‹ Œuvres de Saint Bernard (volume 4)Chapitre 26 sur 319 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

pas facile à réaliser dans la vie positive et dans ses applications pratiques. Elle ne serait possible qu'autant que les deux éléments de la vie humaine, à la fois unis et distincts, comme le corps et l'âme, obéiraient à une même loi, et l'accompliraient dans les limites de Ijsur sphère propre.

Or les limites quidéterminentces deux ordres de choses, ne sauraient être posées nettement dans la société, pas plus que dans l'individu. Le corps et l'âme, bien que chacun de ces termes se développe d'après des lois particulières, vivent d'une vie une et commune; ensemble ils constituent la personnalité de l'homme comme de la société; et il n'est pas plus possible de les identifier que de les séparer : leur identification mènerait à la confusion des substances, c'est-à-dire au panthéisme ; leur séparation entraînerait la mort. 11 existe entre eux des rapports multiples, nécessaires, perpétuels; et si ces rapports sont discordants , si le corps et l'esprit, si le principe céleste et le principe terrestre, dans l'individu comme dans la société, sont en opposition et en désaccord, cela tient à l'état anormal de l'honune dans sa condition actuelle, et au

bouleversement originel de la nature humaine.

De là rinsoluble difficulté d'une thèse qu'on rencontre au fond de tous les problèmes de rhistoire; elle se trouve dans les contradictions de chaque homme, aussi bien que dans les révolutions sociales et religieuses.

Les empereurs d'Allemagne, dépositaires de la puissance temporelle en Occident, ne restèrent point fidèles à la mission que Charlcmagne avait reçue d*en-Haut. Appliquant à leur propre grandeur la part majestueuse que les Souverains-Pontifes leur avaient faite, dans l'intérêt de toute la chrétienté, ils empiétèrent sur les prérogatives du Saint-Siège, et prétendirent en faire l'instrument de leur ambition personnelle. Cette rupture de l'équilibre entre les deux pouvoirs devait provoquer une inévitable réaction. Saint Grégoire VIT, fort de sa conscience et de son droit divin, donna le signal de l'affranchissement, et entreprit, avec une persévérance qui se perpétua dans ses successeurs, l'œuvre difficile de dégager l'Église du joug de l'Empire terrestre.

Les prétentions réciproques donnèrent lieu aux mémorables débats connus dans l'histoire sous le nom de gueiTe des investitures. Il s'agissait de trancher jusqu'à la racine les funestes abus que le cours des années et les mœurs des nations barbares avaient introduits dans la discipline de l'Église : abus qui se légitimaient en quelque sorte sous le patronage de la puissance temporelle. Les seigneurs, autorisés par les exemples des empereurs, s'étaient graduellement arrogé le privilège de nommer les éyêques : puis, de les investir de leurs fonctions par la crosse et l'anneau, signes de la juridiction épiscopale. Il advint de cette usurpation que les évêchés tombèrent entre des mains indignes : on vit des souverains les vendre au plus offrant, ou les décerner, à titre de récompense, à des courtisans avides; et de là les clameurs que le siècle a fait entendre contre l'abaissement du clergé.

L'épiscopat, et par suite toute la hiérarchie ecclésiastique, tomba dans une déconsidération alarmante; et un grand nombre de mercenaires, ingérés dans les plus augustes fonctions de l'autel, paralysaient l'action vitale de l'esprit chrétien. En diverses occasions, l'Église avait protesté contre les causes de cette décadence. Déjà au VII1° et au IX* siècle, les conciles de Nicée et de Constantinople * avaient formellement condamné l'investiture des évêques par les souverains laïques. Mais ces protestations,

I Voy. Conc. Nie, ann. 787, et ConsUnlinop., ann. 869.

dépourvues d'une sanction suffisante, demeurèrent sans effet. Les empereurs d'Allemagne, jaloux d'une prérogative qui était jwur eux une source d'influence et de richesses, firent peser leur joug sur les Papes eux-mêmes, aussi bien que sur les évêques et les abbés des monastères. Saint Grégoire VII, pour reconquérir la liberté de l'Église, opposa avec une suprême énergie, aux prétentions de l'Empereur, toutes les forces du pouvoir spirituel.

