LETTRE CCXXXV
(Écrite l'an iU3.)
AU SEIGNEUR PAPE CÉLESTIN SUR l'iNTRUS d'yORK.
11 implore l'autorité du Siège apostolique, contre l'usurpateur inf&me et simoniaque de l'Église d'York.
i. Il faut, selon la justice qui vient de la loi, que vous donniez des enfants à votre frère
1 Ce Jean était un chanoine régulier de l'église de Saint- Etienne de Dijon, où Herbert était abbé. On ne sait pas ce qu'il avait écrit contre saint Bernard. Sur Herbert, voyez la lettre 59, et la note.
défunt. Vous accomplirez dignement ce devoir, si vous maintenez les mesures sages, et que vous terminiez les entreprises inachevées du pape Innocent, auquel vous avez succédé dans l'héritage du Seigneur. Vous avez entre les mains de quoi en faire l'essai. Chacun sait qu'il avait rendu sa décision dans l'affaire de l'Église d'York \ Mais plût à Dieu qu'on ne sût pas comment a été exécuté l'ordre qui était sorti de la bouche de ce grand homme. Qui empêchera que cette nouvelle soit publiée à Geth, ou sur les places d'Ascalon '? Pour ne faire à mon seigneur, au milieu des occupations qui l'absorbent, qu'un récit abrégé, je lui raconterai ce qui a été dit et fait, ainsi que nous l'avons appris. Comme on portait de nombreuses accusations contre celui qui désirait injustement faire valider son élection dans cette Église, il fut ordonné que tout le différend serait tranché parle témoignage de Guillaume, homme illustre, alors doyen de cette même église ; si ce dernier, par un serment de sa propre main, ne le justiflait pas du crime d'intrusion dont il était entre autres accusé, l'ambitieux devait être déchu de toutes ses prétentions. Ce n'était point agir avec justice, mais avec miséricorde, et c'était là ce que lui-même avait demandé. Cette décision était extrême-
* En 1140, mourut l'archevêque d'York, Turstin, appelé par d'autres Tburstan, et Trustin. L'élection de son successeur donna lieu à un partage des votes. Les uns élurent Guillaume, neveu du roi Etienne et trésorier de l'église d'York ; les autres nommèrent Henri Murdach, abbé de Fontaine, et ancien disciple de saint Beinard à Clairvaux. Henri, évéque de Winchester, consacra Guilbume. Mais à Rome le Pape refusa de lui donner le pallium qu'il avait demandé. Le roi, irrité de ce refus, s'opposa à son tour à ce qu'on reçût Henri, qui avait été confirmé par le Pape et qui avait obtenu le pallium. Beaucoup de citoyens et de personnages importants suivirent l'exemple du roi, et ne voulurent pas non plus reconnaitie Henri. Cependant à la fin le roi s'apaisa ; et Henri, accepté par son troupeau, put venir le gouverner pendant dix ans, jusqu'en 1153, époque à laquelle il mourut Pendant ce temps Guillaume était resté auprès de Henri de Winchester. Ayant appris la mort du pape Eugène, de saint Bernard et de l'archevêque Henri, son compétiteur, il se rendit à Rome et avec l'appui du cardinal Grégoire, il obtint du pape Anastase, successeur d'Eugène, la conlirmation de son élection et le pallium. Il mourut peu de temps après en 1163, et on soupçonne qu'il fut empoisonné. Goduvin le met au nombre des saints, et rapporte que beaucoup de miracles se firent à son tombeau. Pourtant il ^oute : « Que ceux qui inclineraient à le vénérer comme saint, n'oublient pas cependant qu'il fut dépouillé de son autorité et renversé de son siège par les mains, ou tout au moins avec ia coopéra* tion de saint Bernard. » Yoy. Villelmus Neubrigensis, de Rébus Angl. libre i, cap. 17; Goduvinus libre de Episcopis Anglis n« 29 ; Rog. Hoved. posteriori parte Annalium. Voyei encore sur les affaires de l'Église d'York les lettres 238, 2i0, 252, 346 et suiv.
* Il Roisy I, 20.
ment douce, car il était accusé d'un grand nombre d'autres faits des plus graves dont il ne pouvait en aucune façon se justifier. Or, piût à Dieu que cette sentence même eût été maintenue 1 Qu'importe, en effet, qu'elle ne donnât pas au droit toute satisfaction, si elle suffisait à la délivrance de l'Église. Nous ne nous plaignons pas d'une indulgence qui n'aurait produit aucun mal. Cet adoucissement en effet, quoique excessif, n'a pas profité à l'adversaire qui n'a pas même pu tenir ce qu'il avait promis spontanément. Celui sur lequel il avait cru pouvoir compter lui a manqué, pour ne pas se manquer à soi-même par un parjure. Comment, en effet, un homme de bien eût-il rendu témoignage en faveur d'un individu que le bruit de l'opinion publique et la réalité de ses propres actes condamnent? Qu'est-il donc arrivé ? Celui-là n'a pas prêté son serment, celui-ci est encore évêque.
