‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 207 sur 319 · LETTRE CLXII · texte numérisé non relu

LETTRE CLXII

(Écrite l'an 1)33.)

A HAIMERIG, CHANCELIER.

Sur le même sujet.

J'ai souvent exprimé moi-même au seigneur évêque de Paris, le fréquent et amical souvenir dont vous avez coutume de me charger pour lui. Voici une occasion de faire voir, non plus en paroles ni des lèvres, mais en vérité et par des actes, que je ne le trompais paset que vous étiez sincère. Il y va donc de votre intérêt, nonseulement à cause de l'évêque, mais encore à cause de vos autres amis qui seraient certainement très-affligcs pour vous, si vous veniez à terminer cette affaire autrement qu'on ne l'espère.

• » Osée, IV, a.

LETTRE CLXIIL

( Écrite ranU33.) A JEAN DE CRÉMONE, CARDINAL-PRÊTRE ^

Sur le même sujet.

Je n'oublierai jamais la tendresse ni l'estime avec lesquelles vous aimez, je l'ai senti, un pauvre être sans mérite comme moi. Déjà je me suis réjoui et j'ai partagé l'allégresse des anges à cause de votre pénitence et de votre conversion; je désire vivement et je demande par de fréquentes prières qu'elles produisentde dignes fruits. Notre Église de France les attend avec moi, à cette heure surtout où ils ne seraient pas, je crois, hors de saison. Votre réputation et la sienne sont également intéressées à ce que je ne sois pas confondu à votre sujet. Qu'ainsi donc il soit évident pour tous, que vous brûlez du zèle de la vérité et de la justice contre les assassins des clercs et contre ceux qui les poussent et que je n'aie point à me repentir d'avoir été fier de vous.

LETTRE CLXIY.

(Ecrite l'an 1138.)

EXPOSÉ DE L AFFAIRE DE L EGLISE DE LANGUES, AU SEIGNEUR PAPE INNOCENT '.

Saint Bernard se plaint de ce qu'on ait tenté d'élire l'évèque de Langres par artifice et contre la parole donnée.

1. Pendant que nous étions encore à Rome, le seigneur archevêque de Lyon est arrivé.

i Jean était cardinal-prètre du titre deSaint^Chrysogone.Ce fut lui qui leva Texcommunication lancée contre Henri, évèque de Verdun. (Voyez lettres 48, 62, 63 ; voy. encore Laurent de Liège, Spiciieg., tom. xii,p. 307.)

* Cette affaire eut lieu, non point après la mort de Guilencus, évèque de Langres, auquel sont adressées les lettres 59 et 60, mais après la mort de Guillaume de Sabran, son successeur, arrivée en 1130. L'élection du successeur de Guillaume donna naissance à la difficulté. Pierre, archevêque de Lyon, et Hugues, prince et plus tard duc de Bourgogne, voulaient mettre sur le siège un moine de Cluny. Robert, doyen de l'église de Langres, Pons, archidiacre, Odolric et d'autres chanoines s'y opposaient. Saint Bernard fut choisi comme arbitre du diflérend ; à la fin le moine de Cluny fut écarté, et on nomma Godefroid. prieur de Ciaii*vaux, cousin de saint Bernard. On trouva trois lettres de Pierre de Cluny à ce siget; la première (29 du livre i] est adressée à saint Bernard pour défendre le religieux de Cluny des accusations portées contre lui ; la seconde (28 du livre II) et la troisième (36 du même livre) sont adressées au pape Innocent. Cependant il est douteux que la seconde de ces lettres, quoique relative au siège de Langres, eût trait à cette élection, et il est plus probable qu'elle était relative à l'élection de Guillaume de Sabran, qui aurait été abfié de Véselay, avant d'être évèque de Langres. Malgré les efforts de Pierre de Cluny, l'élection de Godefroid, appuyée par saint Bernard, fat conUrmée en 1138, au retour de saint Bernard en France.

