‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 246 sur 319 · La cause de votre querelle est peut-^tre la · texte numérisé non relu

La cause de votre querelle est peut-^tre la

différence de vos usages, la variété de vos observances monastiques. Si c'est là le sujet d'un si grand mal, mes très-chers, il est bien déraisonnable, et, soit dit sans vous offenser, il est tout à fait puéril et insensé. Est-ce que ce qui est dénué de toute raison, ce qui est condamné par tout homme sage, ne vous parait pas extravagant, puéril et insensé? Si la diversité des coutumes, si la variété innombrable d'une infinité de pratiques devaient priver de la charité jnutuelle les serviteurs du Christ, que resteraitil donc de la paix, de la concorde, de l'union, et enfin de la loi du Christ, non seulement parmi les moines, mais encore parmi tous les chrétiens? Que deviendrait cette loi dont il a été dit par le grand Apôtre : Portez les fardeaux les uns des autres et vous accomplirez ainsi la loi du Christ * ? Si cette loi du Christ, dis-je, qui est la charité, doit être abandonnée par tous ceux qui suivent des usages différents, il ne faut plus désormais la chercher nulle part, car nulle part on ne pourra plus la trouver, après qu'elle aura été repoussée par tous ceux qui mettent de la diversité dans leurs pratiques. Tout l'univers, mes 4rès-chers, n'est-il pas depuis longtemps déjà rempli par les Églises du Christ; or, quoique cette multiplicité d'Églises qui servent Dieu sous une même foi et dans une même charité , soit presque innombrable , on trouve parmi elles une variété d'usages presque aussi grande qu'il y a de lieux différents. On le voit dans les chants, dans les lectures, dans tous les offices, dans la différence des habits, dans les jeûnes particuliers ajoutés aux jeûnes solennels qui ne peuvent être changés, et dans toutes les observances analogues qui ont été établies en raison des temps, des lieux, des peuples, des pays, par les supérieurs des Églises, auxquels il est permis, d'après l'Apôtre, de suivre en ce qui concerne ceschoses, chacun leur sentiment. Toutes ces Églises banniront-elles donc la charité, parce qu'elles ont changé leurs coutumes? Cesiiommes cesseront-ils d'être chrétiens, parce qu'ils ne suivent pas en apparence les mêmes usages? Perdront-ils tous la paix, ce bien suprême, parce que chacun d'eux fait le bien d'une façon différente ? Tel n'était pas le sentiment qu'exprimait dans sa conduite et dans ses paroles un docteur de l'Église, saint Ambroise ; parlant du jeûne du samedi qu'il avait vu observer à Rome et qu'il ne retrouvait plus à Hilan , quand il en fut nommé évêque , il dit : Quand je suis à Rome, je garde le jeûne observé par l'Église romaine; quand je me trouve à

> Galat., vt, 2.

Milan, je suis l'usage de cette Eglise, et je ne jeûne pas *. Un autre Père, saint Augustin, parlant de la dévotion de son excellente mère, rapporte qu'elle voulut offrir à Milan ses oblations conformément à l'usage qu'elle avait vu observer par les Églises d'Afrique et contre l'observance des Églises d'Italie, mais que saint Ambroise ne le permit pas *.

