‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 247 sur 319 · SOS · texte numérisé non relu

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ordonnée à cette règle universelle et sublime de la charité, dans laquelle, selon les paroles de la vérité, toute la loi et les Prophètes sont renfermés. Que si toute la loi est là, la loi de notre Règle y est aussi. Le moine qui professe la Règle de son père Benoit, l'observe donc véritablement quand, gardant ou changeant quelques-uns de ses articles, il conserve partout la loi de la charité.

49. Quoi donc ? Si c'est là, frère, toute la cause de notre dissentiment mutuel, ne vous paraitelle pas à présent entièrement dissipée ? Les cœurs des moines ne doivent-ils pas désormais s'unir dans une paix fraternelle, puisqu'une charité simple ramène à l'unité toutes ces différences pour lesquelles ils s'étaient divisés ? Ne les ramène-t-elle pas à l'unité, puisqu'elle conduit à la fin unique et méritée du bien suprême ou de la vie éternelle des hommes qui, dans la profession commune de l'ordre monastique et sous le joug d'une même règle, suivent des pratiques diverses, mais toutes bonnes. Ainsi, Jérusalem, que la paix règne dans tes forces, afin que l'abondance vienne ensuite dans tes murs. Hais pour que nous ne soyons pas trouvés par hasard parmi ceux qui disent, la paix, la paix^ tandis que la paix n'existe pas, examinons s'il reste encore quelque cause de division et veillons à ce que, pendant que nous dormons en sécurité, un serpent ne vienne pas tout à coup s'élancer de son trou pour mordre quelqu'un des vôtres ou des nôtres qui repose imprudemment.

20. Peut-être que les vêtements de diverses couleurs sont le stimulant de vos discordes, et que la diversité dans les habits produit aussi la diversité dans les cœurs. Car, comme je le remarque presque toujours, comme peuvent facilement le remarquer même ceux qui n'y apportent qu'une attention distraite, un moine noir, pour ainsi parler, lorsque par hasard il rencontre un moine blanc, le regarde de travers, et le moine blanc jette à peine un coup d'œil sur le moine noir, quand il le croise. J'ai vu, je ne sais combien de fois, les moines noirs se mettre à rire à la rencontre d'un moine blanc et exprimer de la voix et du geste leur stupéfaction, comme si c'eût été un monstre, une chimère, un centaure ou quelque phénomène étranger. D'un autre côté, j'ai vu des moines blancs causant entre eux avec beaucoup d'ardeur et s'entretcnant de tous les sujets qui se présentaient, se taire tout-à-coup à l'arrivée d'un moine noir et se renfermer dans

1 Matlh., xxily 40. — * Jérém., vi, 14

un prudent silence, comme s'il eût été un ennemi épiant les secrets de ses ennemis. J'ai observé souvent des hommes de l'une et de l'autre condition ; leur langue se taisait, leurs yeux, leurs mains, leurs pieds parlaient et l'éloquence de leurs gestes exprimait très-clairement ce qu'ils ne voulaient pas traduire en paroles pour ne pas se trahir. Voix muettes, gestes loquaces, et, par un renversement pervers de la nature, hommes bavards devant des pierres, et taciturnes devant des hommes. A cette vue je me suis souvent remémoré cette parole de Salomon qui s'applique aux hommes de cette sorte : // approuve des yeux ^ il frappe du pied, il parle avec ses doigts, il médite le mal dans son cœur dépravé et en tout temps il suscite des querelles *. 0 dessein opiniâtre et impie de cet ange détestable qui a été chassé de la présence de Dieu I II ne veut pas être privé seul de la paix éternelle et il rassemble partout des compagnons de sa perdition ; pour jouir d'un plus glorieux triomphe, il s'efforce de renverser, sous le choc violent de sa malice, les sapins ou les cèdres du paradis de Dieu, dont lui-même autrefois fut l'habitant. Il s'afflige d'avoir perdu le triomphe que lui donnaient dans les tempsanciens les hérésies par lesquelles il avait coutume de déchirer l'Église ; voyant qu'il ne peut plus par aucun moyen blesser la foi, parce que l'Esprit de Dieu a rempli de foi toute la terre, il applique tous ses efforts à blesser la charité mutuelle; comme il ne peut plus persuader aux chrétiens de devenir infidèles, il fait tout ce qu'il peut pour les empêcher de s'aimer. La secte d'Arius, celle de Sabellius, celle de Novat, celle de Donat, celle de Pelage et celle de l'exécrable Hanès plus ancienne encore, ont péri. Les nuées d'innombrables hérétiques qui obscurcissaient la lumière de la foi se sont dissipées au souffle de l'Esprit de Dieu et, tous ces brouillards s'étant évanouis, il nous est resté un jour plein de pureté. Mais le tourbillon du midi leur succédant à l'improviste, s'efforce de tout bouleverser et, comme il reconnaît que la foi l'emporte, il tâche de réparer ses premières pertes par les blessures qu'il fait à la charité.

