LETTRE CCXXVI
(Écrite ran 1143.) A LOUIS, ROI DE FRANCE.
Bernard et Hugues se plaignent de l'opiniâtreté <pie le roi apporte à poursuivre ses iiyustes entreprises ; et ils déplorent que leurs efforts pour rétablir la paix soient inutiles, au grand dommage du royaume.
A Louis, par la grâce de Dieu illustre roi de France et duc d'Aquitaine, Hugues d*Auxerre, indigne serviteur, et Bernard, dit abbé de Clairvaux : qull aime la justice et juge sagement la terre.
i. Dieu nous est témoin que depuis longtemps nous avons quitté nos maisons et risqué nos propres intérêts pour travailler fidèlement à votre paix et à celle de votre royaume. Nous nous attristons de n'avoir encore obtenu que peu ou point de fruit de nos efforts. Les pauvres crientaprësnous,et le pays chaque jour se laisse aller à la désolation. Quel pays, demanderezvous? Le vôtre, et nul autre. C'est, en effet, au milieu de votre royaume et contre le bien de votre royaume que tous ces maux s*accomplissent. Les hommes que cette guerre réduit à la pauvreté, à la servitude, à la ruine, qu'ils soient
* Ps. zvii, 26.
vos amis ou vos ennemis, ne sont autres que vos propres sujets. On voit manifestement s'approcher la réalisation de cette parole du Sauveur : Tout royaume divisé en lui-même sera dé* sole ^ Il faut ajouter, que les auteurs de ces lamentables divisions vous ont pris pour être le prince et le chef de leur criminelle entreprise, vous dont ils auraient dû surtout redouter l'autorité tutélaire et ressentir la vengeance.' Nous, au contraire, nous croyions qu'éclairé et touché de Dieu, vous aviez remarqué leur méchanceté et reconnu votre erreur, et que, cédant à de plus sages conseils, vous désiriez vous retirer de leur piège.
â. Hais l'entretien que nous avons eu der* nièrement ensemble à Corbeil, nous a presque fait perdre cette espérance. Vous savez de quelle manière déraisonnable, permettez que nous vous le disions, vous vous êtes alors séparé de nous. Cela a fait qu'à cause de votre émotion nous n'avons pas pu vous rendre clairement raison de ce qui dans nos paroles vous avait déplu; si vous aviez daigné nous entendre avec calme, vous auriez peut-être reconnu, qu'il ne vous avait été dit rien d'inconvenant, ni d'inacceptable, vu la suite qu'a eue votre affaire. Hais, troublé sans motif, vous nous mettez nous-mêmes dans le trouble et la confusion ; vous nous rendez inquiets et hésitants, nous qui ne cherchons et ne souhaitons que votre bien. D'où vient cela, sinon de ce que vous êtes troublé vous-même par l'artifice des méchants et par les murmures des ignorants, qui appellent mal le bien, et bien le mal. Pour nous, quoique tourmentés, nous ne désespérons pas encore complètement des secours du Saint-Esprit qui, nous le savons, a déjà touché salutairement votre cœur au siyet des maux passés. Et nous nous tenons dans l'attente, jusqu'à ce que vous rentriez en vousmême et que vous accomplissiez efficacement ce que vous avez sagement commencé. C'est pourquoi nous vous avons envoyé notre trèscher frère, André de Baudement *, qui vous
^ Lnc, XI, 47.
s Cet André de Baadement foX célèbre et mêlé à beaucoup d^afTaires de sod temps. 11 souscrivit l'acte de foadatioQ de rebbave de Carichamp ; il servit avec saint Bernard de témoin au traité passé entre Louis le Jeune et Algrime. archidiacre d'Orléans, dans la donation de l'église du vieux Cramée que Burcbard« évéquede Meaux, fit en ll;!2au monastère de Saint- Martin-des-Champs. Il y eut encore une donation d'autres biens que fit Etienne, ûls de Roric, « le comte Thibauld étant présent, et André de Baudement donnant son approbation pour ce qui le concernait. » Ce même André assista au concile de Troyes en 1128, conmie on le voit au prologue de la Règle des Templiers. (Voy. lettre 284.)
fera mieux connaître ces choses de. vive voix et qui nous rapportera fidèlement tout ce qu'il vous aura plu d'y répondre. Si ce qu'à Dieu ne plaise, vous persistez à ne pas vous rendre à de sages conseils, nous serons innocents de votre perte, car Dieu ne permettra pas que son Église soit plus longtemps opprimée par vous ou par les vôtres.
