A PIERBB, DOYEN DE BESANÇON
n le reprend des ii\jaslices commises envers Tabbé de Cherlien.
Quand nous avons appris le voyage de l'abbé de Cherlieu ', nous l'avons considéré comme
1 Isaîe, Lxui, 1.
* Dans quelques manuscrits la lettre porte pour snscriplion : à Pierre de Besançon ; et cette suscription est reproduite par les premières éditions ; dans les éditions subséquentes on a egouté : doyen ; dans d'antres^ archidiacre. Nous avions d'abord cru d*après les lettres suivantes que ce Pierre était un moine de la Chaise Dieu, célèbre monastère de Tordre de Saint-Denoit en Auvergne ; mais nous avons vu que les deux personnages étaient différents. Il existe une charte d'Anséric, archevêque de Besançon, à propos de Favernai ; cette charte est de Tan 1132, et porte la signature de Pierre de Trêves, doyen de Saintr Etienne, et de Hugues, archidiacre de Faveinay. Or, Saint- Ëtienne était une église cathédrale de Besançon, aigourd'hui déiraite.
s Cherlieo, dans le diocèse de Besançon, était une fille de Clairvaux fondée en 1131 Son premier abbé fui Guy, dont il est question dans cette lettre et dans la suivante. Persécuté
un homme mort. C'est surtout à vous qu'on impute, et j'en suis très-affligé, tous les périls qui le menacent, toute la fatigue à laquelle il s'expose. Nous n'attendions pas cela de vous, parce que nous ne l'avions pas mérité. A l'épreuve, nous vous trouvons tout autre que nous ne vous avions supposé. Ceux qui ont été mêlés à cette affaire rendent contre vous ce témoignage, que vous n'y avez montré ni sincérité ni justice. Je les crois en partie, car le vénérable abbé de Belval % lui-même, ne se loue pas beaucoup de vous. N^allez pas, je vous en prie, n'allez pas persécuter les serviteurs de Dieu, ceux auxquels il a dit lui-même, comme vous le savez : Celui qui vous touche me touche à la prunelle de l'œil *. N'arrachez pas entièrement de nos cœurs la bonne opinion que nous avons pu concevoir autrefois de vous. Si nous vous parlons ainsi, ce n'est pas que nous ne vous aimions pas, c'est pour ôter ce qui pourrait faire que nous ne vous aimerions plus. Je vous le dis en ami : il ne serait bon ni pour vous, ni pour votre Église, que le seigneur Pape apprit ce qui s'est fait et comment cela s'est fait.
LETTRE CXCViil,
(Écrite l'an 1141.) AU SEIGNEUR PAPE INNOCENT.
Il le prie de venger Guy des violences et des outrages de son persécuteur: que rien ne convient an Souverain-Pontife de l'Église comme le zélé de la justice.
i . La procédure de l'affaire que notre trèscher frère Guy, abbé de Cherlieu, met sous vos
if^ustement et tourmenté par un certain religieux du nom de Pierre, il en appela au souverain-pontife Innocent, pour lequel saint Bernard lui donne une lettre de recommandation, qui est la lettre suivante, lettre 198. Celui-ci obtint que la cause fût remise à des juges français, et le soin de la trancher fut conûé à Jean, évèqne de Valence, ancien abbé de Bonnevaux, et à l'évéque de Grenoble. 11 arriva donc pour la première fois, que des afiaires qui intéressaient l'ordre des Cisterciens, furent remises k leur propre décision, à cause de leur entière bonne foi ; ce qui passa en coutume et introduisit en droit cette célèbre et très-bonorable exception :« Quoiqu'il ne soit pas permis à quelqu'un d'être juge dans sa propre cause, ni dans celle des siens, cependant si la personne du juge est telle que tout soupçon s'évanouit, comme si par exemple il est moine de Clairvaux, la maxime ne s'applique plus et il ne peut être réuni pour cette raison. » La sentence fut rendue en faveur de raj)bé de Cherlieu ; Pierre en appela de nouveau au pape Innocent auquel saint Bernard écrivit la lettre 199, pour faire conûrmer les décisions des évèques.
