CHAPITRE ONZIÈME
Institution des templiers. -* Retour de saint Bernard à Clairvaux. -- Ses travaux et ses prédications
quotidiennes.
A chaque âge de la chrétienté de nouveaux besoins naissent, un progrès de Tesprit se manifeste. L'Église, comme une mère prévoyante, répond à ces aspirations, les dirige et les sanctifle. Sa puissance d'amour ne dort jamais ; sans cesse elle enfante, elle crée, elle otTre des ressources nouvelles aux nouvelles exigences; et l'on ne saurait signaler, parmi les crises qui ont agité les siècles, nulle pensée, nulle tendance, nulle infortune, nulle souffrance qui n'ait trouvé dans le sein de l'Église son véhicule, son remède, son baume, son aliment correspondant aux vœux et aux nécessités de l'époque.
Dès le commencement du XIP siècle, la récente conquête de Jérusalem avait allumé dans le monde un enthousiasme à la fois religieux et guerrier. Les guerres saintes n'étaient ellesmêmes que le développement et la mise en œuvre, pour ainsi dire, d'une idée sublime qui dut réaliser ce que le sceptre de Charlemagne et la politique de ses successeurs avaient préparé de longue main, à savoir : la fusion des divers peuples qui constituaient la chrétienté. Cette idée ne se dévoilait point alors dans toute sa clarté ; mais elle planait sur le Saint-Sépulcre, comme un météore lumineux qui servait de point de ralliement à tous les peuples. Elle leur offrait à tous un même attrait, un même but; et, pour l'atteindre, tous les regards se rencontrent, les cœurs se touchent, les diverses conditions se confondent dans les mêmes sympathies : le prince comme le prêtre , le chevalier comme le simple bourgeois, faisaient cause commune sous la bannière de la Croix de Jésus-Christ.
De là le caractère et l'esprit général de Tépoque, esprit qui est toujours analogue à l'idée qu'il a conçue et qu'il poursuit. Cette idée avait deux aspects ; elle était à la fois terrestre et divine : la Jérusalem de la terre faisait un appel à ceux qui aspiraient à la Jérusalem du
ciel ; et ces deux pensées confondues provoquaient en même temps les larmes de la dévotion et l'enthousiasme des combats. Les religieux s'animèrent d'une bravoure chevaleresque ; les chevaliers s'enflammèrent d'un zèle religieux ; le soldat se fit moine, dans la perspective de la céleste Sion ; le moine se fit soldat pour la délivrance de la Sion terrestre ; les deux glaives s'allièrent ensemble pour la même cause ; et cette alliance, contractée d'abord dans les esprits, dut inévitablement passer dans les mœurs, dans les faits, et se constituer à la face du monde.
Telle fut l'origine des Ordres religieux et militaires, dont l'Église s'empara dès le principe, pour les légitimer et, en quelque sorte, leur communiquer, avec sa haute sanction, une direction supérieure et une sève pleine de vitalité.
Déjà les Hospitaliers, plus connus sous le nom de Chevaliers de Malte, avaient reproduit, immédiatement après la première croisade, l'antique Institut de Saint-Lazare, dont les débris n'avaient jamais cessé de subsister à Jérusalem, pour soigner les malades et protéger les pèlerins. Mais il fallait à la Terre Sainte une milice spéciale, plus fortement organisée, afin d'opposer un rempart aux infidèles, pour veiller à la sûreté des routes, faciliter les communications, et guider les pèlerins qui, de tous les points du monde, convergeaient vers le glorieux sépulcre de Jésus-Christ.
Plusieurs chevaliers francs, de Texpédition de Godefroy de Bouillon, s'étaient associés dans ce noble but vers l'an 1118; et, comme ils avaient obtenu du roi de Jérusalem une habitation sur l'emplacement de l'ancien temple, on les désigna dès lors sous le nom de Chevaliers du Temple [Milites Templi). Ils vivaient en communauté, soumis à une discipline militaire, sous le commandement de Hugues de Paganis, leur premier grand-maitre. Ils avaient
HISTOIRE DE SAhNT BERNARD.
pris pour devise cette belle parole du Psalmiste : Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam * /
Cependant, depuis dix ans que cette communauté s*ctait formée, elle ne comptait encore que neuf membres ; et ce petit noyau d'hommes dévoués n'avait pu ni se développer ni se recruter *. Enfin, vers Tannée H28, ils vinrent à Rome, avec des lettres du patriarche de Jérusalem, pour demander au Pape lui-même la bénédiction, et cette puissante impulsion romaine, sans laquelle rien ne se fonde ni ne prospère dans l'Église.
