‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 256 sur 319 · LETTRE CCXL · texte numérisé non relu

LETTRE CCXL

AU MÊME, AU SUJET DE L'iNTRUS D'YORK.

11 loue le zèle d'Eagène; il veut qu'il manifeste ce zèle en déposant Tarchevèque d'York qui s'était emparé frauduleusement de son siège.

1. Combien je désire apprendre toujours de vous des choses qui glorifient Dieu, honoi^en*

votre ministère et versent la joie dans mon âme. C'est pourquoi, en entendant la réponse que vous avez faite au sujet de ces personnes qui, avec trop d'ambition, semblaient désirer la dignité de légat et avaient l'impudence de l'espérer, nous nous sommes réjoui au delà de ce que nous pouvons dire. Ce n'est pas nous seulement, qui avons été rempli de joie ; mais tous ceux qui tiennent à la gloire de votre nom l'ont été comme nous. Lorsque nous avons vu la lettre que vous avez adressée à l'Église de Rbodez *, notre bouche a exprimé sa joie et notre langue son allégresse. Ces sortes d'actions sont dignes de votre apostolat ; elles font honneur au Siège suprême et conviennent bien à l'Évêque de l'univers. C'est pourquoi je fléchis les genoux devant l'Auteur de votre primauté, afin qu'il vous donne toujours autant de sagesse et d'activité pour arracher et pour planter, pour détruire et pour édifier; c'est, en effet, pour la ruine et pour la résurrection de plusieurs que vous êtes monté dans celte chaire. Que ceux qui sont debout pour le mal soient renversés; qu'ils soient renversés, et que ceux qui le méritent, soient relevés. Qu'on mette la coignée à la racine des arbres stériles et qu'on émonde ceux qui donnent des fruits, afin qu'ils en portent davantage. Oui, que sous le gouvernement de l'humble Eugène, les superbes soient déposés de leurs sièges et que les humbles soient élevés ; que les affamés soient remplis de biens et que les riches soient renvoyés les mains vides. C'est ce qui est arrivé dernièrement, à la joie de toute la terre, dans la cause d'un pauvre évèque *.

2. Courage donc et (jue le saint zèle de votre piété s'étende maintenant jusqu'à cette malheureuseÉglise d'outre-mer, parce que le temps est venu d'avoir pitié d'elle. C'est la vigne du Dieu des armées, vigne choisie, vigne très-belle, mais, hélas I presque changée en désert, parce qu'une bête féroce la ravage. Pourquoi diton parmi les nations : Où est son Dieu ? où est le gardien qu'on a placé dans les vignes ? où est la main qui taille ? où est le sarcloir qui cultive ? pendant combien de temps la terre sera-t-elle couverte et le fruit étouffé par le sarment inutile ? Certes le temps de la taille est venu. Car l'homme de paix '*, dans lequel

1 Sans doute en déposant un prélat imligne qui avait été élu ou promu à ce sicgc. ^Voyez les lellres 328, 329.)

' 11 est question de cet évèque au Trmfé de la ConHdératinn. liv. m, chap. 3; mais son nom n'est pas donné.

> Sans doute Guillaume, doyen d'York, par le serment duquel rintrus Guillaume vonlaitse ju tificr. (Voyez les lettres 235, 236.)

cet intrus a espéré trouver sa justification, atteste que ce dernier ne doit pas être justifié, mais retranché. Il y a des lettres du premier au légat du Siège apostolique, et dans ces lettres il affirme ouvertement que l'intrusion est manifeste, et il conteste l'élection. Ainsi l'intrus a pour accusateur celui qu'il avait destiné à lui servir de défenseur. D'ailleurs, ce que le bruit public répand de lui partout, suffirait, même en toute justice, à faire retirer la ceinture militaire à un soldat.

