‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 187 sur 319 · LETTRE CXL · texte numérisé non relu

LETTRE CXL

( Écrite vers l'an 1135.)

AU MÊME

Il recomminde à Lothaire les Pisans, qui étaient pleins de lile pour le Pape.

Je me demande avec étonnement par quel artifice et par quel conseil on a pu surprendre

^ Roger, duc de Sicile, est appelé nsarpatenr par saint Bernard, parce qn*il s'était emparé des proTinces de Ponille et de Calabre,qui appartenaient à son cousin GQillanme,dont il était le taieur. 11 les garda depuis le pontificat de Calizte jusqu'à l'année 1136, époque à laquelle Lotbaire les lui enleva. Mais il les reprit après le départ de Lothaire. Plus tard, il se réconcilia avec l'Eglise par l'entremise de saint Bernard et de Pierre le Vénérable. (Voy. Baronius et Otto Frisiogen.)

* Saint Gengnir, Jangulf selon d'autres, vécut en Bourgogne, et y reçut le martyre en 759, d'après Sigebert. Saint Gérard, évèque de Toul, fit construire en 1065, à l'entrée méridionale de cette ville, nue magnifique église en l'honneur de ce saint, dont nn bras reposait d»ns cette basilique*

votre vigilance, au point qiie des bommes qui méritaient doublement votre considération et vos bonnes grâces, reçussent de vous tout le contraire. Je veux parlar des Pisans qui, les premiers et encore aujourd'hui les seuls, ont levé l'étendard contre l'envahisseur de l'empire ^ Combien l'indignation royale ne se seraitelle pas plus justement enflammée contre ceux qui ont osé outrager un peuple vaillant et dévoué en toute occasion, surtout au moment où ce peuple ayant rassemblé plusieurs milliers de ses soldats, était allé conibattre le tyran, venger l'injure faite à son maître et défendre la couronne impériale ? Car pour appliquer avec beaucoup de convenance à cette nation ce qu'on disait autrefois du saint David : Quelle ville entre toutes, je vous prie, se montre fidèle comme Pise; et, comme elle, va, revient et marche aux ordres du roi * ? Ne sont-ce pas eux qui dernièrement ont fait lever le siège de Naples à l'unique et au plus puissant ennemi du royaume? Ne sont-ce pas eux encore qui dans une seule campagne, ce qui est à peine croyable, se sont emparés d'Amalfl, de Ravella, de Scala et d'Atrano, villes trèsriches, bien fortifiées et jusqu'alors, dit-on, imprenables pour tous ceux qui les avaient attaquées? Qu'il y aurait eu de convenance, d'équité, de raison et de justice, à ce que la terre de ce peuple fidèle fût, au moins pendant qu'il faisait ces choses, mise à l'abri de toute attaque ennemie, autant à raison de la présence du Souverain-Pontife, que les Pisans gardaient et gardent encore chez eux avec les plus grands honneurs depuis son long exil, qu'à raison du service de l'empereur pour lequel eux-mêmes se trouvaient alors éloignés. C'est tout le contraire qui est arrivé; ceux qui ont offensé ont trouvé grâce ; ceux qui ont servi se sont attiré le ressentiment. Hais peut-être ignoriezvous encore ces choses ? Aujourd'hui qu'elles vous sont connues, il est donc nécessaire, bien plus, il est de votre honneur et de votre intérêt que vous changiez de dispositions et de langage: que des hommes qui doivent être honorés des faveurs et des récompenses royales entendent donc de votre bouche et reçoivent de vous ce qu'ils méritent. Oh I combien ils ont mérité, ces Pisans, combien ils peuvent mériter encore I mais c'est en dire assez à un sage.

^ Le duc Roger de Sicile.

* 1 Rois, xxii, 14.

LETTRE CXLL

(Écrite Tan 1138.)

A HUMBERT, ABBÉ d'iGNY K

Il le blâme sévèrement de s'être témérairement, et sans réflexion, démis de remploi de su(;érieur.

