‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 258 sur 319 · AUX ROMAINS, LORSQU'ILS SE SÉPARÈRENT DU PAPE EUGÈNE · texte numérisé non relu

AUX ROMAINS, LORSQU'ILS SE SÉPARÈRENT DU PAPE EUGÈNE

Les Romains, excités par rbérétique Arnauld, s'eiTorçaient de rétablir la constitution libre de Tancicnnc République, en ne laissant au Souverain-Pontife que l'administration des choses saintes. En conséquence ils s'appropriaient les impôts payés au Pape et voulaient que celui-ci se contentât, suivant la coutume primitive, des dîmes et des offrandes. De là sortit une révolution violente, qui s'éleva contre Eugène. A cette occasion saint Bernard reprend vivement, mais justement, les Romains de leur injustice envers leur Pontife ; il leur dit que l'outrage qu'ils lui fout retombe sur tous les saints et sur tous les catholiques, et qu'ils n'échapperont point à la vengeance de Dieu, s'ils ne revienuent bientôt à de meilleurs sentiments.

Aux nobles^ aux grands et à tout le peuple de Rome, le frère Bernard, dit abbé de Clairvaux : qu'ils s'éloignent du mal et fassent le bien.

1. Bien que je ne sois qu'un petit et humble personnage, un pauvre homme presque sans

1 Matth., SIX, 40. — > Rom., x, 15.

poids, c'est à vous que j'adresse la parole, peupie illustre et sublime. Je ne le fais qu'en rougissant et à regret, quand je considère qui je suis, à qui j'écris, et ce que d'autres pourront en penser. Mais je trouve moins grave d'être exposé à la honte devant les hommes, que d'être condamné devant Dieu, pour avoir gardé le silence, pour avoir tû la vérité et caché la justice. Car Dieu dit lui-même : Annoncez à mon peuple ses crimes^. Ma conduite me servira de témoignage devant la face du Seigneur, si je puis dire : Je n'ai point caché votre justice dans mon cœur, j'ai publié votre vérité et votre salut *. C'est pourquoi je ne crainspas, quoique lahonte me retienne, et malgré ma bassesse, d'écrire de loin à un peuple glorieux, et, par ces lettres envoyées d'en deçà des monts, d'avertir les Romains de leur péché et de leur péril, dans l'espoir que peut-être ils m'écouteront et s'apaiseront. Qui sait s'ils ne se convertiront pas à la prière du pauvre, quoiqu'ils ne cèdent ni aux menaces des puissants ni à toute l'armée des forts? N'est-ce pas à la voix d'un jeune enfant qu'autrefois dans Babylone tout ce peuple, qui avait été séduit par l'iniquité de ses vieillards et de ses juges, revint à la justice et qu'ainsi en ce jour-là le sang innocent fut sauvé • ? De même aujourd'hui, bien que je sois jeune et méprisé, je dis jeune, non par les années, mais par les mérites. Dieu cependant peut donner à ma voix une puissance qui fasse que ce peuple, dont pourtant la séduction est certaine, revienne à la justice. Que ce soit là ma défense auprès de ceux qui croiront devoir pour cela s'indigner ou s'irriter contre moi.

2. Si cette raison ne suffit pas, j'en ajoute encore une autre. La cause intéresse tout le monde et il n'y a pas de distinction entre les grands et les petits. La douleur est dans la tête, et en conséquence elle n'est point étrangère même aux parties du corps les plus minimes et les plus éloignées. Elle ne m'est donc pas étrangère, à moi non plus. Cette extrême douleur, par cela même qu'elle est excessive, est parvenue jusqu'à moi, quoique je sois le moindre de tous ; et puisqu'elle est une douleur de la tête, elle ne peut pas ne pas être aussi une douleur du corps dont je suis membre. Lorsque la tête souffre, est-ce que la langue n'exprime pas, pour tous les membres du corps, la douleur qu'ils éprouvent à la tête; est-ce que tous ne nomment pas, au moyen de la langue, leur tête et la douleur de leur tête? Permettez donc, je vous prie, permettez que devant vous je gé-

