LETTRE CLXV
(Écrite Tan 1138.) A FALGOIf S DOYEN, ET A GUY, TRÉSORIER
DE l'Église de lyon.
Sur le même sijû®^-
La plaie de notre Église est profonde, comme tous le voyez, mes très-chers, et elle a besoin de beaucoupdesoins,et non-seulementde beaucoup de soins, mais de soins promptement donnés ; c'est pourquoi nous devons supplier assidûment et avec nos larmes le Médecin céleste en disant : Seigneur^ descendez avant quelle ne meure *. Ce qui aggrave le plus ma douleur et méfait presque désespérer de saguérison, c'est que la tribulation est sortie d'où Ton devait espérer la consolation. Quel est en effet, infortunée, celui qui a amené sur toi le mal dont tu t'affliges? Certes, ce n'est point un ennemi, ni quelqu'un qui te haïssait, mais un homme dont la vie était unie à la tienne, un homme qui était ton chef et ton métropolitain. Com. ment donc est-ce du midi, et non plus du nord, que le mal s'est répandu? Aussi je dirai, avec
t Falcon fut, dans la suite, élu archevêque de Lyoo. (Voyez lettres 171, 172, 113.) * Jean, iv, 49.
raison, qu'il n'y a pas de douleur comparable à la mienne, puisque nous souffrons par ceux en qui nous devions avoir le plus de confiance; et non par d'autres. 0 Eglise de Lyon, tendre mère, as- tu pu donnera taflUe, non un époux,' mais un monstre pareil? Nous ne te reconnaissons plus là comme une mère, mais comme une marâtre. Que ce gendre est dégénéré ! qu'il est loin de ton honorabilité, de ta gravité,' de ta noblesse antique ! Quoi donc, appelleraije mariage honorable et alliance sans tache, une union contractée avec un tel homme et d'une telle façon ? Tout a été confondu et fait sans loi, sans ordre, sans raison. Bien plus, il est constant que tout a été commandé et entrepris avec tant de témérité et d'artifice, qu'il n'eût point été convenable d'instituer de cette' manière, je ne dirai pas un cvéque, mais même un fermier ou un collecteur d'impôts. Quels éloges ne vous accorderai-je pas à vous, mes bien-aimés, qui seuls avez compati à la douleur decette affligée, et qui, vous levant pour la dé-; fendre, une seconde comme une première fois,' contre l'oppression, avez résisté à ses ennemis et vous êtes présentés comme un mur devant la maison d'Israël ? 11 ne s'est trouvé dans cette assemblée personne, pour garder comme vous la loi du Très-Haut, pour obéir aux sacrés canons, enfin pour s'armer du zèle de Phinées et pour percer du glaive de la parole les fornicateurs ^ Afin que ces actes fassent éclater partout la gloire de Dieu et la vôtre, il vous reste à faire vos efforts pour donner à un commencement si louable une fin qui en soit digne, et pour joindre la queue à la tête de la victime.
LETTRE CLXVI.
(Écrite l'an 1138.) AU SEIGNEUR PAPE INNOCENT.
Sur le même si^et.
4. Je frappe de nouveau, je crie encore, sinon d'une voix retentissante, du moins avec de lamentables gémissements. Nous sommes forcés de redoubler nos cris, parce que l'injustice redouble contre nous de la part des impies, qui poursuivent leur injuste entreprise. Ils ont été affermis, et ils multiplient leurs prévarications. Ils entassent iniquité sur iniquité, et leur orgueil monte toujours. Leur fureur s'est accrue, leur pudeur s'est évanouie, ainsi que leur crainte de Dieu. Après n'avoir
^ Nomb., XXV, 8.
pas hésité à faire leur élection contre vos prudentes et sages prescriptions, Père, ils osent, à cause de l'appel fait devant vous, maudire votre nom. Voilà jusqu'où va la témérité des prélats de Lyon, d'Autun, de Màcon, tous amis de Cluny. Combien par leur audace et par leurs artifices, hélas 1 ne troubleront-ils pas une grande multitude de saints, si ceux-ci sont forcés de porter un joug pareil et pareillement imposé? 0 horreur! ils l'accepteront, comme s'ils étaient contraints de courber le genou devant Baal, ou selon la parole du prophète, de faire un pacte avec la mort et de contracter une alliance avec l'enfer *. Je vous le demande : où est le droit, où est la loi, où est l'autorité des canons sacrés ; où est enfin le respect de Votre Majesté? Cet appel qu'on ne refuse à nul opprimé, n'a été inutile que pour moi seul. Car, où l'on commandait et où l'argent jugeait, les lois et les canons se taisaient, la raison et l'équité n'avaient plus de place. Ils menacent même, ce qui est encore moins tolérable, de renverser par les mêmes armes la citadelle de la souveraineté apostolique : dessein ridicule, puisqu'elle est fondée sur une pierre inébranlable.
