LETTRE CCXXXIII
A l'abbé JEAN DE BUSAY^
Il l'invite avec bienveillance à quitter la solitude dans laquelle il s'était retiré, après avoir abandonné le gouvernement de son monastère.
A son très-cher fils Jean, le frère Bernard : qu'il marche selon l'esprit et ne perde pas la crainte du Seigneur.
i. Je ne puis vous dire, mon très-cher Jean, avec quelle tristesse d'àme et quelle amertume de cœur je vous écris, en voyant que toutes mes lettres ne servent à rien et que mes paroles n'ont pas de prise sur vous. Je vous ai écrit deux fois *, si je ne me trompe, et, en punitiou de mes péchés, mes efforts ne m'ont encore rien obtenu. Je jette la semence pour la troisième fois, en priant le Dieu tout-puissant qu'elle ne revienne pas stérile vers moi, mais qu'elle réussisse, qu'elle produise ce pour quoi je la jette et que j'éprouve enfin la joie d'en voir sortir comme fruit votre obéissance et votre salut. Si vous m'écoutez, ou plutôt si Dieu m'exauce, j'aurai recouvré mon fils; sinon, je recourrai de nouveau à mes armes accoutumées, c'est-à-dire aux prières et aux larmes que je répandrai, non contre vous, mais pour vous. J'ai pleuré, je pleurerai encore, et, du fond de mes entrailles, je tirerai des soupirs pleins d'angoisses pour mes propres entrailles. Qui vous rendra à mon affection, vous, mon frère, qui avez sucé les mamelles de ma mère ? Qui vous rappellera auprès de moi dans cette paix de l'âme, dans cette union de sentiments, dans cette société spirituelle, dans cette sérénité de conscience, dans lesquelles je vous ai quelque temps possédé et conservé ?
2. Mais pour que vous n'ayez à redouter de moi ni entrave ni dommage en quoique ce soit, n'hésitez pas à regarder comme fausses ces paroles que vous ont rapportées, m'a-t-on dit, je ne sais quels imposteurs: que je songeaisàvous retirer sans r&ison et injustement le gouvernement que je vous avais confié sur les âmes de vos frères. Cela n'est pas vrai ; apprenez, au contraire, en peu de mots, la vérité à cet égard. J'aurais voulu agir ainsi, que cela ne m'eût pas été permis ; et cela m'eût été permis, que, pour parler en conscience, je ne l'eusse jamais
1 Abbaye de Tordre deClteaux, on Bretagne, duns le diocèse de Nantes, fondée en dl35 par des rcli^'icux de Clairvaui. (Voyez la lettre 146.)
* Ces lettres sont perdues.
S. Bern. — Tome L
voulu. Telle est la vérité. Si donc c'est là toute la cause qui m'a aliéné votre cœur, maintenant que vous savez ce qu'il en est, que vous restet-il à faire, sinon à vous convertir, à rentrer en vous-même, à revenir à nous et à vous accuser de votre légèreté et de votre crédulité imprudente? Si en effet un soupçon mal fondé a suffi pour vous éloigner et pour vous pousser à une action inconsidérée, combien aujourd'hui une certitude absolue ne doit-elle pas avoir plus d'efficacité pour vous relever et vous rappeler au bien ? 11 serait humiliant pour vous que le mensonge pût vous séduire et que la vérité ne pût pas vous ramener. Il est pardonnable sans dpute d'avoir cédé quelque temps à une fourberie déguisée, mais aujourd'hui qu'elle est connue et dévoilée, quelle honte n'y aurait-il pas, non-seulement à y céder] encore, mais à ne pas s'en indigner ? C'est pourquoi, irritez-vous et ne péchez plus, si vous ne voulez pas exciter notre colère, ou plutôt celle de Dieu. La surprise dans laquelle vous êtes tombé, mérite plus de pitié que d'indignation. Vous êtes homme en effet, vous naviguez, comme tous les hommes, sur une mer vaste et spacieuse qui renferme des monstres sans nombre. Qui pourrait se vanter de n'être point agité par ces vents continuels, ni balloté par ces flots ? Vous savez que vous avez fait naufrage et que vous êtes tombé dans le péril des faux frères. Je le répète, voilà la vérité. Vous avez été trompé et l'esprit de mensonge par la bouche de ses faux prophètes vous a renversé.
3. Mais voici que l'erreur s'est dissipée à la lumière naissante de la vérité. Si, ce qu'à Dieu ne plaise î vous persévérez encore dans votre obstination, ce n'est pas moi qui vous jugerai, mais il y aura quelqu'un qui vous demandera compte de votre conduite, et qui vous condamnera. Pour moi, je vous épargne, je dissimule, je diffère d'aller à vous la verge à la main. J'essaierai de vous attirer, si je le puis, par un esprit de douceur et de miséricorde. Je sens que cela m'est plus naturel, et je pense vous persuader ainsi plus facilement. Je n'hésiterai point à tirer contre vous le glaive qui est caché dansmon cœurmaternel, c'est-à-dire la douleur continuelle de mon àme et les gémissements multipliés que j'adressse à Dieu pour vous, jusqu'à ce que vous reveniez. Que si, par la dureté et l'obstination de votre cœur, vous rendez inutiles les coups de ce glaive qui vous frappe avec tant de tendresse, si votre âme ne peut pas dire enfin : Je suis blessée par la charité, c'est votre affaire. Non-seulement alors
la yérité, mais la charité elle-même m*auront rendu la liberté. Mais qu*ai-je dit? Comment, malheureux I comment pourrai-je être libre, si Ton m'arrache le cœur, si mon fils périt? Non, mon affection ne se lassera pas, qu'elle n'ait atteint son but; ma douleur ne se calmera point, mes larmes ne cesseront pas de couler. Je me montrerai pour vous, tant que je vivrai, un autre Samuel. Puissiez-vous n'être pas un autre Saûl pour moi l Je vous prierai, je prierai pour vous, afin que vous reveniez; venez, venez, avant que nous ne mourions; afin qu'après nous être aimés dans la vie, nous ne soyons pas séparés dans la mort.