A THOMAS, PRÉVÔT DE BEVERLEV
Tboma» s'était consacré à Tordre de Ctteaax à Clairranx ; saiDt Bernard Tezborte à remplir ses enpigements, ce qu'il diflérait de faire. La lettre suivante dans laquelle est rappelée la fin malheureuse de Thomas, nous montre qa*il demeura sourd aux prières de saint Bernard, quoique celui-ci lui eût développé avec une grande profondeur tonte Téconomie du salut.
Bernard à Thomas, son fils bien aimé : ce qu'on
souhaite à un fils.
i. Qu'est-il besoin de paroles? La langue, à elle seule, ne suffit pas pour exprimer la ferveur de l'esprit et la véhémence du désir. Que le reste de vous-même nous dise aussi vos sentiments. Présent, vous vous ferez mieux connaître de nous et vous nous connaîtrez mieux. Depuis longtemps nous sommes liés l'un à l'autre et nous nous devons, moi des soins fidèles, vous une humble obéissance. Si vous le voulez, acquittons-nous par des actes, non par la plume. Je veux que vous vous appliquiez et que vous vérifiiez en moi cette parole du Fils de Dieu : Les œuvres que mon Père m'a données à faire rendent elles-mêmes témoignage de moi *. C'est de cette façon, de cette même façon que l'esprit du Fils unique atteste à notre esprit que nous sommes, nous aussi, les enfants de Dieu ; et il nous donne ce témoignage lorsque nous relevant de nos œuvres mortes , il nous accorde des œuvres de vie. Ce n'est niaux feuilles, ni aux fleurs, mais aux fruits qu'on distingue un arbre bon d'un arbre mauvais. Enfin vous les connaîtrez à leurs fruits *, est-il dit. Ce sont les œuvres, et non pas les paroles, qui distinguent les enfants de Dieu des enfants du
^ Jean, v, 36 — * Matth., Vif, 16.
LETTRlîS DE SAINT BERNARD.
désespoir. Hontrez-nous donc tos désirs et éprouvez les nôtres par des œuvres.
3. Nous désirons votre présence; la désirant, nous la demandons; bien plus, nous l'exigeons, au nom de vos promesses. Pourquoi tant d'impatience? Certes, nous ne recherchons là rien de la chair ni du sang. Nous voulons que vous serviez à notre avancement, que nous servions su vôtre. La noblesse du sang, la beauté du corps, l'élégance des formes, l'éclat de la jeunesse, les terres, les palais, la richesse du mobilier, les marques des dignités, syoutez même la sagesse du monde, tout cela est du monde, et le monde aime ce qui est à lui. Hais pour combien de temps? Non seulement ce ne sera pas pour toujours, puisque lui-même ne subsistera pas toujours, mais ce ne sera pas même pour une longue durée. Le monde ne pourra pas longtemps posséder ces choses en vous, et il ne vous possédera pas longtemps vous-même, car les jours de l'homme sont courts. Sans doute, le monde passe avec ses passions, mais il vous perdra avant qu'il passe? Comment un amour qui va finir, vous charme-t-il sans fin? Pour nous, c'est vous, ce ne sont pas vos biens que nous aimons. Que vos biens aillent à ceux dont ils viennent 1 Hais vous, en souvenir de votre promesse, ne nous refusez pas plus longtemps votre présence, à nous qui vous aimons sincèrement et qui vous aimerons toujours. Car nous aimant purement dans la vie, nous ne serons pas séparés même dans la mort. Ce que nous désirons en vous, ou plutôt pour vous, ne dépend ni du corps ni du temps, et en conséquence nC'S'évanouira point avec le corps et ne passera point avec le temps. Ces biens au contraire, charment davantage quand on a quitté le monde; ils durent au-delà du temps. Ils n'ont rien de commun avec les biens que j'énumérais plus haut, ni avec ceux qui leur ressemblent et qui vous viennent, non du Père, mais du monde; car qu'y a-t-il parmi ceux-ci qui ne finisse avant la mort ou avec elle?
