans doute de sa correspondance avec saint Bernard; mais on voit dans les mêmes épltres que ce dernier s'est loi^ours opposé au projet de Guillaume. — Voy. Bem.,£/)ù/., Lxxix, lxxxv etLXXXVi. — Idem,BïhL Patr., t. \II ; et Apolog, de grat, et lib. arb., in proœmio. — Saint Bernard dédia ce dernier écrit à Guillaume, comme un témoignage de sa tendre Affectitn et de la confiance.

médecin présomptueux qui s'était vanté de le guérir, et entre les mains duquel il avait été confié par Tévêque, par les abbés et ses trêves. Nous mangeantes avec lui, et nous pensâmes qu'on devait traiter avec beaucoup de ménagement une santé dont le rétablissement était si nécessaire. Mais voyant que, par l'ordre du médecin, on lui présentait des aliments dont une personne bien portante et affamée voudrait à peine manger, nous en fûmes indignés ; et il nous fallut faire effort pour conserver la règle du silence et nous abstenir de traiter ce médecin de sacrilège et d'homicide. Quant à l'homme de Dieu, il était indifférent à ces choses, ne pouvant plus même discerner physiquement la saveur des aliments ; son estomac étant tout à fait délabré et privé de sensibilité...

« C'est dans cet état que je trouvai ce digne serviteur de Jésus-Christ, et c'était là son genre de vie dans sa solitude. Hais il ne vivait pas seul, parce que Dieu était avec lui, et qu'il jouissait de la compagnie et de la consolation dos saints anges ; ce qui a été constaté par des indices manifestes *. Car, une nuit, priant avec une ferveur extraordinaire et répandant son âme devant Dieu, il entendit une harmonie de voix ; et s'étant légèrement assoupi, il fut réveillé par un bruissement semblable à celui que ferait une grande troupe passant devant lui. Puis, les voix qu'il avait entendues, renouvêlant leurs concerts, il sortit de sa cellule et suivit cette troupe qui s'éloignait. 11 y avait près de là un terrain couvert de ronces et d'épines; mais aujourd'hui il est tout différent de ce qu'il était alors. Là il aperçut deux chœurs disposés de côté et d'autre, qui alternaient leurs chanfs mélodieux et délectaient k êatnt homme *. Il no comprit bien le mystère de cette vition que plusieurs années après ; les bâtiments du monastère ayant été transportés en un lieu plus spacieux, et la chapelle ayant été bâtie précisément à Fendroit où il avait entendu ces voix angéliques.

: Je demeurai quelques jours avec cet aima-

t Qtiod manifestis indiclis demomtratum est.

* Et vir Fanctns delectsbatnr. — Goerres, dans son intéressant onyrage sur la Mystique chrétienne, énnmère une feule de circonstances oii des âmes pnres entendirent les ravissantes harmonies d'une musique céleste. Saint Joseph deCupertino, entre attires, demenra trois jours en extase, après avoir été frappé de sons mélodieux qui pemblaient tenir du cieL II disait que la musiqne terrestre était propre k élever l'âme, qnand elle est religieuse ; mais qn'on ne saurait comparer les sons matériels qui retentissent aux oreilles, avec les sons de la musique divine qui émeuvent et ravissent les âmes. Rien ne peut exprimer, di?ntt-il, la Joie dont les saints sont enivrés par ces sublimes f oncorts. (Voy . Gœ; i c:, Christticfiê Blystic.^i. H, p. 91 et suiv.)

ble saint, quoique Je fusse indif^ne d'une telle faveur ; et partout où je portais mes regards j'étais saisi d'admiration, comme si je contemplais de nouveaux cieux et une nouvelle terre, voyant des hommes de notre temps retracer la vie si parfaite de nos premiers pères, les soli« taires d'Egypte.