C'est alors qu'on vit l'admirable Pontife ressaisir d'une main ferme, sa légitime suprématie et rendre au Saint-Siège ses droits maliénables. Le Pape, en abolissantles investitui^es n'entendait pas seulement prohiber la cérémonie féodale de la remise de l'anneau et de la crosse ; mais il revendiquait hautement la liberté des élections et l'indépendance du sacerdoce. .

Purifier l'Église, en la délivrant, par les armes de l'excommunication, des mercenaires et des pasteurs indignes; la sanctifier en restaurant l'antique discipline et les mœurs du clergé : telle fut la sainte pensée de Grégoire VII; et il en poursuivit la réalisation avec] une vigueur implacable, nonobstant les violentes oppositions des princes ambitieux et des ecclésiastiques dégénérés.

L'équivoque qui semble avoir envenimé ces longues querelles, provenait de la double attribution des évêques, lesquels d'un côté administraient les choses spirituelles, et, de l'autre, possédaient en flef les terres de l'Empire. Les princes soutenaient, avec quelque apparence de justice, que les prélats, en prenant possession des villes, des châteaux, des domaines de la Couronne, devaient, en qualité de vassaux, prêter serment entre les mains du souverain, et recevoir de lui, non pas la juridiction épiscopale, mais l'investiture du flef par la crosse et l'anneau. Le Pape, en condamnant cette forme d'investiture, attaquait surtout le droit abusif qui s'y trouvait impliqué, en ce sens que les princes donnaient cette investiture à des sujets non encore consacrés; et ainsi, ils forçaient en quelque sorte l'Église de conférer la consécration épiscopale aux hommes qui avaient reçu d'avance les insignes de l'épiscopat.

Des deux côtés, les exigences s'appuyaient sur des titres et des antécédents; mais les historiens qui ont cherché à jeter de l'odieux sur l'inflexible rigueur des Papes, n'ont point regardé au fond du débat.

Sans doute, de nos jours, la question sembleraitfacile àrésoudre, en admettant l'abandon

VIE POLITIQUE

que les évéques auraient pu faire de leurs possessionstemporeiles. Mais lasituation des choses au moyen fige ne doit point être étudiée avec les préoccupations de la politique moderne. 11 y a pour l'Église des nécessités qui changent ayec les temps et les phases diverses de l'humanité. Sa mission pour la civilisation des peuples et leur salut éternel, exige une indépendance qui souvent n'est possible que sous certaines conditions sociales. Et si, de nos Jours, la plupari des hommes d'Etat eux-mêmes reconnaissent l'urgence de conserver au Saint-Siège un domaine temporel qui, le plaçant en dehors et au-dessus des intérêts politiques, soit comme la garantie de l'impartialité de son arbitrage suprême dans les affaires du monde, on conçoit qu'au moyen fige, au milieu des vicissitudes sociales, de la fluctuation des peuples, et des droits sans cesse contestés, il était opportun, nécessaire, que les évoques eussent de même une position digne, stable, indépendante, pour consolider les états chrétiens sur le sol mouvant de l'Europe.

Peut-être aussi la réunion lùomentanée des deux puissances entre les mêmes mains, à l'époque de la formation des sociétés modernes, a-t-elle procuré des avantages dont la postérité ne tient point assez compte. Il a fallu, en ces temps ténébreux, un contact immédiat des deux centres, non, comme on le dit vulgairement, pour soumettre l'État à l'Église, de même qu'on soumet le corps à l'âme ; mais pour les mettre en communication, en union vivante, pour les féconder en quelque sorte l'un par l'autre, pour greffer les hommes nouveaux sur l'antique tronc du Catholicisme, afin que la sève chrétienne pénètre les éléments païens et barbares, et qu'une vie homogène circule .dans tous les membres des diverses populations qiii, en définitive, composent à la fois l'État et l'Église.

