‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 178 sur 319 · LETTRE CXXV · texte numérisé non relu

LETTRE CXXV

(Écrite raa 1131.)

A HAItRE GEOFFROY DE LOROUX '.

Il loi demande sa coopération pour affennir le pontificat d'Innocent contre le schisme de Pierre de Léon.

1 . On recherche le parfum dans les fleurs, la saveur dans les fruits. Attiré par le parfum que répand votre nom, très-cher frère, nous désirons encore vous connaître par le fruit de vos œuvres. Ce n'est pas nous seulement, c'est Dieu même à qui personne n'est nécessaire et qui pourtant aujourd'hui, si vous y faites attention, a besoin de votre concours. 11 est glorieux pour vous de pouvoir être le coopérateur de Dieu ; il vous serait préjudiciable de le pouvoir et de ne l'être pas. Vous avez trouvé grâce devant Dieu et devant les hommes, vous avez la

* Luc, I, 29. — » I Tim., v, 22. — » Rom., xii, 3. — * Jean, m, 29.

* GeoflDroyde Loronz, docteur très-célèbre, et epsoite arche- Tèqne de Bordeaux, tirait son nom de Loronz , lien situé dans le diocèse de Tours, près do Poitiers. A Loroux Ataii un prieuré dépendant de Marmoutiers.

S, BSRlf . — TOMB I.

science, vous avez l'esprit de liberté, vous avez la parole vive, efficace et pleine de sel ; il ne faut pas qu'avec tant de forces vous manquiez à l'Epouse du Christ en ce grand combat, puisque vous êtes l'ami de son Époux. Car un ami s'éprouve dans le besoin. Quoi donc I vous vous reposez, et l'Église votre mère est violemment troublée 1 Le repos a eu son temps, et l'on a pu librement,'et tout à l'aise, vaquer jusqu'ici aux occupations d'une sainte oisiveté. Maintenant, il est temps d'agir, puisqu'ils ont renverse la loi. Cette bête de l'Apocalypse à qui il a' été donné de proférer des blasphèmes et de faire la guerre contre les saints \ occupe la chaire, de saint Pierre, comme un lion prêt au carnage. A côté de vous aussi, une autre bête ' rugit en dessous comme un lionceau retiré dans les cavernes. Celle-là est plus féroce, celle-ci est plus rusée ; toutes deux se sont' unies contre le Seigneur et contre son Christ. Travaillons vite à rompre leur union et à rejeter! leur joug loin de nous.

2. Pour nous, dans notre pays, nous nous sommes joints aux autres serviteurs de Dieu qui étaient enflammés d'un feu divin ; nous; avons, avec l'aide de Dieu, travaillé à ramener les peuples à l'unité, et nous avons poussé les| rois à rompre l'alliance des méchants et à détruire toute puissance qui s'élevait contre la( science de Dieu. Ce n'a point été sans succès. Les rois d'Allemagne, de France, d'Angleterre, d'Ecosse, d'Espagne et de Jérusalem, avec tout le clergé et avec les peuples, soutiennent le seigneur Innocent; ils s'y attachent comme des fils à leur père, comme les membres à la tête, et ils s'appliquent avec sollicitude à conserver l'unité de l'esprit dans le lien de la paix. D'ailleurs, l'Église reconnaît avec raison celui dont la réputation a été trouvée la plus illustre et l'élection la plus saine, puisqu'elle l'emporte par le nombre et par le mérité des votants. Mais vous, frère, que différez-vous encore? Jusqu'à quand votre sagesse s'endormira-t-elle dans une sécurité trompeuse à côté du serpent? Nous savons qu'un enfant de la paix, comme vous, ne pourra être décidé par aucune raison à abandonner l'unité; mais, en vérité, cela ne suffit pas, si vous ne travaillez à la défendre et même à combattre de toutes vos forces contre les perturbateurs. Ne craignez pas pour la perte de votre repos; vous en serez récompensé par un accroisssement de votre

* Apec, xuT, 5-7.

* S. Bernard entend par la première bète l'antipape Pierre de Léon; et^ par la seconde bète, Gérard d*Angouième.

gloire qui ne sera pfts de peu d'importance, si par votre zèle cette bête féroce qui est près de vous s'adoucit ou se tait, et si par votre bras la miséricorde de Dieu arrache de la gueule du lion cette dépouille si belle de l'Église, je veux dire le comte de Poitiers ^

LETTRE CXXVl.

(Écrite vers Tan 1132.)

AUX iviQIJBS d'aquitaine contre GiRARD

d'angoul&me *.

n défend avec éclat la cause d'Innocent, pape légitime, contre Gérard d'Angonlème , qni fiontenait le parti schismatique ; il fait la peinture des mœors de Gérard, et démasqine ses a^•

Aux honorables pères et seigneurs, par la grâce de Dieu saints Évoques de Limoges, de Poitiers, de Périgueux et de Saintes, le frère Bernard, dit abbé de Clairvaux : la constance dans Tadver* site.