« Dès que l'on descendait de la montagne elfc qu'on entrait à Clairvaux, on reconnaissait Dieu de toutes parts ; et la vallée muette publiait, par la simplicité et l'humilité des bâtiments, l'humilité et la simplicité de ceux qui les habitaient. Enfin, en pénétrant dans ces lieux si remplis d'hommes, et où personne n'était oisif, tous travaillant et s'appliquant à quelque ouvrage, on trouvait au milieu du jour un silence pareil à celui du milieu de la nuit, interrompu seulement par les travaux manuels et les voix qui chantaient les louanges de Dieu. L'harmonie de ce silence, au milieu d'une solennelle activité, offrait des scènes tellement imposantes, que les étrangers, même les mondains, frappés de respect, n'osaient plus, je ne dis pas proférer une parole profane ou oiseuse, mais s'arrêter à une pensée qui ne fût sérieuse et digne de cette sainte retraite.

a Le désert où demeurent ces serviteurs de Dieuestenvironnéd'uneforêtsombre et épaisse, resserré entre deux montagnes voisines qui le pressent étroitement, de manière à lui donner en quelque sorte l'apparence d'une grotte profonde... Et, bien qu'ils fussent en grand nombre, ils ne laissaient pas que d'être tous solitaires... ; car, tandis qu'un seul homme, quand il vit dans le trouble et dans le dérèglement, contient en lui-même une multitude bruyante; ici, au contraire, par l'unité et le calme de l'esprit, tous ensemble vivent dans la solitude.

a Telle est cette illustre école de la sagesse chrétienne, sous la conduite de l'abbéBernard ! Telle est la faveur et la sainte discipline de sa trèi-claire et trh-chkre vallée * ; le serviteur de Dieu ayant bien réglé toutes choses et voué au Seigneur un tabernacle mystérieux, selon le modèle qui lui avait été montré sur la montagne, lorsqu'il était seul avec Dieu dans le désert de Clteaux, comme Moïse dans la nuée...

« Et plût au ciel que, s'accoutumant à être homme avec les hommes, il se fût montré aussi doux, aussi discret, aussi soigneux envers luimême qu'il l'était envers les autres ! Mais, dès qu'il se vit au terme de l'obéissance promise à l'évêque de Châlons pendant une année ; comme un arc détendu retourne à son premier état,

• In rjus clarissima cl catissima valle.

VIE MONASTIQUE

comme un torrent dégagé d'une digue reprend son cours en redoublant d'impétuosité ; ainsi l'homme de Dieu revint avec une nouvelle ardeur à ses travaux et à ses austérités, comme pour se venger de son repos et se dédonmiager de l'interruption forcée de sa pénitence ^ »

Ce fut au commencement de Tannée 1118 que Bernard rentra dans ses fonctions abbatiales et combla les vœux de ses frères. Sa santé n'était point rétablie ; et son corps, loin d'avoir recouvré des forces pendant sa longue réclusion, semblait plus exténué, plus décharné qu'auparavant. Hais son esprit, libéré en quelque sorte des liens matériels, se déployait avec d'autant plus de puissance : on ne concevait point que d'une forme si frêle, il pût sortir une voix si retentissante, une si merveilleuse activité. A peine se retrouva-t-il dans sa charge, que la claire vallée s'anima d'une nouvelle vie ; la parole et les exemples du saint abbé communiquèrent aux religieux un zèle ardent de perfection spirituelle, a II a faut nécessairement ou monter, ou desa cendre, leur disait-il, sur le chemin des a vertus. Si l'on veut s'arrêter, on tombe. « Celui-là n'est pas bon, qui ne veut pas dea venir meilleur; et dès qu'on cesse de croître « en vertu, on cesse d'être vertueux *. »

De nouveaux disciples, la plupart appartenant aux plus nobles familles des contrées voisines, venaient presque chaque jour se joindre aux anciens ; des hommes qui avaient rempli dans le monde des rôles considérables, soit dans l'enseignement, soit dans les armées, changeaient à Clairvaux leurs biens frivoles contre les trésors des soufTrances évangéliques ; et en même temps que le nombre des religieux augmentait d'une manière prodigieuse, leurs vertus, leur régularité, leur vie angélique, offraient de jour en jour un spectacle plus édifiant.

Nous mettrons ici sous les yeux de nos lecteurs quelques passages d'une lettre qui complétera la description de Clairvaux, et fera apprécier la sainte œuvre que Bernard fonda dans le désert. Cette lettre remarquablement belle, conservée dans les annales de Citeaux ', a été écrite par le moine Pierre de Roya, qui, après avoir renoncé aux grandeurs du monde, goûtait, sous la direction de saint Bernard, les plus pures jouissances de la piété,

« Quoique la maison de Clairvaux soit située a dans une vallée, elle a toutefois ses fonde-

* Guil!., lib. I, cap. VJi et viii.— « Episl. xci.— » Bi6/toM. Pat. Ctif., t. I.

