‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 147 sur 319 · LETTRE XCIV · texte numérisé non relu

LETTRE XCIV

(Écrite Pan 1132.) A l'abbé D'fIN MONASTÈRE b'TOBK B*0U LE PRIEUB

s'en étatt allé ateg quelques frères s

4. Vous m*écrivez d'au-delà des mers pour me demander un conseil ; plût à Dieu que vous l'eussiez demandé de préférence à un autre I En effet, je suis pressé de deux côtés. Si je ne vous réponds pas, mon silence aura un certain air de mépris. Or je ne vois pas de moyen de vous répondre sans péril, puisque, quoique je dise, je serai forcé de causer du scandale à l'un ou de donner à l'autre de la sécurité plus qu'il n'en faut, ou tout au moins en un point sur lequel il ne faut pas en avoir. Si vos frères se sont éloignés de vous, cela ne s'est fait d'après les exhortations ni les conseils de nous, ni des nôtres, que je sache. Nous croyons plutôt que ce qui n'a pu être empêché par tant d'efforts, est venu de Dieu. Nous pensons aussi que ces religieux ont là-dessus le même sentiment que nous, eux qui nous demandent si instammeni conseil sur eux-mêmes parce que leur conscience sans doute leur reproche d'être retournés en arrière. D'ailleurs ils sont heureux d'après TÂpôtre, s'ils ne se condamnent pas' eux-mêmes en ce qu'ils veulent faire *. Quant à moi qui suis interrogé, comment ferai-je pour ne déplaire à personne, soit par mon silence,

^ Ce monastère était celui de Sainte-Marie d^York. Il fut fondé en 1088 par le comte Alain, fils de Gny, comte de Bretagne, dans une église dédiée à saint Olavus et sitoée près d*York. Le roi Guillaume le Roux, dédia plus tard cette église à la sainte Vierge. On mit dans ce monastère des moines Bénédictins qui Tinrent sous la conduite d'un a bé Etienne, et y firent fleurir la règle de Saint-Benoit jusqu'en 1132, époque à laquelle sous la direction de GeoflDroy, troisième abbé de Saintes- Marie, et à qui est probablement adressée notre lettre, un certain relàcbement pénétra dans le monastère. A ce moment la règle de Citeaux introduite en Angleterre ea 1128, commençait à y jouir d'une grande réputation. Pris d'un saint zèle, douze religieux de Sainte-Marie, après atoir demandé sans succès à leur abbé la permission de passer cbez les Cisterciens, recoorurent à la protection de Turstin, évèque d'York, et en 1132 ils quittèrent le monastère sous la direction du prieur Richard. Turstin les reçut dans son palais, leur donna un lieu inculte et sauTage sur la Riponne, et le jour de Nofil installa sdennellement Richard comme abbé de ce nouveau monastère. Ce monastère prit le nom de Fontaine et fiit remis sous la direction de saint Bernard qui envoya le religieux GeofTroy d'Amaie pour y établir la règle de Qteaux. L'abbé de Sainte-Marie réclama, écrivit aux évéques et aux abbés du voisinage, à saint Bernard lui-même ; mais l'évèque Turstin les défendit anprès dn métropolitain Guillaume, archevêque de Cantorbéry. Suint Bernard les défendit également (Voy. let. 94, 86, 313). * Rom., xfv, 22.

8oit par ma réponse ? Peut-être m'en tirerai-je en adressant ceux qui me consultent à un bomme plus sayant que moi et dont l'autorité est plus respectable et plus sainte que la mienne. Le pape saint Grégoire dit dans le Uyre pastoral : a Tout bomme qui s'est proposé de pratiquer un bien plus grand se rend illicite le bien moindre qu'il pouvait faire auparavant. » Pour le prouver, il rapporte ce témoignage de l'Évangile qui dit : Quiconque ayant mis la main à la charrue, regarde en arrière, nest pas propre au royaume des deux *, Et il ajoute : a Or celui qui s'était appliqué à une entreprise plus difficile, est convaincu de regarder en arrière, si, renonçant à ces biens plus grands, il retourne aux moindres * . d Le même dit encore dans sa troisième homélie sur Ezéchiel : a II y en a qui font les biens qu'ils connaissent, et qui, en les faisant, s'en proposent de meilleurs; mais se rétractant ensuite, ils changent cotte vie meilleure qu'ils s'étaient proposée. Us font sans doute les biens qu'ils avaient commencés ; mais ils succombent dans ces biens plus grands qu'ils avaient entrepris. » Au jugement des hommes, ces gens paraissent persister dans leur œuvre, mais aux regards du Dieu tout-puissant ils ont succombé dans leur résolution.

2. Voilà le miroir. Que vos religieux y considèrent, non leur visage du jour de leur naissance, mais l'acte de leur retraite. Qu'ils s'y examinent, qu'ils se jugentdevant leurs propres pensées qui les accusent ou les défendent, et en présence de ce juge spirituel qui juge tout et n'est jugé lui-même par personne. Mais qu'y a-t-il de plus grand ou de moindre, de plus élevé ou de plus bas, de plus rigoureux ou de plus relâché ; est-ce ce qu'ils ont quitté ou ce qu'ils ont repris ? je n'aurai certainement pas la témérité de le décider. Qu'ils l'apprécient eux-mêmes ! Voilà ce que leur dit également saint Grégoire. Mais à vous, mon révérend Père, je vous déclare avec autant de certitude que de sincérité, qu'il n'est pas bon pour vous de vouloir éteindre l'esprit • : N'empêchez pas celui qui peut bien faire, mais faites bien vousmême si vous pouvez *. Il vaut mieux se glorifier du progrès de ses fils, parce que le fils sage est la gloire de son père*. Au reste, que personne ne me sache mauvais gré de n'avoir pas caché dans mon cœur la justice de Dieu ; peut-être en ai-je, pour éviter le scandale, dit moins que je n'aurais dû.

» Luc, IX, 62. — « Pastoral, p. m, chap. 18. — » I Thés., V, 19. — * Prov., m, 27. — » Prov., x, 1.

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