21 . Mais, pour laisser de côté les plaintes, je reviens au sujet que j'avais commencé. Pourquoi, moine blanc, est-ce la noirceur de Thabit et non celle de l'âme de votre frère, qui vous parait être détestable ? Et vous, moine noir, pourquoi admirez-vous la blancheur de l'habit de votre frère et non celle de son âme ? Est-ce

* Prov., Vî,13.

que chacun de vous ne fait pas partie des brebis du pasteur qui dit: Mes brebis entendent ma voix c/, moi leur Seigneur Je les connais ;elles me suivent^ Jeteur donne la me étemelle, elles ne périront jamais et personne ne les arrachera de ma main *. Quel pasteur, même parmi les hommes et sans parler de Dieu, a jamais discuté sur la couleur de la toison de ses brebis ? Qui s'en est jamais plaint? Qui a jamais cru que les blanches fussent à lui plus que les noires, ou les noires plus que les blanches? Qui a jamais considéré si elles étaient noires ou blanches, mais bien plutôt si, noires ou blanches, elles faisaient partie de son troupeau ? 0 malice des hommes, ô innocence des bêtes, ô nature demeurant fidèle à son origine dans les animaux sans raison, et se pervertissant dans les êtres raisonnables! Quel bélier blanc a jamais méprisé les noirs ? Quelle brebis noire a jamais détesté les blanches ? Ne remplissent-elles pas le bercail du pasteur, ensemble, tranquillement, pacifiquement, sans inquiétude, sans querelle suscitée par la diversité de leur couleur? Quelques fois à la vérité un bélier donne des coups de cornes à un autre et une brebis pousse souvent une autre brebis ; mais ce n'est point la diversité de leur couleur qui les excite au combat, c'est la colère naturelle à tous les animaux et provoquée par quehiue cause. Aujourd'hui, au contraire, je le vois, l'homme plus stupide que la brute, ne comprend pas la dignité à laquelle il est élevé, et, ce qui est plus déplorable, un moine qu'une couleur particulière distingue, se sépare à cause de cela de l'unité de la charité. Cessez, frère, je vous en prie, cessez, si vous voulez être une brebis du Christ, de vous plaindre de cette différence dans les habits; car ce divin pasteur chasse de sa bergerie, non pas ceux que la diversité des couleurs, mais ceux que l'altération de la foi ou de la charité séparent du troupeau de ses brebis. Non, dis-je, il n'exclut aucune brebis du bercail à cause de sa couleur, lui qui, de tant de pays éloignes, de tant de religions différentes, a sans distinction rassemblé Juifs et Gentils dans le bercail unique de la foi chrétienne.

