‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 22 sur 319 · CHAPITRE NETJYEÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NETJYEÈME

La duchesse de Lorraine. — Béatrix. — Ermengarde, comtesse de Bretagne. — La vierge Sophie.

— Le prince Henri de France, — Amédée, prince d'Allemagne.

La chrétienté, comme l'ancien peuple de Dieu, est exposée à des crises alarmantes où les rois et les peuples, et les ministres sacrés euxmêmes, semblent enveloppés de vices comme d'un vêtement^ dit le Prophète. Les serviteurs infidèles avaient ouvert aux passions les portes du sanctuaire; la fortune était devenue l'idole du siècle; les princes lui sacrifiaient l'honneur et la justice; et les peuples trop accoutumés à la servitude, suivaient leur exemple, tout en murmurant contre eux. De tels maux durent, en se développant, produire lesinévitablesscandales dont parle l'Apôtre, et nous les verrons bientôt ravager le champ de l'Église.

Hais en même temps que l'iniquité monte au comble de sa mesure, les vertus du ciel s'épanouissent dans les âmes d'élites; et la grâce, qui ne tarit jamais, prépare d'avance les instruments de Dieu, destinés à combattre le mal et à lui opposer le remède.

Déjà l'esprit monastique, régénéré dans l'ordre de Citeaux, avait réveillé l'esprit sacerdotal. Les membres les plus éminents du clergé séculier ranimeront à leur tour l'étincelle sacrée à tous les degrés de la hiérarchie. De la bouche des prêtres, la parole vivifiante se iversera sur la société civile, et lui communiquera un esprit nouveau.

Hais ici l'action est double : il faut à la fois qu'elle descende des sommités du corps social et du haut de la chaire chrétienne. Les peuples ne se rendent à la vérité que lorsque, à la parole qui l'annonce, se joint l'autorité de l'exemple. Or l'impulsion que l'esprit monastique a exercée sur le sacerdoce devra se transmettre aux organes qui dirigent les mou* vements de l'État.

^/est surtout par la femme que la religion relève son influence, et propage dans la société ses inépuisables bienfaits. Nous l'avons dit ail-* leurs : la femme chrétienne est, entre les mains de Dieu, le mystérieux instrument qui prépare et adoucit les voies de la civilisation : elle porte en elle les germes de l'avenir moral

des peuples; elle est la modératrice de tous les éléments de la vie sociale; et si le foyer domestique était privé de cette mission salutaire, nulle société ne serait possible ^

Remarquons la marche de l'œuvre providentielle. Un simple moine, transformé par l'Esprit de Dieu , renouvelle l'esprit monastique. Cette rénovation, imperceptible à son point de départ, se dilate graduellement dans le monde, en soulevant contre elle les passions qu'elle veut abattre. Les âmes fortes se rallient et forment un camp compacte pour s'opposer au camp du monde. Les sentinelles avancées se réveillent les unes les autres ; les chefs sont prêts; mais les masses ne sont point excitées. Il faut que l'impulsion d'en -haut passe des pontifes aux rois et des rois aux peuples : ce sont des femmes d'une sainteté éprouvée qui serviront d'intermédiaires, en présentant à l'Église des canaux de la grâce divine, et au monde des modèles de vertu.

Adélaïde, duchesse de Lorraine, avait été une des premières conquêtes de l'abbé de Clairvaux. Cette illustre dame, au rapport de Guillaume de Saint-Thierry, avait vu le serviteur de Dieu en songe; et elle s'était mise sous sa direction, après avoir changé de vie; car auparavant elle était possédée par l'amour du monde; et aujourd'hui elle confesse que l'homme de Dieu l'a délivrée de sept horribles démons •. Il existe peu de documents sur ses relations avec son directeur; mais ce qui nous reste des lettres de ce dernier nous montre la sollicitude qu'il lui témoigne pour lui inspirer le zèle de la justice et l'amour de la paix.

« Je suis touché, lui écrit-il, de l'affection

* « Dans toute Thistoirc évangéliqtie, dit M. de Mnistre, les « femmes jouent un rdlc très-notable, et dans toutes les con- « quêtes célèbres dn christianisme, ftiites tant sur les individus

« que SUT les nations, toujours on voit figurer une femme »

{fioitéeif fie Saiui-Vétcrshourg^ ch. il.)