2. Mais que fais-je? Je me suis emporté, je l'avoue ; ce n'est point à moi d'accuser ni de reprendre personne, c'est assez que je m'abandonne à ma douleur. Lorsqu'après un long •retard et les nombreux travaux que j'ai supportés pour le service de l'Église romaine, il Iplut enfin à Votre Sérénité de me permettre de retourner vers mes frères, quoique j'eusse le corps brisé comme si j'avais fait le mal, je revins au monastère avec bonheur et avec Ijoie à cause des fruits de paix que je rapportais avec moi. Je crus que je passais du travail au repos, qu'il me serait permis de réparer le dommage causé à mes exercices spirituels et la perte de ce saint recueillement que j'avais dissipé au dehors; mais voilà que la tribulation et l'angoisse sont venues fondre sur moi. La souffrance du cœur me tourmente plus que celle du corps, sur le lit où je suis étendu. Je ne me plains pas, en effet, des incommodités temporelles. Mon âme est dans mes mains ; il s'agit de mon salut. Vous platt-il que je la confie à un homme qui a perdu la sienne ? Mais je sais que cela ne vous plaît pas ; c'est pourquoi je me suis dit à moi-même qu'il valait mieux prendre la fuite que de consommer dans le chagrin le reste de mes jours, tout en mettant mon salut en péril. Mais que Dieu vous inspire
* Isale, XXVIII, 15.
ce qui est préférable: qu'il rappelle à votre souvenir, si vous le jugez bon, comment je me suis conduit avec vous. Qu'il vous fasse jeter un regard de miséricorde sur votre enfant et le délivrer de l'angoisse qui l'afflige. Mais plutôt encore n'oubliez pas les grandes choses que Dieu a faites pour vous, et, afin de lui en témoigner quelque reconnaissance, révoquez, dans l'intérêt de sa gloire, ce qui vient d'être fait si injustement.
LETTRE CLXVU.
(Écrite Tan 1138.)
AU MÊME
Pour la même alTaire.
Très-clément Père, n'avez- vous pas formellement ordonné qu'on élût dans l'Église de Langres une personne religieuse, capable et approuvée par votre serviteur? Le seigneur de Lyon n*a-t-il pas reçu lui-même, de votre bouche apostolique, cet ordre qu'il devait exécuter d'autant plus fidèlement qu'il lui avait été plus fermement donné et plus fréquemment renouvelé; enfin n'a-t-il pas promis de le faire ? Pourquoi donc a-t-iljugé à propos de changer ce qui avait été établi avec beaucoup d'utilité et de prudence, et pourquoi a-t-il eu la présomption de prendre, au mépris de Votre Majesté même et au scandale de notre, petitesse, un autre parti qui ne convient pas? Comment cet homme de bien n'a-t-il pas rougi de laisser voir en lui le oui et le non, en s'efforçant, contre votre décision et contre sa promesse, d'imposer un joug si indigne sur la tête d'un si grand nombre d'hommes religieux, vos serviteurs? Recherchez, Père, recherchez avec soin, d'après le témoignage de ceux qui sont éloignés et de ceux qui sont proches, ce qu'est cet homme auquel il se hâte d'imposer les mains. Car la pudeur m'interdit de rappeler ce que la renommée dit de lui, ou plutôt ce qu'elle publie partout de son déshonneur notoire. Que vous dirai-je ? J'ai la tristesse dans l'âme, au point que je veux m'enfuir. Et peutêtre déjà l'eussé-je fait, si je n'avais été retenu par l'espoir de la consolation que j'attends de votre cœur. Je voulais vous écrire, par ordre, l'histoire lamentable de nos malheurs ; mais la tristesse fait défaillir ma main, et obscurcit ma pensée : ma langue a horreur, d'exprimer cette mauvaise foi méchante, cette usurpation, cette surprise, cette témérité, cette perfidie. D'ailleurs, à quoi bon? Votre fils Pons, l'archi-
diacre, qui s'est conduit dans cette affaire ayec constance et fidélité, vous racontera tout^ mon Père, et vous dira ce qui nous afflige et ce que nous vous prions de faire. Ayez foi en lui, comme en moi-même. Pour moi, gémissant comme une femme dans la douleur, je ne dis plus que cette parole : Si ces gens n'échouent dans une si criminelle et si téméraire entreprise, ma yie, comme je me sens aujourd'hui, se consumera dans l'affliction, et mes années se passeront dans les gémissements.