1. La vertu est acquise dans la paix, éprouvée dans la tribulation et applaudie dans la victoire. Voici le temps, révérends et très-dignes pères, où il n'est plus permis aux vertus que vous pouvez avoir de se cacher ni de languir. Car le glaive de l'ennemi qui semble à cette heure menacer de mort le corps entier du Christ, est suspendu spécialement sur vos têtes, et il est d'autant plus redoutable qu'il vous menace de plus près ; en sorte que vous êtes contraints ou de résister avec courage à ses attaques quotidiennes, ou, ce qu*àDieu ne plaise l de lui céder honteusement. Ce Diatrephes qui aime à occuper la première place parmi vous, ne vous accepte pas, car il ne reconnaît pas celui que toute l'Église avec vous accueille comme venant au nom du Seigneur ; il ne le reçoit pas, dis-je, mais il reçoit celui qui vient en son propre nom. Il ne faut pas s'en étonner. Lui-même, à son ftge, infatigable, aspire encore avec ardeur à un grand nom. Certes, ce n'est point un

1 Le comte de Poitiers était Gnillanme.

* Gérardt deuxième du nom, était d'origine normande et da diocèse de Bayeuz. Il devint évèque d'Angoulème en ilft3, et remplit longtemps, en Aquitaine, les fonctions de légat dn Saint-Siège ; mais la continuation de ces fonctions lui ayant été refusée par Innocent, Gérard fut blessé dans son ambition, et abandonna le parti do pape Innocent pour s'attacher à Tantipape Aoaclet. Suivant les historiens de saint Bernard, Gérard persévéra dans le schisme jusqu'à ses derniers moments, ot mourut en 1136, frappé de Dieu (Emald, liv. h, ch. 7). Suivant d'autres, il reconnut son erreur, en fit pénitence, et mourut eaintement (Beslius, Hittaria comilwn Pictavorum ).

bruit incertain ni trompeur qui m'amène à accuser cet homme d'une telle vanité ; je le juge sur ses propres paroles. Dans la lettre intime qu'il a dernièrement écrite au chancelier, ne demande-t-il pas, avec d'autant plus d'indignité qu'il y met plus de bassesse, à être honoré du nom et de la charge de légat ? Plût à Dieu cependant qu'il l'eût obtenu ! Son ambition eût peut-être fait moins de mal, après avoir été satisfaite, qu'après avoir été trompée dans ses désirs. Car alors il n'aurait nui qu'à lui seul, ou à peu près qu'à lui, tandis qu'à présent sa fureur s'exerce sur tout le monde. Vous voyez ce que fait l'amour de là gloire ? La dignité de légat est un lourd fardeau, surtout pour les épaules d'un vieillard : qui ne le sait 7 et cependant cet homme, accablé d'années, trouve plus lourd de passer sans soucis le peu de jours qu'il lui reste.

2. Hais peut-être se plaindra-t-il d'être jugé sur un soupçon et nous accusera-t-il de témérité, pour avoir repris en lui des intentions secrètes que nous n'avons pas éprouvées. Je suis soupçonneux en cette occasion, je l'avoue; mais je ne sais si l'homme, même le plus simple, pourrait penser autrement en si évidente conjecture. Voici en peu de mots ce qu'il a fait. Le premier, ou un des premiers, il écrit au pape Innocent, il demande la légation, il ne l'obtient pas. Il s'indigne, il s'éloigne du Pape, il passe au parti de l'intrus, dont il se gloriûe d'être le légat. Que s'il n'avait pas d'abord demandé cette dignité au premier, ou s'il ne l'avait pas ensuite acceptée du second, on aurait pu croire qu'il avait dans sa prévarication quelqu'autre vue, qui néanmoins n'eût pas été droite ; mais^ maintenant, il n'y a pas d'excuse à son ambition. Enfin, qu'il dépose encore à présent ce nom vide de légat, car il en a perdu les fonctions, et je renoncerai à mes soupçons, si je puis. Si je ne puis pas, mes soupçons seront involontaires, et je me reprocherai moi-même mon peu de modération. Mais on lui persuadera difficilement d'agir ainsi^ je le sais. Car un homme qui a longtemps passé pour grand parmi les siens, rougit de paraître au-dessous de ce qu'il a été; on reconnaît là cette honte dont l'Écriture parle eiqui amène lepéchéK Eh ! n'estce pas un énorme péché et le plus grand des crimes, que cette honte orgueilleuse avec la- . quelle ce qui est terre et cendre rougit, je ne dirai pas d'être soumis, mais de ne pas commander?

< Ecoles., lY, 25.

3. Voilà donc pourquoi cet homme a abandonné son saint Père, car c'est ainsi qu'il le nommait, et sa sainte mère l'Église catholique; voilà pourquoi il s'attache à un chef schismatique. Ils sont tous deux dans une même illusion. Ils ont fait une alliance mutuelle et formé un complot contre le peuple de Dieu. L'écaillé s'unit à l'écaillé, et le moindre souffle ne peut passer entre elles *. L'un nomme l'autre Pape, celui-ci à son tour nomme le premier son légat, et ils se trompent tous deux par leur vanité ; tous deux se consolent, se défendent, se font valoir, agissant cependant dans leur intérêt propre et non dans l'intérêt commun. Ce sont des hommes qui s'aiment eux-mêmes. Avec une ardeur égale, ils se sont réunis contre le Seigneur et contre son Christ ; mais dans leur cœur ils ne sont point attachés l'un à l'autre. Chacun d'eux cherche plutôt à tirer de l'autre son propre intérêt, et, ce qui est odieux à dire, il le cherche dans l'héritage du Christ. A quoi tendent-ils, sinon à chasser le Christ sous vos yeux, si vous le souffrez ? Déjà ce légat fabrique parmi vous de nouveaux évêques * pour son pape, afin de n'être pas seul à reconnaître ce dernier. Il qc donne pas seulement des successeurs aux morts, mais, investi d'une autorité tyrannique, il introduit des usurpateurs à la place des vivants, et il en trouve l'occasion dans la malice des princes qui poursuivent de leur injuste haine les évêques de leurs villes. Il s'assied ainsi dans l'ombre, en embuscade avec les riches, pour faire mourir les innocents, et, par cette porte, il entre dans le bercail des brebis.