LETTRE CCXXVIL
(Ecrite l'an 1143.) A l'évêque de SOISSONS ^
U implore avec beaucoup de sollicitude eid'ardeurrasosUnce de cet évoque.
J'ai toujours eu besoin des bons offices de mes amis, car j'ai toujours été misérable de corps et d'esprit ; mais c'est surtout maintenant que je suis le plus digne de leur compassion, puisque, pressé par ma conscience et abattu sous la main du Seigneur qui s'est appesantie sur moi, je suis devenu pour moi-même un juge sévère et que je me suis condamné à une dure prison '. Si vous êtes encore un père pour moi, car déjà vous l'avez été, je l'avoue, que votre fils s'en ressente, surtout un fils dont la tendresse filiale envers vous ne s'est jamais jusqu'à présent attiédie. Je sais bien, oui je sais qu'il n'est pas aisé d'arracher la massue des mains d'Hercule, et je supplie avec d'autant plus d'instance que je demande une chose plus difficile. Hais plus elle est difficile et plus vous aurez de droits rigoureux à ma reconnaissance. Si je l'obtiens, je reconnais que je vous serai redevable d'un grand, d'un immense bienfait. Je n'ignore pas qu'il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir '. Mais je cède à la nécessité, je cours au-devant du péril, je prévois mes besoins et j'oublie aujourd'hui ou je fais semblant de ne pas voir ce qui peut être honorable. Vous cédant le rôle le plus glorieux, comme il convient que je le fasse, je prends pour moi le plus humiliant, et non-seulement je ne rougirai point de recevoir, mais encore je demanderai avec importunité. Je demande avec prière, je demande avec instance, je demande à temps et contre-temps. Je ne demande pas, d'ailleurs, ce qu'il serait déshonorant pour vous de m'accorder, ou ce que je me
^ Joslain dont il est question plus haut, s C'est-à-dire à la rî&clusiott monastique et à la solitude. (Voyez la lettre suivante u9 2.) s AcU XX, 35,
repentirais ensuite d'avoir reçu, quoique cependant il serait plus convenable pour moi de ne pas vous demander maintenant de la sorte. Si vous délivrez le pauvre du pouvoir qui l'opprime, vous nous rendrez à nous un grand service, et à vous un plus grand encore. Nous vous avons montré notre désir, vous connaissez l'afl'aire ; nous en attendons le succès dans l'affliction.
LETTRE CC31XVIIL
(Ecrite ran 1143.) A PIERHE, ABBÉ DE CLCNT,
Qui se plaignait que saint Bernard ne lui répondit pas.
A son révérend père et seigneur, à Pierre, par la grâce de Dieu, abbé de Cluny, le frère Bernard, dit abbé de Clairvaux : le peu qu'il est.