3. Hais ces autres biens sont la meilleure part qui durant l'éternité ne sera point ravie. Qu'estce donc? l'œil ne l'a point vu, l'oreille ne l'a point entendu, et l'idée n'en a point surgi dans le cœur de l'homme. Celui qui est homme, qui se conduit en homme, ou pour parler plus clairement, celui qui cède encore à la chair et au sang. Ignore absolument ce que c'est, car la chair et le sang ne révéleront pas ce que Dieu seul révèle par son Esprit. L'homme animal n'est donc aucunement admis à ce mystère, puisqu'il ne comprend pas les choses qui sont
de l'Esprit de Dieu ^ Bienheureux ceux à qui il est dit : Je vous ai appelés mes amis, parce que je vous ai fait connaître tout ce que j'ai appris de mon Père*. 0 siècle méchant, qui n'as coutume de faire le bonheur de tes amis qu'en les rendant ennemis de Dieu et par conséquent indignes de la compagnie des bienheureux 1 Car qui veut être ton ami devient l'ennemi de Dieu. Or, si le serviteur ignore ce que fait son Seigneur, combien l'ennemi le sait-il moins encore? Hais pour l'ami de l'Époux, il se tient auprèsdel'Époux et il est transporté d'allégresse à sa voix; aussi il dit : Mon âme s'est fondue dès que mon bien-aimé a parlé '. Aussi, l'ami du monde est exclu de la compagnie des amis de Dieu, qui n'ont point reçu l'esprit de ce monde, mais l'Esprit qui vient de Dieu, afin qu'ils connaissent par là les choses que Dieu leur a données. Je vous loue, mon Père, d'avoir caché ces choses aux sages et aux prudents et de les avoir révélées aux petits. Vous avez fait ainsi, ô mon Père, parce que cela vous a paru bon * et non parce qu'ils l'ont mérité. Tous en effet ont péché; tous ont besoin de votre gloire, et il faut que vous leur envoyiez gratuitement l'Esprit de votre Fils qui criera dans le cœur de vos enfants d'adoption : Père, père. Or, ceux qui sont conduits par cet Esprit, ceux-là sont des enfants et ils ne doivent point être exclus du conseil de leur père. Car l'Esprit qui réside en eux est celui qui scrute même les profondeurs de Dieu. Enfin que pourraient ignorer ceux que l'onction instruit de toutes choses ?
4. Halheur à vous, enfants de ce siècle, qui dans votre prudence insensée ignorez l'esprit de salut et ne participez point aux desseins que le Père ne déclare qu'à son Fils et à celui auquel le Fils aura voulu le révéler I Qui a connu la pensée du Seigneur, ou qui a été son conseiller * ? Personne, ou tout au moins peu d'hommes ; ceux-là seulement qui peuvent dire avec vérité : Le Fils unique qui est dans le sein de son Père, nous Va lui-même révélé •. Halheur à ce monde tumultueux I Le Fils unique crie au milieu des peuples, comme l'ange du grand conseil : Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende. Et comme il ne trouve pas d'esprits dignes qu'on leur confie le secret du Père, il l'enveloppe de paraboles pour la foule, afin que ceux qui écoutent n'entendent pas, que ceux qui voient ne comprennent pas. Hais, à l'écart, il dit à ses amis : Il vous a été donné d(
i I Cor., Il, 14. — • Jean, xv, 15. — » Gant., v, 6. - * Mallh., XI, 25. — » Rom., XI, 34. — « Jeaii,i, 18.