22. C'est peut-être ce que nous enseigne également la patience du saint patriarche Jacob, qui souffrit avec égalité d'humeur que Laban changeât jusqu'à dix fois son salaire. En faisant paître, avec le même soin et toujours avec les sentiments d'un bon pasteur, les troupeaux, quelles que fussent leurs couleurs, Jacob montra qu'il n'y avait aucune différence entre

^ Jean, x, 27.

les animaux noirs, blancs, ou de couleurs mêlées ^ De plus, lorsque l'Apôtre dit : En Jésus-Christ, ce n'est ni la circoncision ni rinctrcancision qui peuvent quelque chose, mais c'est le renouvellement de la créature *; et ailleurs : Là il n'y a ni Gentil ni Juif, ni circoncis ni incireoncis, ni barbare ni Scythe^ ni esclave ni homme libre, mais il y a le Christ qui est tout en tous % quel esprit peut s'égarer assez dans sa puérilité pour croire que la différence de couleur dans les habits ou la différence d'usage dans la conduite aient quelqu'influence sur le salut d'une créature nouvelle sauvée en Jésus-Christ? Que si la diversité de couleurs dans les habits n'a aucune importance, quant au salut, pourquoi divise-t-elle les moines? pourquoi produit-elle un schisme? pourquoi désunit-elle les esprits? pourquoi blesse-t-elle la charité ? Il n'y a là aucun motif, aucun sujet capable, je ne dirai pas d'attirer l'attention ni d'établir des divisions, mais même d'exciter le moindre murmure. Vous avez, comme je l'ai dit plus haut, le regard simple de votre conscience pour défendre votre blancheur ; c'est avec ce regard que vous avez revêtu la tunique et la coule blanches, afin que le religieux, vêtu de noir depuis un long espace de temps, ne crût point qu'on ne pouvait être moine sous une autre couleur que la sienne. Comme vous voyiez une foule innombrable de religieux de cet Ordre s'attiédir dans leurs pratiques sous l'habit noir qui les couvrait, vous avez voulu par un louable artifice les exciter à une ferveur nouvelle et plus grande de la profession monastique par la blancheur des vêtements, encore inusitée jusqu'à présent. Pour vous, vous avez une autorité recommandable en faveur des vêtements noirs, c'est l'usage très-ancien que la tradition des pères vous a laissé; il vous semble plus sûr de suivre les vieilles coutumes que d'en inventer de nouvelles. Enfin, vous avez les uns. et les autres pour défendre invinciblement vos propres couleurs les paroles mêmes de la Règle * qui vous est commune; car elle ordonne aux moines de ne pas s'entretenir de la couleur et de la grossièreté de leurs vêtements, mais de se servir d'étoffes de telle couleur et de telle qualité qu'ils puissent les trouver plus facilement ou les acheter à plus bas prix dans la province qu'ils habitent. Ainsi la raison que j'ai dite, ou peut-être quelqu'autre plus grave que je ne connais pas encore, justifie la covileur blanche, et la couleur noire est justifiée

1 Geo», xxz.— <GalaL,viyI5.— 'GoUMi.,iij,ll«-^Rcg«9

par Tautorité des Pères, raison qui équivaut à toute autre et qu'aucun homme sage ne croirait convenable de mettre au second rang.

23. Quel est le Père dont je puisse apporter l'exemple à l'appui de ce que j'avance? Je ne saurais en trouver un plus considérable que le grand saint Martin. Ce grand saint, évêque et moine, a consacré le noir par la couleur de ses habits; car on lit dans sa Vie à ce sujet, que deux chevaux qui étaient à ses côtés l'ayant vu enveloppé dans un manteau noir qui pendait, s'arrêtèrent effrayés. Or, le monastère qu'il fonda non loin de la ville de Poitiers, celui de Milan et celui qu'il construisit pour lui-même à Tours, prouvent qu'il était moine. Ainsi saint Martin était moine et vêtu de vêtements noirs. Que dit encore là-dessus saint Jérôme dans la lettre qu'il écrit à Népotien : Évitez les vêtements noirs autant que les blancs. Il voulait lui conseiller sans doute de prendre garde au faste ou à l'orgueil, non seulement dans les habits blancs dont les gens du monde se servaient alors de préférence, mais encore dans les habits noirs dont avaient coutume de se vêtir à cette époque ceux qui avaient embrassé la profession religieuse. Saint Paulin, cet admirable évêque de Nôle , ami et contemporain de saint Martin déjà cité, de saint Ambroise, de saint Augustin, de saint Jérôme, qui, ainsi que le grand pape saint Grégoire, le couvrent souvent d'éloges, raconte le voyage d'une femme de haute noblesse qui s'était depuis peu de temps déterminée à embrasser la vie monastique, et il s'exprime ainsi dans une lettre qu'il adresse à Sulpice-Sévère : a Nous avons vu dans ce voyage commun de la mère et des enfants, célébrer la gloire du Seigneur de deux façons bien différentes. La mère était assise sur un pauvre cheval plus petit qu'un âne; elle était entourée de toutes les pompes du siècle que les sénateurs pressés autour d'elle déployaient selon leur opulence et leur dignité. La voie Appienne était resplendissante et gémissait sous le poids des chars à la marche lente, des chevaux caparaçonnés, des voitures dorées et d'innombrables chariots. Mais la grâce de l'humilité chrétienne brillait plus que toutes les splendeurs de la vanité. Les riches admiraient cette pauvreté sainte, et notre pauvreté se riait de leur richesse. Nous avons vu, à la confusion de ce monde, confusion digne de Dieu, les vêtements et les équipages de pourpre, de soie et d'or, rendre hommage à des haillons noirs et vieillis. Nous avons béni le Seigneur qui élève les humbles, qui remplit de biens les pauvres