* Ducissa Lotharingie (Athelais nomine), femina nobilis, scd non tam nohiliter victilans... usque hodie se esse de qua septem dapuionia ejeccrit gloriatur. (Vit, S, Bern., lib. 1, cap. xiv, p.llOi, no 68.)

VIE MONASTIQUE

c que vous témoignez aux serviteurs de Dieu; « car, lorsiiu'on voit la moindre étincelle de la «céleste charité allumée dans un cœur de 0 chair où régnaient auparavant les enflures 0 des grandeurs et des passions, on peut croire a certainement que c'est là un don divin, et «non une vertu humaine... Je vous prie, a;Û<>u^'t*î^ ^^ terminant, de saluer de ma « part le duc votre mari, et je vous exhorte « tous deux, pour l'amour de Dieu, à céder le « château au sujet duquel vous faites des préa paratib de guerre, si vous reconnaissez que a vos prétentions sont mal fondées. Souvenezfit vous qu'il est écrit : Que sert à l'homme de 0i gagner tout l'univers, s'il vient à perdre son

9 urne

Une autre noble femme, sur laquelle l'histoire fournit peu de renseignements, semble concourir, aussi bien que la duchesse de Lorraine, aux desseins et aux œuvres du serviteur de Dieu. La lettre suivante constate la part qu'elle y prenait :

« Vous désirez savoir, écrit saint Bernard à c la pieuse Béatrix, quel est l'état de ma santé, « le résultat de mon voyage et l'établissement f nouveau que je viens de faire. Pour vous ré- « pondre en peu de mots, je vous dirai que nos a religieux ont passé d'un désert aride dans un a séjour agréable et pourvu des choses néces- « saires... Je les ai laissés fort contents; et pour «ce qui me concerne, je suis arrivé ici en « bonne santé; mais depuis mon retour j'ai eu c la fièvre intermittente, qui m'a mis à Textréa mité. Dieu m'a rendu la santé en peu de c temps; et à l'heure qu'il est, je me porte a mieux qu'avant mon voyage *. »

Les encouragements qu'il prodigue aux âmes qu'il a ramenées dans la voie du salut se manifestent dans d'autres lettres d'une manière touchante :

a Oui, écrit*il à une personne de qualité dont « on ignore le nom, il n'est de joie vraie que « celle dont Dieu est la source intarissable; et 9 toute autre joie comparée à celle-là, n'est que « tristesse... Je vous eu prends à témoin vous* « même. L'Esprit-Saint ne vous l'a-t-il pas dit « avant moi au fond de votre cœur? Eût-il été « possible humainement qu'une jeune fenune « conune vous, riche, gracieuse, noble, s'élevât o au-dessus de son âge et de son sexe, méprisât « ce qui flatte les sens et la vanité, si une force o invisible ne vous eût soutenue, et si des

1 s. Bem., epist. cxx.

> EpisU ad Beathc, cxviu.

a plaisirs plus doux ne vous eussent dégoûtée a des choses de ce monde *?„.))

Hais parmi les âmes pieuses avec lesquelles Bernard entretenait des communications fré« quentes et ferventes, celle qui parait lui avoir été plus particulièrement attachée, c'est Ermengarde, comtesse de Bretagne, Les lettres qu'il lui adresse prouvent l'unité d'esprit qui existait entre eux ; et l'on y peut admirer les expressions suaves de la tendresse pastorale qui, sous une enveloppe austère, animait le cœur du saint moine.

Ermengarde, femme d'un mérite remar*^ quable, avait quelque temps végété dans la voie tiède et vulgaire où l'esprit du monde et l'esprit de piété s'allient pour se tolérer l'un l'autre, et se concèdent réciproquement leurs droits pour contenter, autant que possible, la grâce et la nature.

Mais une âme forte ne saurait longtemps respirer au sein d'une atmosphère si nauséa* bonde. Ermengarde éprouvait des désirs et des aspirations vives auxquelles le monde ne pouvait répondre. Déjà elle s'était adressée au car* dinal de Vendôme et avait suivi ses conseils *; mais il lui fallait un saint pour la conduire dans les voies sublimes de la sainteté. Dieu lui envoya Bernard : c'était l'homme choisi entre mille, comme dit TÉcriture, qui dut l'élever au-dessus de ce monde et la guider sur la route de la céleste patrie.

