AU MÊME, AU NOM DU MÊME
Il se plaint que la charge pastorale lui ait été imposée, et que dans raccomplissement de ses fonctions il soit entrayé par la jalousie d'autrui, ce dont le Pape n*est pas entièrement innocent .
1 . Ai-je demandé à mon seigneur*l'épiscopat ? Si par hasard j'ai désiré un siège, ce n'a point été celui de Trêves. Car je savais que ce diocèse est irritable et que ce peuple a la tête dure. Je détestais ces hommes, parce qu'ils sont toujours plongés dans le fumier de la discorde et rebelles à l'Église. Si j'ai parfois supporté des fatigues pour l'Église, je n'en ai pas de regret, mais pour cela je n'ai ni espéré ni demandé une telle récompense. J'ai travaillé avec patience, avec plaisir d'ailleurs, mais non en vue d'un tel dédommagement. J'ai été chargé d'une
* II Cor., XII, 10. — ' P.ov., t, 32, — » Ps. xix, 8.
* L'empereur Lothaire.
province difficile, mes péchés sans doute l*ont exigé. Entre les maux qui m'accablent, j'ai eu pour suffragants des hommes jeunes et de noble condition *. Ils devraient me prêter leur appui et plût à Dieu qu'ils ne me fissent pas d'opposition l Mais je m'arrête. J'aime mieux qu'un autre vous fasse connaître leurs goûts et leurs mœurs, si vous les ignorez. Je dirai cependant que la justice, la droit, l'honneur, la religion ont péri dans nos diocèses. Je vous ai exposé brièvement et simplement le mal qu'en raison des devoirs de ma charge, je n'ai pas osé passer sous silence, afin que, s'il ne plaît pas à votre prudence que je le corrige, je le signale au moins à vous qui pouvez le corriger, et qu'ainsi je ne paraisse pas porter tout à fait en vain le nom d'archevêque. Il vaudrait assurément mieuxpour moi n'avoir pas été élevé àcette dignité, que d'en descendre avec honte.
2. Mais pourquoi m'inquiéter de moi? Que je souffre ce que je mérite, comme un mauvais ouvrier; que je sois même l'opprobre des miens, trompés dans l'espérance qu'ils avaient conçue de moi, lorsqu'ils ont voulu m'avoir à leur tête ; qu'ils trouvent que j'ai grandement amoindri la dignité de leur église, quand ils avaient cru que je pourrais réparer jusqu'à ses anciennes pertes : je supports tout cela, sinon avec joie, au moins avec patience, afin de ne pas paraître regimber contre l'obéissance, pour laquelle je devrais même, je l'avoue, donner ma vie, s'il le fallait. Mais je voudrais que votre sollicitude considérât que l'injure faite à la créature atteint celui dont elle lient son existence. En m'enlcvant mes forces, vous diminuez d'autant les vôtres ; mon humiliation et mon abaissement retombent sur vous. J'ai beaucoup à me plaindre de vous à vous-même ; mais je réserve le soin de. vous exposer mes griefs, à mon messager que je sais être pour cela assez hsri^ile et fidèle: Je vous fais connaître encore que nous sommes exposés au péril des faux frères ; car les envoyés des schismatiques vont et viennent auprès de quelques-uns des nôtres plus librement que de coutume, et les paroles du tyran de Sicile sont favorablement écoutées.
1 C'étaient : Etienne, fils de la sŒur du pape Calixte II, éTè<]uc de Metz depuis 1120; Albéron, Aïs d'Arnulfe. comte de Chenay, évèque de Verdun depuis 1126; Henri, fils de Théoiloric, duc de Lorraine, évèiue de Toul depuis 112i. On fait d'ailleurs réloge de ces prélats. Voy. sur Etienne, la chronique des évoques i:e Metz, S 'l'tV^^p, tom. vi, et por Albéron, tom. XII; on rapporte que tous deux poussaient trop loin le goût des armes. Les plaintes de Tarchevèque de Trêves sont expliquées dans la lettre suivante.
LETTRE CLXXVIM,
(Écrite vers l'an 1135; en 1139 d'après Broven.)
AU SEIGNEUR PAPE INNOCENT, EN FAVEUR d' ALBÉRON, ARCHEVÊQUE DE TRÊVES.
II se plaint que quelques pei-sonnes perverses et hostiles k rÈglise, s'appuient sur l'autorité pontificale pour TexécutioD de leurs mauvais desseins ; pendant que d'autres prélats animés du zèle de Dieu sont abandonnés et méprisés.
A son très-tendre père et seigneur, à Inuocent/ souverain pontife, son tout dévoué Bernard : ce que souhaite un serviteur dévoué.
