‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 190 sur 319 · LETTRE CLXIV · texte numérisé non relu

LETTRE CLXIV

(Écrite l'an 1137.)

AUX MÊMES

Il lear expose la peine que lui cause sa longue absence de sa chère maison de Ctairvaux, et il témoigne la plus tendre aflection pour ses en&nts, et son désir de les voir ; il leur faiconnaitre cependant que sa consolation est dans ses grands trat vaux pour l'Église.

1. Mon âme est triste jusqu'à ce que je revienne et ne veut pas se consoler que je ne sois près de vous. Quelle est en effet ma consolation pendant les mauvais jours et dans ce lieu de mon pèlerinage? N'est-ce pas celle que vous me donnez dans le Seigneur? En quelque endroit que j'aille, votre doux souvenir ne me quitte pas ; mais plus le souvenir est doux, plus l'absence est pénible. Hélas î faut-il que mon séjour à l'étranger se soit, non-seulement prolongé, mais encore aggravé ! Et, en effet, comme le dit le prophète : Ils ont ajouté à la douleur de mes blessures *, ceux qui pour quelque, temps m'ont séparé de vous, au moins de corps.i Nous souffrons déjà bien assez de cet exil commun qui nous fait, tant que nous sommes sur

* H Cor., V, 15.— * Ps. Lxvui, 37.

cette terre, voyager loin du Seigneur. A cet exil s'en est ajouté un autre qui m'est spécial, et qui me fait presque perdre patience, c'est d'être forcé de vivre sans vous. Longue tristesse, ennuyeuse attente, que de rester si longtemps assujetti à cette vanité qui domine toutes choses, d'être enfermé dans l'horrible prison de ce corps de boue ; de n'être point encore délivré des liens de la mort ni des chaînes du péché, et d'être si longtemps séparé du Christ. Contre toutes ces peines, il y avait néanmoins pour moi une sorte de remède qui m'avait été certainement donné d'en-haut : c'était, à défaut de la gloire, qui nous est encore cachée, de contempler en attendant ce saint temple •de Dieu que vous êtes. Il me semblait facile de passer de là à cet autre temple glorieux, vers lequel soupire le prophète en disant : Je nai demandé quune chose au Seigneur et je la lui demanderai encore, c'est d'habiter dans sa maison tous les jours de ma vie, de contempler ses délices et de considérer son temple *.

2. Que dirai-je? Combien de fois cette consolation ne m'a-t-elle pas été retirée ? Voici la troisième fois*, si je ne me trompe, que mes entrailles me sont arrachées. Mes petits enfants ont été sevrés avant le temps ; il ne m'est pas permis d'élever ceux que j'ai engendrés par l'Évangile. Enûn je suis contraint d'abandonner mes propres affaires et de prendre soin de celles des autres ; et je me demande presque ce que je supporte plus difficilement d'être enlevé à celles-là, ou embarrassé dans celles-ci. Est-ce ainsi, bon Jésus, que toute ma vie se consumera dans la douleur et que mes années se passeront dans les gémissements? Seigneur, il serait meilleur pour moi de mourir que de vivre, pourvu toutefois que ce fût parmi mes frères, au milieu des miens et de mes plus chers amis. Ce serait certainement plus doux, plus naturel et plus sûr. Il est même de votre bonté de m'accorder quelque relâche, afin que je me repose avant de m'en aller pour ne plus revenir. Plaise à mon Seigneur que les yeux d'un père, tel que je puis l'être, moi qui ne suis pas digne d'être appelé de ce nom, soient fermés par les mains de ses enfants. Que ceux-ci voient mes derniers moments : qu'ils me consolent à ma sortie de ce monde ; que par leurs désirs ils fassent monter mon âme, si vous l'en jugez digne, jusqu'à la compagnie des bienheureux, et qu'ils ensevelissent mon corps de pauvre avec les corps des pauvres !

* Ps. XXVI, 4.

* 0' voit par là que saint Bernard alla trois fois en Italie.

Voilà, si j'ai trouvé grâce devant vous, ce que je désire de tout mon cœur obtenir par les prières et par les mérites de ces mêmes frères. Mais cependant que votre volonté s'accomplisse et non pas la mienne I Je ne veux ni vivre, ni mourir pour moi.

3. Mais il est juste qu'après avoir appris ce qui m'afflige, vous n'ignoriez pas les choses qui me consolent, s'il en existe. D'abord, je crois que celui pour qui tous les êtres vivent est la, seule cause de tous les travaux et de toutes les souflVances que j'endure. Que je le veuille ou non, je dois vivre nécessairement pour celui qui a acheté ma vie au prix de la sienne ; qui, juge miséricordieux et juste, a le pouvoir de nous dédommager au dernier jour, si nou souffrons quelque chose pour lui. Que si je combats à son service malgré moi, ce n'est qu'une tâche qui m'est imposée et je n'en serai pas moins un méchant serviteur ; mais si je le fais de bon gré, j'en ai la gloire, et, dans cette pensée, je respire un peu. De plus, j'ai fait souvent l'expérience, et vous-mêmes en savez quelque chose, que la grâce divine, sans que je l'eusse mérité, m'a souvent béni dans mes travaux et qu'elle n'a pas été inutile en moi. Dans les circonstances actuelles je dirais volontiers encore pour ^ous consoler, que la présence dq notre petitesse a été et est nécessaire à l'Église,; si cela ne sentait pas la vanité. Mais il vau^ mieux que vous l'appreniez par d'autres.

4. Vaincu par les pressantes instances de l'empereur, par les ordres du pape, par les prières de l'Église et des princes, malgré notre chagrin et nos résistances, malgré notre faiblesse et nos infirmités, ne voyant autour de nous, pour dire la vérité, que la pâle image d'une horrible mort, nous sommes entraîné dans la Fouille. Demandez ce qui doit donner la paix à l'Église ; faites des vœux pour notre santé, afin que nous vous revoyons encore, que nous vivions et que nous mourions avec vous : pourvous, vivez de façon àêtre exaucés. Malade, pressé par le temps , j 'ai d iclé cette lettre au milieu des larmes et des sanglots ; notre très-cher frère Baudoin qui tenait la plume en est témoin ^ L'Église l'a appelé à un autre emploi et à une autre dignité. Priez aussi pour lui comme pour mon unique consolation, comme pour celui en qui mon esprit se repose le plus. Priez pour le seigneur pape qui vous honore tous ainsi que moi, d'une affection paternelle. Priez encore pour le seigneur chancelier qui me tient

1 Bandouin, premier cardinal sorti de Tordre de Clteauz^ reçut cette ^^nité du pape Innocent, au concile de Clermom

lieu de mère*, et pour ceux qui sont avec lui, pour le seigneur Luc, pour le seigneur Chrysogone, pour maître Yves*, qui se montrent envers nous comme les enfants de notre mère. Le frère Bruno • et le frère Gérard qui sont avec moi vous saluent et vous supplient de prier pour eux.

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