affames et renvoie les riches, les mains vides.» Ainsi ce n'étaient pas seulement les hommes de l'antique Église, c'étaient encore les femmes qui, en faisant vœu de perfection, se servaient de vêtements noirs.

24. Car, pour déclarer ce que je pense, il a paru, ce me semble, à ces illustres Pères, que cette couleur noire dont il est question, convenait mieux à l'humilité, à la pénitence et au deuil ; et comme c'est à ces sentiments que toute lavied'unmoinedoit être particulièrement consacrée, ils ont résolu d'accorder, autant qu'ils le pourraient, la couleur avec les mœurs, les vêtements avec les vertus. Les vêtements blancs dans l'antiquité désignaient plutôt la gloire que l'humiliation, la joie que la tristesse; il en étail de même pour l'Église, comme le savent tous les interprètes de l'Écriture. L'ange de la résurrection du Seigneur, les anges qui servirent de hérauts à son ascension le montrèrent assez, et le Sauveur lui-même, apparaissant avec des habits blancs comme la neige dans la gloire de sa transfiguration, le fit voir également. C'est de là que Sidoine, le bon et savant évêque d'Auvergne, raillant avec une critique mordante les vices de quelques personnes, dit, entre autres reproches qu'il leur adresse : Elles vont en blanc aux funérailles, en noir aux mariages. Il montre ainsi qu'il y avait tant de bizarrerie dans leur conduite et dans leurs mœurs que, par un renversement d'ordre, elles prenaient un costume de deuil pour un costume de noces, et réciproquement. Ceux, en effet, qui se conformaient à l'usage ordinaire de ce temps, n'allaient pas en blanc aux funérailles, en noir aux noces, mais en blanc aux noces, et en noir aux funérailles, afin que le blanc cpncordât avec la joie du mariage, et le noir avec l'affliction de la mort. Me trouvant moi-même dernièrement en Espagne, j'ai vu avec étonnement que tous les Espagnols observaient encore cette antique coutume. A la mort de la femme le mari, à la mort du mari la femme, à la mort des enfants les pères, à la mort des pères les enfants, à la mort des parents les parents à tous degrés, à la mort des amis les amis, quittent aussitôt leurs armes; ils déposent les vêtements de soie et les manteaux de fourrures étrangères ; ils renoncent entièrement aux habits précieux et de diverses couleurs, et se revêtent de vêtements noirs et grossiers. Ils coupent leur chevelure et la queue de leurs chevaux ; ils les enveloppent entièrement de noir et s'en revêtent eux-mêmes. C'est avec de semblables témoignages de deuil et de douleur qu'ils

pleurent la perte de ceux qui leur sont trèschers, et la loi commune veut qu'ils passent dans cette affliction au moins l'espace d'une année entière.