4. Mais est-ce gratuitement que ce légat déploie une telle activité pour son pape? Déjà celui-ci a ajouté la France et la Bourgogne à l'antique juridiction du légat, comme ce dernier s'en glorifie; il peut encore, s'il le veut, y joindre les Mèdes et les Perses, et le pays des Décapoles. Pourquoi ne l'étendrait-il pas jusqu'au delà des Sanhates? pourquoi enfin tout lieu où le légat porterait ses pas, ne serait-il pas à lui, afin que le titre au moins alimentât sa vanité? 0 homme dépourvu de pudeur non moins que de jugement, oublieux de la crainte de Dieu et de son propre honneur 1 II s'imagine qu'on ne le voit pas, tandis qu'il est la fable et ta risée de tous ceux qui l'entourent. A bon droit, certes; car il se sert du sanctuaire comme d'une place publique. Semblable à un négo-

1 Job.| xu, 7.

s C'est ainsi que Gérard avait intronisé, sur le siège de Limoges, Ramnulfe, abbé de Dorât.

fiant tout occupé de son lucre, et examinant; tantôt un vendeur, tantôt un autre, afin d'à-; fheter ce qu'il convoite de celui dont il pourra l'obtenir au plus bas prix, celui-ci va cherchant çà et là avec sollicitude une dignité' ecclésiastique, résolu de choisir enfin pour pape l'homme qui consentira à faire de lui uniégat. Ainsi donc si vous n'êtes pas légat, Rome: ne pourra pas avoir de Pape? D'où vous vient ce privilège dans l'Église de Dieu? Qui vous a concédé cette prérogative dans le patrimoine; du Christ? Est-ce que vous possédez le sanctuaire de Dieu en héritage? Tant que vous avez pu avoir quelque espérance d'obtenir du sei-' gneur Innocent une satisfaction à votre honteuse et impudente demande , vous l'avez par vos lettres considéré comme saint et comme Pape. Pourquoi donc aujourd'hui le traitezvous de schismatique? Est-ce que sa sainteté et sa papauté se sont évanouies en même temps que votre vaine espérance? Il est étonnant que la douceur et l'amertume aient ainsi pu sortir en si peu de temps de la même source. Il était hier catholique, saint et souverain pontife; il est aujourd'hui maudit, schismatique et perturbateur. Hier, c'était le pape Innocent ; aujourd'hui, c'est Grégoire, le diacre de Saint- Ange. Ainsi des paroles contraires sortent d'une seule et même bouche, mais d'un cœur double; ces lèvres sont trompeuses et ce qu'elles expriment vient d'un cœur plein de déguisement. Or, un homme dont un cœur double agite la conscience, dont la langue prononce alternativement le oui et le non, a-t-il, que vous sachiez, la crainte dans l'esprit ou la pudeur au front? C'est inutilement, selon FApôtre, qu'il songe à faire le bien devant Dieu et devant les hommes S si, à l'exemple du juge inique, il ne craint pas Dieu et ne respecte pas l'homme *.

5. En vérité l'ambition, lorsqu'elle dégénère en impudence, perd tout pouvoir; et, quand les mauvais sentiments se découvrent, le succès s'évanouit. L'ambition, mère de l'hypocrisie, aime les cachettes et l'ombre, elle ne supporte pas la lumière; vice immonde, elle git dans les î)as fonds; elle voit pourtant ce qui est élevé, mais elle évite d'être vue. Il ne faut pas s'en étonner. Elle serait en effet privée nécessairement de ce qu'elle désire, si elle ne prenait garde aux témoins. Plus on aspire à la gloire, moins on l'atteint, dès qu'on est surpris à j prétendre. Enfin, qu'y a-t-il de si honteux, surtout pour des évêques, que d'être trouvés

' II Cor., VIII, 25. — « Luc, xviii, 2.