Robert, doyen de Téglise de Langres et le cnanoine Olric l'accompagnaient ; ils étaient venus demander pour eux et pour le chapitre de Langres, la permission d'élire un évèque. Car ils avaient reçu ordre du seigneur Pape de ne procéder à cette élection que d'après le conseil de personnes religieuses. Comme ils désiraient recourir à mon entremise, et qu'ils me deman* daient de leur obtenir l'autorisation : A Dieu ne plaise que je le fasse ! répondis-je, à moins que je ne sache, et avec certitude, que vous avez l'intention d'élire un homme honnête et capable. Ils affirmèrent que leur dessein et leur résolution seraient soumis à notre jugement, et qu'ils ne feraient que ce que je leur conseillerais. Us s'y engagèrent. Comme je n'étais pas encore suffisamment rassuré, l'archevêque s'approcha de moi pour me convaincre, et il me fit formellement la même promesse. 11 ajouta que, si les clercs tentaient d'en agir autrement, il ne confirmerait ni ne ratifierait rien de ce qu'ils pourraient faire. Le seigneur chancelier fut également appelé en témoignage. Ne nous trouvant pas encore satisfait, nous allâmes trouver le seigneur Pape pour faire confirmer par sa parole et par son autorité, ce dont nous étions convenus ; cependant, nous eûmes auparavant entre nous une longue conférence sur l'élection qu'on devait faire ; et du grand nombre de personnes dont il fut là fait mention, on en désigna enfin deux qu'aucun de nous n'excluerait, quelle que fût celle des deux qu'on voudrait élire. Le seigneur Pape ordonna qu'on observât inviolablement la convention que nous avions agréée ; l'archevêque et les clercs le promirent fermement. Us s'en allèrent, je restai à Rome quelques jours après leur départ, et dès que je pus obtenir de mon Seigneur la permission de m'en retourner, je me mis en chemin pour aller rejoindre mes frères.

2. En passant les Alpes, nous apprîmes que le jour où on devait consacrer celui qui avail été élu évèque de Langres, était proche ; plût à Dieu qu'on nous eût rapporté de lui de meUleures et de plus honorables nouveUes ! Je ne veux pas dire ce que j'ai eu le regret d'entendre. Pourquoi m'étendre là-dessus? Un grand nombre de personnes religieuses qui étaient venues au-devant de nous poumons saluer, nous déterminèrent à nous détourner en passant par Lyon pour empêcher, s'il était possible, cette affaire exécrable de s'accomplir. Car, j'avais résolu de prendre un autre chemin plus . court, pour ménager ma santé et mon

LETTRES DE SAIMT BERf^ARD.

corps fatigué, et surtout, je l'avoue, parce que je D'ajoutais pas grand'foi à ces bruits. Qui pouvait croire, en effet, qu'un homme aussi considérable agirait avec tant de légèreté, que, mettant de côté la promesse si récente qu'il avait faite, et même le commandement de son maître, il ne craindrait pas d'imposer les mains à une personne déconsidérée ? Nous nous rendîmes donc au conseil de ces religieuses personnes, et nous primes le chemin de Lyon ; quand nous y fûmes arrivés, nous vîmes que tout était comme on nous l'avait dit. On préparait, je ne dirai pas cette joyeuse, mais cette malheureuse solennité. Cependant le doyen et, si je ne me trompe, la plus grande partie des chanoines de Lyon y faisaient une opposition ouverte et inflexible. Mais la honteuse et déplorable nouvelle se propageant et se répandant de tous côtés, avait rempli la ville.

3. Qu*avais-je à faire? J'allai trouver l'archevêque et je lui rappelai respectueusement la convention qu'il avait faite et l'ordre qu'il avait reçu; il ne nia ni l'une ni l'autre. Mais il rejeta la cause de sa prévarication sur le fils du duc ' qui s'était opposé à cet arrangement; et l'archevêque nous dit que, pour ne point l'ir- Iriter et pour obtenir la paix> il s'était laissé aller à ce changement. 11 ajouta que, quoiqu'il eût fait jusque-là, il n'agirait plus désormais que d'après notre avis. Et moi le remerciant : Point du tout, lui dis-je, que ce ne soit point notre volonté, mais plutôt celle de Dieu qui s'accomplisse; peut-être la connaitra-tK>n,si on soumet l'affaire à la délibération des évêques et des autres personnes religieuses qui se sont rendues ici, ou qui doivent y arriver encore sur votre invitation. Que si, après avoir invoqué le Saint-Esprit, l'assentiment de tous vous détermine à persister dans ce que vous avez entrepris, poursuivez comme vous avez commencé ; sinon, rendez-vous à cette parole de l'Apôtre : N'imposez précipitamment les mains à personne *. Ce conseil parut lui plaire. Pendant ce temps, on annonça que cet homme était arrivé, mais dans une hôtellerie et non pas dans le palais. [1 arriva le vendredi soir, et repartit le samedi matin. Je ne saurais dire pourquoi il ne voulut pas paraître à l'achevêché, après s'être donné la peine de faire un si long voyage pour s'y rendre. On aurait pu peut-être attribuer cette conduite à la modestie religieuse ou au mépris des honneurs, si ce qui arriva ensuite n'en

1 Hugiies, nis d'Odon, duc de Bourgogne, et de Marie, Ûlle de Thibauld^ comte de Champagne.

> Tim., V, 22.