Voici quelques extraits de deux lettres, les seules qui aient été conservées; elles nous feront pressentir quelle union chaste et vivante l'Esprit-Saint se plait à former entre les âmes sanctifiées,

a Bernard, abbé de Clairvaux, salue sa fille a bien^aimée en Jésus-Christ, Ermengarde, cia devant comtesse de Bretagne, présentement « humble servante de Dieu, et lui témoigne « qu'il a pour elle tous les sentiments d'une « affection pure et chrétienne.

a Que ne puis-je vous rendre mon esprit a aussi visible que ce papier, et vous faire lire a dans mon cœur les sentiments d'amour que « le Seigneur m'inspire et le zèle qu'il me a donne pour votre âme ! Certes, vous recona naîtriez que nulle langue et que nulle plume « ne sauraient les exprimer. Je suis près de <x vous en esprit, quoique absent de corps. Il 0 est vrai que je ne puis vous montrer mon « cœur; mais, s'il m'est impossible de le ma- « nifester entièrement, il dépend de vous c&-

* s. BepH., cpisl. cxiv.

* \id. epist. Godf., lib. V, epist. m et xxiV.

« pendant de le comprendre ; vous n'avez « qu'à entrer dans le vôtre pour y trouver a le mien, et m'attribuer autant d'amour pour a vous que vous sentez en avoir pour moi. a L'humble modestie ne vous permet pas de « croire que vous m'aimez plus que je ne vous a aime; et vous devez, au contraire, penser a que le même Dieu qui vous porte à m'aimer a et à vous conduire d'après mes conseils, me a donne une ardeur égale pour répondre à cette a affection, et un tendre intérêt pour vous « servir. Comprenez donc de quelle sorte vous a m'avez retenu près de vous lors de mon a départ; car pour moi, je puis dire, selon la a vérité, que je ne vous ai point quittée en vous « quittant, et que je vous retrouve partout où « je suis. Voilà ce que j'ai cru pouvoir vous «écrire en peu de mots, étant encore en « chemin.

« J'espère vous écrire plus longuement quand a j'aurai plus de loisir, et lorsque Dieu m'en a facilitera les moyens *. »

Une seconde lettre exprime, avec non moins de suavité, l'harmonieux langage de la dilection spirituelle.

« Mon cœur, écrit saint Bernard, est au a comble de la joie en apprenant la joie du « vôtre. Je suis heureux lorsque je sais que « vous êtes heureuse, et votre tranquillité fait et la mienne. Cette paix que vous goûtez ne « procède, en aucune manière, ni de la chair a ni du sang. Vous avez renoncé aux pompes « mondaines pour vivre dans l'humilité; aux a avantagesd'unenaissance illustre pour mener a une vie obscure et cachée ; aux richesses, pour « embrasser la pauvreté; enfin vous vous êtes « sevrée des douceurs de votre patrie, des con- (( solations d'un frère et d'un fils. Après cela, « n'est-il pas visible que la joie de votre âme « est un don de l'Esprit-Saint? Il y avait longa temps que la crainte de Dieu vous avait fait a concevoir le désir du salut; mais vous l'avez <x enfanté dans ces derniers temps, et l'amour c( a banni la crainte.

a Oh 1 que j'aimerais à vous entretenir de a vive voix sur ce sujet, au lieu de vous écrire I (( En vérité, je me fâche contre mes occupa- « tions qui m'empêchent si souvent de vous « aller voir; et je me réjouis quand j'aperçois « des circonstances qui me promettent ce bon- « heur. Elles sont rares, j'en conviens; mais « cette rareté me les rend d'autant plus chères « et précieuses. J'espèfe toutefois qu'une occa- « sion se présentera incessamment, et d'avance

^ s. Bera., cpist.civi.

a je goûte les consolations douces et désirables « de notre prochaine entrevue ^ »

Nous lisons que la comtesse Ermengarde, cette heureuse fille du cœur de Bernard, devint célèbre par ses œuvresdepiété etles abondantes aumônesqu'elleversaitdanslesein des pauvres. EUe contribua puissamment à l'extension de l'ordre Cistercien, et fit bâtir dans ses propres domaines un vaste monastère à l'une des colonies de la filiation de Clairvaux '. C'était là que son saint directeur aimait à prendre quelque reposau milieu de sescourses apostoliques.