eonnaUre k mystère du royaume de Dieu *. Et encore : Ne craignez pas, petit troupeau, parce quila pluà votre Père de vous donner un royaume *. Quels sont ceux-ci ? Ceux que le Père a connus dans sa puissance et prédestinés pour devenir conformes à l'image de son Fils, afin que celui-ci fût le premier-né entre de nombreux frères. Voilà ce grand et mystérieux dessein qui a été révélé. Dieu sonnait ceux qui sont à lui, et ce qui ^tait connu de Dieu a été découvert aux hommes. Mais il ne daigne assurément faire part d'un si grand mystère qu'à ceux mêmes qu'il a connus à l'avance et prédestinés pour être à hii. Car ceux qu'il a prédestinés, il les a aussi appelés '. Qui en effet, sans être appelé, aurait accès au conseil de Dieu ? Or, ceux qu'il a appelés, il lésa aussi justifiés. Car le soleil se lève, je ne dis pas-le soleil que nous voyons se lever tous les jours sur les bons et sur les méchants, mais celui que la parole du prophète ne promet qu'aux hommes appelés au conseil. Le soleil de justice^ dit-il, se lèvera pour vous qui craignez Dieu *. Ainsi^ tandis que les enfants du désespoir demeurent dans les ténèbres, l'enfant de la lumière sorti de la puissance des ténèbres arrive à cette lumière nouvelle, si toutefois il peut dire avec confiance à Dieu : Je fais partie de tous ceux qui vous craignent^. Vous voyez que la crainte précède, pour que la justification suive. Aussi peut-être sommes-nous appelés par la crainte et justifiés par l'amour. Enfin, le juste vit de la foi •, de cette foi sans doute qui opère par l'amour.
4. Que le pécheur, quand il est appelé, entende ce qu'il doit craindre, afin que s'approchant ainsi du soleil de justice, il voie à sa lumière ce qu'il doit aimer. Qu'estrce que cette parole : La miséricorde du Seigneur est de toute éternité et pour Vétemité sur ceux qui le craignent ''?De toute éternité à cause de la prédestination ; pour l'éternité à cause de la glorification. L'une n'a pas de commencement, l'autre n'aura pas de fin. Car Dieu rend heureux pour l'éternité, ceux qu'il prédestine de toute éternité, par l'effet de la vocation unie à la justification, au moins pour les hommes faits. Ainsi au lever du soleil de justice, le mystère caché depuis des siècles relativement aux prédestinés et aux bienheureux futurs, commence pour ainsi dire à sortir de l'abime de l'éternité, quand chacun, appelé par la crainte et justifié par l'amour, espère qu'il sera aussi du nombre des
*Luc,viir,8, 10.
* Malach., iv, 2. - ' Ps. tu, 17.
— » Luc, III, 32.
• » Ps. cxvjir, 63.
' Rom., viii,30.
• Rom., I, 17.
bienheureux, parce qu'il sait que ceux qui sont justifiés, sont aussi glorifiés. Quoi donc, un homme entend qu'il est appelé quand la crainte l'abat, il sent qu'il est justifié quand l'amour l'envahit, et il doute de sa glorification ? Elle commence, elle s'élève, et il désespère de son achèvement ? Si le commencement de la sagesse est la crainte du Seigneur dans laquelle nous avonsdit qu'était notre vocation, que sera l'avancement dans la sagesse, sinon l'amour de Dieu, au moins cet amour qui, en attendant, vit de la foi et dont sort notre justification ? De même, que sera la consommation dans la sagesse, sinon cette glorification que nous espérons à la fin de la vision de Dieu qui nous divinisera nous-mêmes ? Ainsi l'abime appelle l'abîme par la voix de ses cataractes, lorsqu'au milieu de la terreur de ses jugements cette immense éternité et cette immensité éternelle dont la sagesse n'a pas de mesure, conduisent avec une puissance et une bonté admirables dans leur merveilleuse lumière le cœur de l'homme, retiré des profondeurs insondables de sa dépravation.
