‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 244 sur 319 · A ETIENNE, ÉVÊQUE DE PALESTRIHE · texte numérisé non relu

A ETIENNE, ÉVÊQUE DE PALESTRIHE

Il lui expose les méfaits du roi Loais et son imastice envers rEglise, envers les évèques et envers d'antres personnes.

i. Jérémie parlant à Dieu pour ses ennemis,

* Ps. xxv, 5. — * Ps. cxxxviii, 2i.

* 11 donne ce titre au roi de France dans la lettre 170 n« 3, et au Pape dans la lettre 337 n<> 1. Il le donne ici à un simple évèque ; mais cet évèque fait partie du conseil du roi.

^ Etienne, de Tordre de Clteaux, fut cardinal en 1140 et moorut en 1144.

lui dit : Souvenez- vous ^ Seigneur^ que je me suis tenu en votre présence pour demander leur salut et pour détourner d'eux votre indignation; et il ajoute : C'est pourquoi, livrez leurs enfants à la famine et faites-les passer au fil de l'épée^. Et il lance encore contre eux d'autres imprécations non moins terribles. J'ai pensé à rappeler cela aiyourd'bui à Votre Révérence, parce que je vois qu'il m'arrive la même chose qu'au Prophète. Vous savez, en effet, comment je me suis, moi aussi, présenté, sinon en corps, au moins en esprit, devant mon seigneur afin de demander grâce pour ce prince qui me faisait alors les meilleures promesses. Mais puisqu'aujourd'hui il me rend le mal pour le bien, je suis forcé d'écrire en sens contraire. Je rougis de mon erreur et des fausses espérances que j'avais conçues pour lui, et je rends grâce de ce qu'on ne m'ait pas exaucé dans ce que je demandais si simplement pour lui. Je croyais servir un roi pacifique, et il se trouve que je favorisais le plus redoutable ennemi de l'Eglise'.Chez nous, on foule aux pieds les choses saintes ; l'Église est honteusement réduite en servitude. On empoche l'élection des évêques de s'accomplir : et partout où le clergé a le courage de passer outre, on ne permet pas à Févéque élu d'exercer ses fonctions. Enfin, l'Église de Paris est plongée dans la tristesse, parce qu'elle est privée de son pasteur, et il n'y a personne qui ose parler tout bas d'en nommer un autre.

2. On ne se contente pas de dépouiller les maisons épiscopales de leurs biens actuels; une main sacrilège promène ses fureurs de toutes parts sur les hommes et sur les terres en leur réclamant en outre les revenus de toute l'année. Votre Église de Châlons a procédé à son élection ; mais le prélat qui a été

^ Jérém., xviii, 20.

* Saint Bernard montre dans les lettres 216-222, quel était alors l'état des affaires de la politique et de la religion en France ; ici il s'attache surtout à dépeindre la situation lamentable de lTgU«e de France eile-méme ; ce qu'il dit est attesté également par Otto de Frinsingen» Chron., lib. vu, c. 21 : « La France occidentale, à la mort de son roi, eut, sous son fils Louis qui vit encore, tant à souffrir du pillage et des incendies, à cause de la guerre du roi contre le comte Thibauld. que^ si cette guerre n'eût été apaisée par les conseils, les mérites et les prières des religieux qui demeuraient en ces lieux, elle n'eût fini que par la destruction entière des deux partis. » Emile dit également : « Le roi transporté de colère s'empara de Vitry, ville qui appartenait au comte Tblbauld. Il incendia les édifices profanes et sacrés : quinze cents personnes de tout âge qui avaient cherché un refuge dans l'église périrent au milieu des flammes. Mais bientôt le roi fut transporté d'affliction, et il ne pat être consolé que par les paroles de saint Bernard. »

élu * est déjà depuis de longs jours privé des honneurs qui lui sont dus, et tous savez que ce n'est pas sans grand dommage pour le troupeau du Seigneur. Le roi a confié à son frère Robert' les fonctions épiscopales; celui-<;i exerçant son pouvoir sur toutes les terres et les biens de l'Eglise, remplit partout son rôle sans négligence ; il otTre chaque jour au ciel des victimes, qui sont loin d'être des victimes pacifiques : les cris des pauvres, les larmes des veuves, les sanglots des orphelins, les gémissements des prisonniers, le sang des morts. Hais il trouve son diocèse trop étroit pour son iniquité. Il a envahi celui de Reims, il commet ses injustices sur la terre des saints, n'épar^ gnant ni les clercs, ni les moines, ni les religieuses. Enfin il a tellement ravagé, le glaive à la main, les terres chargées de fruits, les fermes populeuses de Sainte-Marie, de Saint- Henri, de Saint-Nicaise, de Saint-Thierry, qu'il les a presque entièrement transformées en solitudes. Aux oreilles de tous retentit souvent cette parole: Faisons notre héritage du sanctuaire de Dieu *. C'est ainsi que le roi répare la faute qu'il a commise envers l'Église de Bourges par son serment d'Hérode.