9. Mais pourquoi insister là-dessus? Il est inutile que j'appuie de témoignages ou d'exemples multipliés, une chose qui est patente, surtout lorsque, chez les anciens, le désaccord des époques pour les Pâques ellesmêmes, chez les modernes, les différences connues qui existent entre les Grecs et les Latins jusque dans le divin sacrifice, n'ont pu blesser la charité ni engendrer la moindre division. Sur le premier point, les saints Pères et les livres approuvés qu'ils ont laissés à l'Église, témoignent que l'Orient et l'Occident célébraient la fête de Pâques à des époques différentes ; que dans une même île, celle de Bretagne , elle n'avait pas lieu au même moment pour les Anglais et pour les chrétiens d'Ecosse, depuis plus longtemps convertis. A notre époque même, nous voyons l'Église romaine et toutes les races latines offrir à Dieu le saint sacrifice avec du pain azyme, tandis que l'Église grecque, la plus grande partie de l'Orient et les nations barbares, mais chrétiennes, sacrifient, dit-on, avec du pairi fermenté. Quoiqu'il en soit ainsi, ni les anciens, ni les modernes ne se sont écartés d'une mutuelle charité pour des différences d'usages si importantes et si célèbres, parce qu'ils n'ont rien trouvé en tout cela qui blessât la charité ni la foi. A quoi bon ces exemples ? Afin, frères, que si vos esprits sont divisés par ces usages différents, s'ils se séparent à cause de la diversité de vos coutumes, si le sentiment de la paix ou de l'unité languit en vous pour telle ou telle pratique qui vous a été transmise par les fondateurs de vos Églises, vous reveniez à la concorde devant les exemples si respectables d'un si grand nombre de Pères, et qu'à l'imitation des saints qui, guéris de leurs faiblesses, sont devenus vaillants au combat, vous vous releviez par la charité de cette langueur, maladie plus redoutable que toutes les autres.

iO. Hais, direz-vous, la variété des usages doit être considérée autrement dans des églises différentes ou dans les personnes d'un même Ordre. Il n'est pas étonnant que les coutumes de plusieurs églises diffèrent sans blesser la

• Ang., Ict. 5i. — « Confess., vi, 2.

foi ni la charité. Mais il est surprenant que des hommes qui suivent une même profession et une même règle, n'observent pas les mêmes pratiques. Est-ce là, mes très-chers, tout ce qui vous divise ? Est-ce là tout ce qui blesse en vous la charité? Est-ce là tout ce qui empêche des enfants de la paix d'être en paix les uns avec les autres ? Si un laïque gardait l'esprit de paix avec ceux qui haïssaient la paix *, un moine engagera-t-il contre un moine une lutte criminelle ? Un fils de la lumière aime les fils des ténèbres, pour ne pas troubler le bien de la paix : des fils de la lumière, c'est à la profession et non aux personnes que je fais allusion, combattront-ils contre des fils de la lumière ? Si c'est là toute la cause de l'indignation de vos cœurs, de l'altération devotrecharité,leremède sera facile, pourvu qu'il n'y ait pas d'obstination. Prenez donc garde que l'amour de votre propre sentiment n'obscurcisse lalumière de votre jugement, car celui-là ne mérite pas de parvenir à l'unité, qui recherche, non l'unité elle-même, mais la satisfaction de sa volonté propre. Je vous supplie d'examiner sans parti pris, sans désir de défendre votre avis, s'il y a là une cause légitime de discorde, et je vous conjure , dès que vous aurez reconnu qu'il n'y en a pas, de réunir vos cœurs divisés. Car vous combattez tous sous la même règle, et chacun de vous espère, à sa place et dans son régiment particulier, pouvoir conquérir le salut éternel. Que si aucun de vous n'est trompé dans son espérance, je ne sais quelle base pourra rester à la discorde, à la division, à la controverse.

11. Vous avez dit qu'il était surprenant que des hommes qui ont les mêmes vœux et la même profession ne gardassent pas les mêmes usages dans leurs observances. Je réponds : Si ces hommes qui ont les mêmes vœux et la même profession ne gardent pas les mêmes usages dans leurs observances, qu'importe, pourvu qu'ils arrivent par des observances diverses au même salut et à la même vie éternelle ? Oui, qu'importe-t-il, quel mal y a-t-il en cela, si des sentiers divers les conduisent au même pays, si des chemins nombreux les amènent à la même vie, si l'on parvient par plusieurs routes à la même cité d'en haut, à cette Jérusalem qui est notre mère ? Si vous saviez, vous Cluniciens, que les Cisterciens, ou vous, religieux de Cîteaux, que ceux de Cluny se trompent dans le plan de vie qu'ils ont choisi, si vous pouviez prévoir, d'après l'Écri-