3. Comment pouvait-il demeurer debout désoirmais, puisque vous avez tant de raisons de le renverser, et que la volonté ne vous manque pas ? J'ai lu dans votre lettre votre zèle pour cette Église, je demande maintenant à vos mains de le prouver. Comment faut-il procédet pour sa déposition, car il me semble y avoii plus d'une voie, ce n'est pas à moi à le dire à votre sagesse. Il ne nous importe pas beaucouj^ que cet arbre stérile tombe d'un côté plutôt que d'un autre, pourvu qu'il tombe. Cependant, je le demande, un homme qui établit sa possession sur des lettres frauduleuses, n'est-il pas un voleur et un brigand ? Enfin, dès qu'il affirme qu'il a des lettres secrètes de sa consécration sacrilège, ce qu'il dit est vrai ou faux. Si c'est vrai, il est coupable de vol et il déshonore un Souverain-Pontife ; si c'est faux, il doit entendre cette parole : Tu as tué et tu as dépouillé, car la bouche qui ment tue l'âme K Hais loin de nous la pensée de croire un tel pontife coupable de la duplicité que celui-ci lui attribue, car s'il était permis à Innocent de se défendre, il lui dirait sans nul doute : J'ai rendu publiquement ma sentence contre toi, et je ne t'ai rien dit en secret.

LETTRE CCXLI.

( Écrite l'an 1147.)

A BILDEFONSE', comte de SAINT-GILLES, AU SUJET DE l'hérétique HENRI.

Il fait le portrait d'Henri, successeur de l'hérétique Pierre de Emisse. 11 raconte ses dogmes impies et ses crimes infâmes, et il blâme le comte de souOrir qu'un tel homme ravage impunément ses États.

1. Quels maux l'hérétique Henri n'a-t-il pas causés et ne cause-t-il pas tous les jours dans

*Sag.,i, U.

* Hililefonse, comte de Saint-Gilles et de Tonlonse, naquit ne Orient, de Raymond, comte de Toulouse, et d'Elvire. Il fut baptisé dans les eaux du Jourdain. 11 succéda à son père dans le gouvernement du comté de Toulouse, et se distingua par son mérite et son courage. Ayant voulu se rendre à Jérusaleibyilfut empoisonné à Césarée par ud ioconna. (Guillaume de Tyr : De

les Églises de Dieu ? Nous ayons appris et nous savons ce qu'il en est. Ce loup ravissant se trouve dans votre pays, couvert d*une peau de brebis; mais, suivant l'indication du Seigneur, nous le reconnaissons à ses œuvres ^ Les basiliques sont désertes, les peuples sont sans prêtres, les prêtres sont privés du respect qui leur est dû, et enfin les chrétiens sont séparés du Christ. On considère les églises comme des synagogues, le sanctuaire de Dieu n'est plus traité comme saint, les sacrements ne passent plus pour sacrés, les fêtes sont dépouillées de leurs solennités accoutumées. Les hommes meurent dans leurs péchés ; leurs âmes sont entraînées successivement devant le terrible tribunal, sans être, hélas I réconciliées par la pénitence, ni munies de la sainte communion. On prive de la vie du Christ les petits enfants des chrétiens, en leur refusant la grâce du baptême ; on ne les laisse pas s'approcher du salut, quoique le Sauveur crie tendrement pour eux : Laissez venir à moi les petits enfants *. Ainsi, bien que Dieu ait multiplié sa miséricorde jusqu'à sauver les hommes et les animaux, ces créatures innocentes sont les seules auxquelles cet homme ne laisse point parvenir l'abondance de cette miséricorde. Pourquoi, je vous le demande, pourquoi envier à ces petits enfants le Sauveur, qui est né et qui a été enfant pour eux? Cette envie vient du démon; c'est par elle que la mort est entrée dans le monde. Croit-il que les petits enfants n'aient pas besoin du Sauveur, parce qu'ils sont petits? S'il en est ainsi, c'est donc inutilement que ce grand Dieu s'est fait enfant ; sans parler de ce qu'il a été flagellé, couvert de crachats, attaché à la croix, et enfin mis à mort.

2. Un homme qui agit et qui parle ainsi contre Dieu, ne vient pas de Dieu. Cependant, ô douleur ! beaucoup de gens l'écoutent, et il trouve un peuple pour le croire. 0 peuple infortuné I La voix d'un seul hérétique a fait taire pour lui celle des apôtres et des prophètes, qui, avec un même esprit de vérité, chantaient que l'Église devait réunir toutes les nations dans la foi unique du Christ. Les divins oracles nous ont donc trompés ; tous les esprits et tous les regards ont été dans l'illusion, quand ils ont vu s'accomplir les prophéties qu'ils avaient lues. Ce seul homme, dans son aveuglement étrange et tout à fait comparable à celui des

ia guerre sacrée f\iy. X, chap. 27.) Le comté de Saint-Gilles était une partie de la Gaule Narbonnaise, ainsi nommée de saint Gilles qui y avait résidé.