Plusieurs autres femmes d'élite de tous les rangs de la société embrassèrent, à la voix de Bernard, les conseils de la perfection chrétienne. Quelques-unes, retenues dans le monde par des liens légitimes, l'édifièrent par leur piété, et projetaient autour d'elles comme un reflet céleste ; d'autres, plus heureuses, et libres de tout engagement, rompaient avec le monde pour se vouer à Dieu seul, et entraînaient à leur suite beaucoup d'âmes conquises.

Dans le nombre de ces dernières, nous citerons la vierge Sophie, à cause de l'intérêt particulier que saint Bernard lui témoigne. On ne connaît point de détails sur sa vie, et l'on ignore l'origine de ses rapports avec l'abbé de Clairvaux: la plupart des merveilles de la grâce, opérées dans le mystère, aiment le mystère», et demeurent inconnues aux hommes. L'histoire ne raconte que les actions d'éclat; mais les humbles vertus qui enrichissent le champ de l'Église échappent à ses regards, et ne se révèlent que par leur parfum.

La lettre à Sophie renferme de trop utiles enseignements pour en priver nos lecteurs. Nous en traduisons quelques fragments ;

a Vous avez choisi la meilleure part, ma a fille, en vous distinguant des personnes de a votre condition, par le désir de la solide « gloire et parle généreux mépris d'une gloire a factice, plus illustre par cette distinction que

« par la noblesse de votre naissance Que si

a les filles du monde, parées comme des édicc fices et des palais, vous poursui^^ent de leurs a railleries, répondez-leur : Mon royaume n'est a pas de ce monde. Répondez-leur : Mon temps <s n'est pas encore venu, tandis que le vôtre est « toujours prêt. Répondez-leur : Ma gloire est « cachée avec Jésus-Christ en Dieu; et lorsque a Jésus-Christ apparaîtra dans sa gloire, j'appa* « rattrai avec lui...

« Au reste, le fard, la pourpre, les parures,

* s. Bern., epist. cxvii.

• Vit. S. Dirti.f lib. I, cap. rx, 11032.

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c peuvent avoir de la beauté, mais ne la donnent a pas; car la beauté qu'on prend avec le vêtea ment, et qu'on quitte en le quittant, est la a beauté du vêtement, mais non pas la beauté a de la personne. Laissez donc les autres filles « emprunter une beauté étrangère, quand elles a se trouvent dépourvues de celle qui leur était « propre. Elles montrent bien qu'elles sont a privées de la beauté intérieure et véritable, « par cela même qu'elles se parent avec tant de et soins pour plaire à des insensés. Quant à « vous, ma fille, jugez indigne de vous une (c beauté qui provient de quelques peaux de (X bêtes ou du travail des vers. La véritable a beauté de cbaque chose est celle qui réside a en elle-même et qui ne dépend point d'une « matière séparée d'elle. La pudeur, la mo- « destie, le silence, l'humilité : tels sont les «ornements d'une vierge chrétienne... Ohl a qu'une chaste réserve répand de grâce sur le «visage! Et combien ces charmes sont plus c( aimables que les perles et les pierreries! a Pour vous, ma chère fille, vos trésors ne a sont point attachés au corps qui se flétrit a et se corrompt; mais ils tiennent à votre «âme, et ils participeront à son immortali- « té *. »

Les exemples de ces grandes âmes et la haute influence de leurs vertus, propagèrent l'esprit de piété, comme un baume évangélique, dans tous les rangs de la société; les trônes aussi bien que les hameaux en ressentirent les salutaires attraits.

Un fils du roi Louis le Gros *, le prince Henri, vint à Clairvaux pour voir saint Bernard. Pendant qu'il conversait avec l'homme de Dieu, il se sentit soudainement touché d'un si ardent désir de demeurer avec lui, qu'il congédia sa brillante suite et déclara, au grand étonnement de la cour, qu'il ne quitterait plus le monastère. Bernard, avant de l'admettre au noviciat, le soumit à des épreuves longues et humiliantes; il l'employa aux travaux les plus durs, et même à l'office de la cuisine; mais le prince persévéra dans ces exercices, et devint un des plus fervents moines de Clairvaux. Ce ne fut que longtenps après, et malgré ses vives résistances, qu'il accepta l'évêché de Beauvais; et plus tard il monta sur le siège éminent de

* s. Bern., epist. cxiii.