25. C'est par ces autorités considérables ou par ces raisons, que je vous justifie, vous et votre couleur, ô moine noirl et pourtant je ne condamne pas la blancheur, des habits du moine blanc. Vous serez loué, vous pour n'avoir pas voulu vous écarter de la sainte coutume de vos Pères, et lui le sera également, parce qu'en donnant à ses vêtements cette blancheur inaccoutumée, il excite de plus en plus de cette façon la ferveur de son âme dans sa sainte profession. Cette couleur le distingue d'une certaine manière, non de la charité commune, ce qui serait un crime, mais de la tiédeur qu'ont, au su de tout le monde, un grand nombre de religieuxdu même Ordre. Puisque vous habitez dans un seul bercail qui est l'Église, sous un pasteur qui est Jésus-Christ, et que vous vivez de la foi et de l'espérance communes des biens étemels,vous, moine blanc, aussi bien que vous, moine noir, pourquoi donc, pour vous parler un peu plus sévèrement, murmurez - vous, comme de sottes brebis, de la diversité de vos vêtements? Pourquoi vous animez -vous les uns contre les autres, pour des motifs si nuls ou plutôt si insensés? Pourquoi, sur un prétexte •si puéril, lacérez-vous cette première robe qui est la charité? Pourquoi séparez-vous vos demeures? Pourquoi vous mordez-vous, non plus avec des dents de brebis, mais avec des dents de loup? Pourquoi vous calomniez-vous? Pourquoi vous déchirez-vous? Voyez et prenez garde que ce nom d'innocence sous lequel vous vous donnez comme des brebis, ne suffise pas à vous faire mettre au nombre de celles que le Pasteur souverain placera à sa droite et dont il dit luimême : Mes brebis entendent ma voix ; moi^ leur maître^ je les reconnais ; elles me suivent^ je leur donne la vie étemelle et elles ne périront jamais *. Prenez garde, au contraire, qu'il ne vous mette, ce qu'à Dieu ne plaise! parmi celles dont on lit et dont on chante : Ils ont été mis dans l'enfer comme des brebis, pour être la pâture de la mort*. Voyez-vous à présent qu'il est extravagant de se quereller pour une couleur, qu'il est condamnable de haïr son frère pour une couleur, qu'il est tout à fait criminel de calomnier son frère pour une couleur. Si c'était là toute la cause de votre discorde, tout le sujet d'une si grande division, si, dis-je, c'était là le seul et unique prétexte de ce schisme dans les moines,

* Jean, x, 21. — • Ps. xlviii, 15.

maintenant qu'il estrejeté par de si nombreuses raisons, la vieille division de vos cœurs ne disparaitra-lrelle pas, la charité blessée ne serat-elle pas guérie et la paix évangélique ne reviendra-t-elle pas sur les enfants de la paix? Satisfaites donc la paix, vous ses fils, contractez avec elle une alliance éternelle , de crainte que, si par hasard il en est autrement, on ne prononce un jour contre vous cette terrible sentence du prophète : // n'y a pas de paix pour les impies j dit mon Dieu *. A présent, grâces à Dieu, je crois avoir pénétré les causes anciennes et secrètes de haine qui existent chez quelques religieux de notre Ordre, et je pense que l'esprit le plus minutieux n'a plus rien à chercher. Que s'il en est ainsi, vous n'attaquerez plus, vous, moine blanc, les moines noirs, ni vous, moine noir, les blancs ; si vous voulez observer ce qui vous a été prescrit, vous ne descendrez pas des hauteurs de lâchante, pour combattre contre votre frère, à cause des différences de coutume ou de ces diversités de couleurs si souvent nommées.

26. Mais qu'ai-je dit? Comment mon esprit s'est-il emporté? Où est mon intelligence? D'où vient que la perspicacité de mon regard s'est obscurcie? Je croyais avoir trouvé toute lacause des scandales, je pensais avoir découvert tous les principes secrets de ces haines. Je supposais, comme je l'ai dit, que la diversitédes coutumes, la différence des couleurs, la quantité ou la qualité des vêtements ou des aliments avaient seules blessé la charité parmi les moines et qu'un si grand mal n'avait pas d'autre origine. Je voyais une paille dans l'œil de mon frère,' mais je ne pouvais apercevoir une poutre énorme, un chêne gigantesque dans le mien. A présent que mon regard est purifié, que le jour s'est éclairci et que le soleil à son midi ne laisse plus rien dans l'ombre, je voiscequiest; oui, je le vois, et qu'il me soit permis de le dire sans offenser personne, car je suis certain de parler sans offenser les gens de bien. Celui qui s'en fâchera, comme dit saint Jérôme, reconnaîtra que c'est de lui qu'on a parlé. La partie saine du corps ne fuit pas la main du médecin, mais celle qui se soustrait en tremblant au doigt qui la touche, montre clairement que la corruption se cache au dedans d'elle. Qu'est-ce donc qui m'avait échappé?