4. Je parle avec hardiesse, parce que j'aime avec sincérité ; car l'amour n'est pas sincère, quand une timide hésitation lui fait retenir ses soupçons. La plainte du seigneur de Trêves ne vient pas seulement de lui ; elle vient aussi de beaucoup d'autres, et principalement de ceux qui vous aiment d'une affection sincère. 11 n'y a qu'une voix parmi tous les prélats qui, chez nous, commandent aux peuples avec une sollicitude fidèle : c'est que la justice dépérit dans l'Église, que les chefs de l'Église sont sans pouvoir ; que Tautorité des évèques est entièrement avilie, puisqu 'aucun d'eux n'a le moyen de venger les injures de Dieu et qu'il ne leur est pas permis, même dans leurs propres paroisses ', de punir les méfaits quels qu'ils soient. On en reporte la cause sur vous et sur la cour de Rome •. Vous détruisez, diton, tout le bien qu'ils ont fait ; vous rétablissez ce qu'ils ont justement détruit. Tous les individus criminels et séditieux du peuple ou du clergé, et même les religieux cliassés de leurs monastères, courent à vous, et en revenant, ils répandent et publient qu'ils ont obtenu pour protecteurs ceux dont ils auraient dû plutôt recevoir un châtiment. Le glaive de Phi nées n'avait-il pas ététrès-promptement et très-justement tiré, pour punir l'incestueux commerce de Drogon et de Milis? Mais ce glaive a eu la confusion de- se retirer après s'être éraoussé contre le bouclier de la protection apostolique qui lui a été opposé. 0 honte 1 que de rires ce fait a soulevé et soulève encore parmi les ennemis de l'Église : parmi ceux mêmes dont la crainte ou l'influence nous ont peut-être détournés du droit chemin. Les amis sont dans la confusion, les fidèles sont insultés, les évèques tombent partout dans roppix)bre et dans le mépris, et, tandis qu'on dédaigne leurs
1 Tout le monde sait que les anciens appelaient paroisse le diocèse d'un évèque.
* Saint Bernard fait allusion aux fréquents usages et à Tabus des appels. (Voy. De la Comidéraiion, liv. m, cbap. ii.)
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équitables jugements, on manque le plus souvent aussi à votre autorité.
2. Ce sont eux, en effet, qui se montrent zélés pour votre honneur, qui travaillent fidèlement sans doute, mais inutilement, je le crains, pour votre repos et pour votre triomphe. Pourquoi amoindrissez-vous vos propres forces? Pourquoi affaiblissez-vous votre puissance? Jusqu'à quand continuerez-vous à émousser des armes fidèles qui combattent pour vous, à abaisser les solides remparts de votre puissance et de voire salut. L*église de Saint-Gengulf a Toul * gémit toute en larmes sur sa désolation, et il n'est personne qui la console. Qui, en effet, s'opposera à un bras supérieur, à Timpétuosité du torrent, à la volonté de la puissance souveraine ? Saint-Paul * se plaint de subir la même violence à Verdun, car son archevêque ne peut plus le défendre contre la fureur des moines, qu'appuie fermement la protection apostolique, comme s'ils n'étaient point assez insolents par eux-mêmes. Quelle raison nouvelle a-t-on enfin trouvée pour rappeler en justice et remettre en discussion ce que, par une prudente et nécessaire décision, vous aviez une première fois accordé à des chanoines de bonne réputation et de bonnes mœurs, ce que
' vous aviez une seconde fois confirmé, et ratifié, dit-on, une troisième fois? Car on rapporte que, dans les deux affaires rappelées plus haut, les mesures que vous avez sanctionnées, ont été révoquées par vous. Par de telles victimes, hélas ! on ne plaît point à Dieu, on n'apaise pas sa colère, on ne se concilie pas sa grâce, on n'excite pas sa miséricorde. De tels actes, ou d'autres semblables, ne détournent point la fureur du Seigneur, ni son bras étendu sur nous, ni cette verge qui, selon Jérémie, veille sur nos péchés '.
3. Sans doute Dieu est irrité contre les schismatiques. mais il n'est pas propice aux catholiques. L'église de Metz, comme on vous Ta
* Voy. lettre 139, ci-dessus.
« Le monastère de Saint-Paul, de Verdun, était de l'ordre de Baint-Benoit. Un certain relâchement qui s'était introduit dans la règle amena du désordre dans les mœurs. Albéron If, évèque de Verdun, qui avait succédé en 1131 à Ursion, voulut pour porter remède au mal, transférer le monastère aux religieux de Prémontré. Le pape Innocent approuva cette mesure et la confirma jusqu'à trois fois. Mais les moines qui résidaient ians le monastère réclamèrent longtemps et résistèrent avec 9pinii\trcté ; Pierre le Vénérable lui-même, homme d'ailleurs plein d'humilité, s*en occupa aussi et intercéda vivement auprès de Matthieu, évè lue d'Aloano. Innocent, ému de ces résistances, se disposait à remettre TalTaire en discussion. Mais la recomnandation de saint Bernard l'emporta, et le Pape confirma 'léûnitivement ce que Albéron avait fait. — ' Jérém. i, 11.