< Ps. ex IX, 7.

ture, que cette route qui leur paraît droite, conduit à la mort, il y aurait pour vous, j'en conviens, une juste cause de corriger vos frères, de les avertir, et, s'ils ne voulaient pas vous écouter, de les réprimander et de les haïr. Si alors vousdiscutiez, si vous les contredisiez, si même vous les détestiez, j'avouerais que votre jugement est juste, que votre conduite est droite, surtout lorsque j'entends le grand Prophète dire a Dieu : N'ai-jepas détesté^ Seigneur, ceux qui vous détestaient; et nai-j'epas séché de douleur à la vue de vos ennemis ? Je les ai haïs d'une haine parfaite et ils sont devenus mes ennemis ^ De plus je vous féliciterais de n'être pas sourd à la parole de l'Écriture qui dit : Courez de touscôtés^ hâtez-vous, réveillez votre ami^ ne permettez pas le sommeil à vos yeux et que ws paupières ne s^assoupissent pas ' ; ou encore : Maudit soit celui qui empêche son épée de verser le sang *. J'avouerais que vous avez alors de justes causes de haine, et moimême, pour combattre les ennemis de Dieu et ceux qui, selon la parole de l'Apôtre, mentent avec hypocrisie *, je m'armerais de mon zèle comme d'un glaive, et je m'attacherais à vos pas comme un compagnon fidèle. Mais, aujourd'hui, comme je vois que chacun de vous se dirige de la terre vers le ciel, sous la même règle, par des observances diverses, mais également saintes, et que, tendant à la même conquête par plusieurs sentiers, vous courez de façon à remporter le prix, il ne vous reste plus, à ce qu'il me semble, aucun sujet de vous indigner, de haïr, ni d'injurier.

12. Mais vous exigez encore que je prouve ce que j'ai dit, et que je montre comment des moines peuvent marcher avec assurance par diverses routes sous l'autorité d'une même règle et dans une même profession. La réponse à cela me paraît très-facile, et l'autorité ni la raison ne manquent pour établir que vous pouvez, vous Cluniciens, en suivant vos usages, et vous Cisterciens, en vous conformant à vos coutumes, courir heureusement dans la voie des commandements de Dieu et parvenir plus heureusement encore à la fin que votre course aura méritée. Comme j'ai nommé l'autorité la première, ce qui doit toujours se faire en cette matière, je la mettrai la première encore dans l'ordre de mon exposition, mais la raison n'en sera séparée que par un court intervalle.

43. Qu'objectez-vous, frère ? J'objecte, direzvous, que des hommes qui ont fait profession sous la même règle, n'en observent pas égale-

* P». cxxxYiri, 21. — • Prov., vi,3. — • Jérém., xi.vni, 10. — * I Tim., IV, 2.

ment les pre^riptions? Il est vrai, comme vous le dites, que les prescriptions de la Règle sont eu certains articles observées différemment par des hommes qui se sont dans leur profession soumis à cette même Règle. Mais, pour ne pas juger les religieux coupables à cause de cela, pour ne pas oser les accuser de prévarication pour ce motif, écoutez une autorité céleste, bien plus, l'autorité du Roi descieux : Si votre œilest simple, tout votre corps sera lumineux*. Écoutez encore l'Apôtre : Que tout en vous se fasse avec charité*. Écoutez le saint Père Augustin : Ayez la charité et faites tout ce que vous voudrez. Écoutez l'auteur même de la Règle, ou plutôt l'Esprit-Saint qui l'a dictée : Que l'abbé, dit-il, tempère et dirige toutes choses, de telle sorte que les âmes soient sauvées et que les frères fassent sans murmure tout ce qu'ils font*. Quoi de plus évident, de plus manifeste, déplus éclatant ? La clarté des termes ne se montret-elle pas tout entière, et ne révèle-t-elle pas à tous les hommes la lumière resplendissante de la vérité, sans aucun nuage qui la voile ? Voici le Maître céleste qui vous enseigne, frères, que tout votre corps devient lumineux par la simplicité de votre regard, c'est-à-dire que toutes vos œuvres deviennent lumineuses par la pu» reté de votre intention. Voici, après lui, le Docteur suprême de l'Église, qui vous ordonne d'accomplir toutes vos actions dans la charité ; voicile plus grand précepteur desÉglises, après les Apôtres, qui vous accorde le pouvoir de faire tout ce que vous voudrez, pourvu que la charité subsiste. Voici celui même sur lequel vous vous appuyez, votre père Benoît, qui ordonne à l'abbé de tout disposer de façon que les âmes soient sauvées et qu'il n'y ait pas de murmure : et vous craignez pour le salut de ceux qui suivent sous une même règle des pratiques différentes I Leurs préceptes mêmes seraient différents, ce qui est bien plus grave, qu'ils seraient à l'abri de tout péril ; ne voyezvous pas en effet que, d'après la Règle ellemême, leur intention de sauver les âmes les excuse de toute faute et de tout reproche d'inconstance ?