1 Belval de la ligne de Morimond était situé dans le diocèse et près de la ville de Besançon. Il est question de Cherliea. Ub. 4, Vit€B S. Bernardin n» 40, et de Belval, n* 7, eod. loc.
s Zachar., ii, 8.
yeux, fait assez apparaître, je pense, Tinjustice de l'agresseur, l'innocence de la victime et la négligence du juge. La violence de l'accusateur et le manque de justice ont enfin forcé le pauvre à se réfugier auprès de vous, sans avoir égard aux fatigues de la route, aux dépenses du voyage ni aux dangers de la saison. Il a été au-devant de la mort pour n'avoir pas, lui qui aime la paix, à vivre dans le trouble. Regardez avec bonté, je vous prie, un homme indigent et malheureux ; que le récit de tant de fatigues et de tant de douleursjointesàtantde faiblesse, ne frappe point en vain vos oreilles paternelles. Je vous ai jadis attesté une et deux fois par lettres, que l'homme qui accuse aujourd'hui celui-ci, était lui-même un violateur de sa profession et un dissipateur des biens du monastère *. Mais aujourd'hui j'ajoute en pleurant, que c'est un ennemi de la croix du Christ, un violent oppresseur des saints qui sont autour de lui, un persécuteur des pauvres, un homme qui, n'ayant presque plus de biens à dévorer, se jette avec la fureur d'un tyran sur ceux du prochain. Hypocritement déguisé sous l'habit monastique, il n'est en réalité qu'un voleur ; tout à fait oublieux des observances de la règle, il méprise les lois et les canons. 11 est effronté devant la honte, insensible à la crainte, in- Qexible à la piété, prompt à la colère, hardi au crime, facile à l'injure. Je m'étonne que le religieux abbé de la Chaise-Dieu n'aperçoive pas ou fasse semblant de ne pas voir tant de vices et de tels vices dans son religieux.
2. Mais, que nous importe ? c'est à lui d'y veiller ; qu'il reste debout ou qu'il tombe, c'est l'afTaire de son maître. Il nous suffit d'être délivrés de ses mains. Nous vous demandons avec les plus vives instances ce que nous avons vainement tenté d'obtenir d'une autre façon. Nous avons regardé autour de nous, nous n'avons pas trouvé d'appui. Alors nous sommes venus à l'asile universel, nous nous sommes réfugiés là où nous sommes sûrs de trouver la délivrance. Que seulement votre pitié nous soit accordée, car la puissance ne vous manque pas. Il est certain que par un privilège du Siège Apostolique la décision suprême des affaires appartientspécialement à votre très-haute auto-
^ Ce monastère parait être celui de Sainte-Marie de Favernay dont Anséric, archevêque de Besançon, conûa en 1133, le gouvernement à Etienne de Mercœur, alors abbé de Chaise-Dieu. Saint Bernard appelle cet Etienne un honmie plein de piété, et avec raison, car on dit qu'il fit des miracles ; il mourut le 4 des kalendes d'avril Tan 1U6. 11 est question de l'abbaye de Favemay dvns la lettre 391.
rite et à votre pouvoir souverain. Mais parmi les prérogatives de votre primauté unique, celle qui honore le plus votre apostolat et qui lui donne le plus de gloire, c'est d'arracher le pauvre des mains des plus forts que lui. Il n'y a à votre couronne aucune pierre plus précieuse, à mon avis, que ce zèle avec lequel vous avez coutume de défendre les opprimés, et d'empêcher la verge des pécheurs de s'étendre sur l'héritage des justes. Vous le faites sansdoute à cause de cette parole : Que les justes n'étendent pas leurs mainsvers l'iniquité^ y oude cetteautre qu'on lit ailleurs : Tandis que l'impie s'enfle d'orgueil^ le pauvre est persécuté *, d'où il résulte que ce qui torture l'un dans son corps, cause à l'autre la mort plus cruelle de son âme.
3. 11 y a aussi un monastère de notre Ordre, voisin de celui-ci, et qui est également ravagé par la persécution des méchants, sans que per-: sonne le délivre ni le sauve. Pour lui encore votre serviteur n'hésite pas à s'adresser à vos entrailles paternelles avec ses prières mêlées de larmes. Quels sont ces hommes, quel est le prétexte de leurs accusations? l'abbé qui vous! porte les présentes vous le dira sincèrement de vive voix. Que le Seigneur tout puissant vous conserve pend ant Ion gtemps pour nous protéger tous, nous qui, sous l'habit et la règle de la pénitence, menons une vie de pauvreté ; qu'il en soit ainsi, afin que, délivrés de la main de nos ennemis, nous le servions sans crainte •