27. Dites-le, je vous prie, vous moine noir, pour m'adresser d'abord à un homme de ma profession. Rendez gloire à Dieu et révélez ce qui se cache encore dans le fond de votre cœur

^ Isaîe, XLVIII, 22.

contre votre frère. Qui peut souffrir, direz-vous, que des hommes nouveaux soient préférés aux anciens, que leurs désirs soient mis au-dessus de nos actes, que nos œuvras paraissent plus méprisables et les leurs plus précieuses ? Qui peut voir d'un œil indifférent que la plus grande partie du monde s'éloigne de notre Ordre si ancien et se tourne vers leur nouvel institut ; qu'on abandonne des chemins frayés depuis des siècles et qu'on se presse vers des sentiers inconnus jusqu'ici? Qui souffrira qu'on préfère les moines nouveaux aux anciens, les jeunes aux vieux, les blancs aux noirs? Voilà, moine noir, ce que vous dites. Mais vous, moine blanc, qu'alléguez-vous? Nous sommes heureux, dites-vous, qu'un institut beaucoup plus estimable nous recommande, que le monde vante notre félicité supérieure à celle des autres moines, que notre renommée fasse pâlir leur réputation, notre jour leur faible lumière, notre soleil leur étoile. Nous sommes les restaurateurs de la religion perdue, nous ressuscitons un Ordre mort ; nous sommes la trèsjuste condamnation des religieux languissants, tièdes, souillés; différant des autres par nos mœurs, par nos actes, par nos coutumes, par nos vêtements, nous mettons en relief la lâcheté des anciens et nous nous applaudissons que la nouvelle ferveur des nôtres l'emporte. Voilà, oui, voi\à la cause véritable, secrète, qui divisait l'unité de vos esprits, qui, bien plus nuisible à la charité que les autres, séparait vos maisons entre elles, et qui, selon la parole du Prophète, aiguisait le plus souvent vos langues, comme un glaive, pour la malédiction ou la calomnie '.

28. Mais, si vous êtes sages, faites en sorte que ce glaive mortel soit émoussé par le glaive de la parole divine, et que des fruits rassemblés avec tant de sueurs, ne soient pas dispersés au souffle léger de la vaine gloire. 0 perte trop malheureuse et trop déplorable, si cette continence très-pure, dans laquelle vous avez longtemps vécu, cette obéissance invincible, ces jeûnes fidèlement gardés, ces veilles perpétuelles, ce joug si pesant de la discipline, tant de palmes de la patience et, pour dire beaucoup en peu de mots, tant et de si grands travaux d'une vie qui n'est plus de la terre, mais du ciel, tant d'œuvres enfin, accomplies pendant si longtemps par vous avec la grâce de Dieu pour obtenir l'éternité, étaient dispersées par un seul sifflement du serpent maudit, et que l'antique dragon faisant de son souffle évanouir

^ Pi. cxxxix, 4.