avides de gloire? Il ne faut pati même qu'un isimple chrétien se glorifie, sinon dans la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ. L'ambitieux ^sera illustre tant qu'il trayaillera dans la nuit; tant que l'hypocrite poursuivra dans les ténèbres la honteuse négociation de ses intérêts, il pourra paraître juste et saint, mais seulement aux yeux qui ne voient que le visage. Dès que, ^r hasard, son impudeur ou son imprudence aura révélé ce qui est caché dans sa conscience, est-ce que sa cupidité déréglée n'apparaîtra pas, plus efficace à le conduire à la honte, qu'elle n'était prompte à le conduire à la gloire? Ainsi se prouve la vérité de ce qui est écrit : Ceux qui goûtent tes choses de la terre, mettent leur igloire dans ce qui les déshonore ^; et encore : Si jje cherche moi-même ma gloire^ ma gloire nest rien *. C'est sur les hommes de cette sorte que s'accomplit l'imprécation que le saint Prophète lance, si je ne me trompe, contre les hypocrites, lorsqu'il dit : Qu'ils deviennent comme f herbe des toits qui se dessèche avant d'être ar-» rachée '. La pudeur n'a point encore tellement péri parmi les mortels, qu'une ambition ma* nifeste et impudente soit honorée par eux, surtout dans un vieillard et dans un prêtre auquel ce^te vanité puérile sied d'autant moins, que la gravité et la sainteté lui conviendraient davantage. Les flatteurs le bénissent en face, mais tout le monde le raille par derrière. 11 y a une autre ambition sobre et en quelque sorte éclairée, qui travaille au moins avec prudence, sinon avec pureté; quand elle veut réussir, elle soigne secrètement ses affaires -. sinon, elle se renferme en elle-même et ne quitte point les apparences de la pudeur. Bien qu'elle ne craigne pas encore assez Dieu pour son salut, cependant par une certaine honte native, elle garde quelque temps l'honnêteté qui lui fait respecter les hommes et rougir devant le public. 6. Hais quelle est cette passion de dominer, insolente et empressée ? Pour obtenir une légation d'un an à peine, comme chacun le sait, cet homme ne ménage ni sa vieillesse, ni la dignité de son ministère, ni ce côté du Sauveur dont l'eau et le sang sont sortis pour la rédemption d'un peuple qui devait être rassemblé dans l'unité de la foi. Est-ce que quiconque tâche de diviser ceux que le Christ rassemblait et par conséquent rachetait, loin d'être un chrétien, ne se montre pas un antéchrist coupable de la mort et de la passion du Sauveur? 0 avidité impatiente, ô désir honteux et déréglé du gain, ô ardeur efft'énée, ô aveugle et hu-

* Philipp., m, 19. — «Jean, viii, 54. — > Pb. cxzvm, 6.

miliante ambition I D'abord, comme je Tai dit, il s'avance publiquement et le front haut ; il ne dissimule pas. 0 honte 1 il essaie de tenter par une indigne demande le Pape catholique ; puis, affligé d'un refus, il se réfugie aussitôt auprès du schismatique. Acceptant d'une main sacrilège l'autorité qui était l'objet de son mauvais désir, il ne craint pas de percer cruellement une fois encore le côté du Seigneur de la gloire. Il divise l'Église pour laquelle ce côté a été percé sur la croix : il fait cela, quoiqu'il soit sur le point de voir, lui aussi, sur qui portent ses coups. Le Seigneur qu'on méconnaît, maintenant qu'il souffre l'outrage, se fera connaître alors qu'il rendra ses jugements. Car, lorsqu'il aura commencé à faire justice à tous ceux qui auront injustement soufiTert et à venger dans l'équité les humbles de la terre, pensez-vous qu'il puisse ne pas prêter l'oreille à sa très-chère Épouse, se levant pour accuser ceux qui l'auront opprimée? Non, il ne pourra pas de pas l'entendre dire en gémissant : Mes amis et mes proches se sont avancés et se sont levés contre moi; ceux qui étaient près de moi se sont éloignés ; et ceux qui cherchaient à m'àter la vie, ont eu recours à la violence ^ Comment, en eCTet, le Christ ne reconnaîtra-t-il pas l'os de ses os, la chair de sa chair et même en quelque sorte l'esprit de son esprit? N'est-elle plus chérie de lui, celle dont il a désiré la beauté, dont il a pris la forme et à laquelle, par une admirable condescendance, il s'est uni dans de chastes et étroits embrassements, en sorte qu'ils étaient deux dans une même chair, pour n'être plus par la suite qu'un seul dans un même esprit. Car, si l'Église a connu le Christ selon la chair, elle ne le connaîtra plus désormais ainsi ; le Christ, son Seigneur, paraîtra en esprit devant elle : s'attachant à lui, elle deviendra un même esprit avec lui , alors que la mort ayant été absorbée dans la victoire, l'infirmité qui vient de la chair se sera fortifiée dans la puissance de l'esprit; alors que l'époux glorieux fera paraître devant lui sa colombe glorieuse, sa toute parfaite, sa toute belle, qui n'aura plus ni la tache du péché, ni les rides de la corruption, ni rien de semblable.

7. Tandis que je m'arrête avec plaisir à ces choses, j'oublie presque mon sujet, tant je désire gagner du temps, parce que les jours sont mauvais. La dévotion m'emporte dans ces digressions, mais le devoir me rappelle ; et, après m'être laissé entraîner, je suis contraint de retomber et de m'abandonner à ma douleur.

i Ps. xxxvir, 12.

tôi

Je le dis en pleurant, Tennemi de la croix du Christ a l'audace de chasser de leurs sièges les saints qui ne yeulent pas adorer la bête dont la bouche n'est ouverte que pour le blasphème, pour blasphémer le nom de Dieu et son tabernacle ^ Il tente d'élever autel contre autel ; il ne rougit point de confondre ce qui est permis et ce qui ne l'est pas. Il s'efforce de substituer des abbés aux abbés, des évéques aux évêques *, et d'exclure les catholiques pour établir les schismatiques. Misérables et dignes de pitié, ceux qui consentent à être élevés de cette façon et par un tel homme 1 11 parcourt la terre et la mer pour faire un seul évêque, et, quand il l'a fait, il le rend fils de l'enfer deux fois plus que lui-même. Quelle est, à votre avis, la cause d'une si grande fureur ? Il n'y en a point, sinon qu'ils n'aiment pas cette répartition annoncée par les anges, la gloire pour Dieu^ la paix pour les hommes ; en voulant usurper la gloire, ils troublent la paix. Celui-là seul mérite la gloire qui seul est admirable dans ses œuvres, comme dit l'Apôtre : A Dieu seul rhonneur et la gloire '. Pour nous, nous sommes traités avec bonté et même avec miséricorde et faveur, s'il nous est donné de jouir de la paix de Dieu et d'en jouir avec Dieu. Comment donc la paix des hommes sera-t-elle stable devant Dieu et avec Dieu, si la gloire de Dieu n'est point en sûreté parmi les hommes. 0 fils insensés d'Adam, vous qui, méprisant la paix et désirant la gloire, perdez et la gloire et la paix ! A cause de cela, aujourd'hui le Dieu des vengeances a ébranlé la terre et l'a bouleversée, il s'est montré dur envers son peuple et il nous a abreuvés d'un vin de douleur.