2. Ohl événement qui devrait être ignoré de tous et enseveli, si faire se pouvait, dans un sitence perpétuel l Mais il est trop tard, hélas I Le triomphe du démon est connu de l'univers. Les applaudissements des incirconcis et les gémissements des justes retentissent de tous côtés, parce qu'il semble que la malice ait vaincu la sagesse. On montre du doigt la honte de l'Église, notre mère ; un serviteur méchant déshonore notre père Innocent et le raille, parce qu'il le croit mort, tandis qu'il revit en vous. Pourquoi cette affaire honteuse, qui méritait plutôt d'être mise à l'écart et reléguée dans l'ombre, a-t-elle été de si loin évoquée à Rome, si elle devait recevoir cette solution ? Pourquoi tant de fatigues sur terre et sur mer pour un grand nombre de personnes? Pourquoi avoir fait venir des extrémités du monde ces saints personnages qui devaient servir d'accusateurs, et qui, par les dépenses d'un long voyage, ont épuisé la bourse des pauvres :du Christ? Cet infâme et honteux individu, dont je ne parle qu'à regret et en gémissant, ne pouvait-il faire Tévêque, sans que Rome connût encore ses forfaits, dont l'Angleterre a horreur et que la France exècre? Qu'il eût mieux valu que sa cause n'eût jamais été agitée à la Cour romaine, et que cette odeur empestée et partout répandue ne fût pas parvenue jusqu'au sacré Palais l Qu'il serait plus supportable de voir le Siège Apostolique ignorer cet intolérable mal, plutôt que de le tolérer ouvertement ! Jusqu'où n'est pas allée la té-
mérité? Un homme, qui est publiquement déshonoré, qui a été traduit devant le juge, qui ne s'est point justifié, et qui même a été convaincu, est consacré dans ces conditions ; consacré, ne devrais-je pas dire maudit? J'en prends à témoin celui qui lui a imposé les mains. Il ne contestera pas, en effet, que les choses se soient ainsi passées ; il ne niera pas avoir appris ces faits par les lettres aposto-j liques qui lui ont été adressées à ce sujet. On dira peut-être que le jugement n'a pas été rendu, que le coupable n'a pas été convaincu? Je dis, moi, qu'il a confessé sa faute, car, pour échapper au jugement, il a préféré avoir recours au témoignage du doyen Guillaume ; or, puisque ce témoignage lui a fait défaut, n'a-t-il pas perdu sa cause par son propre jugement? Ne s'est -il pas condamné par sa propre bouche?
3. Puisque les choses sont ainsi, prenez garde, mon seigneur et père, que votre cœur n'incline vers cette œuvre de malice, parce que, selon la parole du Prophète : Le Seigneur mettra avec les ouvriers d'iniquité ceux qui s'enfoncent dans des voies tortueuses^. Autrement, quel conseil donnerez-vous à ces malheureux abbés que l'Autorité apostolique a fait venir à Rome pour l'accuser, et à tant d'autres personnes religieuses qui appartiennent à cet évêché? Obéiront-ils à cet homme, recevrontils de lui les sacrements? de lui qui est deux fois intrus : une première fois, par le fait du roi; une seconde fois, par le fait du légat? Oui, le légat, ne pouvant le faire entrer par la porte, s'est, comme on dit, servi d'un instrument d'argent pour lui ouvrir une autre voie, par laquelle il l'a introduit impudemment dans le sanctuaire de Dieu, contre tout droit et toute justice, contre l'ordre du Souverain- Pontife, au mépris du Saint-Siège et de toute la Cour de Rome. Au reste, si je ne me trompe, ces personnes, plutôt que de consentir à soutenir cette idole, aimeront mieux s'exiler de leurs sièges, à moins que votre autorité ne s'oppose par la violence à leur départ. Mais combien ne serait-il pas plus saint et plus digne de votre apostolat de tirer le glaive de Phinées pour couvrir de confusion ces deux infâmes fornicateurs, plutôt que de laisser tant de saints fuir loin de leur pays ou de les contraindre à y rester contre leur conscience?
> Ps. cxxiv, 5.
LETTRE CCXXXVL
(Écrite Tan 1143.)