^ Louis le Gros avait en, outre Philippe qui venait de mourir, six fils : Louis le Jeune, qui lui succéda ; Henri, qui devint moine de Clairvaux ; Robert, comte de Dreux ; Pierre, seigneur de Courtenay; Philippe, qui reçut les ordres sacrés, et une fille nommée Constance.

Reims, où il rendit de précieux services à l'Église *.

Aces mémorablesconquêtes, ajoutons encore celle d'Amédée, jeune prince d'Allemagne et proche parent de l'Empereur. Ce dernier étant mort, Amédéft se dégoûta des grandeurs fugitives, et se dépouilla des insignes de sa dignité pour se rendre à Clairvaux. 11 y demeura toute sa vie parmi les simples moines, qu'il édifia par ses modestes et simples vertus '.

On ne saurait d'ailleurs citer tous les grands actes d'abnégation, d'humilité et de vertus magnanimes qui se multipliaient et se provoquaient les uns les autres, sous l'irrésistible ascendant du saint abbé de Clairvaux. Celui-ci, obligé, pour les soins de son Ordre, de faire de fréquentsvoyages, jetait sur sa route la semence du ciel, et récoltait, dans les greniers de Clairvaux, une moisson riche et abondante, a Si l'on voulait rapporter ces choses de vive voix ou par écrit, dit un historien, on risquerait d'exciter l'incrédulité de ceux qui n'ont point le sens des choses saintes. »

Cependant, si la piété renaissait dans le siècle et germait, pour ainsi dire, sous les pas de l'homme de Dieu, qu'on juge des fruits divins qu'elle produisait à Clairvaux même, et des merveilles dont ce monastère dut offrir le spectacle! Bernard, comme une radieuse lumière, éclairait cette vivante solitude, et la fécondait par sa parole, par son regard étincelant, par son amour, par sa seule présence. Il faudrait un livre spécial pour retracer l'histoire de cette vénérable compagnie de vrais chrétiens qui tous ensemble gravissaient les hauteurs de la plus sublime perfection. Bornons-nous à quelques simples traits qui se rapportent aux frères convers de Clairvaux; ce sont les plus obscurs et les moins connus, mais non pas les moins édifiants ; et nous nous plaisons à les mettre au grand jour.

Il y avait à Clairvaux, raconte l'annaliste de l'Ordre *, un frère convers en renom de vertu

1 Stephani Parisiens., Commeniar, in Regul, S. Benedieti, cap. zxxv ; in Ànn, Ord, Bened., t. VI, p. 700. — Voy. anaei Recueil des hist, de France, t. XII, p. 91.

s Hist, de Ctteaux, vol. III, ch. ix, p. 247. On rapporte aussi à cette même époque la conversion du célèbre Othon, fils du duc d'Autriche, plus connu sous le nom d'Othon de Friesingen. Ce prince, petit-fils de Tempereur Henri et allié de presque toutes les maisons régnantes, étant venu faire une retraite à Morimond, monastère de Tordre de Clteaux, y ressentit un attrait si puissant pour la vie religieuse, qu'il prononça ses vœux, avec quinze de ses compagnons. Dans la suite, il devint évèqne de Friesingen, et prit, comme nous le verrons, une part très-active aux afiaires de son temps. (Voy. Manriq., itftn. Cist, 1126.)

> Exord., dlst. 4, cap. x.

et d'obéissance, lequel avait appris à l'école du Saint-Esprit à être doux et humble de cœur. Chacun rendait de lui ce témoignage, que jamais on ne l'avait vu céder à l'impatience ou à l'humeur, quelque injure qu'on lui fît; au contraire, il priait pour ceux qui l'affligeaient, et il avait l'habitude de dire au moins une fois le Pater pour chacun de ceux qui le signalaient justement ou injustement, aux corrections de la coulpe.