8. Que nous le voulions ou non, il est nécessaire qu'un jour la vérité du SaintrEsprit s'accomplisse et qu'on voie cette séparation annoncée dans l'Écriture par l'esprit du Prophète * ; mais malheur à l'homme par qui elle arrivera 1 U aurait mieux valu pour lui qu'il ne fût jamais né. Or, quel est-il, sinon cet homme de péché qui, se mettant à la place du Pontife catholique élu par les catholiques et selon les canons, a envahi le lieu saint qu'il désirait, non parce que ce lieu est saint, mais parce qu'il est le plus élevé. U s'en est emparé,

* Apec, XIII, 6.

* Orderie nous apprend (Ut. xm, pag. 895) que, dans beaucoup d'abbayes, on voyait deux abbés, et, dans beaucoup de diocèses, deux évéques, dont l'un était du parti d'Anaclet, rentre du parti d'Innocent {\ùj. Actes det Mques du ManSf et, ciHleaBOus, lettres 150 et 151).

»I Tim., I, 17. — » II Tbess., H, 3.

dis-je, il s'en est emparé par les armes, par le feu, par l'argent, non par le mérite de sa vie -OU de ses vertus : il est parvenu où il est, il s'y tient. Le choix de ses adhérents qu'il fait valoir n'est point une élection, mais une faction qui n'a été que l'ombre, le prétexte et le voile de sa malice. L'appeler élection, c'est mentir inpudemment. Car il est établi par une décision canonique et incontestable, qu'après une première élection, une seconde ne vaut. La première ayant été célébrée, celle qu'on a osé faire ensuite n'est pas la seconde, mais elle est nulle. Lors même que dans celle qui a précédé, on aurait agi peut-être avec peu de solennité et de régularité, comme les ennemis de l'unité le soutiennent, dovait-on cependant oser en venir à la seconde, avant d'avoir auparavant discuté la première et de l'avoir cassée par un jugement? Ceux qui se hâtent de se mêler de cette affaire et qui se sont pressés d'imposer témérairement les mains à un téméraire contre cette défense de l'Apôtre : N'imposez précipitamment les mains à personne ^ ceux-là, sans nul doute, ont commis le plus grand péché : ils sont les auteurs et la première cause d'un si grand mal.

9. Au reste, ils demandent maintenant le jugement qu'ils auraient dû attendre,et ils offrent enfin de se soumettre à la justice qu'ils ont repoussée, quand on la leur offrait à son temps. C'est sans doute afin de vous faire passer pour justes*, si leur proposition est rejetée; et si elle est admise, ils veulent gagner du temps et faire quelque chose pendant que les parties se disputeront. Désespérez-vous donc de votre bon droit et ne craignez-vous pas que le mal s'accroisse, quelque solution qu'obtienne cette affaire? Sans avoir égard, disent-ils, à ce qui a été fait jusqu'à présent, nous demandons aujourd'hui qu'on nous écoute, et nous sommes prêts à nous soumettre à ce qui sera jugé. C'est là un détour. Que vous reste-t-il à faire de plus, dans vos efforts impies, pour séduire les simples, pour armer les mal-intentionnés, pour pallier votre malice et la leur? Que diriez-vous, si vous ne disiez cela? Au reste, Dieu a déjà rendu le jugement que l'homme demande trop tard. U a jugé, non par un décret formel, mais par l'évidence du fait. L'homme aura-t-il la témérité d'en appeler du jugement de Dieu? Hais que répondra-t-il, si Dieu par son Prophète fait retentir cette plainte : Les

i I Tim., ▼, 22.

* La phrase est ironique ; qnel<|ues manuscrite portent : Vf it^'uiti mdtamiKî»

hommes m'oDt enleré le pouvoir de Juger. U n'y a pas de dessein contre le dessein du Seigneur; sa parole court avec rapidité; elle rassemble dans l'unité les peuples et les rois, et elle enfait lesserviteurs obéissantsdupape Inno^ cent. Qui le contestera? Les archevêques Gaultier de Ravenne, Hildegaire de Taragone, Norbert de Magdebourg, Conrad de Salzbourg ont vu là le jugement de Dieu et y ont acquiescé; les évoques Ëquipert de Munster, Hildebrand de Pistoie, Bernard de Pavie, Landulfe d*Asti, Hugues de Grenoble, Bernard de Parmes ont également reconnu la décision de Dieu et s'y sont soumis: leur répuiation particulière, leur éminente sainteté et leur autorité respectable, même pour leurs ennemis, nous ont aisément persuadé à nous qui sommes au-dessous d'eux par le mérite et par la dignité, de partager leur sagesse ou leur erreur. Je ne parle pas d'une multitude d'autres prélats, tant évéques qu'archevêques, de Toscane, de Campanie, de Lombardie, d'Allemagne, d'Aquitaine, des Gaules, enfin de toutes les Espagnes et de TÉglise orientale tout entière; leurs noms sont écrits dans le livre de vie, mais la brièveté de cette lettre ne peut les contenir.