Quoi qu'il en soit, c'est un fait incontestable que les États européens reçurent de l'Église leur constitution, leur organisation, leurs lois fondamentales. Ce sont les Papes, ce sont les évoques, ce sont les ordres monastiques, nous l'avons déjà dit, qui, par les ressources immenses dont ils disposaient, ont ouvert les écoles et fondé les institutions d'où la civilisation est sortie. La hiérarchie catholique, avec ses traditions de respect, d'ordre et de dignité, a servi demodèle etde sanction aux lois, aux coutumes 'etaux formes gouvernementales. Et assurément si, à la possession des biens matériels, il ne ^'était rattaché, aux yeux des évêques, une idée

de mission providentielle, de charité, de haute convenance, de politique sacrée, ils n'eussent point résisté jusqu'au sang pour conserver ces biens ou les revendiquer, et pour maintenir leurs droits.

Nous ne prétendons point disculper l'avarice et la cupidité ; mais nous voulons nous rendre compte des faits de l'histoire ; et quand nous voyons un saint Grégoire, un saint Anselme, un saint Thomasde Cantorbéry, et tant d'autres grands hommes, combattre pour des biens terrestres, eux qui avaient foulé ces biens à leurs pieds ; mourir, plutôt que d'abandonner les possessions périssables de leurs églises, eux qui avaient renoncé à des positions riches et opulentes, pour embrasser la pauvreté évangélique, nous disons avec assurance, que dans ce fait il y a une pensée supérieure, un acte formel de la Providence.

Cela nous explique la persistance des Papes à arracher aux princes le privilège des investitures, sans leur céder néanmoins les domaines auxquels ce privilège semblait attaché. La lutte fut longue et sanglante ; mais, au milieu des confuses questions qu'elle souleva, elle eut un résultat net, décisif, et ramena dans une meilleure voie les progrès de la civilisation européenne. La liberté religieuse, réclamée par l'Eglise, fit germer la liberté politique ; et immédiatement après les combats de la Papauté contre l'Empire, pour l'affranchissement de l'Église, commence l'ère de l'afii^anchissement des communes. Au XIP siècle, toutes ces idées mûrissent; et une rénovation générale, pro-. fonde, s'opère dans l'ordre social, au milieu de l'affaissement de tous les pouvoirs.

Nous ne raconterons point ici les guerres des deux Henri ; les divisions, les humiliations, les effrayantes crises que Rome et l'empire germanique éprouvèrent tour à tour. Au point où nous prenons l'histoire, la grande contestation concernant les investitures se trouvait momentanément apaisée.

En l'année 1 122, le Pape et l'Empereur signèrent à Worihs le fameux traité par lequel l'indépendance de l'Église fut reconnue. Henri V, épuisé par ses propres victoires, et reconnaissant enflnl'impuissancede laforce matérielle contre le pouvoir spirituel, consentit à se démettre du droit d'investir les prélats par la crosse et Tanneau ; il s'obligea de rendre aux évêques les biens ecclésiastiques, de respecter la liberté des élections, etd'assister en particulier les Pontifes de Rome.

Le Pape Calixte II, de son côté, accorda au

iOO

HISTOmE DE SAÏNT BERNARD.

prince une légitime influence sur les élections en excluant d'avance la simonie et la contrainte. Il consentit à ce que Tévéque nommé reçût l'investiture des biens temporels seulement par le sceptre ; non plus, comme auparavant, avant la consécration épiscopale, mais six mois après le sacre. Ainsi s'était terminée, par un mémorable concordat, la lutte meurtrière qui avait duré cinquante-six ans, et que cinq Papes, depuis Grégoire VII, avaient soutenue avec une invincible persévérance.

Cependant, si les puissances belligérantes déposaient les armes, la guerre continuait dansles esprits. L'impulsion était donnée: l'idée d'affranchissement, qui d'abord planait entre l'Église et l'Empire, se reproduisit sous mille formes dans chaque province, dans chaque commune, dans toutes les écoles; et presque partout les esprits murmuraient contre le joug du pouvoir séculier.