1 . Est-ce ainsi que vous aimez à plaisanter ? Vous le faites sans doute avec affection et bonté, pourvu cependant que le jeu n'aille pas jusqu'à la raillerie. Ne vous étonnez pas de ce que je dis. Votre bienveillance si subite et si inattendue m'inspire quelques soupçons. Il n'y a pas bien longtemps que j'écrivis à Votre Grandeur en la traitant avec le respect qu'elle mérite et vous ne me répondîtes pas un mot; un peu auparavant, je vous avais déjà écrit de Rome et je n'avais pas reçu un iota de vous. Vous étonnerez-vous alors que je n'aie pas osé, à votre retour d'Espagne, vous adresser mes badinages ? Hais, si je suis coupable de ne vous avoir pas écrit, quel qu'en soit le prétexte, vous ne serez certainement pas irréprochable de n'avoir pas voulu me répondre, pour ne pas dire que vous avez dédaigné de le faire. Voilà, puisque vous me le demandez, comment je pourrais me justifier, si je n'aimais mieux courir au-devant de votre bienveillance qui revient à moi, plutôt que de la retarder en cherchant inutilement à m'excuser ou à vous accuser vous-même. Je vous ai dit cela afin de ne rien garder de secret dans mon cœur, et de ne rien vous cacher, ce qu'une véritable amitié ne permet pas de faire. Maintenant, puisque la charité croit tout \ que le soupçon s'éloigne désormais de nous. Je me réjouis que vous ayiez pensé à rallumer le feu de notre ancienne amitié et à rappeler un ami blessé. Je réponds avec joie à votre appel. Je suis heureux de l'entendre. Je ne me souviens plus d'aucune injure*. He voici, moi qui étais
* I Cor., XIII, 7.
* Quelques dilTérends s'étaient élevés entre les deux saints : Tun relativement à l'élection de Langres ; il en est question dans
autrefois le serviteur de Votre Sainteté et qui le suis encore comme auparavant. Je vous rends grâces, je suis très-bien placé dans votre cœur, puisque je suis de nouveau dans votre intimité, conune vous daignez me l'écrire. Si par liazard le mien s'était attiédi, comme vous me le reprochez, il se réchaufferait bien vite dans le sein de votre brûlante charité.
2. Et maintenant j'ai reçu d'une main avide ce que vous avez bien voulu m'écrire ; je l'ai lu avec empressement, je le relis avec plaisir, et cette lecture réitérée me remplit de joie. J'aime, je l'avoue, votre badinage. 11 est en effet plein d'une gaité charmante et d'une sérieuse gravité. Je ne sais en vérité comment vous disposez vos paroles avec tant d'agrément et de sagesse, pour que la plaisanterie ne sente pas la légèreté et que l'autorité que vous gardez, ne diminue pas le charme de l'enjouement. Vous conservez si bien l'autorité, qu'on pourrait avec raison vous appliquer cette parole d'un saint homme*: Si parfois je riais, ils ne pouvaient pas k croira. Voilà que je vous ai répondu, et je crois être en droit maintenant d'exiger plus que vous n'avez promis. Il convient que vous sachiez ce qui se passe chez nous. Il a été décidé que je ne sortirais plus du monastère, que pour me rendre à l'assemblée des abbés de l'ordre de Cîteaux, une fois par an. Soutenu par vos prières, consolé par vos bénédictions, je resterai ici, pendant le peu de jours que j'ai encore à combattre, jusqu'à ce que vienne l'heure de mon changement. Que Dieu me fasse la grâce de ne pas détourner de moi vos prières ni sa miséricorde I Mes forces sont brisées, et j'ai une excuse légitime pour ne plus courir de tous côtés, comme j'en avais l'habitude. Je m'assiérai donc en silence, jusqu'à ce que je goûte la plénitude de cette suavité intérieure dont parle le saint prophète en disant : U est bon d'attendre le Seigneur en silence^. Afin que vous ne paraissiez pas être seul à me plaisanter, je pense que vous n'oserez plus désormais me reprocher mon silence et l'appeler, selon votre habitude, un assoupisla lettre 164 ; l'autre relativement à Texemption des dîmes. Voici ce qu'était ce dernier. Inuocent ayant appris durant le s^our qu'il fit en France en il32, Textrème indigence des Cisterciens, les dispensa entièrement des dîmes. Les Cluniciens entre autres furent blessés de ce privilège. De là des plaintes que Pierre le Vénérable exprima avec beaucoup de modération à Innocent d'abord, puis à flaimeric, et enfin aux pères de Clteaux eux-mêmes réunis en chapitre général. Ayant appris qu'ils s'étaient émus de cela, il leur écrivit l'année suivante une lettre d'excuse. Nous dirons dans nos notes sur la lettre 2S3 ce que les moines de Gigny firent contre les Cisterciens.