10. Tous unanimes, sans se laisser détourner par l'argent, séduire par la ruse, entraîner par l'affection particulière de la chair ou de la pa-« rente, arrêter par la crainte du pouvoir séculier, ont reconnu sans hésitation la volonté de Dieu et ne l'ont point cachée; ils ont franchement repoussé Pierre de Léon et ils ont reçu avec confiance Grégoire pour Pape, sous le nom d'Innocent. Nous n'avons cité dans cette lettre le nom d'aucun de ceux de notre pays; on ne pourrait les citer tous en abrégé, et la désignation de quelques-uns d'entre eux, en excitant l'envie, n'échapperait point au reproche de flatterie. Hais je ne dois pas passer sous silence les saints, qui, morts pour le monde, vivent bien mieux pour Dieu; leur vie est cachée avec le Christ dans la gloire, où ils recherchent avec soin et trouvent sans incertitude le bon plaisir de Dieu, occupés qu'ils sont de savoir comment lui plaire. Ainsi les Camaldules, les Chartreux, les religieux dé VallomlHreuse % ceux de Cluny *, de Marmou-

* Les Camaldiles et les religieux de Tallombrense étaient dem célèbres coiuDioianUs d'Italie» appartenant k Tordre de SaintrBenoU.

^ Orderic rapporte (liv. xiii, an. il34} qne les religieux de Qnny^en apprenant l'arrivée da pape Innocent, loi eoToyèr^nt soixante choTanx masMfigneisent éqnipés, et l'amenèrent k leur baailiqDe. Us le retinrent chex eox orne jow^ af«e tottto sa

tiers % les miens de dteanz, eelix de Gaen % de Tyron ', de Savigny ^, enfin tonte Tunioil des frères, tant clercs que moines, qui ont une vie régulière et une condoHe éprouvée, suivant leurs évéques comme des troupeaux leur pasteur, s'attachent fermement i Innocent, le soutiennent sincèrement, lui obéissent humblement et reconnaissent fidèlement en lui le vrai successeur des apMres.

il. Que dirai*je des rois et des princes de la terre? Est-ce que, unis dans le même esprit avec les peuples qui leur sont soumis, ils n'ao ceptent pas également Innocent et ne le proclament pas, eux aussi, le Pape et Tévèque de leurs âmes? Enfin, quel est l'homme illustre et de bon renom, à quelque condition qu'il appartienne, qui ne pense la même chose? Cependant ces méchants, avec je ne sais quelle opiniâtreté importune, réclament encore ; ils mettent en cause toute la terre et pour leur petit nombre ils demandent qu'on juge l'univers. Après avoir fait une élection prématurée, ils demandent qu'on la confirme par un jugement tardif: alors trop pressés d'agir, en relard aujourd'hui pour tout remettre en délibération. Qui pourrait, je vous prie, obliger une û grande foule de princes des deux ordres, sans parler des peuples, à se rassembler et à en Tenir à cet examen? Qui pourrait persuader à tant de milliers de saints de renverser de nouveau ce qu'ils ont commencé par établir et de se déclarer eux-mêmes prévaricateurs. Enfin, quel lieu serait assez grand et assez sAr pour

sdte, et ils firent consacrer par Ini une église dédiée à saint Pierre, api^tre. Ils refiisèrent, an contraire, de recoonaltro l'aotipape Pierre de Léon, bien que celui-ci eût été éle^é à Cluny, et 7 eût même pris Tbabit.

* Célèbte monastère fondé près de Tours par saint liulln* n anit alors pour abbé Odon, anqnei est adressée la lettre 18d» Un grand nombre de prieurés dépendaient de ce monastère.

* L*abbaye de Saint-Ëtienne de Caen, de Tordre de Saint- Benoit, fyit fondé par Gnillanme le Conquérant. Le premier abbé de ce monastère ftit Lancfranc, qui avait élé d'abord prienr dt BeCy et qui devint easnite arcbevèqne de Canlorbéry.

* Tyron était un monastère près d*un village du Perche, dans le diocèse de Chartres. U fut fondé par un religieux nonuné Bernard, qui en tbt le premier abbé. Ce monastère devint, par la saite, comme une tête de congrégation. Ainsi que le mth nastère de Marmontiers, il adopta la règle Bénédictine ds Saiol-Maur, et fut célèbre par son école destinée à la jennesse.

* Il y avait en France deux monastères de ce nom ; l'nn dans le diocèse de Lyon, Tautre dans le dioeèse d'Avrancbes; c'est de ce dernier que parie saint Bernard. Ce monastère fiit fondé en 1112 par le pieux abbé Vital. Il eut poor snccesMor l'abbé Geoffroy, qui se soumit à la règle de Citeau, avec Us dix-neuf mooastèfes qu'il avait fondés. Avant leir union avoe Citeaux, les moines de Savigny dépeodaieat éi It WÊuam ds Tyron.

tout c6 monde? car c'est l'athire de l'Église unii^erseUe et non d'une seule personne. Vous voyez que vous montez une cabale contre votre tnàre pour un but impossible ou plutôt que vous vous creusez à vous-mêmes une fosse dans laquelle vous serez précipités; vous nouez le kcet qui vous retiendra et vous empêchera de retourner dans le sein de votre mère. Le pré«» texte ne manque jamais à qui veut s'éloigner d'un ami.