Honorius comprit l'importance d'un Institut si adapté aux besoins de son temps. Il chargea les prélats français assemblés à Troyes de l'examiner et de lui donner une forme définitive. En conséquence, Hugues de Paganis, à la tête des Templiers, se présenta au concile, avec les lettres du Souverain-Pontife; et, plein d'un chaleureux zèle, il exposa les projets qu'il avait conçus.
L'Église, disait-il, possède assez de boulevards contre ses ennemis invisibles et contre la malice des puissances spirituelles ; mais elle man- (jue d'une assistance particulière contre ses ennemis terrestres, surtout en Orient, où les infidèles rendent les Lieux saints presque inaccessibles. Il ajouta qu'après s'être longtemps éprouvés, ses compagnons se croyaient assez forts pour se vouer à une mission si généreuse, et que le temps viendrait où le monde entier jouirait des bienfaits de leur institution.
Ces paroles et ces promesses captivèrent les sympathies des Pères du concile ; tous applaudirent aux intentions magnanimes de Hugues, et ils chargèrent l'abbé de Clairvaux de la rédaction des règles du nouvel Ordre.
Saint Bernard, quoique malade et im|,atie' t de retourner dans sa cellule, sentit renaître ses forces pour accomplir l'œuvre qui lui était dévolue. Il entra dans l'esprit qui animait les Templiers, et leur donna des statuts qui coordonnent, dans ime même harmonie, l'ardeur belliqueuse et la ferveur monacale. Ces statuts se résument dans la formule du serment que les chevaliers prononçaient à la cérémonie de leur profession '. Nous la transcrivons ici
comme un célèbre document historique qui appartient à la mémoire de saint Bernard.
« Je jure que je défendrai par mes paroles, a par mes armes, par toutes les voies qui me « seront possibles, et par le sacrifice même de a ma vie, les mystères de la foi, les sept sacrea ments, les quatorze articles de foi, le Sym- « bole des apôtres et celui de saint Athanase ; a l'Ancien et le Nouveau Testament, avec les a explications des saints Pères reçues par l'E- « glise ; l'unité de la nature divine et la trinité cr des personnes en Dieu ; la virginité de la G vierge Marie, avant et après avoir mis son Fils G au monde.
G De plus, je promets obéissance au grand- G maître de l'Ordre, et soumission aux statuts a de notre bienheureux père Bernard. J'irai G combattre outre-mer, toutes les fois qu'il y G aura nécessité. Je ne fuirai jamais devant G trois infidèles, quand même je serais seul. G J'observerai une chasteté perpétuelle. J'assi- G sterai, par mes paroles, mes armes et mes G actions, les personnes religieuses, et princi- G paiement les abbés et religieux de l'Ordre de G Citeaux, comme étant nos frères et nos amis G particuliers, avec lesquels nous avons con- G tracté une alliance spéciale. En témoignage G de quoi je jure de mon plein gré que je gar- G derai ces engagements. Ainsi que Dieu me G soit en aide et ses saints Évangiles ^ »
On voit par cet acte et par plusieurs autres monuments non moins authentiques ', combien les Templiers avaient de vénération et de reconnaissance pour celui qu'ils regardaient comme leur père et leur protecteur.
G Allez, leur disait Bernard, allez, braves G chevaliers I Chassez d'un cœur intrépide les G ennemis de la croix de Jésus-Christ, bien sûrs G que ni la mort ni la vie ne pourront vous G séparer de l'amour de Dieu qui est en Jésus- G Christ. En toutes conjonctures, et parmi tous G les i>érils, répétez ces paroles de l'Apôtre : G Vivants ou morts, nous sommes à Dieu 1 Oui, G rcjouissez-vous; vainqueurs ou martyrs, vous « êtes au Seigneur ' 1 jd
Dans un opuscule qu'il publia quelque temps après, Bernard fait l'éloge des soldats de la nouvelle milice, et décrit avec complaisance
^ « Non pas k nous, non pas à nous, ô Seigneur, mais à « votre Nom seul donnez la gloire. > (Ps. cxiii.)
» Guill. de Tyr., lib. xii, ch. vu.
> La constitution que saint Bernard composa pour les Chevaliers du Temple se trouve insérée dans la Chronique de Citeaux^ du moine Aubert Miré, qui Ta extraite du manuscrit conservé ancisunement dans la bibliolhc<iuc de Saint- Victor de
Paris. Elle est trop étendue pour trouver place dans cet ouvrage.