* Job., XXIX, 2». — • Tliic.i., III, 20.
S. Bern. — Tome I.
sèment, car c'est là ce que le saint prophète Isaie nomme, avec bien plus de raison et de vente, le culte de la justice \ et c'est encore de cela que parle le Seigneur en disant^ comme on lit dans ce prophète : Notre force sera dans le silence et dans l'espérance *. Recommandez - moi aux prières du saint couvent de Cluny, auquel je présente, si vous daignez le permettre, lessalutations de votre serviteur à tous.
LETTRE CCXXIX.
DE PIERRE LE VÉNÉRABLE A l'ABBÉ BERNARD.
Il répond avec une grande bonté à la lettre de saint Bernard, et il lui expose les causes de division qui existent entre les religieux de Cluny et ceux de Citeanx.
A rhôte intime de mon cœur^ à Tbomme digne d*une vénération particulière et de tous les embrassements de la charité^ au seigneur Bernard, abbé de C airvaux,le frère Pierre, humble abbé de Cluny : le salut étemel après lequel il soupire.
i. Je réponds bien tard à la lettre si douce et si charmante d'un ami, que j'aurais dû moimême prévenir plus tôt avec une pareille douceur. Votre Saintete s'étonnera peut-être de ma lenteur ets'empressera, jele crains, de l'attribuer à la paresse ou au dédain. Ecartez ces deux soupçons, écartez-les, car ni l'un ni l'autre ne sont rien moins que fondés. En fait de lettre, je n'ai presque jamais rien reçu avec plus de plaisir, ni rien lu avec plus d'empressement que la vôtre. La cause de ce retard vient en partie du porteur de cette lettre, qui, arrivant à Cluny et ne m'y trouvant pas, y a laissé le message dont il éteit chargé, au lieu de me l'apporter ou de me l'envoyer, quoique je ne fusse pas très-éloigné, puisque j'étais à Marcigny '. Hais, pour ne point paraître accuser un honnête homme, je pense qu'il aura éte rappelé par quelques affaires, ou que les rigueurs de l'hiver, qui sévissait alors, l'auront effrayé, et qu'à cause de cela il n'aura pas essayé de venir me trouver. J'ai été retenu en ce lieu pendant un mois, autant par la neige que par les affaires, et je suis rentré à la maison à peine au commencement du Carême. J'ai reçu enfln votre lettre des mains du sous-prieur à qui elle avait été remise. Aussitôt mon cœur a éte ravi, et, quoiqu'il fût auparavant déjà très-er^-
1 Isale, zxxu, 17. — > Isale, zxz, 15. ^ Marcigny était nn couvent de femmes situé près de la Loire ; il avait été fondé par Hugues, abbé de Cluny.
brasé d'affection pour vous, à la lecture de votre lettre, le souffle de votre âme Ta enflammé bien plus encore, et il n'a plus laissé subsister en lui rien de froid ni de tiède pour vous. Il a été ravi, dis-je, et tellement ravi, que j'aî baisé votre lettre aussitôt après l'avoir lue, ce que Je ne me souviens pas d'avoir jamais fait, sinon par respect pour les Livres saints. Voulant, selon mon habitude, exciter à des sentiments d'afTection pour vous ceux vis-à-vis desquels je le pouvais, car je ne le pouvais pas àce moment pour tous, je les ai réunis autour de moi, je leur ai relu ce que je n'avais encore lu que pour moi seul, et j'ai fait tous mes efTorts pour développer en eux une plus grande tendresse envers vous. Puis, aussitôt j'ai renfermé la lettre avec l'or et l'argent que, selon l'usage qui m'a été transmis par les pères, j'ai coutume d'emporter avec moi pour faire des aumônes. Ce n'était pas non plus sans raison, car vos bonnes grâces et votre affection me sont plus précieuses que tout l'or et l'argent du monde. 