42. HaiSf soit : que Dieu change son desseini je parle humainement; qu'il révoque sa sentence, que des extrémités de la terre il convoque un concile; qu'il souffre qu'une même chose soit jugée deux fois, ce qu'il ne fait famais; qui, je vous le demande, choisira-t-on pour juge? Tous, en effet, sont parties en cause, et des parties ne s'accorderont pas facilement sur la décision; ainsi cette grande assemblée le fatiguera pour arriver à la discorde plus qu'à la paix. De plus, je voudrais savoir à qui, durant cet intervalle, cet homme voudrait céder Rome qu'il a depuis longtemps désirée avec tent d'ardeur, qu'il a conquise à tent de peine et à tent de frais, qu'il occupe avec tent de faste, qu'il craint si honteusement de perdre ? Ainsi on pourrait voir toute la terre rassemblée en vain, si, après avoir perdu sa cause, il ne perdait pourtent pas Rome. Qui donc se dépouille^ avant de commencer la discussion? Ni les loi^, ni les canons ne l'exigent. Si nous disons ces choses, ce n'est pas par défiance de notre bon droit, mais par précaution contre votre habilete. Car Dieu a fait éclater sa justice et son jugement comme le soleil en son midi ; mais la lumière n'est pas vue par l'aveugle^ midi ne brille pas pour lui, les tenèbres et la lumière sont pour lui une seute et même chose,

i3. Il y a deux pointe sur lesquels on discute, pour savoir lequel des deux est le plus légitimement pape. Si d'abord vous comparez les personnes, sans paraître abaisser ni flatter l'un ou l'autre, je dirai ce que vous entendez partout, et ce dont personne, je crois, ne doutera: c'est que la vie et la réputetion de notre Innocent ne craignent psus même l'opinion de ses rivaux, tendis que celles de l'antipape ne sont pas à l'abri même du jugement de ses amis. En second lieu, si vous examinez les élections, la nôtre vous paraîtra bientôt la plus pure dans son accomplissement, la plus ju3te dans son principe, et la première selon le temps. Sa prlorite est incontesteble ; quant aux deux autres pointe, ils sont établis par les mérites et la dignite des électeurs. Car vous trouverez, si je ne me

trompe, qu'elle émane de la partie la plus saine, tant des çvêques que des cardinaux, diacres ou prêtres, de ceux qui ont le plus d'interêt à l'élection du Souverain -Pontife, réunis en un nombre qui, d'après l'opinion des Pères, est suffisant. Que dire encore de la consécration? N'a-t-elle pas été faite par l'évêque d'Ostie à qui appartient spécialement le droit de la faire? Si donc Innocent est le plus digne, si son élection est la plus valide, si son ordination est la plus régulière, par quelle raison, ou plutôt par quel entêtement, s'efforcent-ils contre la loi, contre le droite contre les vœux de tous les gens de bien, malgré les résîètences et les refus de l'Église de Dieu, de le déposer et de lui en préférer un autre?

i 4. Vous voyez, très-révérendsettrès-illustres pères, que vous devez résister de toutes vos forces à de si méchante, de si indignes, de si teméraires efforte. C'est là ce qui convient à toute la famille de Dieu, mais surtout à vous et aux vôtres, si toutefois le zèle de la maison de Dieu dévore vos âmes : oui, vous et les vôtres devez beaucoup veiller et prier, afin de ne pas entrer en tentetion. 11 est surtout besoin de, courage et d'habileté là où l'ennemi atteque avec le plus d'énergie et où la violence du combat est le plus animée. Vous connaissez certeinement par votre propre expérience quel ennemi cruel et rusé s'est élevé contre vous* Hélas I combien sa malice a-t-elle déjà fait de progrès dans ce payspour soutenir son pouvoir usurpé l N'a-t-il pas eu recours à daux armes, à la violence et à la ruse ? Est-ce que la malice triomphera définitivement de la sagesse ? C'est à présent son heure, c'est le règne des tenèbres. Mais cette heure est la dernière, et ce règne passe vite. Ne vous laissez ni effrayer ni séduire. Le Christ, force et sagesse de Dieu, es^ avec vous, car il est intéressé dans cette affaire. Ayez confiance, il a vaincu le monde; il est fidèle, il ne permettra pas que vous soyez tentés au delà de vos forces. Vous voyez l'insensé appuyé sur de solides racines? Sans nul doute, la malédiction frappera bientôt sa beaute. Car le Seigneur ne laissera pas longtemps la verge des pécheurs s'étendre sur le patrimoine des justes. Mais, en attendant, il est de votre vigilance, en raison de votre ministere, de veiUer avec sollicitude sur les vôtres, comme vous le faites, afin que les justes ne tendent pas les mains vers Tiniquite. La prière pour les catholiques est : Faites du bien, Seigneur, à ceux qm, ont le cœur bon et droit ^: et pour les schismati-i *Ps. cxxiv, 4.

AU

ques : Couvrez^ Seigneur^ leur visage de confusion afin quib cherchent votre fu»n^

LETTRE CXXVn.

(Ecrite yen Tan 1132.)