3. De plus, le roi, non sans de grands efforts de notre part, avait fait la paix avec le comte Thibaud. Il nous paraissait avoir formé avec lui les liens d'une amitié solide, et voilà qu'il cherche des prétextes pour rompre avec cet ami. Le grand crime qu'on reproche au comte, c'est d'unir ses enfants aux barons du roi par des mariages. L'extension de la charité parait suspecte à celui-ci, et il croit qu'il n'est plus roi, dès que les grands viennent à s'aimer. Jugez dans votre prudence des sentiments qu'éprouve pour ses sujets un prince qui fait consister sa puissance dans la haine et dans la discorde qui existent entre eux. Voyez et examinez si c'est être un homme de Dieu que d'avoir plus de confiance dans la discorde des siens que dans leur amour mutuel, tandis que Dieu est tout amour \ 11 n'agirait pas de cette façon s'il avait la sagesse de Celui qui a dit : L'amour est fort cofnme la mort^ et son zèle est inflexible comme l'enfer*. C'est donc pour cela qu'il transgresse ouvertement ses conventions et ses trai-

1 Geoffroy, évèqne de Châlons, dont il est question dans la lettre 66, élan! mort en 1142, on élut à sa place Guy dont il est fait mention ici. Les officiers dn roi avaient chassé Samson, archevêque de Reims, parce qu'il soutenait le parti de Tbibauld ; et ils ravageaient les églises de Saint-Marie, de Saint-Remi, de Saint-Nicaisc, ainsi que le monastère de Saint-Thierry.

* Voyez la lettre 222.

• Ps. Lxxxii, 13. — * I Jean, iv, 8. — • Gant., viii, 6.

tés, et qu'il ift garde pas les promesses que ses lèvres ont prononcées. Enfin il a rappelé dans son palais et dans son conseil un homme adultère et excommunié, qu'il avait formellement chassé ; pour mieux exercer sa malice, lui, roi et défenseur de l'Eglise, il s'associe à beaucoup d'autres scélérats également excommuniés \ parjures, incendiaires, homicides, contre un homme qui certainement aime et protège TEglise ; il fait ce que dit le Prophète : Quand vous voyiez un voleur, vous couriez avec luietvcm faisiez alliance avec les adultères '.

4. En outre il a, selon son habitude, contraint les évéques de maudire ceux qu'il devait bénir et de bénir ceux qui devaient être maudits. Comme on ne lui obéit pas à son gré, il parcourt la terre et la mer pour trouver des faiseurs de serments, qui par leur parjure séparent ceux que Dieu avait peut-être unis. Quelle hardiesse ne lui faut-il pas, je vous le demande, pour imposer avec tant d'efforts aux autres des empêchements de consanguinité, lui qui vit publiquement avec une femme qui est presque sa cousine au troisième degré*? Y a-t-il parenté entre le fils du comte Tbibauld et la fille du comte de Flandres, et encore entre le comte de Soissons et la fille du comte Thibaud, je n'en sais rien. Je n'ai jamais approuvé sciemment les mariages illicites, mais apprenez, et que mon seigneur apprenne, lui aussi, qu'interdire l'union de ces personnes, si on peut la permettre, c'est désarmer TÉglise et lui ôter beaucoup de forces. Les adversaires de ces alliances n'ont pas d'autre intention, je suppose, que de préparer leur schisme et d'empêcherj ceux qui oseront les combattre de trouver un refuge sur les terres de ces princes. Mon zèle s'arrête là. Je ne puis que blâmer ; mais je ne puis pas réformer; de plus, je puis avertir celui qui a le pouvoir de corriger. L'exécution en revient au zèle de mon seigneur. J'ai cru nécessaire de le presser dans la situation périlleuse et très-pénible où se trouve l'Église, et je n'ai pu trouver de plus digne intermédiaire que vous, qui êtes près de sa personne et près de son cœur. Excusez-moi près de lui, je vous prie, de ce que le changement du roi m'ait fait changer de langage. Vous savez que le Pro-

> Raonl, voyei lettre 216 et suiv.

• Ps. XLIX. 18.

> Jean Besly explique ainsi le degré de parenté qui existait entre Louis VII et Eléonore sa femme, fllle de Guillaame, comte d* Aquitaine. Aldearde, bisaïeule d' Eléonore, était sœur de la femme d'Hnmbert, comte de Maurienne, et ainsi tante maternelle d* Adèle, mère de Louis.

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phëte de Dieu disait à Dieu même : Vous serez bon avec ks bons et méchant avec les méchants '.

LETTRE CCXXV.

(Écrite l'an 1143.) AU SEIGNEUR ÉVÊQUE DE SOISSONS.

n Texhorte à Tamonr de la paix.

Nous aTons travaillé, mais le succès est encore en question. Nous avons beaucoup semé, mais peu récolté; nous aurions eu besoin, je l'avoue, de votre personne et de votre appui, mais notre ami commun l'abbé de Saint-Denis vous fera connaître pourquoi nous n'avons pas eu recours à vous dans une nécessité si grande. Aujourd'hui, nous faisons appel à votre sainte sollicitude pour que désormais vous ne fassiez plus semblant de ne rien voir, mais pour que, selon la sagesse que Dieu vous a donnée, vous travailliez à la paix. Il n'y a point à vous prier pour une affaire qui non-seulement honorera beaucoup votre ministère, mais qu'il serait encore tout à fait honteux pour vous de négliger. Nous espérons vous voir à SaintrDenis pour la solennité indiquée.

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