vos richesses, vous obligeât de paraître, les mains vides, en présence du souverain Juge. Qu'est devenu ce que le Sauveur disait à ses disciples qui luttaient encore contre ce défaut? Je voyais Satan tomber du ciel comme la foudre ' ? Qu'est devenu ce qu'il dit ailleurs, lorsqu'une dispute semblable s'éleva parmi eux, pour savoir qui d'entre eux semblait être le plus grand : Quil n'en soit pas de même de vous, mais que celui qui est le plus grand parmi vous devienne comme le plus jeune, et que celui qui commande soit comme celui qui sert *1 Où se cache loin du regard de la mémoire l'exemple de ce Seigneur suprême dont, comme dit le psaume, la grandeur n'a pas de bornes ', et qui, d'après l'Apôtre, est le Dieu béni au-dessus de toutes choses dans tous les siècles *. Loin de se préférer et même de se comparer à ses serviteurs, il se soumet à eux et poursuit en disant : Pour moi je suis au milieu de vous, comme quelqu'un qui sert *. Un apôtre est repris, s'il se préfère à un apôtre, et un moine ne le sera pas, s'il se préfère à un moine? Le Christ, notre maître, met le disciple le plus grand au-dessous du plus petit, le supérieur au-dessous de l'inférieur, et moi, religieux de Cluny, je tâcherais de m'élever au-dessus du religieux de Citeaux I Le Christ lui-même se soumet à ses disciples, et un chrétien, un moine relèvera sa tête bouffie d'orgueil, audessus de son frère, peut-être bien meilleur que lui ! La majesté s'abaisse, et la faiblesse se glorifiera; la grandeur s'humilie, et la pourriture s'élèvera 1 Dieu obéit et la boue essaiera de commander I Vous vous glorifierez, frère, de vous être élevé à la perfection de votre règle ; comment êtes-vous tombé au-dessous de cette prescription : qu'un moine, non-seulement dise des lè\res, mais qu'il croie dans le plus profond de son cœur qu'il est le moindre et le plus méprisable de tous ^. Mais pourquoi me fatiguerais-je à poursuivre? Il n'est pas nécessaire de presser plus vivement des esprits religieux, sages, lettrés, et, comme on le dit vulgairement, de donner des leçons à Minerve, de porterdu bois à la forêt, de l'eau à la rivière ou à la mer. La sagesse de chacun de vous comprend et reconnaît qu'il est aussi impos* sible de plaire à Dieu sans la charité, que sans la foi, et qu'on ne peut, quelque effort qu'on fasse, retenir la charité en rejetant l'humilité. Car dès que l'humilité se retire, l'orgueil nécessairement prend sa place ; où l'orgueil s'établit, l'envie accourt aussitôt, et dès que

* Luc, X, 18. — * Luc, xxir, 26. — • Ps. cxliv, 3.— ^ Rom., IX, 5. — * Luc, xxii, 27. » * Reg., c. 7«

l'envie naît, sur-le-champ la charité meurt. L'envieux, en effet, ne peut aimer celui qu'il envie, et la charité ne peut, en aucune façon, subsister dans celui qui n'aime pas.

29. Ainsi où la charité manque, l'humilité manque, et de même, où l'humilité n'est plus, la charité fait également défaut. C'est ce qu'enseigne clairement l'Apôtre lorsqu'il dit : La charité n* est point envieuse^ ni méchante dans ses actes, ni ambitieuse *; et parce qu'elle ne désire pas même le bien d'autrui, il ajoute : Elk ne cherche pas son propre intérêt, La charité exclut donc toute enflure, toute ambition, toute cupidité, toute avarice ; ou plutôt, comme le dit l'Apôtre, elle exclut à la fois toute iniquité. Si maintenant vous voulez,frère de Cluny, et vous, frère de Cîteaux, conserver entière cette charité que le même Apôtre appelle * la loi du Christ ; si vous voulez par elle vous amasser dans le ciel les plus grands trésors et les garder après les avoir amassés, donnez, autant que possible, tous vos soins à éloigner de vous les causes qui non-seulement la font fuir, nonseulement la détruisent, mais même la blessent légèrement. Si ces causes chassées par vous veulent rentrer, fermez-leur courageusement la porte de votre cœur, et que votre âme sanctifiée retienne dans ses embrassements cette charité, pour habiter éternellement avec elle. La charité qui, par son puissant et doux empire, a fait descendre le Roi des cieux jusqu'à la terre, vous soulèvera vous-mêmes jusqu'au royaume des cieux, si vous la gardez fidèlement. L'Apôtre est de cela un témoin sincère, lorsqu'il dit que Dieu, à cause de son excessive charité, a envoyé son Fils sous les apparences d'une chair de péché '. Vous vous réjouirez éternellement devant le Dieu de charité et personne, conime lui-même l'a promis *, ne vous ravira votre joie, alors que Dieu sera tout en tous, que vous serez rassasiés de votre faim prolongée, que sa gloire se sera manifestée, que vous deviendrez semblables à lui, et que, lui étant éternellement unis par cette charité, vous le verrez tel qu'il est.