A GUILLAUME, COMTE DE POITIERS, DUC d'aQUITAINB, DE LA PART DE HUGUES, DUC DE BOURGOGNE *.

n engage Goillanme, qui soutenait l'antipape Anaclet, à re* connaître Innocent conune T&ritable pontife.

A Guillaume, par la grâce de Dieu illustre comte de Poitiers et duc d'Aquitaine, Hugues, par la môme grâce, duc de Bourgogne : qu'il craigne le Dieu terrible, celui qui ôte la vie aux princes.

1. Je ne puis, étant voire parent selon la chair et votre ami par le cœur, me taire plus longtemps sur votre égarement. Quand un homme du peuple se perd, il périt seul ; mais l'erreur d'un prince enveloppe beaucoup de monde, et nuit à tous ceux auxquels il commande. Vous le savez, nous ne commandons pas à nos siijetspour les perdre, mais pour les diriger. Celui par qui régnent les rois nous a mis à la tête de ses peuples pour les protéger, non pour les détruire ; il nous a faits les ministres de la sainte Eglise et non pas ses maîtres. Vous êtes connu pour vous être dans tout le reste acquitté de ce ministère dignement et avec honneur, selon l'étendue de votre pouvoir, et je me demande avec étonnement par quel artifice votre prudence a été circonvenue aujourd'hui pour vous faire abandonner dans les mauvais jours votre mère et maîtresse. Peutêtre vos conseillers se sont-ils efforcés de vous convaincre que l'Eglise universelle est réduite à la seule maison de Pierre de Léon ; hommes âe mensonge, que la vérité détruit d'un souffle de sa bouche, comme elle détruit TAutéchrist leur chef, quand elle affirme avec David, qu'elle s'étend jusqu'aux extrémités de la terre et sur l'universalité des nations.

2. Ils ont cependant pour eux le duc de la Pouille*; mais c'est le seul de tous les princes,

* Pb. LXXXII, 17.

* Guillaume IX, comte du Poitou, succéda à Bon père en ilS6. Séduit par Gérard d*Angoulème, il s'attacha au parti de Tantipape Anaclet, et persécuta les partisans d'Innocent. U résista longtemps aux avertissements de saint Bernard. Pourtant il finit par se cooTertir, et, touché de repentir, il entreprit le pèlerinage de SaintpJacques de Compostelle, devant l'autel duquel il mourut en 1137, après avoir reçu les Sacrements (Voj. Hisi. de saint Bernard).

* Roger, comte de Sicile, s'attacha à l'antipape Anaclet, k U condition que celui-ci lui reconnaîtrait le titre de roi de

et ils l'ont acheté au prix ridicule d'une cou* ronne usurpée. Enfin quel bien, quelle vertu, quelle probité allèguentrils de leur souverainpontife pour nous déterminer à l'appuyer ? Si ce que la renommée publie partout est vrai, il n'est pas digne de commander à un village; si ce n'est pas vrai, il convient néanmoins que le Chef de l'Église ait non-seulement une vie pure, mais encore une réputation honorable. Il est donc plus sûr pour vous, mon très-cher parent, de ne pas vous écarter de l'avis et du consentement de l'univers dans le choix d'un pape universel; il est glorieux et salutaire pour vous de recevoir celui que toute TÉglise et l'unanimité des rois ont reçu. On vante la vie innocente du seigneur pape Innocent, sa réputation sans tache, son élection conforme aux canons ; ses ennemis mêmes ne contestent pas les deux premiers points ; on a porté une accusation sur la troisième, mais le très^hrétien Lothaire ^ a pris dernièrement les faux accusateurs dans leur mensonge.

LETTRE CXXVm.

(Écrite vers l'an 1132.) AU MÊHE.

D l'exhorte sérieusement à ramener à TÉglise les clercs qu'il en avait chassés.

Je me souviens, illustre prince, que lorsque je vous quittai il y a quelque temps, je n'avais pas d'autre sentiment ni d'autre désir que de vous souhaiter le bien de tout mon cœur pour les vôtres et pour vous, et de contribuer de tous mes efforts, partout où je pourrais, à votre salut et à votre gloire. Ainsi je ne revenais pas sans fruit de mon voyage auprès de vous ; mais, contre l'espoir de plusieurs, ie rapportais gaiement avec moi la paix de l'Eglise, à la joie de toute la terre. Or je me demande avec étonnement comment et par quel conseil cette œuvre admirable de la droite du Très- Haut a été si subitement changée en mal; au point qu'au mépris des droits de l'Église, vous avez de nouveau chassé de la ville les clercs de Saint-Hilaire et excité contre vous la colère de Dieu plus gravement que la première fois. Qui vous a séduit si vite pour vous faire sortir de la voie de la vérité et du salut ? Celuilà, quel qu'il soit, en répondra certainement.

Sicile; ce que Tantipape s'empressa de làire. Plus tard, Innocent, ayant été vaincu par Roger, le confiima dans fei titres.

^ Empereur des Romains.

tô5

Puissent ceux qui vous troublent être retranchés 1 Retenez, je vous conjure, revenez, de crainte d'être retranché vous-mêmes, e%.qu'à Dieu ne plaise 1 Revenez, vous dîs-je, rendez vos amis à la paix, et les clercs à l'Église, avant de vous être fait un ennemi irréconciliable de Celui qui ôte la vie aux princes, et qui est terrible pour les rois de la terre.

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