S. Bern.— Tome L

faisait juger autrement. Et en effet, quel soupçon aurions- nous pu avoir, quand l'archevêque, après l'avoir quitté, eut protejsté devant tout le monde qu'il n'avait nullement voulu l'accepter et qu'il renonçait absolument à tout ce qui avait été fait relativement à lui ?

4. Enfin il ordonna qu'on fit de suite l'élection. Il envoya cet ordre par quelques chanoines de Langres alors présents et par une lettre qui existe encore. Lorsque cette lettre eut été produite et lue dans le chapitre de Langres, ô honte I on en lut sur-le-champ une autre, en tout point contraire à la première. Cette seconde lettre annonçait que la consécration n'était pas abandonnée, mais différée; et elle indiquait un lieu et un jour pour décider une affai re que la lettre précédente présentait comme déjà tranchée. Vous auriez cru que ces lettres émanaient, non-seulement de deux personnes différentes, mais même de deux personnes de sentiments opposés et discutant l'une contre l'autre ; mais un seul et même sceau empreint sur la cire, un seul et même nom apposé sur les deux feuilles, montraient ouvertement à tous les assistants étonnés, que le doux et l'amer coulaient de la même source. On possède encore ces deux lettres contradictoires ; quelle que soit celle à laquelle on se décide à obéir, on sera nécessairement désobéissant. Si, en effet, on s'en tient à la première, la seconde s'élèvera pour condamner; si on préfère suivre la seconde, ce sera la première qui accusera. Et plût à Dieu que cette seconde lettre, de même qu'elle a pu révoquer la première, pût avoir aussi à se défendre elle-même contre une troisième. Ainsi voilà lettre contre lettre, commandement contre commandement, en sorte qu'on ne dit plus comme le Prophète : Donnez des ordres, renouvelez-Us ^ ; mais plutôt : Donnez des ordres, retirez-les.

5. Pendant ce temps, l'homme qui avait fui la consécration et qui avait renoncé à l'élection, s'est hâté d'aller trouver le roi. Il en a obtenu l'investiture des droits régaliens ' ; c'est à lui de voir, en vertu de quel titre. Aussitôt pn a envoyé des lettres: on a changé le lieu qui avait été primitivement choisi; on a avancé le jour, afin qu'en supprimant toute commodité de temps et de lieu, on enlevât la liberté d'agir aux opposants^ etla connaissance du jour de lacon-

1 Isale, xxviii, 10.

* L'invesliture des droits régaliens' était la tradition du domaine temporel et des biens de TËglise faite par le roi au nouvel évèque, après quM avait prêté serment de lidëlilé. (Voy* à ce siyet la lettre 170.)

sécration à ceux qui deyaient en appeler. Mais il n*y a point de dessein contre le dessein du Seigneur, et sa providence a fait que ni les opposants ni les appelants n'ont manqué. Falcon, doyen de l'Eglise de Lyon, en a appelé ; Pons, archidiacre deLangres, en a appelé : Bonami, prêtre et chanoine de Langres, en a aussi appelé ; Bruno et Geoffroy, nos frères, en ont également appelé ; tous ignorant leurs intentions mutuelles et s'étant trouvés là par hasard, il n'est pas douteux que ce n'ait été par une volonté providentielle de Dieu. Le terme a été si court qu'à peine, à partir du moment où nous avons appris le jour indiqué, notre messager dans l'espace de quatre jours a-t-il pu arriver avec une lettre pour prévenir, je ne dirai pas le sacrement, mais le sacrilège qui se préparait. Lui aussi néanmoins a fait opposition et a appelé devant le Siège apostolique, tant celui qui allait être consacré que ceux par qui il devait l'être. Or lui-même était un chanoine de Langres. Je déclare ce qui est, je ne mens pas; je n'ai rien dit ici par haine pour les personnes, j'ai parlé par amour pour la vérité ; la Vérité elle-même m'en est témoin.

Page 1