6. Supposons, par exemple, un homme au milieu du monde, encore retenu par l'amour de ce monde et de sa propre chair, et qui, portant l'image de l'homme terrestre, est courbé vers les choses de la terre et ne songe en rien à celles du ciel. Ceux-là seulement qui sont assis comme lui à l'ombre de la mort, ne voient pas de quelles horribles ténèbres il est entouré ; car aucun signe de salut n'a encore brillé pour lui ; aucune inspiration intérieure ne lui a révélé de quelque façon si l'éternelle prédestination lui réserve quelque chose de bon. Mais que la miséricorde d'en-haut daigne un jour jeter un regard sur lui et lui envoyer l'esprit de componction, afin qu'il change de vie, qu'il dompte sa chair, qu'il aime son prochain, qu'il crie vers Dieu, et qu'il se propose désormais de vivre, non plus pour le monde, mais pour Dieu ; à partir de cette visite gratuite de la lumière céleste et de ce changement subit opéré par la droite du Très-Haut, il se reconnaît avec raison, non plus pour un enfant de colère, mais pour un enfant de grâce, puisqu'il ressent les effets de l'affection paternelle que Dieu lui porte dans sa bonté. Or cette affection lui avait été jusque-là tellement cachée, que non-seulement il ignorait s'il était digne d'amour ou de haine, mais que sa propre conduite était plutôt un témoignage de haine que d'amour, car les ténèbres étaient encore à la surface de l'abîme. L'homme à qui ces
faits arrivent, ne tous semble-t-il pas tiré du gouffre profond et ténébreux d'une affreuse ignorance, et plongé dans un autre abîme transparent et plein de délices, celui de la lumière éternelle ?
7. Enfin, Dieu sépare en quelque sorte la lumière des ténèbres, quand le pécheur, éclairé par le Soleil de justice, rejette les œuvres de ténèbres et revêt les armes de la lumière ; quand celui que sa vie antérieure et sa propre conscience vouaient aux feux éternels comme un vrai flls de l'enfer, respire, à cette grande marque de condescendance de l'Orient qui le visite du haut des cieux; quand il commence à se glorifier dans l'espérance de la gloire des enfants de Dieu, et que, contemplant cette gloire de près et à découvert dans la lumière nouvelle, il se réjouit et dit : La lumière de votre visage, Seigneur, est imprimée sur nous; vous avez donné la joie à mon coeur ^. 0 Seigneur, qu'est-ce que l'homme, pour que vous vous soyez révélé à lui? Ou, qu'est-ce que le fils de l'homme, pour que vous teniez compte delui? 0 bon père, ce vermisseau, si vil et si digne d'une haine éternelle, a pourtant la confiance d'être aimé^ parce qu'il sent qu'il aime ; ou plutôt, parce qu'il a d'abord senti qu'il était aimé, il n'a plus honte d'aimer à son tour. Maintenant on voit dans vos rayons, ô lumière inaccessible! le bien que vous réserviez à cette misérable créature, au moment même où elle était mauvaise. Ce n'est donc plus sans raison qu'elle aime, puisqu'elle a été aimée sans l'avoir mérité ; son amour n'aura pas de fin parce qu'elle sait que celui qu'on lui a porté n'a pas eu de commencement. Un grand dessein qui était toujours demeuré caché dans le sein de l'éternité est mis au jour pour la consolation du malheureux : c'est que Dieu ne veut pas que le pécheur meure, mais plutôt qu'il se convertisse et qu'il vive. Homme, tu as un témoin de ce secret, c'est l'Esprit qui justifie et qui par là atteste à ton esprit que toi aussi tu es le fils de Dieu. Reconnais le dessein de Dieu dans ta justification, confesse-le et dis : Vos commandements seront ma règle *. Car ta justification présente est à la fois une révélation du plan divin et une préparation à la gloire future, ou plutôt c'est la prédestination elle-même qui t'y prépare, tandis que la justification déjà t'en rapproche. 11 est dit en effet : Faites pénitence, parce que le royaume de Dieu s'est approché ', Écoute maintenant comment la prédestination est une préparation. Recevez, est-il dit, le
* Ps. IV, 7. — » Ps. cxviii, 24. — » Matlh., lU, 2.