a ments sur les montagnes saintes. C'est là a que Dieu se rend admirable et opère des « choses extraordinairesà la gloire de son nom; a c'est là que les insensés recouvrent lasagesse ; a c'est là que l'homme intérieur se renouvelle « pendant que l'homme extérieur se détruit ; «là, les superbes deviennent humbles, les a riches se rendent pauvres ; les ignorants <K acquièrent la science, et les ténèbres du péa ché se dissipent sous l'action de la lumière, a Là, il n'y a qu'un cœur et qu'une âme parmi a la multitude d'hommes qui se sont réunis a de tant de pays différents. Ils y goûtent sans a cesse les joies spirituelles dans l'attente de « l'éternelle béatitude dont ils savourent déjà a les prémices en cette vie. On peut apercevoir a à leur vigilance dans la prière, à leur rea cueillement et à l'humble attitude de leur « corps, quelle est leur ferveur d'esprit et la «pureté d'âme avec laquelle ils s'élèvent à a Dieu, et quelle est l'union ineffable qu'ils a contractent avec lui. Les longues pauses « qu'ils font dans l'office, au milieu de la nuit; a la manière dont ils récitent les psaumes et a méditent les Livres sacrés ; le profond silence a dans lequel ils se tiennent pour écouter a Dieu qui les instruit au fond du cœur : tout « cela indique assez leurs consolations intimes. , • a Mais qui ne les admirerait quand ils s'exercent a aux travaux des champs 1 Car aux heures où « la communauté se rend au travail ou en rea vient, ils marchent avec simplicité les uns « après les autres, comme une armée rangée a en bataille, couverts des armes de l'humilité. « Ils sont serrés étroitement entre eux par les a liens de la paix et de la charité fraternelle, a qui est la joie des songes aussi bien que la « terreur des démons... L'Esprii-Saint les forer tifie tellement par l'onction de sa grâce, a qu'encore qu'ils aient beaucoup de peines et a de labeurs, ils les supportent avec tant de paa tience, qu'ils ne senîblent éprouver aucime a fatigue...

« n y en a parmi eux qui autrefois tenaient a dans le siècle un rang distingué et qui étaient a environnés d'éclat par l'éminence de leur a savoir, lesquels maintenant s'abaissent et a s'humilient d'autant plus profondément, a qu'ils étaient naguère plus élevés. Lorsque a je les vois dans les champs, la bêche à la «t main, maniant la fourche et le râteau, ou a bien dans la forêt portant la cognée ; quand a je pense à ce qu'ils furent, et à ce qu'ils sont <x présentement, ils me paraîtraient, si j'en a jugeais par les yeux de la chair, des fous et

riTSTOIRE DE SAINT BERNARD.

c( des insensés, privés de la langue et de la pa- « rôle, et rien de plus que les derniers d'entre « les hommes et la raillerie des peuples. Mais, c( lorsque je les considère des yeux de la foi, je c< les admire comme des hommes dont la vie est a cachée avec Dieu en Jésus -Christ, et qui ne a vivent que pour le ciel. C'est parmi eux que je « remarque un Godeffoyde Péronne,un Guil- « laume de Saint-Omer, et tant d'autres grands « hommes que j'ai connus dans le monde, et .< qui aujourd'hui ne laissent plus apercevoir (( la moindre trace de leur ancien état ; car, '< au lieu qu'autrefois ils portaient la tête haute, c( quoiqu'ils ne fussent alors que des sépulcres (( pleins d'ossements de morts, ils sont à pré- (( sent des vases sacrés qui renferment le trésor a de l'humilité et de toutes les vertus chré- « tiennes *.

Telle est la splendeur du monastère de Clairvaux, dès l'année 1118.

Vers la fin de cette même année, Bernard eut la douce consolation de revoir son vieux père, qui, par un mouvement de la grâce, vint se joindre à ses flls et partager leur destinée. Técelin prit l'habit religieux; et sans vouloir se distinguer en aucune manière des autres moines, il pratiqua humblement les exercices de l'Ordre, et termina peu après sa carrière par la mort bienheureuse du juste.

Mais cette joie que leSeigneur venait d'accorder à Bernard et à ses heureux frères, fut suivie d'un événement qui navra son âme d'une affliction extrême, et lui fournit l'occasion d'épancher dans une mémorable épître les torrents de la plus suave charité. Nous en présenterons le récit dans le chapitre suivant.

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