* Isaîc, Lvnr, 1. — » Ps. xxxix, il. — » Dan., xni.

misse un peu d'une douleur, qui n'est pas seulement la mienne, mais encore celle de toute l'Église. N'entend-on pas l'Église dire anjourd'iiui par tout l'univers : Je souffre dans mon chef, je souffre dans mon clief I Quel est en effet même le dernier des chrétiens dans le monde entier qui ne se glorifie de ce chef qu'ont exalté par leur triomphe et orné de leur sang ces deux glorieux princes de la terre, l'un lorsqu'il perdit sa propre tête, l'autre lorsqu'il abaissa la sienne sur la croix ? Ainsi l'injure faite aux apôtres s'adresse à tous les chrétiens, et comme leur voix s'est répandue par toute la terre \ de même leurs blessures sont ressenties par tous, et en tous lieux on en pleure et on en gémit.

3. Comment avez-vous l'idée, ô Romains, d'offenser les princesdumonde, vos protecteurs particuliers? Pourquoi, avec une fureur aussi intolérablequ'insensée, excitez-vous également contre vous-mêmes le roi de la terre et le Seigneur du ciel, en vous efforçant avec une témérité sacrilège d'attaquer et de dépouiller de sa gloire ce saint Siège apostolique enrichi entre tous par les privilèges de Dieu et des rois, vous qui, s'il l'eût fallu, auriez dû le défendre, même seuls contre tous. Romains insensés, sans juger ni discerner ce qui est honnête, vous déshonorez, autant que vous le pouvez, votre chef qui est le chef de tous les hommes, celui pour lequel au contraire vous n'auriez pas même dû épargner votre propre tête, si la nécessité vous l'eût demandée. Vos pères ont soumis le monde à Rome et vous vous emprcssezde faire de Rome la fable du monde. Voilà l'héritier de Pierre chassé par vous du siège et de la ville de Pierre. Voilà que lescardinaux et les évèques, ministres du Seigneur, sont par vos mains dépouillés de leurs biens et de leurs maisons. Peuple stupide et fou, colombe séduite et sans cœuri celui-là n'était-il pas ta tête? ceux-ci n'étaient-ils pas tes yeux? Qu'est donc Rome aujourd'hui, sinon un corps sans tête, un visagedont les yeux ont été arrachés, une face plongée dans les ténèbres? Regarde donc, nation misérable, regarde et vois la désolation qui va fondre sur toi! Comment ce brillant éclat s'est-il si vite terni '? Comment est -elle devenue comme veuve, cette maîtresse des nations et cette reine des peuples '?

4. Hais c'est là le commencement des maux et nous en craignons de plus terribles. N'es-tu pas près de ta ruine, si tu persistes? Reviens, reviens, ô Sunamite, rentre en toi-même. Recon-