2. J'aî voulu dès le lendemain vous mander ce que j'avais dans le cœur : mais des occupations de chaque jour, ou plutôt presque continuelles, en m'appelant ailleurs, m'ont empêché d'écrire. Un implacable tyran auquel je n'ai pu résister, m'a imposé silence, et mille soucis résultant d'une infinité de causes, m'ont contraint à me taire, non pas seulement pour un jour, mais pour de nombreux jours. Une quinzaine s'est ainsi passée ; puis un mois entier ; puis les mois se sont succédé, tandis que j'essayais toujours d'écrire, sans que le tyran me le permît. J'ai rompu enfin cette chaîne importune et, non sans peine, je me suis affranchi de ce joug pesant, de ce sceptre dominateur, en vous écrivant à la dérobée. Pour ne point paraître m'excuser inutilement d'avoir tardé à vous répondre, c'est vous qui m'avez contraint à me justifier, lorsque vous avez dit: a II n'y a pas longtemps que je vous ai écrit a en saluant votre Couronne * avec le respect « qu'elle mérite et vous ne m'avez pas répondu « un mot ; peu auparavant je vous avais écrit a de Rome et je n'ai pas reçu de vous alors « même un iota. Vous étonnerez-vous maina tenant que je n'aie pas osé, lorsque vous êtes Cl à peine revenu d'Espagne, vous adresser d encore mes bagatelles ? S'il y a eu faute de a ma part à ne pas vous écrire, quelles qu'aient a été mes raisons, assurément vous n'êtes pas a irréprochable de n'avoir pas voulu me réc pondre, pour ne pas dire que vous avez dé-
i Dans la lettre précédente il y a « Votre Grandeur. »
a daigné de le faire. » Voilà ce que vous m'é* crivez.
3. Mais pour moi, que dirai-je ? le voici : Je ne pourrais, je l'avoue, désavouer en aucune façon la faute que vous m'attribuez, si j'avais dédaigné de répondre à un ami tel que voua, qui m'eût écrit le premier. Je reconnais que, si vous aviez commencé la correspondance, J'aurais dû en effet vous répondre. Mais, autant que je puis m'en souvenir, lorsque vous demeuriez à Rome, c'est moi qui vous ai écrit le pre* mier et vous m'avez répondu ensuite. Ce n'était donc pas à moi à vous répondre, puisque j'avais commencé ; c'était à vous à m'écrire à votre tour, puisque je l'avais fait la première fois. J'aurais pu sans doute vous écrire de nouveau après votre réponse ; mais elle était si complète, elle satisfaisait avec tant d'exactitude à tous les points de ma lettre, qu'elle me réduisit au silence. S'il en est ainsi, la faute que vous mMmputez n'est plus mienne et commence à vous concerner: vous avez voulu accuser un homme irréprochable et charger du fardeau d'autrui, pour ne pas dire du vôtre, les épaules de votre frère innocent. Quant à ce que vous me reprochez, d'avoir agi de même une autre fois, le fait n'est pas présent à ma mémoire, et je ne suis pas en état d'y répondre. Si par hasard je puis m'en souvenir, probablement une justification ou du moins une humble satisfaction ne manquera pas de vous être donnée. Mais vous ajoutez : « Voilà comment la justice serait pour moi. s Je réponds : D'après les raisons exposées plus haut, la justice est pour moi en qui l'on ne trouve pas de faute. Si je ne vous épargnais, je pourrais bien m'appeler un ami offensé, comme vous vous nommez vousmême, et je demanderais justement la punition de l'offense ou de l'outrage. Mais suivant mon habitude, je pardonne et je remets tout, même sans qu'on m'en prie. Je ne me souviens, dites-vous, d'aucune injure. Ceci appartient au sujet qui suit. Je m'efforce, non plus en jouant, mais sérieusement, de bannir du cœur d'un grand nombre les haines que j'aperçois, et je désire vous engager à agir de même. Je serai le premier à pardonner à tous et je commencerai par moi-même, afin qu'ensuite les autres fassent comme moi.