I . Que le Dieu tout-puissant vous pardonne : qu'est-ce que vous avez voulu faire? Qui croirait qu'un homme doué de tant de vertus, se serait laissé emporter à un si grand mal? Comment ce bon arbre a-t-il pu produire un si mauvais fruit ? Oh ! que Dieu est terrible dans ses j ugements su r les enfants des hommes. Ce qui m'étonne, ce n'est pas que le diable ait pu arriver à ce résultat, mais c'est que Dieu Tait permis, après tant d'années que vous l'avez purement et dévotement servi, comme nous le croyons. Que fera-t-il d'un esclave négligent et paresseux comme moi, après avoir ainsi livré, du moins pour quelque temps, son serviteur fidèle entre les mains de ses ennemis? Quelle raison y a-t-il, je vous le demande, ou plutôt quelle impiété n'y a-t-il pas dans cette fuite dont vos enfants gémissent, et dont rient vos adversaires? Je suis surpris que l'exemple de l'abbé Arnold ne vous ait pas effrayé : si vous vous en souvenez, une semblable témérité de sa part fut bientôt punie par une fin méritée, mais terrible. Encore avait-il, comme je le sais, quelque prétexte, et vous n'en avez aucun. Vos moines désobéissaientils à vos ordres, vos convers étaient-ils paresseux dans leur travail, vos voisins vous persécutaient-ils dans votre personne ou dans vos â)iens?N'aviez-vous qu'un patrimoine médiocre et insuffisant, pour être forcé d'abandonner vos frères, faute de pouvoir les diriger ou les nourrir ?

: â. Prenez garde que cette parole de Dieu ne vous atteigne : Jb mont haï sans raison *. Car, qu'a-t-il dû vous faire, qu'il ne vous ait fait? Il vous a planté une vigne de chdx, et de la plus belle apparence ; il Ta entourée de la haie de la continence promise par les vœux; il y a creusé le pressoir d'une discipline très-austère,

' 1 Hambert, religieux de la Chaise-Dieu, passa ensuite à Clair- Taux. De là saint Bernard l'envoya, en 1127, gouverner dans le diocèse de Reims le monastèie d'lgny,dont il fut le premier abbé. Ayant un grand amour pour la vie privée,il se démit dd ses fonctions en 1138, pendant que saint Bernard était ea Italie, d*oà celui-ci lui écnvit la lettre ci-dessus. MaisHumbert, ayant persisté dans sa résolution, eut Guerric pour successeur, et se retira à Clairvaux, où il mourut en iU8. Saint Bernard fit'Un discours à l'occasion de sa mort. « ^eaoy XV, 25.

S. Berm. — Tous L

et il y a bâti la tour d'une sainte pauvreté, qui s'élevait jusqu'au ciel. Il vous en a établi le vigneron et le gardien ; il vous a honoré dans vos travaux et il les bénira, si vous le laissez faire. Hais vous, ô crime l vous détruisez la muraille de cette vigne et vous l'exposez toute couvertede grappes excellentes, àtous ceux qui passent le long du chemin. Hélas l qui l'empêchera d'être ravagée par le sanglier delà forêt, et d'être dévorée par les bêtes sauvages? Il est surprenant que vous croyiez ainsi vous bien préparer à la mort, comme vous me l'avez écrit, et que vous ne craigniez pas de désirer mourir dans un si grand scandale et avec l'anathèima du seigneur pape. ËnOn,si cela était nécessaire^ ne pouviçz-vous choisir un autre temps quç celui où je suis retenu par les besoins d^ l'Église, universelle, et où je ne puis secourir cette malheureuse communauté, que vous mettez en danger? Je vous en conjure au nom de Celui qui a été crucifié pour vous, cessez de tourmenter davantage des hommes déjà assez affligés, et renoncez à leur apporter tristesse sur tristesse. Car, pour vous avouer la vérité, je suis tellement affecté de ce déchirement gêné-» rai et profond de l'Église, que mon âme serait lasse de la vie, même quand vous et les vôtres seriez dans la paix. . .

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