* Ps. xviii, 5. — * Tbren., iv, 1. — ' Ibid., i, 1

nais, quoique tardiyement, ce que tu souffres et combien tu souffres, de qui te viennent et te sont venus tes maux. Rappelle-toi par quelle cause, dans quel but, par quelles mains et pour quels usages, tous les ornements et les richesses de toutes les églises qui sont dans tes murs, ont été dissipés ^ peu de temps avant ces derniers jours. Tout ce qu'on a pu trouver d'or et d'argent sur les autels, dans les vases sacrés, dans les saintes images elles-mêmes, a été arraché et emporté par la main des impies. Que trouves-tu aujourd'hui de tout cela dans ta bourse? L'éclat de la maison du Seigneur est irréparablement perdu. Quelle raison as-tu aujourd'hui de renouveler ces iniquités et de faire revenir sur toi ces mauvais jours? Quel avantage plus grand aperçois-tu, quelle espérance plus assurée te sourit? Tes derniers forfaits paraîtront encore plus imprudents que les premiers, car alors beaucoup de gens, non-seulement du peuple, mais même du clergé, et quelques princes de ce monde, t'ont soutenue dans le schisme, mais aujourd'hui ta main est contre tous et tous ont leurs mains contre toi. Le monde entier est innocent de ta perte, à l'exception de toi seule et des enfants qui sont dans ton sein. Malheur donc à toi, peuple digne de pitié ! malheur, deux fois plus qu'auparavant, puisque ce n'est pas sous le coup des nations étrangères, sous la cruauté des barbares, ni sous la multitude des armées que tu péris. Malheur à toi, par la faute des tiens seulement, de tes serviteurs, de tes amis, de tes divisions intestines, du tourment de ton cœur, du déchirement de tes entrailles. 5. Reconnais-tu à présent que tous tes familiers ne sont point pacifiques, et que tous ceux qui paraissent être tes amis ne le sont pas? Nous connaissions auparavant, mais aujourd*iiui nous apprenons plus manifestement par ton exemple toute la vérité de la parole du Seigneur, lorsqu'il dit : Que les ennemis de l'homme sont les gens de sa maison *. Chez toi, malheur au frère par la faute du frère, aux enfants par la faute des pères ; malheur, non par le glaive, mais par les lèvres impies et par la langue trompeuse! Jusqu'à quand vous affermirez-vous mutuellement dans le mal; jusqu'à quand vous renverserez-vous, vous perdrez-vous par le glaive de vos paroles? Jusqu'à ce que vous vous soyez mutuellement détruits? Rassemblez-vous, brebis dispersées : revenez aux pâturages, revenez

1 C'était rœuvre de l'antipape Anaclct. Ernald raconte ce fait au livre ii, de la Vie de saint Bernard. (Voy. encore Baronius an. 1130.)

* Midié., VII, 6 .

cr.

au pasteur et à Tévêque de vos âmes; rentrez en Yous-mémes , prévaricateurs. Je vous dis cela, non comme un ennemi qui vous injurie, mais comme un ami qui vous réprimande. Une amitié sincère emploie quelquefois le reproche, jamais la flatterie.

6. Nous y joignons encore la prière. Nous vous en conjurons, au nom du Christ, réconciliez-vous avec Dieu, réconciliez-vous avec vos princes, je veux dire Pierre et Paul, que vous avez chassés de leur siège et de leur palais en la personne d'Eugène leur vicaire et successeur. Réconciliez-vous, dis-je, avec les princes de l'univers, de crainte que l'univers ne commence à combattre pour eux contre des insensés. Ignorez-vous qu'en les offensant, vous ne pouvez plus rien?qu'en vous les rendant propices, vous n'avez rien à craindre? Non, dis-je, sous leur protection tu ne craindras rien des milliers de peuples qui t'environnent, ville illustre, cité des forts I Réconcilie-toi donc avec eux, et en même temps avec ces milliers de martyrs qui sont chez toi, mais qui sont contre toi à cause du grave péché que tu as commis et dans lequel tu persistes. Réconcilie-toi également avec toute l'Église des saints qui par toute la terre se sont scandalisés en apprenant cette nouvelle. Autrement, cette page servira de témoignage contre toi; car les apôtres eux-mêmes et tes martyrs se lèveront avec une grande fermeté contre ceux qui les auront opprimés et qui leur auront ravi le fruit de leurs travaux. Mais, maintenant, écoutons tous ensemble la Un de ce discours. Je vous ai annoncé la justice, je vous ai prédit le péril, je ne vous ai pas tû la vérité, je vous ai conseillé une conduite meilleure ; il ne me reste qu'à me réjouir bientôt de votre conversion, ou bien, certain de la juste condamnation qui vous menace Je n'aurai plus qu'à pleurer sans consolation, en languissant et en séchant de frayeur, dans l'attente des maux qui fondront sur la ville universelle.

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