30. Il est temps enfin, mon très-cher, que ma plume arrive à vous à qui cette lettre est adressée, et que cette prolixité, peut-être importune, se termine par celui par qui elle a commencé. La charité, comme je l'ai dit plus haut et comme ma conscience l'atteste, a été la seule cause qui m'a fait écrire. Je voulais m'efforcer, autant que cela dépend de vous et

* I Cor., XIII, 4. — * Galat., vi, 2.— * Rom., vin, 3.— ^ Jean, xvi, 22.

de moi, de réchauffer cette charité au souffle de notre causerie et d'entreienir ou d'activer les flammes de notre mutuelle affection. Il vous reste, à vous que la Providence suprême a établi comme une colonne blanche et forte sur laquelle s'appuie l'édifice de l'ordre monastique, à vous qu'elle a donné à notre temps comme un astre ruisselant de lumière pour éclairer par vos exemples et par vos paroles, non-seulement les moines, maisencore l'Église latine tout entière, il vous reste, dis-je, à apporter autant que possible tous vos soins à cette œuvre divine et à ne plus souffrir que de grandes congrégations du même nom et du même Ordre soient plus longtemps divisées. Pour moi, je me suis toujours appliqué à recommander à nos frères les saints moines de votre congrégation et à les attacher à leurs entrailles par le lien d'une charité parfaite, si cela était possible. Je n'ai négligé de le faire, ni en public, ni en particulier, ni dans nos grandes assemblées^ et j'ai travaillé de toutes les manières pour enlever cette rouille d'envie et de rivalité qui a coutume de ronger en se* cret le cœur dans ses replis.

31. Appliquez-vous également, avec cette grâce éminente que Dieu vous a accordée, à travailler au champ commun, et puisque personne n'y a planté de notre temps plus d'excellents fruits que vous, arrachez avec un zèle et une adresse aussi louables, tout ce qui est contraire à ces utiles plantations. Chassez avec cette éloquence sublime et enflammée de l'Esprit de Dieu^ chassez de leur cœur cette jalousie puérile et de leur langue ces murmures, et j'adoucis les expressions ; à la place de cela, mettez en eux l'amour fraternel, qu'ils le veuillent ou non. Que la diversité des usages, que la variété des couleurs ne séparent plus à l'avenir nos troupeaux des vôtres, mais que la charité qui dérive de l'unité suprême répare ce qui est corrompu, rétablisse ce qui est décomposé, vivifle ce qui est divisé et unisse toute chose. Il convient que ceux qui ont un même Seigneur, une même foi, un même baptême, ceux qu'une même Église convie, qu'une vie éternelle et bienheureuse attend, n'aient, comme le dit l'Écriture, qu'un cœur et qu'une fime ^ J'envoie à un ami précieux un autre ami précieux comme le sel; je sais depuis longtemps que son conmfierce vous sera utile, et j'ai pensé qu'il vous serait nécessaire pour l'intelligence spéciale de ce que j'ai écrit plus haut. Car quelqu'abondantes et

* AcL, lY, 32.

quelque précieuses que soient dans leur ensemble les vertus qu'on sert à la table du Roi éternel, si on les apporte sans le sel de l'amour fraternel, elles sont rejetées comme insipides; si on les assaisonne de ce sel, elles seront admises comme agréables ainsi que ceux qui les oflk'ent ; car Celui qui dans sa loi ne reçoit aucun sacrifice sans qu'il y ait du sel, montre par la, que sans un tel assaisonnement, l'offrande de la yertu ne peut pas lui plaire, etc.

LETTRE CCXXX.

AUX TROIS ÉVÂQUE8 d'OSTIE, DE FRASGATI ET DE

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