Un jour, ayant été envoyé dehors pour quelques affaires, il se trouva obligé de passer seul dans une forêt isolée ; et, pendant qu'il cheminait paisiblement, il fut assailli d'une troupe de voleurs qui lui prirent son cheval et le dépouillèrent. Quand les voleurs se furent retirés, il se prosterna devant Dieu pour le supplier de leur pardonner ce péché. Mais l'un d'eux, curieux de voir ce que faisait le pauvre frère, après avoir été mis dans un état si pitoyable, s'approcha avec précaution et le considéra de loin. Le voyant à genoux et en prières, il s'en retourna au plus tôt vers ses compagnons, et leur dit en se frappant la poitrine : « Malheur à nous, misérables et damnés que nous sommes! Nous méritons la mort, car nous avons molesté un saint homme : c'est un moinede Clairvaux! » Les voleurs n'eurent pas plus tôt entendu ces paroles, qu'ils furent touchés de componction; et, revenant sur leurs pas, ils demandèrent pardon au religieux et lui rendirent tout ce qu'ils lui avaient pris.

Un autre convers, homme simple et prompt à obéir ^ avait la charge des bœufs dans une des fermes de Clairvaux. Or, raconte le même chroniqueur *, ce religieux vit un jour Jésus- Christ qui l'assistait dans son travail. De ce moment, embrasé du désir de mourir et de rejoindre Celui qui marche avec les âmes simples^ il tomba malade; et le septième joar, étant à l'agonie, saint Bernard le visita pour lui dire un dernier adieu comme à un enfant chéri et bienaimé qui s en allait en sa céleste patrie» Le bon frère reçut avec humilité la bénédiction paternelle; et, plein de joie, il rendit son dernier soupir en présence de saint Bernard, qui témoigna que le Seigneur avait véritablement marché avec lui.

Parmi ces humbles frères, il s'en trouvait encore un dont la vie et la mort furent souvent louées par le saint abbé lui-même *. C'était un religieux qui depuis plusieurs années souffrait

les maux les plus cuisants avec une invincible patience. Un ulcère dévorait ses chairs et avait, déjà atteint les os; mais jamais aucune plainte n'était sortie de sa bouche, et il continuait au milieu de ses douleurs, à observer ponctuellement la règle du silence monastique, lorsque tout à coup, sur le point de s'éteindre, une force surhumaine le ranime : le malade, d'une voix sonore, et comme ivre d'un vin céleste, se met à entonner un chant de triomphe. Ainsi mourut cet homme purifié; il ne cessa de chanter qu'en cessant de vivre, et acheva dans la Jérusalem céleste le cantique d'allégresse qu'il avait commencé sur la terre *.

0 mon Dieu, s'écrie le Prophète, qu'elles sont abondantes les douceurs que vous réservez à ceux qui mettent en vous leur espérance I Oui, l'âme chrétienne, fidèle à son Dieu, goûte dès cette vie un bonheur qui surpasse tout sentiment. Ce bonheur augmente sans cesse, et se manifeste souvent par desextasesineffables au moment où l'âme sort du monde. Car la parole de Jésus-Christ se réalise infailliblement : « Quiconque aura quitté pour moi son père, ou sa mère, ou sa maison, ou son champ, recevra le centuple en cette vie et possédera la vie éternelle. »

Ils sont nombreux les témoins qui attestent l'accomplissement de ces divines promesses, dans tous les siècles, dans tous les pays, chez tous les peuples, partout où sont réunis des disciples de Jésus-Christ. Tous proclament avec le grand Apôtre, qu'au milieu des tribulations inévitables de la vie, ils surabondent de joie; que, pauvres et déshérités des biens de la terre, ils possèdent tout; et que, même en mourant, ils ne cessent de savourer les délices d'un immortel amour.

Puisse un bonheur si vrai et si parfait exciter l'émulation des enfants des hommes I Assurément les témoignages unanimes de tant de chrétiens, d'accord avec les témoignages des saintes Écritures, ne sauraient être une illusion. Pourquoi donc ne pas embrasser une vie qui se dilate dans la paix, et s'épanouit dans une félicité surhumaine qui ne finira jamais?

Il n'y a, dit saint Bernard, que ceux qui ont goûté les prémices de cette félicité qui peuvent en avoir quelque idée; encore, ajoute le prophète Isaïe, rœil n'a pas vu^ l'oreille n'a pas entendu, le cœur de l'homme n'a pas compris ce que Dieu a préparé à ceux qui l'aiment f

'Exoid., ô st. 4, cap. xviii. «-> > /âfem, dist. 4, cap. XVJ.

• Loc, cit.

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