En Allemagne, en France, en Italie, en Angleterre, en Espagne, le mot d'affranchissement se répétait, comme de nos jours le mot de liberté, sans qu'on pût assigner une définition précise, un but déterminé au progrès que réclamait le siècle, et qui le poussait dans des voies inconnues. Nous verrons plus tard la coïncidence de ce mouvement politique avec le développement de la raison : l'idée de la liberté politique avait été conçue; et le temps de sa gestation, si l'on peut parler ainsi, ne fut ni moins critique, ni moins périlleux, que le travail de son enfantement.

Ce qui, à l'époque où nous sommes arrivés dansnotre histoire, compliquaitsingulièrement la situation des choses, ce furent deux schismes qui éclatèrent presque à la fois, l'un à Rome, l'autre en Allemagne.

En Allemagne, l'empereur Henri V venait de mourir * . Les princes assemblés à Mayence pour lui donner un successeur, se trouvaient en face de deux prétendants : l'un, Frédéric de Souabe, plus connu sous le nom de Hohensiauffen, petit-fils de Henri IV et neveu du dernier empereur, semblait avoir des titres légitimes à la couronne ; mais son compétiteur, Lothaire de Saxe, avait l'avantage de s'être abstenu de combattre dans les rangs des adversaires du Pape. C'était un prince déjà avancé en âge, moins vaillant que le duc de Souabe, moins propre que lui à rallier les divers États de l'Empire ; mais, favorisé par les électeurs ecclésiastiques, il obtint la couronne au détriment des Holien^tauffcn *.

* Ann. 1123.— * Voy. Olhon de Frising, lib. I, cap, xyï.

Frédéric ne se soumit à cette élection qu'en prenant ses réserves, les armes à la main ; mais Conrad, son frère, se décora lui-même du titre de roi, et se mit en mesure de disputer la couronne à Lothaire. Il passa les Alpes et se rendit en Italie, où les deux Henri avaient laissé de nombreux partisans. Cette contrée était alors en proie à la plus complète anarchie. Les guerres dont elle avait été le principal théâtre, avaient morcelé son territoire, en même temps qu'elles avaient multiplié les partis. Chaque petit État, chaque ville, pour ainsi dire, aspirait à se constituera pfiu^, et toutes ces diverses fractions songeaient à se détacher de l'Allemagne pour s'isoler dans leur indépendance.

Milan, plus que les autres, enflée par le succès de ses armes, travaillait à ranger sous son autorité le nord de l'Italie, afin d'en composer un* royaume homogène dont elle aspirait à être la capitale ^ Il ne lui manqait qu'un homme de renom pour réaliser ses vastes espérances, et elle crut le trouver en Conrad de Hohenstauffen, Aussi ce prince reçut à Milan un accueil plein d'enthousiasme. L'archevêque Anselme lui posa la couronne de fer sur la tête, et toute la Lombardie le proclama roi d'Italie, Les villes les plus considérables s'ouvrirent à son approche ; et déjà Conrad manifestait le dessein de se faire couronner empereur à Rome, lorsqu'il apprit en route que le pape Honorius s'était prononcé en faveur de son compétiteur. L'excommunication de Conrad, ainsi que celle de l'archevêque Anselme, qui l'avait couronné de sa propre autorité, suivirent de près la reconnaissance de Lothaire; et cette nouvelle, dont les foudroyantes conséquences avaient déjà été expérimentées sous les règnes précédents, paralysa le nouveau roi dans le cours de ses triomphes. Il se retira abattu dans un obscur asile, sans donner d'ombrage à Lothaire; lorsqu'un autre schisme, bien autrement funeste, ralluma son ambition, et menaça la chrétienté tout entière des calamités d'une guerre de religion.