4. Vous me direz peut-être encore : Est-ce ainsi que vous aimez à plaisanter ? Je me plais à le faire sans doute ; mais avec vous, rien qu'avec vous, et nullement avec d'autres. Car, avec certaines personnes, je craindrais de manquer de gravité et de tomber dans la tri-
TOlité; arec Toas, je ne crains pas la frivolité et je pique la charité pour qu'elle ne languisse pas. C'est pourquoi je trouve toujours de la douceur à converser avec vous et à entretenir par le charme de la causerie la douceur exquise de notre affection. J'évite, autant que je le puis, d'être du nombre de ces frères qui haïssaient Joseph dans leur cœur ^ et ne pouvaient rien lui dire paisiblement. Plût à Dieu, et je le dis sans vanité, que tous vos frères et les nôtres fissent de même, et qu'ils ne s'écartassent point de cette ligne de la charité qui seule, après la foi et le sacrement de baptême, fait d'eux des trères et les unit entre eux par une parenté particulière. Plût à Dieu qu'ils craignissent, comme dit l'Apôtre, k danger dks faux frères*; qu'ils pussent tous agir ainsi et garder leurs cœurs de toute pensée de ruse, leurs lèvres de toute parole aigre, suivant le Psaume qu'ils répètent. Ces préludes semblent promettre de grandes choses et me préparent en quelque sorte à aborder les plus grands sujets. Hais de crainte qu'on ne répète le vers connu :
Qu'est-ce que ce faiseur de promesses apportera, Qui soit digne de tant d'emphase > ?
j'avoue que je n'ai pour vous écrire aucune raison, ni grande, ni moyenne, ni petite : au moins pour vous parler de ces choses que les gens du monde trouvent importantes ou considérables et par lesquelles ils espèrent devenir importants ou considérables eux-mêmes. Cependant, j'ai une grande raison qui l'emporte sur toutes les autres,' et que l'Apôtre dit plus excellente que toutes; si vous demandez son nom, on l'appelle la charité*.
8. Voilà la seule et unique raison que j'aie eue de vous écrire; j'ai la certitude de conserver cette charité toujours entière envers vous, et' je ne désespère pas, surtout grâce à votre «èle, de la voir mieux gardée qu'à l'ordinaire entre vos religieux et les nôtres. En ce qui concerne cette affection que depuis longtemps je vous réserve dans le secret de mon cœur, il me semble, comme on le dit, que les eaux les plus abondantes ne pourraient pas l'éteindre, ni les fleuves l'engloutir •. J'en ai fait souvent, ce me semble, l'expérience en diverses occasions. Comment donc ce sentiment si' sincère et si ardent qui m'anime envers vous, pourrait- il être éteint ou englouti par les petits ruisseaux
1 Gen., xxxvii« 4. — > II Cor., zi, 26.
* Horace» Art poétique, yen 138.
* I Cor.y xu, 31; ziU| 13.— » Gant., viii, T.
de quelques mauvais bruits, quand il n*a pas pu être éteint par les grandes eaux des dîmes, ni englouti par l'impétuosité des fleuves de Langres? Vous savez ce que je veux dire; je ne vous en parle qu'afin de vous rappeler clairement ma résolution de vous porter une amitié constante, et qu'ainsi votre prudence juge que je puis être fidèle pour le reste. J'ose avoir sur vous la même espérance et j'ai confiance qu'aucun effort ne pourrait m'arracher du fond de votre cœur. Hais comme chacun de nous est appelé pasteur; comme nos bergeries sont remplies des nombreux troupeaux du Christ; comme il nous est dit à tous deux : Examinez avec soin l'état de votre troupeau *, nous avons à voir si notre troupeau nous est connu, s'il se porte bien ou s'il languit, s'il est faible ou s'il est robuste, s'il est mort ou vivant. Puisque le disciple bien-aimé dit : Que celui qui n'aime pas, demeure dans la mort *, pourquoi m'inquièteraisje de la langueur d'une brebis que je sais être déjà morte? Car, si celui qui n'aime pas demeure dans la mort, dans quelle mort est plongé celui qui hait? Si celui qui n'aime pas demeure dans la mort, dans quelle mort est plongé celui qui calomnie ? Pourquoi parlé-je ainsi ?