* Ann. Cist,, 1. 1, p. f87, n» 24.
■ Hist, (le Citeaux. vol. III, ch. xv.
> Exhort, ad mil. Templi,cA^. i, in Mabill., t. I.Cet écrii a aussi pour titre : Liber de Laude novœ mditiœ ad milites Templ i. On y iron\e dans les derniers chapitres des explications ti ès-iugénieuses !>ur les noms mystiques des lieux saints.
VIE MONASTIQUE
leurs mœurs et leur genre de vie. Il vante leur obéissance qui est telle, dit-il, que nul d'entre eux ne se remue que par Tordre de celui qui commande ; ils reçoivent de lui la nourriture et le vêtement ; ils vivent en commun, sans femmes et sans enfants ; et, afin que rien ne les arrête dans la voie de la perfection évangélique, aucun templier ne possède quoi que ce soit en propre ; leur application principale est de conserver Tunité de l'esprit dans le lien de la paix. Jamais ils ne demeurent oisifs ; car, quand ils ne sont point à la guerre, ce qui leur arrive rarement^ dit saint Bernard *, ils s'occupent à réparer leurs armures ou leurs vêtements, de peur de manger indignement leur pain. Toute faute est punie : parole légère, action inutile, rire immodéré. La chasse leur est interdite ; les vaines chansons, les échecs, les jeux de dés et autres amusements mondains, sont bannis de leur société... Hais à l'approche des combats, couverts extérieurement d'armes de fer mm dorées^ et intérieurement des armes de la foi, ils sont hardis comme des lions, et fondent sur les ennemis sans craindre ni le nombre ni les dangers ".
On se demande, après avoir lu ce magnifique témoignage, comment une institution si pure dans son origine a pu arriver à une fin si rapide et si déplorable. Le fait est qu'elle n'avait pas encore atteint un siècle d'existence, que déjà les Templiers, enrichis par les droits et les abus de la guerre, étaient devenus odieux à tout le monde. Un auteur anglais du XIP siècle, écrivain de beaucoup de sagacité, se plaignait hautement des malversations et de l'avidité sacrilège que déjà de son temps on reprochait aux chevaliers du Temple. Us embrassaient la prêtrise et les fonctions canoniales uniquement pour s'approprier les bénéfices qui en dépendaient ; en sorte, dit l'écrivain cité, a que ceux qui font profession de verser le sang ff humain sont assez osés pour administrer aux a fidèles le sang de Jésus-Christ '. »
Outre cette profanation des choses saintes, les Templiers auraient-ils encore joint le grossier alliage des hérésies orientales avec la doctrine chrétienne ? C'est ce qui semble résulter des faits qui ont éclaté deux siècles plus tard. Mais les énergiques protestations du dernier grand-maitre, à sou moment suprême, laisse-
* Lib. cit., cap. iv.— « Lib. cit., n* 7,
* Qoomodo milites Templi sanguinem Cliristi fidelibus ministnre possuot quorum fere professio est humanum sanguinem fimdere! (Joh. Salisbury, Poiycrat., lib. VU, cap. xxi.)
ront toujours un voile obscur sur cette page de rhistoire *.
Or, les prélats du concile de Troyes, après avoir approuvé les statuts de l'Ordre nouveau, se séparèrent, contents de leur ouvrage et heureux de regagner leurs foyers. Saint Bernard, plus que tous les autres, avait soupiré après sa chère solitude.
« Ayez pitié de moi, écrîvaitril à quelques- « uns de ses religieux, ayez pitié de moi, vous a qui avez le bonheur de servir Dieu dans un a asile inviolable et loin du tumulte des af- « faires. Pour moi, misérable que je suis, con- (( damné à des travaux incessants, je me vois fit comme un petit oiseau sans plumes, presque fit toujours hors de son nid, exposé aux orages et et aux tempêtes *. »
En effet, un orage violent le menaçait et avait déjà commencé à gronder, à l'occasion de certaines mesures prises dans le concile ; d'injustes récriminations le poursuivirent jusque dans sa cellule. Plusieurs ecclésiastiques, dont les intérêts avaient été lésés, l'accusèrent d'avoir provoqué des rigueurs intempestives ; ils réveillèrent les griefs anciens et y joignirent de nouveaux reproches ; de telle sorte que les plaintes, répétées sans examen, et portées de bouche en bouche, devinrent générales. Plusieurs évêques, alarmés de la puissance d'un simple moine, le dénoncèrent à Rome, où le collège des cardinaux le blâma ouvertement. Le Souverain Pontife lui-même, inquiet de ces murmures, chargea son chancelier, le célèbre cardinal Haimeric, d'adresserdes remontrances à l'abbé de Clairvaux.