Le 14 février de l'année il 30, mourut le pape Honorius. Longtemps avant cette mort si redoutée, le riche et puissant cardinal Pierre de Léon avait brigué les suffrages de plusieurs membres du Sacré Collège pour assurer son élévation sur le Siège apostolique. 11 était petit-

Cet auteur contemporain fait un grand éloge de Lothaire; il l'appelle Vir ex probitatiuindustria omni honore dignus.

* C'est l'opinion deThistorienLuden. Geschichtedesteuischer Voikes, vol. X, buch. xxi ; il l'appuie sur des documents dignef de foi.

VIE l^OLiriQUE.

loi

fils d'un juif converti qui avait pris le nom du l>ape Léon IX, auquel sa famille avait rendu des services. L'influence que cette famille s'était acquise à Rome depuis plusieurs générations, et les qualités brillantes du cardinal Pierre, lui avaient gagné un grand nombre de partisans. Pierre avait fait ses études à Paris, où il s'était distingué. Sa vertu, à cette époque, semble avoir été solide ; car, renonçant à la carrière des honneurs, il rechercha les conseils de saint Bernard et embrassa la vie monastique TL Cluny *. Mais rappelé à Rome par le pape Calixte II et promu au cardinalat, il remplit avec succès plusieurs légations importantes qui enflèrent sa vanité, et lui offrirent en même temps les moyens d'augmenter une fortune déjà colossale.

La saine partie du collège des cardinaux appréhendait vivement une élection qui aurait pu derechef rendre à la puissance des Empereurs un excès de prépondérance. Dans la prévision des intrigues dont ils connurentla trame, ils s'assemblèrent, quoique en minorité, avant que la mort du Pape fût publiée ; et ils élurent d'une voix unanime le cardinal Grégoire, prélat d'un caractère ferme et d'une vie intègre, sous le nom d'Innocent II •.

Cette élection s'était faite en secret ; un bon nombre de cardinaux n'y avaient point assisté; Ciîrtaines formes n'avaient pu être observées. Aussi, à peine fut-elle connue, qu§ les cardinaux du parti de Pierre de Léon la déclarèrent nulle; et se réunissant immédiatement, au nombre de trente, dans l'église de Saint-Marc, ils proclamèrent Pape celui qui de longue main avait capté les suffrages des princes et du peuple romain.

Pierre prit le nom d'Anaclet II, aux acclamations de la multitude, et reçut la tiare dans la basilique de Saint-Pierre. Pendant ce temps, révêque d'Ostie consacra Innocent II et lui remit les insignes pontificaux ; mais les adhérents de l'un et de l'autre, en étant venus aux prises, les troupes romaines, soudoyées par

* Noiis avons rapporté dans un chapitre précé lent la demande que le cardinal Pierre fit à saint Bernard, pour obtenir de pieoses instructions. Saint Bernard lui avait écrit plusieurs lettres pleine» de témoignages d'estime. On les trouve dans la collection de Mabillon. Au reste, l'histoire de Pierre de Léon a été écrite diversement par plusieurs biographes contemporains. La plus complète, et peut-être la plus impartiale, est celle de Manriniac, Chron., lib.C. — Baronius, ann. 1130, fournit aussi de précieux renseignements.

< Malgré les clameurs que rélection d'Innocent souleva parmi les adhérents d'Anaclet, on ne trouve dans leurs écrits aucun reproche, aucune récrimination contre sa personne.

An^let, marchèrent contre Innocent ; et celuici, pour échapper aux fureurs des partis, se réfugia dans la forteresse de la puissante maison des Frangipanes, qui s'était déclarée en sa faveur.

Ce schisme plongea la turbulente Rome dans une vive anxiété, et l'on en redoutait les terribles conséquences dans le monde chrétien. Anaclet se trouvait maître de Rome. Les principales villes d'Italie, celles surtout qui s'étaient attachées au sort des Hohenstauffen, Milan, Capoue, Bénévent, se déclarèrent successivement pour lui. Les Normands de la Sicile le reconnurent, s'engagèrent mêmeà le défendre ; tandis qu'Innocent, n'ayant pour partisans à Rome qu'un petit nombre de fidèles, se trouva bloqué dans le fort, avec les cardinaux qui l'avaient élu, n'attendant que de Dieu le secours dont l'Église avait besoin dans ces circonstances pleines de périls.