exactement rapporté, est également mise en péril par la mésintelligence grave de l'évcque et du clergé. Vous savez ce que vous avez cru devoir ordonner à ce sujet, mais la paix n'est point encore rétablie,et l'onn'espcre pas qu'elle renaisse de sitôt. Quant à moi, pour ne pas taire ce que, dans ma petitesse, j'ai jugé à cet égard, je croirais qu'il est plus convenable et plus sûr de confier le soin de terminer cette affaire et les deux autres, je veux parler de celle de Toul et de celle de Verdun , au métropolitain ; il est instruit de tout, il a été éprouvé en de nombreuses circonstances, et, au témoignage; de l'Église, il a été trouvé fidèle. Autrement, voyez ce que vous ferez de ces évêchés, de celui de Metz et de celui de Toul *; car, à dire vrai, il semble qu'ils n'aient pas d'évêques, et plût à Dieu qu'ils n'eussent pas de tyrans. Quand de tels hommes sont protégés, soutenus, honorés,' favorisés, beaucoup de gens s'en étonnent et s'en scandalisent, surtout ceux qui connaissent parfaitement dans leur vie et dans leurs mœurs des faits qui devraient bien plutôt être condamnés et exécrés, je ne dirai pas seulement dans des évêques, mais même dans des séculiers, quels qu'ils fussent; des faits que j'ai rougi de vous écrire et qu'il eût été inconvenant.à vous d'entendre. J'admets que, n'étant accusés de personne, ils ne puissent pas être déposés; cependant ceux que le bruit public incrimine; de tous côtés, devraient-ils donc être favorisés, honorés même de l'amitié particulière du Siège apostolique ?
' Les reproches que saint Bernard adresse aux évèques de Metz et de Toul, doivent être appliqués a Etienne de Metz et à Henri de Toul, puisque cette lettre fut écrite quand le schisme d'Anactet durait encore et vers l'année 1135, comme nous le venons plus bas. Etienne, fils de la sœur d; Calixte II, était d*une naissance illustre, u'un mérite et d'un esprit plus distingués encore ; il fut sacré à Rume par le Souverain-Pontife, et reçut de l^i le pallium et la dignité de cardinal. L'histoire des évoques- de Metz en parle avec éloges, Spici/éfje, tom. vi, pag. 661, et saint Bernard lui rend justice (voy. lettres 29 et 3G7). La cause de son mécontentement dans notre lettre parait vepir de ce qu'Etienne avait soulevé dans son diocèse de nombreux conOils, livré des combats, détruit des clultcauxforts, afin de faire rendre à son église diverses possessions que les nobles lui avaient ravies : procédés qui, pour me servit des paroles de saint Bernard, sont plutôt ceux d'un lion que ceux d'un pasteur de brebis. Albéron, primicier de Metz, ayant été élevé au siège de Liège en 1135, les chanoines en nommèrent un autre à l'élection, mais Etienne ne tenant aucun compte de leur vote, voulut désigner lui-même le primicier de son autorité privée. De la, un confl.t qu'Innocent évoqua devant lui, en passant pardessus la décision du métropolitain qui était l'archevêque de Trêves ; c'est de ce fait que saint Bernard se plaint. En ce qui concerne Henri, évèque de Toul, il lui reproche sans doute la guerre qu'il avait entreprise contre Frédéric, comte de Toul, et qui ne fut terminée qu'en 1136,
4. Quelle sainteté ecclésiastique, quelle probité épiscopale a donc pu mériter à l'évéque de Metz cette faveur, que l'élection faite par les chanoines fût, sur un signe de lui, annulée en même temps que la liberté de l'Église, et que le primicierfùt choisi à son gré contre les privilèges de cette même Église. Combien n'eût-il pas été plus honorable et plus juste, si votre prudence l'avait jugé à propos, de ne pas priver d'une prérogative qui lui appartenait, un homme digne de plus d'honneur encore? Je veux parler de l'évéque de Trêves que vous avez dépouillé, comme suspect ou comme inexpérimenté, du droit de terminer cette affaire, ainsi que les autres de son diocèse ; ce qui n'a pas eu lieu sans exciter les murmures de beaucoup de gens craignant Dieu. Croyez-en un serviteur Ûdèle; autant que j'ai pu m'en assurer, tout cela ne convient nullement à cette province.
5. En écrivant ces choses, je craindrais d'être accusé de présomption, si je ne savais à qui cette lettre est destinée, et si l'on ne savait de qui elle émane. Mais je connais la mansuétude qui est innée en vous. Je sais aussi que vous me connaissez et que vous connaissez l'affection qui me donne cette hardiesse auprès de vous, mon très-doux et très-tendre Père. En outre, aûnque vous sachiez commentil faut accueillir le messager de l'évéque de Trêves et les paroles qu'il apporte, je vous dirai que ce prélat occupe une place considérable dans ce royaume ; que c'est un homme fidèle à l'Église de Dieu et à vous, constant, n'ayant jamais donné aucune approbation aux gens malveillants et séditieux qui n'ont pas manqué de faire auprès de lui de fréquentes et importunes tentatives. Il ne sera pas à l'abri des insultes, s'il a le malheur de n'être point écouté par vous. J'ai voulu enfin vous recommanderce messager; mais il se recommande assez par le mérite de sa probité, et surtout par l'amour particulier et le dévouement fidèle qui l'attachent fermement a vous. Si je n'en étais convaincu, je ne vous eusse jamais écrit par lui des choses si intimes.