14. Mais pour faire comprendre que la raison elle-même est en accord parfait avec les autorités que nous avons citées, et qu'elle les confirme en tout point, il faut apporter dans la discussion présente quelques articles dans lesquels nous montrerons les changements faits avec un œil simple, une charité sincère, et l'intention de sauver les âmes. Car ces points dé-

» Luc, XI, 34. — « I Cor., xvi, 14.— « Reg., chap. 41.

im

montrés, Je pense que je ne vous laisserai plus rien à désirer relativement à l'affaire qui nous occupe. Vous agissez avec un œil simple, lorsque vous n'ouvrez qu'après un an l'entrée du cloître aux novices ; car, suivant le conseil de l'Apôtre* et les termes de la Règle •, vous examinez pendant l'espace d'une année entière si l'esprit du nouveau venu est de Dieu. Vous agissez encoreavecunœilsimple,lorsquevous recevez avant le délai d'une année celui qui se présente; car vous avez à craindre que, ajourné pendant un si long espace de temps, il ne re* tourne à ses premières souillures et aux vices détestables de sa vie passée. Vous agissez avec un œil simple, lorsque vous vous contentez de deux tuniques, de deux coules, et en outre de quelques vêtements du même genre, parce que vous aimez mieux suivre, sinon le précepte •, au moins le conseil ou l'intention de celui qui a écrit la Règle, plutôt que de prendre en surcroit des vêtements d'une autre espèce. Vous agissez encore avec un œil simple, lorsque vous permettez l'usage de modestes fourrures, parce que vous veillez à ce que les religieux faibles, infirmes, délicats, et tous ceux qui habitent des contrées plus froides, ne se laissent pas aller au murmure, ni à la langueur, et à ce que quelques-uns mêmes, privés dans leurs besoins raisonnables, ne renoncent pas à leur résolution. Vous agissez avec un œil simple, lorsque vous ne recevez que trois fois les fugitifs qui reviennent, parce que vous vous appliquez à garder les termes de la Règle et que, en refusant à la fin l'entrée de la maison, vous effrayez les moines légers et inconstants et vous les empêchez de déserter aussi souvent. Vous agissez encore avec un œil simple, quand vous recevez plus de trois fois le moine qui revient, parce que vous craignez, en lui refusant son pardon, de l'exposer à un ennemi qui le fasse périr, et que le loup n'égorge la brebis vagabonde, lui qui a coutume d'enlever et de disperser même les brebis renfermées.