6. Je m'aperçois que quelques brebis , tant de vos bergeries que des nôtres, se sont juré et ont entrepris, les unes contre les autres, une guerre implacable, et que ceux qui auraient dû demeurer unis dans la maison du Seigneur, se sont écartés de la charité mutuelle qu'ils se doivent. Je considère qu'ils appartiennent à la maison du même maître, à la milice du même roi et qu'ils sont appelés du même nom de chrétiens, du même nom de moines. Je les vois, non-seulement unis par le lien d'une foi commune, mais encore soumis au joug d'une même règle monastique, cultiver le champ du Seigneur avec beaucoup d'efforts, quoique d'une façon différente; mais, tandis que le nom de chrétien, comme je l'ai dit, les réunit, tandis que la profession religieuse les rassemble, je ne sais quelle secrète et détestable diversité d'esprit les divise et leur enlève cette sincère union des cœurs dans laquelle ils paraissent rassemblés. 0 situation lamentable et sur laquelle on ne saurait répandre assez de larmes ! L'archange superbe, précipité des cieux, y occupe de nouveau sa place, et après n'avoir pu établir son trône du côté de l'aquilon, il l'a consolidé au midi, c'est-à-dire dans la partie la plus éclatante du ciel. C'est en réalité ce qu'il se glorifie d'avoir fait, quand, après avoir chassé
* Prov., uvii,23. — «IJean. lu, 14.
Celui qui habite dans les deux et dont la place n'est point au milieu de la haine, mais au milieu de la paix fraternelle, il exerce son em- V pire tyrannique sur l'esprit de ces hommes qui exercent une profession céleste et donnent d'éclatants exemples. Lorsque le fort armé, après avoir longtemps gardé la paix de sa maison, aura été vaincu par un plus fort fondant sur lui, quand ce dernier aura chassé dehors le prince du monde et aura renversé, même parmi les chrétiens séculiers, le trône de celui qui règne sur les enfants de l'orgueil, quels ne devront pas être nos gémissements, si Satan relève dans le cœur des moines le trône de sa malice renversé dans le cœur des autres? Non, non ; à Dieu ne plaise, que celui qu'on dit avoir été tellement affaibli par le Sauveur qu'il est lié même par ses servantes, et que ses serviteurs se moquent de lui comme d'un oiseau, se joue à son tour de ses serviteurs et de ses servantes et les. domine encore comme de vils esclaves 1
7. Hais pourquoi se haïssent-ils? Pourquoi se calomnient-ils? Pourquoi se déchirent-ils mutuellement? Qu'on produise, je vous le demande, le sujet de la querelle et, s'ils peuvent apporter quelques justes motifs de plainte des uns contre les autres, qu'on y mette un par une décision d'arbitres équitables. Je vous en prie, mon frère, qu'exigez-vous de votre frère? Et pour réunir sous deux noms toutes ces dissidences diverses, frère de Cluny, je vous le demande, qu'exigez-vous du frère de Citeaux, et réciproquement? Sont-ce des villes, des campagnes, des fermes, des fonds de terre, des domaines petits ou grands? Est-ce de l'or, de l'argent, une somme d'une certaine importance ou des biens d'une certaine espèce? Dites, parlez, exposez. Voici les juges prêts à trancher sur-le-champ, non avec iniquité, mais avec justice, tous les procès de cette sorte. La paix sera facile à rétablir et les blessures de la charité seront bientôt guéries, lorsqu'on saura si ce sont ces choses ou d'autres analogues qui ont à ce point divisé vos cœurs. Mais je vois que, les uns et les autres, vous avez renoncé à tout cela, que vous ne vous êtes rien réservé sur la terre, et que, riches d'une pauvreté bienheureuse, vous vous êtes proposé de suivre le Christ dans sa pauvreté. Ce n'est donc pas là le sujet que je cherchais ; je ne m'arrêterai pas, je ne me lasserai pas, je ne me reposerai pas, que je ne sois parvenu à connaître le fond de la vérité que je poursuis.