* Matth., vu, 16.— * Mattb., xix, 14.

Juifs, ne voit pas ou ne veut pas voir raccom plissement d'une vérité si clairement mani festée à tous. Par je ne sais quel artifice diabo lique, il a persuadé à ce peuple ignorant e insensé, qu'il ne devait pas en croire ses propre* yeux pour une chose si évidente, que les an ciens s'étaient trompés, que les modernes étaient dans l'erreur, que, même après que U sang du Christ a été versé, le monde entier de vait périr et que tous les trésors des miséricordes de Dieu et toute l'abondance de ses grâces ne* seraient donnés qu'à ceux que trompecethérétîque. Quoique je fusse dans un état de grande faiblesse physique, je me suis transporté dans le pays que cette bête sauvage ravage de préférence, sans qre personne lui résiste ni lui échappe. Car, chassé de la France entière pour de semblables iniquités, il n'a trouvé que ces contrées qui lui fussent ouvertes; et là, confiant sous votre domination, il sévit avec toute sa fureur contre le troupeau du Christ. A vous de juger, illustre prince, si votre honneur n'en souffre point. 11 n'est pas étonnant d'ailleurs que ce serpent rusé vous trompe, car, après avoir rejeté entièrement la pratique de la piété, il en a gardé les apparences.

3. Maintenant apprenez ce qu'il est. C'est un apostat qui, après avoir quitté l'habit religieux, car il a été moine \ est retourné aux infamies de la chair et du monde, comme un chien à son vomissement. Ne supportant pas la honte d'habiter au milieu de ses connaissances et de ses proches, ou plutôt n'en obtenant pas la permission, à cause de la grandeur de son crime, il a ceint ses reins, il s'est mis en marche sans savoir où il allait, et il est devenu errant etvagabond sur la terre. Après avoir commencé par mendier, il a mis l'Evangile à prix, c^r il était instruit, et ilatrafiqué de la parole de Dieu, en prêchant pour manger. Quand il pouvait tirer des plus simples du peuple ou de quelques femmes un peu plus que sa nourriture, il le dissipait honteusement au jeu de dés ou à d'autres usages plus infâmes encore. Souvent, en effet, ce célèbre prédicateur, après avoir recueilli les applaudissements du peuple pendant le jour, a été trouvé la nuit suivante avec des courtisanes, quelquefois même avec des femmes mariées. Demandez, s'il vous plait, noble seigneur, comment il est sorti du Mans, de Poitiers, de Bordeaux ? Tout retour en ces

^ GeoflVoy, au livre m de la Vie de saint Bernard, n<» 16, dit également que Henri était moine. Les actes d^Hildebert, évèque do Mans^ l'appellent ennile.

lieux lui est désormais interdit, après les traces honteuses qu'il a laissées partoutaprès lui. C'est d'un tel arbre que vous espériez de bons fruits? 11 donne au pays dans lequel il se trouve une odeur empestée qui se répand par toute la terre ; car un mauvais arbre ^ d'après la parole du Seigneur, ne peut pas produire de bons fruits * . 4. Telle est, comme je l'ai dit, la cause de mon arrivée. Je ne viens pas dé moi-même, je suis entraîné par l'appel de l'Église et par la compassion que j'ai d'elle, pour essayer d'arracher du champ du Seigneur cette épine et ces mauvais rejetons, pendant qu'ils sont petits encore. Ce n'est pas moi qui ne suis rien, ce sont les saints évéques avec lesquels je suis, qui pourront y parvenir avec l'assistance de votre bras puissant. Le premier parmi eux est le vénérable évêque d'Ostie ', envoyé dans ce but par le Siège apostolique; c'est un homme qui a fait de grandes choses en Israël, et le Seigneur tout-puissant a donné en beaucoup de circonstances, par son ministère, la victoire à son Église. 11 est de votre intérêt, illustre seigneur, de le recevoir honorablement, ainsi que ceux qui sont avec lui, et de travailler avec tout le pouvoir que vous avez reçu d'en-haut à ce qu'une telle œuvre, entreprise par de tels hommes, surtout pour votre salut et celui des vôtres, ne soit pas inefficace.

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