Haimeric lui écrivit une lettre sévère. Il lui reprocha de se mêler de trop de choses qui ne sont point du ressort d'un moine, et lui recommanda de demeurer à l'avenir dans son couvent, a II y a dans l'Église, lui dit-il, plusieurs d ministères ; et de même que tout est en paix a quand chacun reste à sa place et dans son « rang, de même tout se confond et se désor- « ganise quand on dépasse les bornes fixées... a II ne faut pas, sgoute-t-il avec ironie, que les a grenouilles criardes et importunes sortent de a leurs marais pour troubler le Saint-Siège et « les cardinaux *. »
Bernard reçut cette lettre avec humilité; mais il y répondit avec une sainte hardiesse :
^ L'ordre des Templiers, fondé en 1128, fat aboli, en 131j, par le pape Clément V. L'existence légale des Templiers n'embrassa donc en tout qu'une période de cent (juatre-vingt-trois ans.
« In Op. S. Bern., epist. xii.
* Ann. Cist,f Manriquez, 1129.
9 Jusquesà quand la vérité ge fera-t-elle haïr, « même dans la bouche du pauvre ? Et faut-il « que la misère elle-même soit en butte à la «jalousie I Je ne sais si je dois me plaindre ou « me féliciter d'être regardé comme un homme « dangereux, parce que j'ai parlé selon la vé- 0 rite, parce que j'ai agi selon la justice... Qu'y <x a-t-il donc dans ma conduite qui ait pu cho^ a quer vos confrères?... »
Le Saint, après avoir énuméré les divers actes du concile auxquels il avait pris part, con* tinue en ces termes :
a Si j'ai quelque tort, c'est d'assister à ces « assemblées, moi qui suis né pour l'obscurité « d'un cloitre, et qui, étant moine, dois expria mer par mes mœurs ce que je suis par ma « profession. J'y ai assisté, j'en conviens; mais a on m'y avait appelé et même entraîné. Si quel- « ques-uns ont été choqués de ma présence, « j'en ai été choqué plus qu'eux. Du reste, je « ne vois personne qui mieux que voua pour* a rait m'épargner à l'avenir ces sortes d'af- « faires ; vous en avez le pouvoiret la volonté, « Dès lors, je vous en conjure, faites en sorte a que nous soyons contents l'un et l'autre : a vous, en maintenant les choses dans Tordre; a moi, en veillant au salut de mon âme. Qu'on a défende donc aux grenouilles incommodes « de sortir de leurs trous, de quitter leurs maa récages \\ Qu'on ne les entende plus dans les a assemblées l Qu'aucune nécessité, ni autorité, a ne les contraigne désormais de s'ingérer a dans les affaires du monde l Peut-être sera-ce a le moyen de mettre fin aux accusations d'or- « gueil et d'ambition dont je suis l'objet... Si a donc, par votre entremise, je puis obtenir la a grâce de rester dans mon cloitre, je vivrai en « paix et j'y laisserai les autres ^., »
Le cardinal Haimeric sut apprécier un langage à la fois si ferme et si modeste ; il ouvrit les yeux à la vérité et rendit à saint Bernard la justice qui lui étaft due. Les autres cardinaux, mieux renseignés, et, à leur exemple, un grand nombre de prélats réparèrent leurs torts par des procédés plus dignes et par de nombreux témoignages écrits. D'ailleurs, les accusations qu'on avait si légèrement accueillies tombèrent d'elles-mêmes, quand la vérité se fit jour. Autant saint Bernard avait été abreuvé d'humiliations, autant on exalta son désintéressement et ses rares aptitudes. Telle est la destinée des hommes de Dieu I Ils voguent comme la barque du pêcheur sur la mer profonde, tantôt menacés de sombrer dans les abîmes, tantôt élevés
^ s. Bern., epist. xlviii.
par les vagues jusqu'à la voûte des cicux. La réputation du saint moine ne brilldit jamais d'un éclat plus pur que lorsqu'elle sortait radieuse desépreuves humiliantes. Chacun s'empressait en quelque sorte de le dédommager de ses peines, et l'on regrettait hautement les préventions malveillantes qu'on avait fomentées contre un homme* si digne de vénération.