Déjà Anaclet avait écrit à Lothaire, au roi de France et aux autres princes chrétiens, pour leur notifier son avènement au trône pontifical, et les informer du schisme. A ces lettres, il en joignit une autre pour lesévêques français, où il fait un éloge remarquable de l'Église de France. « Cette Église, dit-il, ne s'est jamais a laissée surprendre par l'erreur ; jamais la a contagion de l'hérésie ne l'a déshonorée. Tou- « jours fidèle et sincèrement attachée à Dieu, « elle s'est appliquée à rester en harmonie et a en union avec l'Église romaine, et s'est fait a une loi d'en relever la gloire par de contic( nuels témoignages ,de soumission ^ b Anaclet, dans son triomphe, attendait avec impatience la réponse des puissances chrétiennes.

Cependant le pape Innocent n'était plus en sûreté à Rome. Enfermé depuis le mois de février, il trouva moyen de s'évader après les fêtes de Pâques, qui, en cette année il 30, tombaient au mois de mars. Il s'embarqua secrètement sur le Tibre avec ses cardinaux, et parvint, après une heureuse navigation, à Pise, d'où il passa à Gênes ; et de là il se rendit en France. Des légats apostoliques annoncèrent au roi son arrivée, et lui firent le tableau de la situation de Rome '. Mais ni le roi, ni son ministre Suger, ne surent quel parti prendre dans ces difficiles conjonctures. Tout acte en faveur de l'un ou de l'autre Pape pouvait avoir une portée immense ; et il n'était guère possible de

1 Cette lettre et les autres actes d'Anaclet se trouTent dam les Annales de Baronius, ann. 1130.

* PraBmissi in Gallias fuerunt nuntii qui Gallicans Ecclesie intimarent negotii veritatem, etc. (Vil. Bern,, lib. U, cap. i.)

reconnaître la vérité, au milieu des récriminations qui se croisaient en tous sens. Le roi Louis VI ne voulut pas s'en rapporter à sa propre impulsion. Avant de se prononcer, il crut devoir soumettre le conflit aux lumières d'un concile national. 11 convoqua à cet effet dans la ville d'Étampes les évêques, les prélats et les abbés du royaume.

Hais Thomme sur lequel les yeux de TËglise étaient fixés depuis longtemps, l'homme sur le front duquel brillait l'auréole de la sainteté, et qui, à Rome aussi bien qu'en France, était vénéré comme l'oracle de Dieu, comme l'ange tutélaire de l'Église, cet homme ne pouvait être dispensé de paraître au concile. Le roi luimême lui adressa une lettre pressante pour l'engager à se rendre à Étampes; plusieurs évoques, et les pei*sonnages les plus influents, joignirent leursinstances à celles du monarque pour déterminer l'humble moine à sortir de sa retraite *•

Saint Bernard ne balança point. Il vint à

Étampes, où se trouvaient le roi, les prélats et les princes, en grand nombre, qui l'accueillirent comme un envoyé du Ciel. Tous, après avoir célébré un jeûne solennel, prirent séance et convinrent d'un commun accord de s'en remettre, pour la solution de cette grave question, au serviteur de Dieu dont la parole était l'interprète habituel de la volonté divine.

L'abbé de Clairvaux, au rapport des historiens du concile ^ n'accepta qu'en tremblant la redoutable mission qu'une assemblée si auguste voulut lui déférer. Il examina au flambeau de sa conscience les formalités des deux élections, la qualité des électeurs, le mérite des élus : il parla lui seul au nom de tous ; tous l'écoutèrent comme l'organe du Saint-Esprit.

Enfin, il proclame qu'Innocent II est le véritable Pape et le Chef suprême de l'Église.

Alors l'assemblée tout entière se lève, et confirme par ses acclamations, le sentiment de saint Bernard et les titres du Pontife légitime.

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