45. Vous agissez avec un œil simple, lorsque vous observez les jeûnes de la Règle, tant en été qu'en hiver, sans aucune exception, parce que vous voulez conserver la tradition, telle que vous l'avez reçue, et mériter par une abstinence prolongée de recevoir une récompense plus abondante. Mais je n'approuve pas beaucoup, je le dis par un pur sentiment de charité, que certaines personnes gardent le jeûne pendant l'octave de Noël, ni les jours de l'Épi-

1 I Jean, IV, 1.— « Reg. S. Ben., c. 58i ^ ' Reg., c. 55. * Reg., c. 29.

phanie et de la Purification qui sont vraiment en tout les jours du Seigneur. Vous agissez encore avec un œil simple, quand vous exceptez du nombre des jeûnes réguliers, et ces jours dont j'ai parlé, et toute fête authentique de douze leçons, parce que vous vous efforcez ainsi d'honorer le Seigneur lui-même, ou les Apôtres, ou quelques autres saints, et que vous vous proposez d'imiter l'exemple de presque tous les religieux qui jeûnent ainsi. Vous agissez avec un œil simple, quand vous obser* vez le travail des mains conformément au précepte de la Règle, parce que vous voulez obéir à la Règle S et qu'à l'aide de tels exercices que des institutions, non-seulement monastiques, mais apostoliques, ont consacrés, vous essayez de prévenir, selon les termes delà même Règle, une oisiveté ennemie de l'âme, et enfin, autant que vous en avez la faculté, de pourvoir aux nécessités de la vie, selon l'exemple des anciens Pères. Vous agissez encore avec un œil simple, quand vous mettez de côté une partie de ce travail des mains, parce que, n'étant établis ni dans les forêts ni dans les déserts, mais dans le milieu des villes et des bourgades, et étant de toutes parts entourés de population, vous ne pouvez pas, sans un péril même assez grand, aller et venir tant et tant de fois à l'occasion de ces travaux au mjlieu d'une foule de gens de l'un et de l'autre sexe, et qu'en outre le plus souvent vous ne possédez pas de lieu commode où vous puissiez vous livrer à de tels travaux. Mais, de crainte que l'oisiveté ennemie des religieux ne trouve, quand vous êtes à rien faire, le moyen de vous nuire, vous travaillez des mains où et quand vous le pouvez, et si vous ne le pouvez pas, vous remplacez ce travail manuel par des exercices divins que vous alternez avec ordre : ainsi, pour ne pas laisser l'esprit méchant s'emparer de la maison de votre cœur laissé vide, vous employez tout le temps de votre vie, autant que vous le pouvez, à de saintes occupations.

16. Votre œil est simple, lorsqu'à l'arrivée ou au départ de tous les hôtes vous inclinez la tête, ou même que vous vous prosternez tout entier à terre, en adorant le Christ et que vous leur lavez les pieds à tous, parce que vous tft-» chez d'exercer comme il convient, avec le plus grand zèle, selon les préceptes de l'Évangile et de la Règle, la grande vertu de l'hospitalité, et que vous travaillez, en montrant une si sainte humanité, à vous acquérir une récompense ptoportionnée. Votre œil est simple aussi quand

i Reg., c, 48.

vous ne vous prosternez pas devant tous les hôtes, que vous ne leur lavez pas les pieds, parce qu'il vous serait absolument impossible de vous prosterner toujours à terre devant un si grand nombre d'hôtes qui arrivent sans cesse, que vous ne pourriez leur laver les pieds à tous, de sorte que, si vous vouliez vous appliquer constamment à cela, vous omettriez tous les autres exercices de votre Ordre et que vous ne rempliriez pas même celui-là. C'est pourquoi vous abandonnez ce dont vous apercevez Timpossibil ité ; vous offrez selon vos moyens ce qui est nécessaire pour l'entretien des hôtes; vous les recevez avec tout l'honneur que vous pouvez, et vous êtes excusés par la simplicité de votre œil de ce que vous ne pouvez remplir la pratique dont nous venons de parler. Votre œil est simple, quand vous voulez que la table de l'abbé soit toujours avec les hôtes et les voyageurs, parce que vous paraissez obéir à la Règle et servir plus honnêtement les hôtes. Votre œil est simple aussi, quand vous décidez que la table de l'abbé ne sera pas toujours avec les hôtes, mais avec les frères, parce qu'en rappelant l'abbé à la table commune, vous portez remède à la prodigalité, et l'expression est trop douce, à cette prodigalité d'un grand nombre d'abbés qui, sous prétexte d'hospitalité, avaient coutume d'être indulgents pour eux-mêmes et impitoyables pour leurs religieux.