Du reste, pendant que le monde s'occupait de lui d'une manière si diverse, le serviteur de Dieu, retiré dans son cloître, ignorait ce qui se passait dans le monde. Il était plus que jamais adonné à la vie contemplative et à l'instruction de ses frères.
« Le cloitre, disait-iï^ est un paradis. Oh I que a c'est une chose douce et agréable de voir des (X frères habiter ensemble dans la concorde, et a vivre en commun dans l'union étroite du «cœur et de l'esprit M... Pour nous, disait^il «encore, qui avons renoncé aux grandeurs a pour vivre abjects et inconnus dans la maison a de Dieu, demeuronsà notre poste ; et ce poste,' c< c'est l'abaissement, c*est l'humilité, l'obéis-' 0 sance, la pauvreté volontaire, la paix et la « joie dans le Saint-Esprit. Notre partage, c'est a de rester soumis à la discipline et aux obser- « vances, c'est d'aimer le silence et la retraite,; « de nous exercer aux veilles, aux jeûnes, à la; « prière, au travail des mains ; c'est, par dessus a tout cela, de nous aimer les uns les autres, a parce que la charité est la première et la plus « délectable des vertus *. »
La dernière moitié de l'année 1128 et presque toute l'année suivante s'écoulèrent au milieu de ces saints exercices. Bernard, las et dégoûté des affaires publiques, auxquelles il avait dû prendre malgré lui une part active, s'était foiv tement proposé de ne plus sortir de son mona* stère, sans nécessité absolue.
« Ha résolution est inébranlable, écrivait-il a au chancelierde l'Église romaine ; je ne quit- «terai plus le cloitre, à moins que les af*- « faires de notre congrégation ne m'y obligent, « ou que je n'en reçoive l'ordre formel de mes « supérieurs '. »
Toutefois, sa profonde retraite ne put l'affranchir d'une foule d'occupations que ses amis lui attiraient. Sa cellule était comme un sanc« tuaire où l'on venait consulter l'oracle. Les théologiens, les savants, des personnages éminents lui soumettaient les questions controversées dans les écoles, ou bien lui envoyaient leurs ouvrages avant de les exposer aux périls de la publicité. Bernard entretenait donc une
1 Senn. xuh— ■ Epiit, cxjui. — » fipwi. xlvju.
VIE MONASTIQUE
yaste correspondance ; et c'était chose admirable à cette époq4ie, selon la remarque de Baronius, de voir l'étroite amitié et le doux commerce de lettres qui liaient ensemble tous les hommes de talent. Ils vivaient de la même foi ; et cette foi, qui était la base de la science et de la charité, mettait en harmonie les esprits et les cœurs.
Parmi les savants qui cultivaient des relations très-fréquentes avec saint Bernard, citons Pierre le Vénérable, auteur de divers traités théologiques et de poésies sacrées ; saint Norbert, fondateur de Tordre des chanoines réguliers, célèbre dans la suite sous le nom de Préraontrés. Richard de Saint-Victor envoie à l'abbé de Clairvauxun écrit sur la Trinité, pour lui en demander son sentiment * ; un autre religieux du couvent de Saint-Victor de Paris, Hugues, surnommé TÂugustin de son siècle t^ecundus ab Augustino in scientia dictus^)^ consulte saint Bernard sur plusieurs cas de conscience. Pierre, cardinal-diacre de TÉglise romaine, sollicite quelques écrits d'édiflcation. Bernard lui répond : « Je n*ai fait, ce me sem- « ble, aucun ouvrage de piétc qui soit digne « de Votre Excellence. Plusieurs religieux, il « est vrai, ont recueilli des lambeaux de sera mons, au moment même où je les prononçais, a vous pourrez vous les procurer pour vous « faire passer Tenvie de les lire *. »
Quant aux questions proposées par Hugues de Saint-Victor, elles sont peu intéressantes par elles-mêmes ; mais elles indiquent la tendance et les progrès de la dialectique dans les écoles. Saint Bernard y répondit par un long traité où il fonde toute sa doctrine sur les enseignements de saint Ambroise et de saint Augustin, qu'il appelle les deux grandes colonnes de l'Église *.
