LETTRE CIV
A UAITRB GAUTIER DE GHAUMOIIT.
Il rengage à fuir le monde et Tayertit que les intérêts des parents ne doivent Tenir qu'après ceux de Vàme et du Christ.
i. Souvent, mon très-cher Gautier, votre très-doux souvenir me revient à l'esprit, et alors je m'afflige sur vous en songeant à cet éclat de votre jeunesse, à cette vivacité de votre intelligence parée de science et d'érudition, enfin à ce bien, plus excellent que tout cela pour un chrétien, à ces mœurs pures, dons si précieux que vous étouifez sous des études frivoles et que vous faites servir, non au Christ leur auteur, mais à des choses passagères. Oh! si, ce qu'à Dieu ne plaise 1 une mort inattendue venait à frapper subitement tous ces biens, ils sécheraient aussi vite que
* Isate, XL, 6.
l'herbe sous le souffle d'un vent brûlant et furieux, et se faneraient aussi promptement que le foin des prairies. Qu'emporterez-vous donc avec vous de tous les travaux que vous aurez accomplis sur la terre? Que rendrez-vous au Seigneur pour tout ce qu'il vous a donné? Oui, quel intérêt payerez-vous à votre créancier pour tant de talents qu'il vous a confiés? Oh ! s'il vous trouve les mains vides, lui si prompt sans doute à donner, mais si sévère à redemander I Car il viendra, il viendra, sans tarder, exiger avec usure ce qui est à lui. Or, il prétend que tout ce qui semble attirer sur vous, dans votre pays, l'éclat de cette faveur pompeuse, mais pleine de périls, votre naissance illustre, votre extérieur avantageux, vos manières élégantes, la promptitude de votre esprit, l'avantage de votre érudition et l'honorabilité de vos mœurs ; que toutes ces choses sont sans doute glorieuses, mais pour celui dont elles viennent. Si vous usurpez cette gloire, il y a quelqu'un qui réclamera et qui jugera.
2. Cependant, soit; qu'il vous soit permis pendant quelque temps de vous attribuer ces biens, de vous glorifier des éloges qu'on vous donne, d'être appelé maître par les hommes et de vous faire un grand nom au moins sur la terre. Que vous restera-t-il de tout cela, après la mort, sinon peut-être le seul souvenir, souvenir borné lui-même à la terre. Car il est écrit: Tous les hommes ont dormi leur sommeil et n'ont plus trouvé dans leurs mains rien de leurs richesses ' . Que si telle est la fin de tous vos travaux, laissez-moi vous le dire, qu'avez -vous de plus qu'un animal? Lorsque votre pîilefroi sera mort, on racontera aussi de lui qu'il était bon. Voyez encore ce que vous aurez à répondre devant ce terrible tribunal sur ce que vous aurez reçu en vain votre âme, et une âme ainsi douée , si toutefois vous êtes convaincu de n'avoir fait de cette âme immortelle et raisonnable rien de plus qu'un animal ne fait de la sienne; car l'esprit de la brute ne vit, que tant qu'il anime son corps, et dès qu'il cesse de l'animer, il cesse de vivre. Que méritez-vous, je vous prie, vous qui, créé à l'image de votre Créateur, ne soutenez point en vous-même la dignité d'une si grande majesté; qui, ne comprenant point l'honneur que vous avez d'être homme, vous mettez au niveau des animaux sans raison et qui êtes devenu semblable à eux ? Car vous ne travaillez à rien de spirituel ni à rien d'éternel, mais comme les bêtes, dont
« l»g. î.xxv. 6.
l'esprit, dès qu'il se sépare de leur corps, se dissout avec lui, vous vous contentez des biens corporels et temporels, auditeur sourd de ce conseil de l'Évangile : Travaillez, non pour la n nourriture qui périt, mais pour celle qui demeure durant la vie étemelle *. Il est écrit que nul ne montera sur la montagne du Seigneur, sinon celui qui n'aura pas reçu son âme en vain; et celuilà même n'y montera pas, s'il n'a pas eu, en outre, les mains innocentes et le cœur pur *. C'est à vous de voir si c'est là ce que vous osez vous promettre de vos œuvres et de vos pensées ; sinon, considérez ce que mérite l'iniquité, lorsque l'inutilité seule suffit pour la condamnation. Et, en effet, l'épine ni la ronce ne seront point en sûreté, quand on verra mettre la cognée à l'arbre sans fruit, et celui qui menace même la plante stérile, n'épargnera pas la plante malfaisante. Malheur donc, oui malheur à l'homme dont il sera dit : J'ai attendu qu'il produise des raisins et il a produit des fruits sauvages '/
3. Je sais que, même sans que je parle, ces pensées se présentent d'elles-mêmes abondantes et claires à votre esprit, mais que, vaincu par l'amour maternel, vous ne pouvez pas encore renoncer à ce que vous savez déjà mépriser. Que vous répondrai-je donc à cela ? d'abandonner votre mère? Mais cet abandon semble inhumain. De demeurer avec elle?Mai8 il n'est pas bon, même pour elle, d'être cause de la perte de son fils. De combattre en ipéme temps pour le monde et pour le Christ? Mais personne ne peut servir deux maîtres. La volonté de votre mère est contraire à votre salut et par conséquent au sien. Choisissez donc ce que vous voulez, d'accomplir la volonté d'un seul ou le salut de tous deux. Si vous la chérissez tendrement, quittez -la plutôt à cause d'elle-même, de crainte que si vous quittiez le Christ pour demeurer avec elle, elle ne périsse à cause de vous. Elle a donc bien peu mérité de vous pour que vous la fassiez périr après qu'elle vous a enfanté ? Comment en effet ne périrait-elle pas, si celui même qu'elle a enfanté, elle le perd ? Et je dis cela pour condescendre de quelque façon à votre affection charnelle et pour la ménager. Car d'ailleurs la parole sûre et qui doit s'imposer à tous, c'est que, s'il y a de Timpiété à mépriser sa mère, il n'y a cependant que de la piété à la mépriser à cause du Christ. Celui qui a AU: Honorez votre père et votre mère * est le même qui a dit aussi :
* Jean, vi, 27. — • Ps. xxm, 4.— • baïe, v, 4.— * BUtth., XV, 4.
Qui aime son père et sa mère plus que moi^ nest pas digne de moi ^