47. Votre œil est simple, lorsque^ semblable à Esdras rétablissant la loi, et aux Machabées relevant les ruines du Temple de i)ieu, vous travaillez à réparer les nombreux dommages de l'Ordre monastique et le relâchement des mœurs dans un grand nombre de monastères, et que, rejetant les adoucissements dans lesquels il y a plus de délicatesse que de nécessite, vous vous efforcez de ramener la tiédeur de notre temps à la ferveur des mœurs anciennes et primitives. Votre œil est simple aussi, lorsque vous modérez de telle façon les prescriptions de l'Ordre et de la Règle, que, selon les paroles mêmes de cette Règle \ il y ait de quoi satisfaire le désir des forts sans faire fuir les faibles; et qu'ainsi^ celui qui ne peut se nourrir de pain se nourrisse au moins de lait pour ne pas perdre la vie, et que celui qui ne peut atteindre, par une course à perte d'haleine, la récompense qu*il s'est proposée, apprenne à s'y rendre au moins à pas lents. Car on appelle aussi bien citoyen de la patrie celui qui revient à elle au bout d'un an, que

A Reg., e. 64.

celui qui y revient au bout d'un mois. Toutefois je dis cela, tout en respectant les travaux divers des voyageurs, selon la parole de l'Apôtre : Chacun recevra la récompense qui lut revient en raison de son travail ^ Vous avez saint Benoît pour appuyer cette résolution de votre part; car, bien que vous ne soyez aucunement contraints, lui-même l'atteste; de suivre ce qu'il prescrit dès que la charite en ordonne autrement, cependant, par une piété louable, vous vous plaisez à faire tout ce qui a paru bon à un si grand homme. Vous avez encore pour défenseur de vos institutions le même saint Benoit, qui a ordonné de ramener toutes ses prescriptions au but de la charite, et de les faire servir, de quelque manière que ce soit, dans un ordre ou dans l'autre, au salut des âmes. Vous avez saint Maur, le principal de ses disciples, qui, envoyé par lui dans les Gaules, comme nous le lisons, changea, avec cet œil simple dont j'ai parlé plus haut, divers points, même en grand nombre, dans la Règle. Vous avez encore après lui beaucoup de supérieurs de monastères qui tempérèrent souvent des articles de la Règle, en raison des temps, des lieux et des personnes, et l'excellence de leur vie, les miracles innombrables que Dieu a faits par leurs mains, tant de leur vivant qu'après leur mort, montrent manifestement qu'ils étaient conduits en cela oar l'Esprit de Dieu.

18. Que dirai-je de plus? Une raison analogue inspirant tous les autres articles qui vous semblent différents, vous trouverez partout cet œil simple, que l'un nomme la charite, et que l'autre appelle le désir de sauver les âmes; de cette façon, il n'y aura, dans ce qui vous apparaît comme des observances diverses, aucune diversite, aucune dissonance, car la charite ramène tout à l'unite. J'ajoute encore, ce que tout le monde remarque, qu'il n'y a dans la Règle presqu'aucunde ces points qui forme précepte, mais qu'ils sont exprimés sous condition et remis à la discrétion de l'abbé. Us eussent éte exprimés impérative^ ment, qu'ils n'auraient jamais pu nuire à cet œil simple, qui est la charite évangélique. De tels préceptes en effet sont, vous le savez, du nombre des préceptes variables, et, quand la charité le commande, ils doivent être écartes sans aucune crainte de transgression. Ceux qui se sont soumis à la Règle ne doivent donc pas, pour cette raison, appréhender de l'avoir violée, car cette Règle de notre saint Père est sub-

^ I Cor., iir, 8.

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