Dans ses réponses écrites, aussi bien que dans ses paroles, on retrouve à la fois la simplicité et la sublimité de la vérité. Il n'en pouvait être autrement dans un religieux dont la vie entière n'était que l'expression de la vérité même. Mais le feu qui rayonnait à travers son œil ardent, qui animait ses lettres, et brillait dans son style, ne projetait jamais une plus vive lumière que lorsqu'il interprétait les textes sacrés. Sa parole exprimait la substance même de l'Ecriture ; il avait retiré de la lettre sacrée, ainsi qu'il le dit lui-même, une nourri-
* La lettre d^envoi de Richard est remarquable par son style humble et affectueux. « Qusris a me, mi Bemarde, quid mihi Tideatnr, etc. »
* In Op. S. Bem., Trac, ad Hug. — « Epist. xvi.
* Tract, ad Hug., cap. Il, no8.
ture substantielle, comme on retire k grain de h paille, l'amande de l'écorce, k miel de la cire, la moelle de ro$^»
Il commença, à l'époque où nous sommes arrivés, l'explication du Cantique de$ cantiquei; et rien ne saurait rendre l'effet que ces homélies produisirent sur la vaste assemblée des moines de Clairvaux. Son éloquence, au rapport de ses contemporains, se distinguait autant par la profondeur de l'idée que par la splendeur de la forme, en sorte que ceux qui recevaient cette parole brûlante croyaient en* tendre non pas un homme, mais un ange de lumière. Son organe, quoique délicat, était tellement flexible, qu'il semblait rendre des sons mélodieux, tantôt suaves et pénétrants, tantôt sévères ou terribles, selon le souffle de l'esprit qui faisait vibrer la touche et les fibres de son âme.
Nous l'avons dit, malgré ses infirmités corporelles, il prêchait tous les jours : toujours il parlait d'abondance ', et les fragments qui nous restent sont dus à l'habileté des moines qui écrivaient à mesure qu'il parlait. Ces résumés incop^plets ne sauraient donc reproduire la prédication vivante ; néanmoins le recueil des sermons sur le Cantique des cantiques passe à juste titre pour le chef-d'œuvre de saint Bernard. La vie mystique du cœur et les secrets de l'amour divin y sont exposés avec une délicatesse et une grâce si parfaites, qu'à la lecture de ces pages ardentes, il semble que l'Esprit- Saint en sorte et saisisse l'âme tout entière. D'ailleurs saint Bernard ne voulait pas que chacun pût lire indifféremment le livre de Salomoii. Les mystères de l'union avec Dieu, sous les voiles d'une alliance nuptiale, ne sauraient être goûtés, disait-il, que par les âmes chastes et les cœurs aimants : « Comme c'est c( en vain que la lumière frappe les yeux fer- « mes ; ainsi l'homme animal, selon la parole « de l'Apôtre, ne comprend pas ce qui est spi- « rituel. L'Esprit de Dieu, qui est la source de a la sagesse, s'éloigne de ceux dont la vie est « impure '. »
Le séjour de dix-huit mois que fit Bernard au milieu de ses religieux avait porté le mo-
1 Ego vero, quemadmodum accepi a Domino, in profiindo sacri eloquii gremio spiritum mihi scrulabor et yitam... quidni eruam dulce ac salntare epulum spiritus de sterili et de insipida littcra, tanquam granum de palea, de testa nucleum, de osse medullam?... (In Canf. cnniû,^ serm. Lxxiii.)
s Cela résulte d'une foule d'c ndroits de ses lettres et de ses sermons. Voyez, entre autres, le commencement et la Un des sermons i, in, xvi, xxxvi, X'U vu, etc., in Cant, cant,
> In Cant.f l.
nastère au plus haut point de sa perfection. La sainteté, comme aux beaux jours de la primitive Église, fleurissait magnifiquement dans cette assemblée d'hommes de Dieu dont la vie n'était qu'amour et obéissance. Le saint abbé lui-même avait retrouvé, dans les pratiques paisibles et régulières des exercices monastiques, la joie de l'esprit et la force du tempérament.
Mais un cours si tranquille de la vie n'est point le partage des héros chrétiens. 11 fallut bientôt interrompre les prédications quotidiennes, suspendre l'interprétation des sacrés
cantiques, et sortir du paradis de la solitude, reparaître sur la scène agitée du monde. Le vaisseau de saint Pierre, en butte à la tempête, se débattait depuis longtemps au milieu des éléments déchaînés. Dans ces graves conjonctures, tous les hommes de cœur, que la Providence avait formés dans le mystère, furent appelés à prendre une part plus directe à la chose publique.
La mission de saint Bernard va se rattacher désormais à tous les grands événements de son siècle : c'est une ère nouvelle qui commence.